CHAPITRE Xm Kr Diiiin
Dkîionnaàrt dé fAcadùnU,
u STTU UT VmommL nâm.
Une littérature*, ëthicelant refiet d'une ^^[toqne henreute et de poétique enthousiasme ehec m penple du fooyen Age, avait diti^aru soi» de longues commotions politiques y comme une de ces ckés anciennes qu'on pouTait croire englou^ tîes sans retour. Un homme > un nouveau Béné^ dictin, e^ venu^ qui en a déblayé les rnonv» mens les plus cachés ^ et qui a lu jusque sur leurs dâ^ris des règles fixes dont s'étaient servis presque tous les idiomes de TEurope et le nôtre en par^ticulier. Ges monumens si habilement retrouvés, ce sont les Poésies cHtiomALES des Troubauocrsi et leur infatigable explorateur , M. Raynoiiard^ dont le dernier labeur , hélas ! le Lexique ro-mon y d^k confié auï presses de Grapdiei f allait acheva de nous introduire dans les origines si curieuses des diverses langues de l'Europe Iik fine y quand la mort est Tenu tout suspendre t
L'éloge de M. Râjnouard, de cet esprit m étendu y de ce beau caractère, était réservé à des
478 LINOUISTIQUE*.
yoix plus ëlocpentes que la mienne ; je ne dois rappeler ici qu'un petit nombre d'observations philologiques , recueillies en partie de ^ bouche^ et souvent développées par lui. Cette circonstance intéressera , malgré l'aridité des premiers détails qu'on va lire.
En voyant souvent dans nos vieux auteurs les mêmes mots écrits de deux manières^ prendre 1'^ au singulier, par exemple, et pas au pluriel, changer de «désinence même , * oofmme. JQiex et HieUffiex et /?/, Pieyre et Pierron, Chqrles. et Charlon, seigneur et seignqufs, emperer et ewr pereor y etc*, on a pu taxer les auteurs ou les coj^istes de caprice, d'ignorance, lorsque soi-même (m ignorait des règles , qu'au reste il était bien permis de . ne pas connaître , puisque 'Marot luimême , Marot , plus près que nous de trois siècles du Roman de la Rose , en voulant y faire d^ corrections, y a mis des fautes qui ne s'y trouvaient pas i et a prouvé qu'il ignorait ces r^les , oubliées de son temps. Je n'en citerai que qiiel* ques unes , d'après notre maître.
Au singulier, 1'^ ajouté ou conservé à la .fin de la plupart des substantifs, surtout des masculins^ désigne le sujet, et l'absence de 1'^, le régime, soit direct , soit indirect.
Au pluriel , l'absence de 1'^ indique 1^ sujet , et sa présence les régimes. D'où vient l'idée d'une telle méthode ? De la langue latine même ; la^se-r
oonde déclinaison en. us snfjgètti^Êe moyen. Occupons-nous d'abord du stngûKer. Dans le serment du peuple français /eti roman primitif et qui date de 843 , on lit Lodhwigs (Louis) , quand ce nom propre est sujets et Lodhwig sans s quand il est régime. Dans la même pièce ^ Karlus (Charles) est sujet y et Karlo régime.
Outre les exemples cités pat M. Raynouard , je lis àxttëLe^Roi de Sicile d'Aidam d'Arras^ pièce de Ters qui se trouve dans le même manuscrit que le Jeu de ScUn^Nicolas :
C'est du bon roj Charlon, le seigneur çl^s seignonrs«... Tout furent filz de roj, mais Charles le fut miex.
Autre exemple de Vs au singulier siget :
, Sire , chou est sain^ IGcolai^ Qui les desconcîUés secourt.
Mais 1g pronom ne suit point la règle :
// ravoie les desvoycs , // rapèle les mescréans ; // ralume les non voiajas. 9 // résuscite les noies. .
Li Jeus de Saint-NicoUd*
Autre exception : Les substantifs féminins ^ comme dans la première déclinaison latine anima, ne prennent pas Y s :
Li cors s'en va , Vâme demeure.
Li Cçngiés Jehan Bodeh
Exemples de régimes indirect et direct sans s :
4Sl» UHOtrtSTlQOE.
A Sam$^4célm {pmhriêêB êAffai) fJOTHmrlwi à MMuier dat doqnetto.
Adam d'Ak&ab.
fous mes trésors , ^nque» j'en ai , Si metés sus le Nicolai,
Li/eus de Saini^Nicolai.
Exemptes de Vs en sajet ^ même oaTrage :
Un/ creitirn^ nouvian/ chevalier/.
Eyfgiylft en régime, ««bb s f même oavn^e x
Qtie yenlnm cfaftieaâ ? ( Çu» ^end-^n ki?)
LI TÂYEENIZKB {là 2W«Mfr)L
C'on j yent?
Amis 9 un Wn qui point ne file.
Les Terbes employés substantÎTement suivent la même règle. Tilleliardouiu dit en parlant du départ des Croisés : tt Mainte larme i ftt plorée de pitié , el départir de lor pays. »
Même moi en sujet avec i'jr :
Si la blonde savait Gom li départira m'ocira !
Rao«l mt BsAirvAtSé
L'auteur du Châtélam de Couqf dit, en parlant de rborrible mets apprêté par le cuisinier de Fayel :
Li mangierj fîi très délltable (i).
(i) Qnelqa'nn demandait à nne dame ooatta»At eUe trouvait, dans GabrieUe de F'êtgy, It séhtê du eœnr qu'on venait de nous servir : « Mais très jolie , » répondit-efle. Jolie vaut ife7iV
LINCClSTlQUIt. 4^t
Les substantifs désignant une qualité person-» nelle p ainsi que les noms propres , changent par^ fois de désinence 9 suivant qu'ils sont sujet ou régime : nous venons de voir le seigneur des seigaours. Nous voyons, dans Yillehardouin , emperer^^ en sujet , et empereor en régime ; dans le Jeu de Saint'Nicotas , le vin d'Âuxerre s
Gler con larme de péch^our^ Groupant sur langue à léch^owr/
et dans le Roman de la Rose , y. 8669 t
Car cors ne peut estre pécMerres , Se li cuers n'en est conseruierres,
(Le corps ne peut pêcher, si le corar n'y. consent);
et encore dans le drame de SairU-Nicolas :
Li senescaus au Roi , Li Rois au sehescaL
Gela nous explique commentée même homme se nomme quelquefois Bodiaus et quelquefois BodeL Ce qui doit dissiper toute espèce de doute sur l'identité de Fauteur du Congé à la ville d'Arras et du Jeu de Saint-Nicolas , c'est que nous lisons y à la fin du drame : i< Chi fine li Jeus de S. Micolai que Jehans Bodiaus fist; » et en tète du congé : « Li congiés Jehan BodeL » On voit évidemment que le changement de cas a seul changé les noms.
Remarquons aussi ^ dans ces mots li Congiés
/fS'a LlIfGUISTIQUE.
Jehan Bodel , la suppression de la préposition de^ dont la désinence tient lieu.
Nous avons vu Diex sujet et Dieu régime :
Sjmon , cil Diesc en qui tu croîs....
Li Congiés Jehan Bodel,
Nous lisons au début de la Chronique métrique de G. Guiart :
Pour chrestîenté essaucier,
Et pour la loi Dieu soubaucîer.
Remarquons encore la suppression de la préposition la loi Dieu. Nous avons vu la Ymitation JesU'Cristy el dans Gringore, la Vie monsei-' gneur Saint-^Loys. Nous disons encore la fête" Dieu y le cloître Notre-Dame ^ etc.
Le titre de comte ^ ep sujet, est QuensyeXexi régime comte. Nous trouvons l'application de cette règle dans nos plus vieux auteurs , notamment dans un passage curieux où G. Guiart rapporte ainsi la fatale imprudence du comte d'Artois à Mansoura :
Li quens d*Arloîs fait ravant-g^rde....
Aucun distrent lors au comte
Que trop grant folie feroit
Qui plus avant les cbaceroit {les Sarrasins) ,
Et pourroît perdre grossemeut ;
Mes il îert {il était) de tel hardement
Qu'il ne voust onc croire parole ,
Ains point après {mais pique des deux) y
Entre avec eus en l'Aumacoure....
Péchié fu , car puis n'en revint :
On ne sot onques qu'il devint.
Passons au pluriel. Là, au oontraire, l'absence de r^ indique le sujet , et sa présence les r^imes, comme dans ce passage du Jeu de Stdnir-NicoUis :
(Or tuent U Sarrasin tous les CrestiensJ) Gardés qu'il n'en escap i seas.
— Escaper ! lifil à putain ! {les fils de.,*,)
Baudouin de Gondé, dans une pièce sur la Mort (MS. fonds La Yall, Si), dit en parlant des ▼ers qui se nourrissent de nos chairs :
f^er ont tous les mors descarné^^
£t toQ^ le^ YÎs (les viçans) descameront.
(Cet énergique emploi du verbe descarner rap^ pelle le nudanùir ossa camîbus de Santeuil.) Autre observation dans la même pièce :
Il n'est si bêle caméure D'oiRtf ne de feme carnel....
Pourquoi lit-on ici orne, et dans Jean Bodel hom? U n'y a pas là de faute de copiste, ni de licence commandée par la poésie , mais différence de dialecte. Quant aux règles signalées par M. Raynouard, elles s'y trouvent confirmées.
Seulement une observation : le vocatif singulier a presque toujours 1'^ final; mais pourquoi pas toujours? Dans le Jeu de Saint-Nicolas y le roi dit au prud'homme :
Yilain.r^ je te ferai larder ; au sénéchal :
Or, senescâtt^^ himis douj ami/ ;
484 LIHGUISTIQUr.
et nous lisons dans le même ouvrage :
Senescal, que vous est avis? " — Sire , bien vous croi. -*~ Segneur, ae je suis joues....
Y aurait-il la , comme dans nos vous et nos tu j quelque nuance à saisir? C'est ce que M. Raynouard n'a pas remarqué : on ne peut penser à tout; et il est bien permis, à qui découvre. un monde, de négliger quelques broutilles (i).
Mais ces règles retrouvées dans des écrits perdus depuis si long- temps , quel prodige les avait fait simultanément passer dans le nord de la France, en Italie, en Espagne, enfin dans tous les idiomes de l'Europe latine ?
M. Yillemain , qui a si bien défendu les troubadours , a cette fois abandonné à la sagacité des philologue^ une question que lui-même eût complètement résolue, si elle pouvait l'être. Si Pergama dextrd!... Le fait avancé par M. Raynouardest exact pourtant; du moins les plus belles langues de l'Europe semblent s'être formées sur la provençale^ cette fille aînée de la langue latine.
(i) Les poètes dérogent d'ailleurs aux règles génëràltis; une langue nouvelle est sous leur main l'argile qui prend des formes souvent bizarres, mais parfois remarquables. Ainsi, lorsque Glovis dit à sa jeune épouse, en rimant avec yo/tf .* « Yous devez estre moie, » il j a certes, dans l'irrégulière extension de ce pronom personnel , un amour (La Rochefoucauld dirait un amourpropre) bien énergique. Un de nos poètes a dît de l'égoïste : Et k moi, àÊXu m boache, a plut d'ttae tijOahe,
Commeni cela s'est-il fail ? On ne peut émettre que des conjectures.
Que la poésie des troubadours , dont on con-» nait aujourd'hui tout l'éclat^ ait, dès son ap^ paritfon, rqailli au-delà des Alpes et des Pyrénées même; que le génie de Pétrarque et de Dante s'y soit quelquefois allumé^ c'est ce que l'on conçoit. Mais comment, dira-ton, cette lumière at^le pénétré jusque dans nos provinces les plus septentrionales , surtout à une époque o^ nos communications rapides étaient loin d'exis^ ter?
Je réponds (et je sens toute l'insuffisance de ma réponse ) que les troubadours et leurs jongleurs voyageaient ; que ceux de nos trouvères ou de$ hommes lettrés qui , pour se rendre à la Terre- Sainte , traversaient le Midi , en ont dû entendre souvent les chants harmonieux , et se voir retenus par l'esprit et par les délices des cours de Provence. « En revenant de la croisade, Adam d'Arras (disent les Archwes du Nord, t. III, p. 146) séjourna long-temps en Provence, n
Nous aurions encore , je l'avoue, quelques objections à faire au système de M. Raynouard : il n'est plus là pour y répondre, je les supprime.
On conçoit, d'ailleurs, que les langues néolatines ayant une origine commune, se soient rencontrées avec leur aînée, non seulement dans de$ règles géniales, mais dans une foule de locutions;
486 LUrCDISTIQUE*
dans lesj inversions, par exemple, dans des suppressions, des affixes, formes heureuses et plu» rapides que nous retrouvons chez nos vieux poètes :
A Dieu servir sommes înstniictz....
Sans nous à ce monde asservir.
Mystère de la Passion,
Accomplir fault les Escriptures/
Faut se réconforter en Dieu.
Où force règne , di'oit n'a lieu. Id,
S'ous (si vous) me volez rien commander....
Roman de la Rose.
Porte ma crois , s'en aras deux.
Li Congiés Jehan Bodel.
S'en aras y pour ainsi tu en auras : quelle différence !
Nos lecteurs ont dû remarquer ce si affirmatif et si vif, qu'emploient à chaque instant nos vieux auteurs :
Marie ai aum ^ si sui de France.
-^ Au roj Clovis vous en irez , Et si me le saluerez.
— Si me soit Diex miséricors L..
Alez , et si le norrissiez De BOUS bien loing !
« On voit moult de gens, qui moult scavent de chose, et si ne se cognoissent pas enx*meismes. >;
M. Raynouard regrettait un jour devant nous d'avoir vu disparaître, dèslexv* siècle, plusieurs de ces formes de st jle , surtout les désinences, ces
LUTGUISTII^UE. 4^7
règles essentielles de la poésie proveuçale^ qui donnaient à la nôtre tant de variété , de grâce et de clarté. « Cet abandon , répondit un de ses élèves y s'explique par Toubli où étaient tombés les troubadours : les chants aifoient cessé, » Us continuèrent dans le Nora; mais la langue, n'ayant pas été fixée par des chefs^'œuvre^ tâtonnaJong<temps incertaine* Toutefois, en perdant quelques unes de ses premières règles, elle continua de s' enrichir de locutions et de mots empruntés au latin. La plupart sont venus jusqu'à nous, avec des fortunes diverses. Il serait curieux d'en suivre les variations, et de voir comment tels et tels mots, bannis dès long-temps du langage, sont redevenus, d'aventure, en faveur; d'examiner si cette faveur est toujours juste , et si d'autres qui la méritaient mieux ne restent point là, comme tant d'honnêtes gens, dans l'oubli.
Je me suis permis de rappeler au souvenir de nos bons écrivains quelques uns de ces mots déchus : trébucher, par exemple, que choyait Corneille, que proscrivit Voltaire , et que l'auteur de Plaute a recueilli; j'aurais dû ajouter que long-^temps availt Corneille , il se trouve fort bien placé dans le Jeu de Saint-Nicolas.
Je sais que cette ancienneté n'est pas toujours un titre. Pour beaucoup de personnes, notamment pour Voltaire, un pauvre mot qui a vieilli est un serviteur qu'il faut réformer. Mais si ceux
qui Tout remplacé , tout brillans et hardis qu'ils sont, ne le valent pas; si ces aventariers qui partout TOUS poursuivent , dans le monde, au théâtre et jusqu'à la tribune, viennent se remettre sans «esse où leur ancien eût été mieux , faut-il le ban«nir sans retour cet ancien? J'y consens, s'il n'a rien en lui-même qui le recommande; Saint-Louis l'eût-il afiectionné, eût-il voulu l'ennoblir même : la noblesse seule n'est plus aujourd'hui un titre.
Mais parmi ces vieux reformés , qui ont rendu tant de services (et que M. de Chateaubriand ne dédaigne pas, lui), voyons s'il n'en serait pas encore quelques uns qu'on pourrait employer convenablement.
Prenons d'abord le plus disgracié. Moult , venant de mukùm, ne peut aller seul, j'en conviens ; mais accompagné , comme nous l'avons vu dans cette phrase d'Olivier Lamarche : Il la r^garda moult effrayémenty ne vaudrait-ril pas bien ce fatiguant beaucoup qui se présente à nous sans cesse, et que nous employons si souvent, sans nous informer seulement d'où il sort? Placez donc deux fois votre beaucoup dans ces vers sur la Madeleine, et vous verrez le beau coton qu'il y jettera :
Moult de péchiez Qu'elle avoit en son tem{>s commis , Luy sont pardonnez et remis , Car elle a grandement aimé.
Grandement, d'un grand cœur y grandi ou
LIUGUISTIQUC. 4^9
magna mente, suivant l'étjf mologie biiDe de nos meilleurs adverbes en ment y dârivés de ces locutions ecclésiastiques : sanetâ mente, dewtâmenie, vera mente, etc., conservées en partie dans les langues de l'Europe latine. Que ne s'est-on tenu à cette ét^mologiel on n'em|dk)ierait pas aussi Jréquemmentqatd ridiculemerU un amas d'adverbes en mentf où le cœur n'entre pour rien, et qui empêchent de le reiïiarquer quand il y est.
Traduisez cette phrase biblique ; certa mente in DeumcredOf par u je crois en i)ieu certainement , » ce mot parait faible, parce qu'on n'en- voit plus rétymologîe.
Nous avions des augmentatifs qui p par l'abus qu'on en a fait, sont devenus des diminutifs : par exemple lamwjer, actif, qui, dans ce vers d'O. La-^ marche, ne manquait pas d'énergie :
Plorës mes maux, larmoyés ma douleur ;
harmjoyer ses mmûv , comme lamenter ses mal" heurs, exprimait une douleur prolongée et profonde, beaucoup mieux qae pleurer :
Car y qu'une femme pleure , une antre pleurera. Et toutes pleureront , tant qu'il en surviendra.
Corneille et Racine ayant trouvé ce mot pleurer trop faible pour l'harmonie et la pensée, l'ont heureusement répété :
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau.
Le Cid.
490 > LIlTGUISTrQUE.
Pleure, Jéruitàany pieure, cité perfide!
uithalie.
Nous aTons vu aussi dans le Mystère de la Passion :
Hiénisalera , pleure, pleure ton Roy !
Extrême, signifiant placé à Textrémité, comme dans ce vers de Jésus aux apôtres :
Allés 63 nations extrêmes ;
oe mot nous manque : c'est Vextrema Britunnia de Tacite, et Vexiremos àd Indas d'Horace. Me pourrait-on dire , de Racine et du yieil auteur de notre mystère, qu^ extrêmes (au lieu déplacés aux deux extrémités de l'art) , ils se touchent?
Nous voyons^ dans un des fragmens que je crois de Gerson , ce l'âme encada^érée >i c'est-àdire emprisonnée dans une chair déjà livrée aux vers , suivant l'éty mologie de cadai^er (caro data vermibus). Ne nous étonnons point que nos pères, plus près que nous des Latins, aient enrichi notre langue d'une infinité d'expressions que nous avons perdues, ou dont nous ne sentons pas la valeur.
Je m'étais souvent servi du mot ratifié y dont je compris un jour toute la force, aux coups que deux paysans se donnaient dans la main, pour conclure un marché , mais surtout à leur cri de RatafiatI (Res rata fiât) d'où nous avons tiré, bien plutôt que de l'Inde, cette bonne liqueur
sans laquelle un marché ne tiendrait pas en Flandre.
Le latin moderne est aussi parfois plus énergique : a Si je m'humilie , si je me fais poussière , et c'est ce que je suis devant vous, ô mon Dieu ! » dira un traducteur de V Imitation y mais cela vautr-il ces expressions du sublime auteur : Si me vilificaverOy atquè (siçut sum) pulçerizaifero,.... in valle nihilitatis meœ.... Que d'expressions semblables dans le même ouvrage , dont nous trouverons les équivalens dans nos vieux auteurs !
On voit souvent senêstre, le côté gauche , ou sinistre^ et la dextre, d'où Racine fait dire au perfide Mathan :
.... Je les charmois {Us rois) par ma dextérité.
L'auteur du Lutrin avait dit :
n tire du manteau sa dextre vengeresse.
Nous avons vu dans le drame de Saint^Louis : « Dieu ne veult point qu'il seigneurie, n qu'il vive en grand seigneur : mot heureux , qui pourtant ne vaut ^sle monseigneuriser utifaty de Gresset; ni peutr-étre le chrestienné du Baptême de Cloi^is; ni Vemparadisé de nos vieux sermonnaires.
Redonde, que nous avons trouvé si bien placé dans ce refrain blasphématem^ des Juifs :
Que son sang descende et redonde Sur nous et sur tous nos enfans !
redoipde peint admirablement le sang de J«-CI. retombant . de génération en génération «or le$ malheureux Juifi». Ce mot me parait si nécessaire que je regrette de ne pas le retrouver jusqoes dans ces vers de M. de Lamartine :
Sfmonft^oQd donc pireib au peuple déicide , . Qui j dans l'aTeuglem^nt de son orgueil stupide , Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem ? Prit l'empire du ciel pour l'empire du monde , Et dit en blasphémant : Que ton sang nous monde, 0 roi diç Bethléem!
Je trouve ise même mot employé d'une ma* nière très heureuse encore dqns un discours de Pierre d'AiHy à Charles YI : u Immo f cestes injures que l'en dit et prédications et libelles difiâmatoires, redunderontyjaqaes à vous^ sire. »
Labourer et owrer (pperari) ont été conservés dans quelques provinces. Pour exprimer toute espèce de travail , le plus léger comme le plus pénible, nous n'avons qu'un mot^ avec lequel nous n'eussions pas fait ces vers du Mystère de la Passion :
Si salut opérer voulons , A ce (mirons et labourons.,
a Plus j suis et plus y laboure (â mon histoire^ (c dit Froissart, Liv. IV, ch. i) , et plus me plait ; (( car ainsi comme le gentil chevalier qui aime les i< armes, et en persévérant et continuant il s'y « nourrit et parfait, ainsi en labourant et ouvrant i( sur cette matière» je m'habilite et délite. »
LlIfGtJfSTJQUf. 49^
Perdurahle et perdurablemêni, qui signifient, comme noas l'avons Vu, ce qui dure au-delà du temps , pourquoi y avoir renoncé? Est-ce parce qu'on s'occupe assez peu de l'avenir, et qu'on y croit peu? Nous avons pourtant gardé permanent. Et désespérance^ qui joue uil rôle si terrible dans les derniers momens de Judas, notis ne l'avons plus : le suicide , toutefois, ne nous manque point.
Et rem^embrance , que nous avons trouvé dans l'exorde en vers de la Passion de Gerson, ce mot n'est^il pas plus oratoire que souçenir^ et plus expressif que mémoire? « Sainte Marie! dis-je au « chevalier, que vos paroles me sont agréables!.. « Toutes seront mises en mémoire et en rememc( brance et chronique, en l'histoire que je pour-^ « suis , si Dieu me donne qu'à santé je puisse te-' « tourner en la comté de Hainaut et en la ville de (c Yalenchiennes dont je suis natif! » Ainsi parle notre bon Froissart (Liv. III, ch. la.)
Recordalion, qui signifie la mémoire du cœur^ pourquoi l'avoir abandonnée ? En aurions-nous perdu l'usage? Lorsque Jésu^ porte sur saint Pierre, qui venait de le renier, mi tendre regard, alors saint Pierre, dit Gerson, fut recors de la pa* rôle de son maître. Mettez se soui^int^ il n^y a là rien pour le cœur.
Dans le dran^ de Saint-Louis, un Turc dit dés Chrétiens qui l'avaient blessé dans ses afiàctions :
Tontes les fojs que me recorde
De ces &ulx cfarestiens très maudis... «
Dedans mon cœur j'aj si grant raige....
Nous avons entendu cette pauvre mère :
Toutes les fois que me recorde
Des maulx que tu me fais , mon fils....
Remémorer^ qui exprime l'action de rappeler à la mémoire^ dit plus aussi que se souvenir. Dans la même pièce ^ Saint-Louis se dit à lui-*méme :
Je reménioire (ou reii»<^ino7i^) l'Ëscriptore , Qui dit que ceulx qui droit feront....
A l'ëpithète immuable , qui convient si bien à Dieu, Gerson oppose celle de muable , et j'ai cru devoir l'imiter, page 4^3.
Quand le même orateur apostrophe l'homme colère qui veut se venger aussitôt, au lieu de ces expressions aussitôt, sans délais nous avons vu comment il se sert du mot incontinent y d'autant mieux placé qu'il peint à la fois l'homme qui ne peut se contenir ni attendre.
Ppursuivons.... mais pourquoi s'efforcer de faire rendre à de vieux exilés le droit de bomv geoisie 7 Une loi inflexible , le nouveau dictionnaire de l'Académie , qui peut-être les repousse à jamais.*, — r N'en tenez» compte! — me dit un camarade , grand ennemi des règles.
— Il faut bien pourtant une loi ; et convenons que cellç en question est assez à propos venue. I^ temps de l'anarchie, ou, si l'on veut^ des va-
cances est passé. Tout rouges de nos escapades et d'aToir, en sautant par-dessus mille règles^ fatigué les autre» et nous-mêmes^ nous allions demander, par une allusion toute classique , qu'on nous rattachât, comme Plaute^ à la meule, ad molam , ou qu'on nous ramenât aux carrières; et ^oilà qu'un code officieux nous est o£fert, qui n'est pas exempt, il est vrai, de sévérité; mais des chaînes qu'ont portées avec tant de gloire nos meilleurs écrivains . . . — Sont toujours des entraides , et nous n'en voulons plus!
— Crions donc : A bas ï orthographe ! comme on criait pendant l'émeute : j4 bas les réçferbères ! Chacun de nous alors, libre cTentrai^es, pouvant parler sa langue , une langue à part , et donner l'essora son génie, voyez-vous nos génies montant.... a la tour de Babel , pour de là trébucher jusques au Bas-Empire et à la Barbarie !
Il n'en sera pas ainsi, du moins il faut l'espérer. Si quelques écrivains du dernier siècle , par un purisme étroit, provenant surtout de l'oubli des langues ancienne^ et des origines de notre langue, ont provoqué une réaction qui nous a jetés dans des écarts fâcheux, le nouveau dictionnaire de l'Académie Française est composé dans un esprit fait pour rapprocher les extrêmes (i). Les excel-
(i)* Quoique TAcadéinie n'ait dû nous donner que les mots en usage ; quoique notre vieille langue doive être pour elle , à ce que j'apprends, l'objet d'un nouveau dictionnaire non moins
lentes obserrations qui le précèdent , en nous ramenant à Tëtude des écrivains du siècle de Louis XIV, doivent avancer che2 nous ce retour au beau , demandé par les ineilleurs esprits > par les plus éminens.
Que ce beau soit toujoufs camatade du boh ,
dirait La Fontaine: c^est aussi ce que nous souhaitons. On est si heureux de pouvoir aimer celui qu'on admire , et de reconnaître l'homme dans l'écrivain ! Pourquoi ce vir bonus, dicendi peritus y pourquoi cet accord du génie et du caractère se retrouve-t^il surtout dans Favant-demier siècle ? C'est qu'une éducation forte et les publiques mœurs imprimaient à tous le respect des formes, et plus encore des choses , comme le veut Quintîlien : Verhorum curant , rerum soïlicitudinem.
i)e là ces immortels ouvrages d'un siècle unique nous reflétant plus pui* ce que l'antiquité profane avait eu de plus beau, et le mojen âge de meilleur. «
Vint après, un temps de décadence, né du mépris des mœurs. Et s'il s'est opéré , de nos jours, non seulement dans les arts du dessin , comme on Ta dit, mais en littérature , un retour bien marqué au goût noble et vrai du grand siècle, c'est à Napoléon, à son amour du beau, à son respect des
cntieux qu'utile, nous retrouvons pourtant déjà dans celui<i-ci plusieurs des mots anciens qu'on pouvait regretter.
couYenances , que ce retour est dû en partie. Ce grand homme (je ne parle point du conquérant, maia du génie réorganisateur) a le double mérite d'avoir présidé dignement au présent, et jugé, de haut , le passé.
Voyez , dans le Mémorial de Saintes-Hélène ^ où, sur son rocher, et de son regard d'aigle, il découvre tout; voyez s'il confond, par exemple, avec Corneille, avec Racine, l'écrivain multiforme qui fut l'éblouissante et trop fidèle expression du XVIII* siècle (i).
Malgré le génie dramatique de l'auteur A^Mzirey l'acteuf le plus profond, le plus vrai qu'ait eu la scène française , Talma , s'attachait de plus en plus aux deux maîtres , à quelques uds dé leurs disciples; il ne jouait, de l'immense répertoire de Voltaire, qu! OEdipe^ et rarement. « Je ne com- « prends pas Voltaire, disait-il à un de mes amis ; «je ne comprends pas Orosmane déclamant, en (f tête à tète avec sa jeune esclave , des maximes « politiques. Ce ton continu de tribune est peu « naturel. On aime à voir qu'Auguste même en c< descende à la fin, et que Sylla l'abdique avec ses
(i) Après avoir commenté, relevé les beautés de Phèdre et ^Athalie, en rabaissant excessivement le Mahomet et le Brutus de Voltaire : « On ne croira qu'à peine , dit Napoléon dans le « Mémorial f qae Voltaire eût détrôné Corneille et Racine. On « s'était endormi sur les beautés de ceux-*ci; et. c'est an premier « Consul qu'est dû le réveil. » >
498 LlNCTTISXrQUE.
« faihiHers^ avàVkt de se dépouîllier fà^tùèttseMent « du pofUTOÎr. » Ce sont à j^eiiprès sè^ pàlroléà.
Mais rien de t>lus (htéressant (|ue iVdtiliirâtiôï^ de Napoléon, qiite cette Sympathie dù §ënre ^our le génie d'un autre siècle. A ses yeûi, ie règne dfe Loufe XV ïi^âfrè phis , lîttéraîtêirièlnt , au lieu âe cetèttchaînemeht de victoires sate iiotobre, tju'une retrafi^te, bWllàtite cjuelquefoifej et la ^^-^ 'prûAiquefi^ahçcuse ( si féconde en na Aârismè's ) tin sauif€ -qtd petit. C'est dans cette Aébàfcle que la littérature de l'Empire semblé aVoii^ reçu de lui k mission d'arrêter le déborciement : cônàine ce 'corps de réstetVe qui , apt'ès Moscou , place à l'arrîèr6^àï*dè pour d'éfeiidre là grande àtntaiéè, côùtèttàfït ïes iCb^aqtifes , et ne tiéda que taolWèntaîïé^ îhei!ità la puissance de Corps pîùi rôgnfiei^s.
Totftefôis , quelqu'imposàùt que soit le jtrgèîtieïit dé Nà^àïéoil , fe xvni* stèdè , se ti*ou^til eiitrè 'deuîx géàhs , ïrë s*aît ^à^ è¥i tout Wn sièclê^H(dû\
Vkûtëvtr'S'lÀgamemhôn^ de Frédêgondë, et»dii ï?oars Anatytîque de , Littêtaturè à fort 'bien iriésut^é Ta 'distance qui sëpaï-è ïes dëùi derniers siècles, et notamment Voltaire de Racine. Aptes avoir parlé des sai^ctntes beautés =qti'il faut ^draîî-èr d'àùtànt ^lus dans VindôfrfpàràMefiihh, qu'on y ajperçoit rnpins l'artiste^ M. Lemercier ajoute : « Betnandez à l'attteur -de Mérapé ^ k clarté populaire de sa poésieteérîte ui^ prfx'^bîl. »
Il est de* îittjets ïHyiiïttttti où cette t^tarié popuiaire, m^h avec plus de nerf et moins dWnemens, suffirait; il est des personnages en qui l'on préfère, même à Fart le plus admira We, des formes de style nues et presque décharnées ; ainsi , le Populaire, dans le drame de Saint^Louis, nous étale ses brajr nerveuit (p. 3a5 et mm) j mm les apôtres > ces pauvres pécheurs de poissons qui , sans lettK^s let sans «itare aippui que la vérité, roM rempkcer les GaU>n> les César, sotit d'autant plus mii^cttleux qu« leur feng^ige est plus simple (page 212).
Ainsi, saint Jean-Baptiste, ce prophète agreste, quenous^roiis vu (p. aot) sortant dudéserl pour /zi3&9Ktm<^âr les grands et le peuple :
Peuple de povre remémbrance , iFaîs pënltètocë , pénitence ! YitaDt) k feras %\ ta voeabc , Ap^ès la mdrt » Jamais n^ ^oèulx.
Tel ïî'est pas tout-à-fait le gratid^prêtre dans ^lW?>; mais Joad n'est poiïit utt prêtre du désert. Toutefois, dans ^s prërfitjtiôns au perfide Mathan qùSi tîous montre en proie aux chiens deJésahd, et dans ses apostrophes aux Juifs , Racine plaiôé fort bièrt de ces âpres mots , qu^un lecteur habile sait faire ressortir :
Je crains Dieu, diteS-vous, sa véritë me touche! Vdîci cblfnWie fce Dzen vous répond par xna bouctie : «< Du iélé de Ma iloi <^ sett de vbi» parer?
5oO UlTGUISTIQUE.
M Par de stériles vœux pensez^vous m'honorer? « Quel fruit me revîent-il de tous vos sacrifices? H Aî-je besoin du sang des boucs et des génisses? « Le sang de vos rois crie , et n'est point écouté. <f Rompez , rompez tout pacte avec l'impiété ; « Du milieu de mon peuple exterminez les crimes , « Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes. »
Comme là voix du grand acteur , après s'être prolongée avec crie , et brisée en éclats contre pacte, reprenait des forces pour exterminer les crimes, et ne se calmait que sur le dernier vers et sur ce mot alors qui contraste ayec les durs monosyllabes des autres hémistiches !
Corneille 9 par des formes moins élégantes^ se fût rapproché davantage de Jean-Baptiste. L'auteur des Horaces et de Poljreucte, qui , comme le saint du désert, ne sortait guère de sa retraite que pour aller répandre au dehors et dans l'avenir ses grandes pensées, nous les offre parfois , ainsi que l'auteur ^Atrée, hérissées d'épines, hirsuias , comme dit Quintilien.
Le style est Vhomme même , a dit, dans son discours de réception à l'Âcadémia française , Buffon, dont ces mots si souvent cités, ont peut-être plus de portée qu'il ne leur en donnait lui-même. Il serait intéressant de rechercher à quel point le caractère et les habitudes d'un écrivain influent sur son stjle. Malgré les exceptions , on verrait (outre les Bossuet, lesFénelon), l'auteur d'ipAigénie portant dans ses ccHnpositions la r^ularité
5oi
* LIWGUrSTIQtE.
de $a*Tie, et aussi la noble élégance de sa personne; Scarron^ dans ses oeuvres, ses difformités; La Fontaine, ses négligences et son laisser-^ller; Bufibn, son goût pour la parure et sa magnificence ; Voltaire, Fantithèse et les contrastes étonnana qui étaient dans tout son être; Ducis, la hauteur, la sève, et parfois aussi l'écorce du chêne.
Crébi lion, ainsi que Corneille, passa une grande partie de ses jours dans une retraite obscure et plus dénuée encore que ses oeuvres d'ornemens superflus. Entourédes animaux fidèles qu'ilaimait^ M. Raynouard , qui avait avec Grébillon ce trait de ressemblance , me recevant un jour à Passy dans une sorte de mansarde où il se tenait quelquefois avec ses livres et ses chiens, me dit ces vers
de Rhadamiste :
La pompe de ces lieux , Vous lé voyez assez , n'éblouit point les yeux. Jusques aux courtisans qui me rendent hommage , Mon palais , tout ici n'a qu'un faste sauvage.
Ce n'est point dans un boudoir qu'eussent été conçus les Templiers, et que l'auteur àeRhada-^ mis te eût jeté en bronze des vers tels que ceux-ci:
La nature , marâtre en ces affreux climats , Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats; Son sein tout hérissé n'offre aux désirs de l'homme Rien qui puisse tenter l'avarice de Rome.
Quand Voltaire traite de vieux et de barbare le style de Corneille et de Grébillon, on pourrait lui r^K>ndre : Sans doute Attila^ les Hora^es , Atrée
5t02 LINGUISTIQUE.
ne sont pas écrits avec cette él^ancç ImraiQ^ nieuse qui nous enchante dans Merop^, Zaïre et Mariamne ; mais la force d'un style abrupt ^ sa vétusté même » nécessaire parfois » n'est^^c^ rien que cela ? N'est-ce rien que d'avoir le style de SQ» sujet i Sani prétendre excuser les vices de la die-» tion^ il est pourtant des fautes heureuses :
Non , il n'est rien que iVanine n'Jionore ,
est une négligence sans effet; mais Auguste disant à Ginna ;
Tu trahis ines bienfaits , je les veux Teàoxihler, Je t'en avois comblé , je t*en venx Siccabler;
est-ce là une négligence? Comment Voltaire, avec un goût si sûr quand ses préventions ne régarent point ^ n'a-t-il pas remarqué que cette accumulation des mêmes sons^ redoubler^ comblé, accabler, en frappant Toreille d'un ingrat , semblent avoir pour but d'aller jusqu'à son âme ? Écoutons encore Acomat disant à Osmin :
Vondrois-tu qu'à mon {Igc Je &»«€ de l'amour le vil apprentis^ge» Qu'un cœur qu'ont endurci la fatigue çt les an^; etc.
, Faut-il remarquer ce mot à' apprerumage et l'harmonie heurtée des vers? Faut-nil rappeler ceux diAthalie, et cet affreux mélange
D'os et de chairs meurtris et traînés dan9 la i^nge?
Nous avons retrouvé ces lettres gutturales dans la strangulation et le ralèment d^ Judas , que
LIJNGUISTIQUE. 5o3i
nous rappelons comtuç çxep^iplej v^^ïs j^o\\ cej|:(çsL comme modèle.
Par le choc hardi de deux mote onpo^^. Racine n'a-t-il pas lutté d'énergie cpntre Vin me totc^ ruens VervUfS ^ dai^S; ce veys dç Phèdrç :
Bnfin les gens ^i nient ces onomatopées signalées par M. Nodier, ne méritent-ils pas qu'on leur siffle aux oreilles l'apostrophe d'Oreste :
ppur qui sont ces serpen^ qui Ji^ent sur yoç t^tes?
Que d'exemples pareils dan^ Corneille et Racine I Mais si je citais parmi les anciens , non seulement les poètes, mais les grands prosateurs qui ont su conformer leur style k leurs sujets , on reconnaîtrait, dans Salluste par exemple , aux formes populaires et à la vigoureuse incorrection du langage de Marins, le dur habitant d'Arpinum, le soldat parvenu ; tandis que , dans le même historien, la noble élocution de Sylla , jusque dans les menaces pleines de politesse qu'il adresse à Boo chiis, décèlerait^ à ne s'y pas méprendre, l'homme du monde et l'élégant patricien. De ces observations, concluons avec Horace que le ppète doit d'abord se pénétrer de^ mœurs , du caractère et des sentimeûs de ses personnages ,
Post effert ammi motus, interprète linguâ.
Mais pour avojr un i^tyle , f^\\\'i\ le§ prendre
5o4 LINGUISTIQUE.
tous? Racine^ qui, dans sa trop courte carrière, a excellé dans tous les genres de littérature^ depuis rhistoire , l'épopée (nous verrons Athalié)^ depuis l'ode sublime jusqu'à Tépigranmie marotique; depuis la tragédie mythologique, historique, sacrée, jusqu'à la comédie la plus originale ; depuis le plus beau discours académique jusqu'à la polémique la plus piquante; Racine cependant n'eut pas la prétention de traiter tous les genres. Dans le plus grand nombre, les modèles qu'il nous a laissés ne sont que des essais, ou des déla»semens. Nous Tojons que, malgré son érudition profonde, il étudiait plus qu'il ne composait. On conçoit ce qu'ont dû lui coûter de méditations Esther et Jthaliey séparées de Phèdre par plus de dix iannées. Voilà comment on entre dans la yérité^ comment on parvient à la rendre : les combinaisons savantes et profondes ne s'improvisent pas.
rétais un jour au secrétariat du Théâtre-Français. Talma, qui arrivait de sa campagne pour jouer le lendemain Auguste , entre. On. lui dit que le spectacle est changé, qu'on donnera Britannicus^ s'il veut y jouer Néron, (c Comment! s'écrie fu- (« rieux le grand tragédien, voilà plus de huit jours « que je suis Auguste chez moi , et vous croyez a qu'au pied levé je vais être Néron ici î »
Ce mot est le secret de Tart, me disait un de nos meilleurs écrivains à qui je le citais, a Le
LINGUISTIQUE. 5o5
n génie de la tragédie ^ ajoutait-il , ne doit pas , <c suivant l'expression de Gresset , papillonner « d*ttne fleur à l'autre. S'il veut vivre, il faut qu'il « s'arrête et qu'il creuse; qu'il creuse sui^tout ce H sol neuf «iicore^quoiqu' heureusement exploité a déjà, ce vaste champ de notre histoire et de nos « vieilles moeurs. Il n'en faut craindre pour cela ce les décombres ni la poussière. »
Quoiqu'eu tout ceci, vrai manœuvre^ je n'eusse rien à gâter et point de style à perdre, si pourtant, en voulant tirer du fond de nos mystères trop de pierres bi:utes et la vérité de son puits , si j'avais , aux yeux de nos classiques maîtres y contracté des souillures trop grandes^ remontons en hâte au grand siècle : c'est là, c'est dans ces sources pures qu'on peut se retremper et se débarbouiller ai^ec de Vamhroisie.