‹ Études sur les mystèresChapitre 76 sur 77 · CHAPITRE XIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIL

Le plus beau Iwre qui soit parti de la main d'un homme^ puisque VÉi^angile nen vient pas (ce sont les expressions de Fontenelle ) , LIMITATION DE JÉSUS -christ; ëlant pour moi le texte d'un travail que je dois bientôt publier^ je regi^ettais souvent , je l'avoue, d'en ignorer l'auteur, et que tant de recherches faites, depuis trois siè-cles,pour le découvrir, n'eussent abouti peut-être qu'à nous ôter l'espoir d'y parvenir jamais (i).

L'immortel inconnu était-il Français, Ailemand, Italien ? Vivait-il au xiii** ou au xv» siècle? dans l'état monastique, dans le monde, ou dans la solitude? Les préceptes sublimes qu'il nous a laissés > les avait-il mis en pratique ?

Indépendamment de l'intérêt moral qui pouvait résulter de ces questions , il était naturel que, frappé d'une vive lumière apparaissant au milieu

(i) En vain l'auteur de V Imitation me dit de n'y point chercher son nom , mais son esprit : Ne quœras guis hoc dixerit ; sedy quid dicatur, attende. Je lui réponds par ses propres paroles : Omnis homo naturaliter scire desiderat. « Tout homme désire naturellement connaître. » Et cette connaissance ne sera pas inutile ici , comme on le Verra.

4l4 MaATUSCRITS 1)E GF.RSOBr.

des ténèbres, ou voulût découvrir celui qui la portait» Aussi , sans parler des pays étrangers , plus de cent cinquante; ouvrages dont nous avons les textes ou les titres^ ont-ils été consacrés en France, depuis i6i5 jusqu^en 1857, à la seule investigation d'un nom. « £t c'est encore là, dit le savant Barbier, un des plus difficiles problèmes d'histoire littéraire qui ait été offert jusqu'à ce jour à la sagacité des érudits » (i).

L'opinion , qu'enfin nous espérons fi^er sur ce point, flottait déjà, incertaine/ au milieu du XV" siècle. L'auteur anonyme de la plus ancienne traduction y composée vers 1 4^0, et imprimée en 1488, s'exprime ainsi dans sa préface :

ti Cj comance le livre très salutaire la Ymitatîon Jhésu- Crîst et mesprisement de ce monde , premièrement composé en latin par Sainct Bernard , ou par autre dévote personne 9 attribué à maistre Jehan Gerson , chancelier de Paris , et après translaté en franco js en la cité de Tholose. »

Cinq ans après, en i495, cette translacion de Toulouse fut réimprimée à Paris, avec des corrections et une opinion différente sur l'auteur pi'ésumé. Citons aussi cette préface , d'après l'exemplaire encore aujourd'hui à la bibliothèque de Sainte-Geneviève :

(i) Dissertation sur soixante traductions françaises de /TMI- TATION (18 12). On peut voir aussi dans un Rapport fait à ï Académie royale de Munich, en i834, et récemment publié chez Didot par M. de Grégory, combien de vil]|es d'Allemagne se sont occupées de ce problème.

MàirUSCRITS DE GERSON. 4^^

' . « Gy comance le livre très salutaire intitulé de l'Imitation nostre Seigneur Jésu Grist et parfait contempnement de ce présent miséraMe monde, lequel a esté par aucuns jusques à présent attribué à Saint Bernard ou maistre Jean Gerson , posé que soit autrement , quar l'acteur d'icelluj soubs nostre Seigneur fust ung yénérable père et très dévot religieux chanoine réglé 9 vivant en son temps en observance régulière jouxte la règle monseigneur Saint Augustin , nomé fîrère Tbo* mas de Kempis , prieur en ung prieuré d'icelluy ordre , nomé Windesem au diocèse du Traict, translaté de latiia en François pour la consolacion des simples non saichans entendre latin , etc. »

Dans le xvi* siècle y l'opinion ne se partagea plus qu'entre Gerson et Thomnlt Kempis. Mais Gerson^ qui n'avait appartenu a aucune communauté religieuse^ se vit peu à peu écarté par toutes. Un manuscrit sans date^ de V Imitation , portant les noms de Jean Gersen , avec la qualité d'abbé (abbas), ayant été trouvé dans un monastère en Italie, quelques imaginations ardentes et prévenues bâtirent , sur ce titre et sur le changement d'une lettre, une fable suivant laquelle le prétendu Gersen aurait été, bien longtemps avant Gerson^ abbé d'un monastère de Bénédictins en Italie , quoiqu'aucun annaliste , aucun historien de ces abbayes n'ait cité un abbé de ce nom (i). '

(i) On prétendit que le titre à^abbas ne pouvait convenir à Gerson , quoiqu'il se donnât en Italie (suivant plusieurs auteurs) aux commendataire^ et aux séculiers; or, ce titre était bien dû à Gerson , chancelier de Notre-Dame et de l'Université de Paris en i594, doyen de Bruges en i4oo, enfin, en iio5, abbé corn-

4i6 MANFscRlis DE Gmason*

D'antres manascrits trouvés postërieur^aent , ^Tec les noms de Jean Gersen encore , Joanhîs Gersems, mais accompagnés de ces mots Canceir lariiParismisis,rït dévalait point laisser douter qu'en désignant l'illustre chancelier de Paris , on n'eût écrit sert pour soriy suivant une prononciation usitée encore en quelques pays.

Ces laits en favem* de Gerson n'empêchèrent point que de vifs débats mêlés d'injures ne s 'éle^ vassent en 1 65o entre plusieurs savans , que dis-je ? entre des cha^^nes réguliers qui défendaient Kempis , et d * bénédictins qui tenaient pour Gersen. Les choses en vinrent au point qu'un g^séniste^ C. Cajétan , ayant été^ dans un factum^ traité de rabougri par tm kempiste^ tous les par* tissins de Gersen se récrièrent contre cette injure, sur l'étendue de laquelle on n'était pas d'accord. Une plainte nouvelle fut jointe au procès, et le tout porté devant le parlement de Paris. L'Académie française , consultée sur le sens du mot rabougri^ ^ répondit qu'il ne signifiait rien autre cBose qu'un corps imparfait et raccourci. Cajétan parut satisfait de l'explication , et le parlement y après six audiences consécutives , se prononça en faveur de Kempis (t).

mendataire de la cure de Saint-Jean en Grève. (Lebeuf , DesaripL de Paris, 1. 1, p. i38; Gence, Nouvelles Considérations ^ur l auteur de r Imitation, p. 33.) , (t) Jugement contradictoire' de nos seigneurs du Parlement,

* HANUSGRtXS pl& GJBtSOir. ^IJ

Cela ne termina point les querelles ; plusieurs pays de l'Europe et de nombreuses communautés continuèrent à se disputer le livre , à le réimpÂ^t mer et à le traduire» autant que possible; dans Fesprit le plus conforme au leur*

« Dans la ferteur des querelles du jansénisme , ditM.de Yeletz (Journal de Vampire, la juillet i8i3) y chaque parti voulait attirer à lui les écrivains renommés^ les ouvrages les plus célèbres. On s'imagine bien que dans cette émulation , égale des deux côtés, ils ne négligèrent pas YlmitcUiom deJ.-'C, L'auteur de cet excellent livre, qui s'était contenté d'être un pieux et fervent chrétien ^ choquait également, dans quelques unes de ses propositions, les deux doctrines opposées; mais plus d'une fois les traducteurs , suivant le parti auquel ils étaient dévoués, mettaient toute leur habileté à dissimuler, par une adroite traduction , cette opposition qui les contrariait. C'est ainsi que le traducteur de Port-Royal , Le Maistre de Sacy , trouvant dans le quatrième livre un cha^ pitre intitulé : Quod utile sit sœpècommunicare^ dissimule cette invitation à la fréquente communion dans cette paraphrasé, qui est une traduction bien infidèle : « Comment l'âme pieuse doit trouver

de Paris, etc, réimprimé dans la Contestation touchant fauteur de limitation de J. C. ; Paris , Séb. Cramoisy, i65a , in-i" de a4o pages. Sentimens de l'Académie française , etc. Barbier, Dissertation,, etc», p. 17a et i^S. .

4l8 MANflSGRIT9 BE 6RBSON*

dans Id sainte commumon sa forée et sa joie. » Jai oui dire qu'ui» janséni^e, eneore |4tt9> liardi ^ a^it Mlièrêineiit dénaturé cette phrase dans une édition •latine ^ par la sei»le tran^^ition du mot sœpè, en écrivant : Quod^œpè utile sii communia aarè, a qa'il est sou^eiit utile de commuEner. » Be leur côté> leurs adversaires ne ^'oubliaientpas ; et le père Girard y ayant trouvé oètte propositioa qui oontrai'i^it i|ti' peu la grâce suffisante : Noi^ possurmis nolns ipsis nimis cred^re^ quia mcpè^gf^ia nobis deeM eêsensus, au- Heu de lui donner son mterprétatîon naturelle : a Nous ne pouvons pas trop nèu^ fier à nous^-mémes , parce que souvent la grâce et rintelligence nous ma»quèiit, » Mftvait ainsi traduite : ce Noiîs ne devons pas trop nous enJfkiFe accroire j parce que fou*vent nous manquons à la grâce ^ et que npus sommes trompés par tes sens, » C^est une véritable escobarderie. »

BossKiet, bien dig^e de s'élever au*dessus des préventions de l'esprit de parti , dit dans la versioxi fiiMiçaise de sa Défense de^ la déclaration du. clergé de France de 1682 : (f Enfin ta Vie de (( GerBÔn iat si sainte^ et ses écrits si édifians> qu'il a mérita d^étre regardé conîoïe auteur du livre « plein d'onction qui a pour titre : de V Imitation <( de J.'-C, »

Au nom de Bossuçt joignons celui d'Ellies Dupin, qui , sans avoir les preuves que nous avons

IfA^NUSCAlTS JDE GERSON. /flQ

acquises dans la question qui nous occupe^ pen-*diaitdéjà en favem*^ ae Gerson^ camnte on peut le Toir dans la DisserUsetion latine qu'il a mise en tète de son édition des œurresda Chancelier (i)« Quant à Thonuis deKempis^ qu'on a cru> et que beaucoup de personnesi croient encore auteur de Y Imitation y parce qu'un manuscrit de i44^ ^^ signé 4e lui , il en existe un autre antérieur, qu'on opposait à ses partisans; mais ce manuscrit signalé par les Bénédictins , taiitot on en contestait l'existence, tantôt Fexactitude de ceux qui dir saient l'aToir tu à l'abbaye de Saint'^Trond , où on ne l'ayait pas i^etrouyé. Un honorable partisan de Ger^n Bcie disait qu'il crojait oe manusci^it détruit par les Kempistes : il n'en était rien *y un

(«)L'iUn4tre ElUe» Dapin y, ce religieux ami de Rolliii, fut aussi le zélé défenseur des libertés de PÉglise gallicane , sans vouloir néanmoins, pas plus que Gerson, porter atteinte à l'unitë de rÉgUse amiverselle. « Lorsque nous parlons 4e» libertés de a VÉgkse galUcmne, dit un savant orateur, ce n'est pcHUt par Il esn^it de dissidence ou de désunion avec V Eglise romaine.^ <c comme si c'était une invention pour rompre PuMiTiil de V Eglise « universelle. Il est de fait, au contraire, que PË^lise gallicane «a toujours ^é invmablement unie à l'Église univeBseUe, mais (c saxitf cesser pour cela d'être jalouse de sa première discipline ; K se montrant aussi modérée que ferme dans ses maximes ; éga- « lement éloignée de la licence et-de la servitude , sans que jau mais sa soumission ait diminué sa liberté, ni que jamais sa « lUwfté ait porté la moindre atteinte s^u principe de Tunité. » Introduction aux Liberté^ de l Eglise gallicane , par

M. Dupin , docteur en droit, et avocal à la Cour royale.

(Paris, 1826.)

4^0 MAirUSCRITS J>jB gerson.

hasard heureux me Fa fait déçouyrir. On va &ï juger l'importance par un passage curieux du Voyage littéraire de deux Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Les PP. Martenne et Durand disent (p. 199 de la deuxième partie de cet ouvrage ; in-foL , Paris > 1717) qu'étant arrivés à l'abbaye de Saint-Trond ^ dans le pajs dé Liège, ils y virent un manuscrit dé \ Imitation de J.'C.y sans nom d'auteur, ne contenant que les trois premiers livres, et commençant ainsi : Incipiunt ammxmitiones y etc. « A la fin du troi- (f sième livre, ajoutent nos Bénédictins, on lit « ces mots : Hune lihellum fecit jieri JValterus « de Stapelpriormona^terii S. Trudonis, quiper^ tifectus fuit arnio mcgcgxxvii, ce qui (disent en « terminant les saisons voyageurs) décide la ques- « tion touchant Thomas à Kempis, qu'on a fait a auteur de cet admirable livre, puisque son pré- « tendu original VLdiéxà écrit qu'en i44^- »

Ce manuscrit, je ne songeais pas même à le chercher , quand , me trouvant au mois d'août i856, chez un libraire de Gand, il me dit qu'il en avait un fort beau sur parchemin , provenant de l'abbaye de Saint-Trond , et qu'il le donnerait pour un prix raisonnable. Je le lui achetai. C'est, sans aucun doute , celui de nos Bénédictins ; il est aujourd'hui dans ma bibliothèque, où l'on peut le consulter.

Ce n'est pas seulement en écartant Kempis que

MAWUSCUITS DE GERSOX. 4^1

ce manuscrit avance la question ; on y&ra cjuel poidâ mettent dans la balance de Gerson ces trois livres sépares ;i dont nous trouverons à Yalenciennes l'original français accompagné de preuves.... Mais n'anticipons pas.

Encore un mot sur Kempis : s'il restait des doutes à ses partisans, nous leur rappellerions que Ken^is^ qui a bien composé quelques petits traités pour l'édification des jeunes gens, était aussi copiste de son monastère , dans la Chronique duquel on lit sur lui une note qui ne laisse point de doute à cet égard (i). G^est donc en qualité de copiste, et non d'auteur, qu'il a apposé son nom au manuscrit.

Si Kempis était l'auteur de V Imitation , l'eùt-il signée, lui qui demande à Dieu (liv. III , ch. XV) de rester inconnu? Da mihi nesciri!

Gersen demeuré, lui , bien inconnu , et regardé cdmme un nom imaginaire , ou comme l'ombre d'un grand nom, magni nomirds umhra; Gerson, en dépitde quelques réclamations venues de temps en temps de l'Italie ou de l'Allemagne, voyait s'accroître ses partisans, en tête desquels il faut nommer le vénérable M. Gence, qui, après avoir défendu dans plusieurs articles de la Biographie

(i) Scripsit Bibliam nostram toiaUter^ et alios mulios Ubros pro domo et pretio. Insuper composuit varias tractatulos ad œdificationem juvenum. (Chr, Montis S. Agnetis , Antverpiœ ,

4^21 MANUSCRITS DK GERSON.

méi^erselle, dans sa faelie Miiion lafiine de V Imitation y et dans d'autres écrits ^ lès titres de Gerson f se flattait de les TOir enfin légitimés : c'était presque une Restauration.. %. Hélas j rîeli id^bas destable.

Jjà i^oltttion de Juillet n'était |his terminée, on ^ battait encore, je crois, <{uand m décès lionnkies intrépides ^i ne démordônt point d'uile idée, ou même de l'ombre qu'ils ont embrassée isne fois^ M. de N.;...y, italien, et ohampîon un peu rude (j'^n suis fâché) de oé iierSën idiagitiaire que, dans plusieurs écrits, il avait dès loo^ temps proclamé auteur de Y Imitation , se trou*- Tait a Paris, et il y cherchait, non |ioint des places^ des faontieurs, mais les plus vieux tettes du livre en question, les opposant in petto, à Farrét du parlement qui a dépossédé son prétendu Oersen.

Plus occupé du problême à résoudre, que de la révolution de Juillet, dont il est à cent lieues dansle récit qu'il aécrit sur sa grande découverte, le nouvel Ârdhimède , à quelques pas du Lotivre, se trouvait absorbé devant un rayon de tics livres anciens, qui parfois valent bien les houveaux; quand, tout à coup , un manuscrit en parchemin de V Imitation... le frappe! Point de date ni de nom d'auteur; mais qu'importe? à l'écriture, à ce parfum de vétusté, à vingt autres indices , qu'il croit y reconnaître, « nul doute, ce précieux

MANUSCRITS DE GERSOIT* 4^^

Goddx est <ki xui® siècle ^ et bien aaiérieur et à Kempîset à Gerson : il est donc de Gersien » (qui probablement n'a jamais existé).

Notre gerséniste , flt& heureux cent fois (nous le croyons sans peine) que si un portefeuille lui était tombé dans les mains, songeait à la réyolution nouvelle, inévitable, qu^un événement aussi décisif allait opérer en faveur du vénérable Jean Gersen^ ^hé du monasfère de Suintr-ÈUenne en la ville 4^ Vercelli (ce sont les expressions de M. de N*.. y). Il fait en conséquence imprimer et réimjNrimer et traduire en fi^n^s et en italien le Codex y avec un portrait du vénérable abbé Ger* sen^ qu'il dit très ressemblant , en appelle à l'Europe ^vante , et, sûr de sa victoire^ enjoint à tous les partisans deGer^n et de Kempis de se retirer^ Gersoniam^ K^mpênsesque omfies^ valeté! leur çrie^'il en latin^ afin d'être entendu partout (voir la |Hréface latine des éditions du Codex) .

Loin d'obtempérer à ce voleté -^ gersonistes et kempistes s'arment , contre le Codex , de nomln:*eux Rumens qui ne font que glisser sur l'esprit de leur advai*saire» armé d'un parchemin solide. A tous les argumens il riposte par un nou^ veau chant de victoire. E sempre b^%e ! Toujours bien I D'autant mieux qu'une conviction en entraîne d'autres : on examine lis Codex , et tandis que les uns n'y voient que les 'caractères du xv*" stède , d'autres , au contraire, y croient aper-

cevoir le xin*. Oa s'échauffe; des érudits frau-* çais , italiens , allemands et flamands se divisent ; chaque parti s'exalte et triomphe , tandis qu'un membre de l'Institut de France dit malignement à ceux qui croient atpir éclairci la question :

Fecistis probe !

Incertior sum multo quàiri dudum (Ter).

ce Vous avez bien opéré ! Me voila plus incertain qu'auparavant. »

On a pu l'être, il faut l'avouer, au premier examen du Codex. Ce n'est qu'après qu'on a généralement reconnu qu'il ne remontait pas au-delà du XV* siècle, non plus que ce Diarium^ ou journal d'une famille italienne où X Imitation serait mentionnée sous la date de i549; ^^^ i5au lieu de i5 qu'il fallait lire. Le spedmen de ce Diarium n'a rien changé à l'opinion de MM. les membres de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, et des hommes distingués qui se sont occupés de cette question. Dans seize j.ugemens au moins, diversement motivés, et publiés chez Moquet en i855 , tous persistent a croire que le Codex est du xv* siècle. De semblables autorités , les conseils même des hommes éclairés qui ont fait le plus de concessions au système de M. de N...y, engageront, nous l'espérons, le respectable gerséniste à tenir compte de faits. prouvés, et à ne pas persister dans une défense sans base, mais non

MAircTscniTS de geosoic. 4^5

sans dé vouement y au milieu d'un siècle aussi positif que le nôtre.

Le nom trompeur de Gersen écarté , comme il le fut en i652, il était naturel de s'arrêter au vœu exprimé par Corneille ( dans la préface de son Imitation) que quelque preuve vint confirmer les titres présumés de Gerson.

« Mais comment ^ a-t-on dit ^ ce Gerson qui 4< avait dans l'esprit tant d'indépendance, eût-il « éorit dans V Imitation, tant de choses soumises , n entre autres , ces mots du Liv. III , Ck. 1 3 : « Disce obtemperare , puions ; disce te humi^ u liare, terra et limusy et sub omnium pedi^ « bus incwvare y disce voluntates tuas fran^ i< gère? (i) »

Nous répondrons que ce même chapitre est accompagné, dans certaine traduction, de réflexions plus humbles encore, publiées en 1827 et depuis, pat- l'homme hors de ligne qui allait nous donner les Paroles d un Croyant y écrit lumii^eux sans, doute, car, même en trébuchant ^ les astres nous éclairent, mais qu'assurément on ne croirait pas sorti de la même plume.

Quant à Gerson, s'il a trébuché, lui (ce que nous ne croyons point), on concevrait son chan-

(i) « Apprends à obéir, poassière; apprends, terre et limon, « à t'humiiier, à fléchir sons les pieds de tons ; apprends à briser «tes volontés. »

4'i6 H\!fUSGRIT5 DE GCBKOK.

gement, et nous verrons par quelle hontiltté sublime il se fût relevé (i). - .

Avant deïiotts eccopér de ses titres hVImiia^ tion, parlons du titulaire > cet homme îUustre, mais encore plus vertueux. Né en i563^ près de Rhetel , diocèse de Reims , dans le hameau de Gerson dont on lui donna le nom^ suivant on tisage adopté potu* les grands théologiens > Jean €harlier^ aané d'une famille nombreuse > reçut de ses parensdes exemples d'une {^té d^où lui génie heureux et Une instruction Ibrte devatenti faire sortir plus tard les fruits les plœ féconds. Élevé par son wul mérite à la pràtrise> au grade de dpoteur en théologie , à la cure de Saint-Jeaa en Grève, enfin au rang de chancelier de Notre4)ame et de rUniversi té de Paris^ Gerson comprit Timportance de ces fonctions et refusa celles d'aU"*mônier et de confesseur du Kou Au milieu des troubles où se trouvaient plongées > TEurope par le grand sdiisme dont Uous parlerons, la France par les dissensions des maisons d'Orléans et de Bourgogne et par d'autres causes connit^ , Gerson comprenant que le devoir du cok*p& théo-

(i) Au reste, ce chapitre , qui , selon moi, n'est que le développement du discas te ipsumjrangere d'un précédent chapitœ Mur la Vie monastique , pourrait bien avoir été fait pour quelques moines orgUjûUeux, précurseurs de Luther. Luther luimême semble être, par anticipation, l'objet de plusieurs traits frappans. Je reviendrai sur ce sujet.

MAHUSCAITS DK GEASOIf. 4*^7

logique et litlàtiire dont on l'avait nommé le ch<Bf y était de dire la rérité aux grands ^ sans k iaire au peuple^ ne recula point devant cette dan-^ {gereuse mission. Sa première démarche fut 'de se rendre^ au nom de l'Univ^r^té , devant le faible Gh^les yij et de lui signaler^ dans un discours français qiài noua a ^té conservé> les abus^ les èx* ces auxquels était «n proie le royaume par la faute des princes^ car lieur dissension ^ àiJt le courageux <Hnteur^ est trop nuisible et rechêt toute surie pteui^re peuple. Après avoir énuméré les maux causés aux gwis petits par les varlets de certains grands tolérés par les maîtres, il dit a|i Roi : « Toy, prince, tu ne £iicts pas telz maux, il est vrai^ mais tu les souffres ; advise si Dieu jugera juste^ ment cootre toy en disant : Je ne te punis pas ; mais si les diables d'enfer te tourmentent, je ne les.empeacheray point (i). »

Le frère du Roi, le duc d'Orléans, sur qui tombaient les traits les plus piquans de ce discours , ne put, en l'entendant , se contenir (2). Il en té-

(i) Ce discours , ifai était très rare, vietit d'être en partie reproduit par Panteiir des Leçons et Modèles de Littérature Jrançaise ancienne et moderne , depuis Ville -Hardouin jusqu'à M, de Chateaubriand.

(2] Gerson, qui était loin de vouloir ofienâer, avait prÎB en vain ses précautions dans son ekorde , où il dit à Dieu , du fond de son âme : » Accomplissez , vous supplions , les bons désirs « de nous tous, par rostre inspiration saincte etsecrette. £t qui « est ce désir? Dieu, vous le savez : Vivat Rex, vive le Roy. Et

moigna son mëcontentement à Gerson et se plargnit à rUniversité de son chef. Lui > toujours ferme et calme , ne rétracta rien et fui loin d'en Touloir à celui qu'il avait offensé. Il le prt>uva bien : ce même duc d'Orléans étant tombé victime d'assassins soudoyés par Jean-Sans-Peur/ chef de cette maison de Bourgogne à laquelle Gerson était attaché dès long-temps par la reconnaissance, ces précédens n'empêchèrent point l'ami de l'ordre et de la vérité de s'élever avec chaleur contre l'assassinat, et de prononcer à Saint-Jean en Grève l'éloge du défunt, dans ce qu'il avait de louable. En butte alpins à la haine de Jean-Sans-Peur et d'une populace effrénée, qu'il ne flattait point, Gerson , qui habitait le cloître Notre-rDame , fut un jour sommé par lés Cabochiens de payer une taxe illégale , dont ces ennemis de tout ordre , « sous manière d'empFunt , dit Juvénal des Ur- « sins, grevoient tous ceux qui avoient renommée « d'avoir aident, tan,t de parlement, que des mar- « chands et bourgeois de Paris ; et s'ils ne prèsa toient promptement, on les envoypit en diveru ses prisons. » Voilà nos emprunts forcés. Gerson, plutôt que de céder à l'injustice, laissa

«vous, très noble et excellent Prince, et tous messeîgneurs , « plaise vons entendre patiemment et bénignement ce qui est à «c dire; ne prenant point tant de gatde à l'humilité on exiguité « de ma pauvre personne indigne, indigne est-elle, ne à la ru- « desse ou indiscrétion du langage, comme au faict en soy, qui « est tant juste et raisonnable. »

MAKUSGRITS DS GEBSOIT. 4^9

piller et roher sa maison y et se bouta ^ ajoute des Ursins, es haultes vous tes de Nostre^Dame , car le fait a été rapporté avec de légères variantes. Des historiens disent que Gerson resta plusieurs mois dans cet asile. On peut croire qu'heureux de se trouver momentanément comme en dehors des affaires, au-dessus des passions humaines , et rapproché de Dieu, il y méditait quelques uns de ces beaux écrits, son traité de la Contemplation, par exemple, qu'il fît d'abord en français, ensuite en latin, et dont il traduisit le titre par ces mots : de Monte Contemplationis, qu'on pourrait retraduire par ceux-^i : des Hauteurs de la vie conr^ templative.

Nous le verrons souvent ^ dans V Imitation , s'élevant ainsi jusques dans le sein de Dieu ; car alors il sera désabusé, même de cette recherche de la vérité qu'il avait qru trouver dans les discours des hommes et dans leurs livres , et qui lui apparaîtra sous les traits de Dieu même , avec lequel^ par une union sublime {Verita^-Deus), il la confondra dès ce HP chapitre de \ Imitation, traduit à peu près ainsi par Corneille :

O Dieu de véiité C^) pour qui seul je soupire , Daigne m'unir à toi par de forts et doux nœuds ; Je me lasse d'ouïr , je me lasse de lire ,

(*) M. de Genoude traduit : 0 Vérité mon Dieuî Après lui, M. Gence : 0 Vérité y Dieu mJimt. MM. de Lamennais et Das* sance : O Vérité qui êtes Dieu,

43o MANUSCRITS DR GERSON.

Mai» «OB pas de te dire :

C'est toi seul que je veux.

Parle seul à mon âme , et qu'aucune prudence , Qu'aucun autre docteur ne m'«xplique ta loi ; Que l'uqivers entier se taise en ta présence, Toi seul^ftmo9 Dieu! parle-moi (i).

Dieu lui-même semblait en effet lui parler , quand , au milieu d'hommes ignôraus ou corrompus^ il luttait presque seul contre les superstitionsy lei^ vieés et les crinies de son siècle ; quand il attaquait, par exemple, Fastrologie judiciaire , les visions , les talismans et des écrits, des arts qui devaient éclairer, et qui souvent ne Élisaient que cérrorapre; quand enfin, à Texemple des plus illustres Pères , distinguant de la Loi de nature et des figures du Vieux-Testament , les pures lumières de l'Evangile, il flétrissait, de sa vertueuse indignation , jusque dans un prince qu'il aimait , la honteuse doctrine de l'assassinat politique, Dieu l)ii-méme alors l'inspirait ?.

Bans cette carrière et si belle et si droite, remarquons pourtant un léger écart , non quand il poursuivit le Roman de la Rose, aussi licencieux qu'ennuyeux , mais quand , par un amour outré de la vérité^ il alla jusqu'à condamner ces fiiotions innocentes, ces drames latins qui déjà se jouaient

(i) O FeritaS'Deus ! Jac me unum iecum in cantate perpétua. Tœdet me sâfpè multa légère et audire. In te est totum quod VOI0 ac deêidere. Taceant otnnes doctores, sileant unisfersœ creaturœ , in conspectu tuo : Tu mihi loquere solus.

MAftf^USCRITS D£ GKRSON. 4^1

dans les collèges, et qiie plus lard Montaigne (Lit. III t di. 25) approuva eoioine un exercice utile aux jeunes gens.

Cette exagération y renouvelée de Platon ^ on peut croire que Gerson Fahandonna , lui qui fit uon seulement de fort beaux vers jusque dans les dernières années de sa "«ie, mais même une espèce de di^tme en distiques latins où il fait dialoguer la Raison, la ConseiMnee, le Cœur t^ les cinq Sens. On peut voir ii la Bthliotkèque Royale , n^ ^S3y le manuscrit français de celte véri** table Moralité , qui ne se trouve qu'en latin dani» les ciBUVres de Gerson y t« lY, p. 83o. Le dialor gue y au reste y cette forme dramatique ^ se trouve dans Y Imitation wémé et dans d'autres écrits de Gersdn.

Nous le verroiks tout à l'heure dans sa vieillesse tel que son firère le peindrai moina excessivement vartuMix et plus près peut-être de la vérité ^ car l'exccs, Toème dans le bien , est un mal :

La parfaite raison fiiit toute extrémité, £t veut que l'ou soit sage avec sobriété.

Soyez sobrement sage, dit Montaigne, dans son chapitre de la Modération ^ où il ne fait que traduire le mot profond de saint Paul , sapere ad sobrietàtem , dont la morale du Misanthrope est le développement.

Nous avons laissé Gerson retranché sous le

43a MAVUSCRITS DE GERSOET.

Ciel (j ) dans la maison de Dieu^ contfe un despotisme brutal. Quand il put reprendre ses fonotions f ce ne fut que pour les exercer avec plus d'intrépidité, en poursuivaiit^ non seulement devant l'Église et l'Université de Paris^ .mais encore au concile de Constance , un écrit de Jean Petit , qui osait, enhardi par JeanSans-Peur et par la faiblesse du Roi^ justifier le meurtre du duc d'Orléans. Quoique dans tous ses discours Gerson ne s'en prit qu^ aux péchés et jamais aux pécheurs^ il acheva de soulever contre lui le duc de Botuv gogne et tous ses partisans , et se vit contraint , après le concile de Constance, où il avait r^résente le roi de France, l'Église et l'Université de Paris, ou plutôt la vérité tout entière, se vit, dis-je, contraint de fuir sous le déguisement d'un pèlerin et d'errer trois ans en Allemagne. C'est là, suivant M. Gence, qu'il aurait composé Vlmita^ don. Je crois avec Eliies Dupin que ce fut un peu plus tard, dans les dix dernières années de sa vie, pendant son séjour à Lyon, où il vint près de son

(i) Cette belle expression se trouve dans une petite pièce intitulée l^a vraie Philosophie , etc, que M. Gence, vient de publier (1857), et dans laquelle l'indulgent et noble vieillard, que je remercie de son encourageante apostrophe , après avoir déploré que ce nom si beau de Gerson ait été si long-temps étouffé par une ombre ennemie ^ ajoute :

Son nom résonne enfin; et notre Académie

Rompt le silence, vote nne palme d*honneur

Pour qni loûra le mieux cet homme apostoliqoe, etc. \

MANUSCRITS ]>B GRASOK. 4^3

frère , prient* des Gëlestins , chercher un asile , après la mort dé Jean^ans-Peur.

Mous avons de ce frère de Gerson une lettre en latin adressée à un autre Célestin , et qui , malgré ses diffusions et quelques obscurités^ renferme les traits les plus beaux y les plus propres à répandre une yive lumière ^r le caractère de Gerson et sur la question qui nous occupe. Cette lettre ^ qui n'a jamais été traduite, et qui se trouvait perdue dans les œuvres mêlées du chancelier et de quelques autres théologiens de son temps , méritait d'être plus connue. C'est ce qui m'engage à en mettre sous les yeux du lecteur plusieurs passages que je traduirai le plus brièvement possible. Elle a été écrite dans le mois de mai 14^3 , c'est-à-dire près de quatre ans après l'arrivée de Gerson à Lyon , et six ans et demi avant sa mort.

Le prieur Jean Gerson (car il porte les mêmes noms que son frère, avec qui on l'a quelquefois confondu) répondant à la demande que le frère Anselme, Célestin d'un autre couvent éloigné, lui avait faite de lui procurer les écrits de son frère le chancelier, dit que, ( i ) « quoique lui et ses re-

(i) Lket..,, à me meisgue sinuUbus sœpiàs interpeUaius fuerit, fU..,.de Scripiuris Sanciis ad informationem morum nobis aîiqua saltem suo modo disserere vellet, vix tandem ad hoc adduci p^^i ut, extra ea quœ vel ex injuncto canceliariatus qfficiOf vel rattone scholastici exercitii compilare coactus est,

(( ligieux l'eussent très souvent prié de leilr com^ (c poser 9 d'après les Saintes Écritures^ quelque (( ouvrage propre à former les mœurs, ils n'avaient rr pu, à l'exception des écrits commandés par ses (( fonctions publiques, l'amener qu'avec peine à (( leur en donner sous son nom quelques uns. n Il en joint la liste, et dans cette liste incomplète, à la vérité, iie se trouve pas 1' [mitatiàn , fi moins^ qu'elle ne fût, en partie peut-être, dans le volume composé de diverses matières et pouvant être in<titulé, 4it le prieur : Midta hres^ia et utilia à Can-cellario parisiensi.

a Quand nous insistions dans nos demandes , a poursuit-^il , il persistait dans s^ refus , chan-, cr geait de conversation , ou nous disait sévère*i< ment : Vous ne savez ce que vous demande^, a lorsque vous avez sous la main les écrits... (En « voir Vénumération dans le texte ci-^joint),

pauca opuscula inferiUs annexa , suif nomine proprio volmrit conscribere.

.... Mox ut indè sibi sermo Jiehat , aut velut obdurescebat ^ aut in aUud ciiiùs rem ducebat , aut duris sententiis nos increpitans dicebat : « Nescitis quid petatis. Ecce in pron^tu. sunt Augusiinus, super Psalteriumj Gregorius , snper Jobj CassianuSy in CoUationibus et institutionibus Patram; BernarduSf super C^uIxcsl', Richardus, de duodecim Patriarchis et de Arçâ inystîcâ^ JSernardus iierùrn, Ad fratres dé Mppte Dei^ Hugo y de Oratione; Anselmus y in Méditationibus; Au-^ gusiinus iierùm, in Confessionibus et Soliloquas ; aueior prm-^ tereà Summae de Yirtutibus et Yitiis; auctor, dH^piritu et Anima, et reliqui quàm plUrimi, »

« Quaiit aux siens (i), leur auteur les a tellement (c négliges , que s'ils n'avaient été recueillis et u transcrits par la pieuse sollicitude de quelques « bonnes âmes , peut-être n'en resterait-il rien. r< Plusieurs, un entre autres^ iutitalé de Nuptiis « Sapieniice, sont entièrement perdus, perdita .r sunt omnia. n

U fait ici l'éloge des vertus de son frère et de sa doctrine, « qu'aucune erreur n'a ternie,» nullius erroris aspergine fœdata. Après avoir parlé de son courage , surtout au concile de Constance , où , quoique ambassadeur du roi de France, il fut souvent obligé de défendre, en son nom propre, les principes de justice attaqués par l'audace, et trop faiblement soutenus par la crainte, le bon religieux compare son frère à un chien fidèle et vigilant (3) qui , pour n'avoir cessé de se déchaîner contre les hérésies, en défendant la vérité , s'était vu chassé de sa maison , privé de ce qu'il avait de plus cher, et en butte à d'innombrables embûches.

{\) lia neglexitf uti nisi piâ quorumdhm curOf fuissent dmgentiùs recollecta et trahscripta, nescio si usque modb comparèrent,

(2) Adversùs pestiferas hœreses quantos latratus , mort Jîdelissimi et vigilantissimi canis, ediderit, vel hase sola res indicium est quod, veritatis tuendœ causa, domo , patriâ, cwitate ^ cognatis, amicis , dignitattbus , rehusque propriis privatus est y et ex illis propulsas , ac innumeris insidiis eX" petiius.

436 MANUSCRITS DE 6ERSON.

u C'est y ajoute-tr-il (i), ce qui lui a fait cher- « cher un refuge dans cette belle ville de Lyan , « où il mène, déjà depuis près de quatre ans, la (c Tie la plus tranquille , et si retirée que tous le « prendriez pour un des ermites, quoiqu'il n'ait « pasenc(M*e cherché le désert, et qu'il habite au « milieu de son peuple : sur quoi beaucoup de (t gens s'étonnent et questionnent': Que fait-il ici, ce dit-on , si solitaire? Pourquoi ne se produit-il ce pas en public ? Que ne va-t-il apaiser ces flots ce de colères qui débordent de toutes parts ? Que c< fait-il enfin? — Ce qu'il fait ?

(i) Proptereà refugium sibi cooptavit in hoc prœclarâ Lugdunensi civitate, in quâ jafnjerè per quadriennium demoratus est, vitam quieïissimdm ducens, et tam soliiariam, ut unum ex heremicolis crederes, nisi qitôd deserti recessus noridùm peiiit, sed habitat in medio populi sui, mirantibus multis et inquirentibus : Çuid hic agit tam solitarius ? Car ad publicum non pro' cedit? Car non it sedatum hominum jurgia quœ tam acriter ubiquèdebacchantur?,,. Quid agit? inqmunt. — Multiun, aio : cooptât animum unicuique,,.. omnibus omniafactus; modàper gratiarum actiones, illis applaudendo, mqdb piis ôrationibus iilos adjurando, hos exhortandoy illis compatiendo,

Inter hœc, non crederes quantis lacrymarum prqfluviis ab intima cordis proruentibus dejletmiserabilem cladem, nunquam Mgnis planctibus adœquandam, prûsclarissimi Franciœ regni, quod intestinis et civilibus bellis disrumpitur atrociter et vastatur, et prœda hostibus patet,... Suspiriis et singultibus tumidum cor exonérons y sedet solitarius et tacet, quoniam dies mali sunt, et prœstolatur cum silentio salutare Dei, sijbrtè sa spes, si veniat iempus miserendi ejus, et pulchra pax , longiiis effugâta y redeot aliquondà jocondior. Ob hoc juge sacrificium nostrœ redemptionis in altari non cessât qfferre.

MANUSCRITS BE GKRSON- 467

« il prend tout doucement les hommes comme ils sont, « Accoutume son âme à souffrir ce qu'ils /ont (^).

K U se fait tout à tous : tantôt leur rend gi*âce ou H les félicite, tantôt les aide de ses pieuses prières, « exhorte les uns et compatit aux autres.

« Au milieu de ces soins , tous ne pouvez vous « figurer par quels torrens de larmes échappées « du fond de son cœur, il déplore la ruine à ja- « mais déplorable de ce beau royaume de France, « dépouillé, déchiré par les guerres civiles, et « abandonné, comme une curée, à ses ennemis... (c Vous le verriez ( Gerson ) donnant un libre « cours à ses soupirs , à ses sanglots , immobile, (( solitaire, se taisant (car les jours sont mauvais), « et dans son silence , attendant le secours de « Dieu , si quelque espoir, si l'heure de sa miséri- (f corde, si une douce paix trop long-t^nps ban- « nie , peut revenir plus douce. C'est pour l'bb- « tenir qu'il ne cesse d'offrir sur l'autel le perpé- (1 tuel sacrifice de notre Rédemption. »

Le prieur va nous montrer ici son frère s'élevant aux plus hautes contemplations, et le peindre en traits dignes de Bossuet.

w Mais s'il s'aperçoit (i) que le moindre soufile

C^) Ce qu'ils lai font à lui de mal; c'est en ce sens que je cite ces vers, comme un heureux équivalent de cooptât animum unicuique, car GerSon n'est pas le Philinte de Molière, qui voit avec indifiërence les maux, de ses semblables , mais bien le Chrétien compatissant ; «nous allons en avoir la preuve.

(i) Quod si persenserit auram vfil tenuem kumanœ vanitatis

438 MA]fl)SCfiITS DU GERSOlf.

i< desTanités humaines tente de l^ébranler, vite il H descend de ces hauteurs an plus profond de la « vallée^ et s'y met en lieu sûr; soÎTant moraleci ment l'exemple du hérisson > qui , aux attisiqiles « de son ennemi ^ se recueille^ en se rej^iant tout (c entier sur luinodéme. » Images frappantes dé l'humilité et de la vie intérieure > si souvent recom*mandées dans Vlrhitation (^).

aUûhdè perflàrè , éi ruinam minari; mox ah alto desiUenSf sese in ima redpit^ et in tute locaù^k Mûre spiritiUUti eHhaxiei) totum se in se curvando recolligit,

Non.igitur putes illum.,,. inerti otio totà die torpescere, qûando guident nec ipsius diei decutsus interdum sufficit ad explenda quas salubrittr suggei^ii animus t etiam nocti saspiits detrahendum est) et intempestâ noctis horâ, nonnunquam média nocte surgendum est ad confiiendum nomini Domini.-,, tnunc^ et ipsum maris hujusproceîlosipericulis rursàm expone. Nonne eohsultius est delectari ih Domino, et vacare bonœ fnenti, quàm quotidiè frustra niti, et nitendo nisi odiumquœ' rere , quandb perversi difficile corriguntur, et stultorum infinitus est numerus, Addo y quod sicut ipse niihi sœpiiis testatus est, nunquàm, quantum meminit, taniâ pace et cordis alacritate perfruitus est quàm hoc aUquahto temporis interpaUo, quù plus acriier in eumjam sexagenarium deseevit ininûcus, et variis tribulationibus est ventilatus. Sic veraciter enuntiavit qui aitî Mala quae nos h\c premunt, ad Deum ire compellunt.

Hoc modo exilium , persecutiones ingensque furia mundî Jen^entiiis eum in amorem Dei et odiwn sœculi intenderunt^. et, vice cotis , pulchriorem et splendidiorem reddiderunt, Quapropter etiam , gloriabundus in Domino , mihi dixit aliquando seniire ingenium clarius et vivacius inesse nunc sibi quàm unquàm anteà Ob hoc etiam egregia scripsit opuscula quas diim mihi nuper communicavit , tam avide perlegi, ut iliorum. docirinây veluti vino meracissimo , ebnatusjuerim,

{*) On peut voir un rapprochement semblable dans MAbufar

MAHUSCRITS DE GERSOBT. 4^9 . <^

((Ne croyez pas nëanmoins^ pourauit le prieur» * . t< qu'il reste tout un jour engourdi dans l'inao* ' « tion y lorsque même parfois le cours d'une jour^ « née ne peut suffire à l'achèvement des txayàui: (( salutaires que lui suggère son esprit. Très Cl souvent il est obligé de prendre sur seè nuits ^ ff et il se lève 9 au milieu des heures du repos ^ « pour bénir le nom du Seigneur. . . . Ailes donc (( maintenant le rembarquer sur ces flots d'une « mer orageuse I M'estr*il pas bien .plus sage de « goûter^ dans le calme de sa conscience, les joies tr du Seigneur y que d'aller lutter chaque jour, (( pour ne remporter de ces luttes que la haine> c< quand la conversion des méchans est si difficile, (c et le nombre des insensés si grand ? J'ajoute « (et lui-même me l'a très souvent assuré) qu'il « n's^ jamais, autant qu'il se le rappelle, joui d'une « paix , d'une joie plus profonde qu& datas ces « momens où , déjà sexagénaire ^ il s'était vu en a butte aux traits acharnés de son ennemi {Jean- (( sans-Peur) y et à des tribulations si diverses. Tant (c est vrai ce mot : Misère humaine — à Dieu

(C C'est ainsi qu'en l'éloignant du siède et lé

de Dncis, où rhomme, abandonné à ses passions, est mis audessous du chameau qui se dérobe aux vents sablonneux du détert, en se cachant la tête; ce qui ne vaut pas pourtant totum se in se curvando recolligit.

(*) Voir le ch. xii, Liv. I, dé V Imitation, sur les Avantages de l'adversité.

44o MANUSCRITS DU. GERS09.

a tournant plus vivement vers Dieu^ Texil^ les ce persécutions et la fureur des, hommes ont été « pour son âme la pierre qui aiguise, et Font « rendue plus belle et plus brillante. Aussi m'a^t-il « dit quelquefois, en glorifiant le Seigneur, qu'il a ne s'était jamais senti l'esprit plus pur ni plus « vif. C'est ce qui lui a fait composer d'excellens « écrits qu'il m*a depuis peu communiqués , et CY que j'ai lus si avidement, que leur doctrine, « comme ua Tin généreux, m'a, pour ainsi dire, weniTré.*)

'Le bon prieur termine en exprimant à son frère en religion le regret que la longue distance qui les sépare de corps , et non de cœur, ne leur permette pas, pour le moment ^ de puiser en commun à cette source pure, et s'y réconforter.

Telle est cette lettre , qui nous peint avec autant de vérité que d'élévation l'état de l'âme de Gerson, dont le détachement pom* les choses d'icibas était sans doute arrivé à son comble, lorsque, dans les six années suivantes, qui précédèrent sa mort, il me parait avoir achevé cette Imitation où le Da mihi nesciri et les maximes relatives à la vie monastique ne nous étonneront plus , cette Imitation, dis-je, où nous lirons, comme une conséquence des sentimens de l'auteur^ si naïvement exprimés par son frère, cette prière sublime, ainsi paraphrasée par Corneille :

Je le v«u3( , o mon Bien , si je fais quelque bien ,

MAirUSGRlTS DE GEBSON. 44'

- Pour en louer ton nom , qu'on supprime le mien , Que l'univers entier , par de communs suffrages , Sur le mépris des miens élève tes ouvrages ; Que même en celui-ci mon nom soit ignoré y Afin que le tien seul en soit mieux adoré ; Que ton Saint Esprit seul en ait toute la gloire , Sans que louange aucune honore ma mémoire (i).

Le vœu exprimé dans ce dernier vers n'a été que trop accompli par nous : Gerson , trop peu connu comme auteur de V Imitation, l'est encore moins par ses autres écrits, où il a pourtant le mérite> en traitant les plus hautes questions de théologie et de morale , de les avoir débarrassées des subtilités . de son temp/. Son amour de la vérité, ses luttes courageuses contre les abus, de quelque part qu'ils vinssent, l'ont fait regarder avec crainte, même dès gens religieux qu'a effrayés son indépendance mal comprise. De là le silence gardé sur son caractère même; de là l'oubli de la volumineuse collection de ses œuvres (cinq grands in-folio) où se trouve malheureusement perdue, on ne peut trop le dire, la lettre si propre à faire connaître l'auteur de V Imitation.

Cette lettre nous explique encore pourquoi la • diction de Gerson, qui , dans ses ouvragés de controverse et dans ses discours d'apparat, est parfois inégale et recherchée , a pu atteindre au na-

(i) Laudetur nomen tuum, non meum; magnifieeiur opus tuum, non meum; benedicatur nomen sanctum ùtum, nihil autem mihi attribuaiur de laudibus hominum, etc.

44^ MANUSCRITS DE GERSOBT.

turel sublime die Vlmiiaiion. La vie égale et saintement paisible de l'auteur se réfléchit dans Fœuvre de sa vieillesse. Déjà, dans son traité sur la manière de conduire les enfans dans les Toies du Christ, De pueris ad Chrisium trahendisj il avait eu soin de se plier aiu style de son sujets et d'imiter^ comme il le dit, la simplicité de Teufance, en parlant des enfans (i). Rien de plus doux, de plus onctueux, de plus semblable à V Imitation de J.^C. , que l'espèce de péroraison où l'illustre chanc^ier de cette Université qui se faisait gloire d'enseigner toutes les sciences à tous les hommes , Uni^rsa unii^ersis^ descend encore de ces hauteurs , pour engager les enfans, surtout les plus pauvres, à venir apprendre avec lui leur catéchisme : « Ne craignez point, mes amis , leur (( dit-il ; nous mettrons en commun nos biens « spirituels. De vos biens temporels, je ne veux « rien. Far un hepreux échange, ce que je vous « donnerai d'instruction , vous me le rendrez en « prières; ou plutôt nous prierons les uns pour « les autres , et par là nous trouverons peut-être, (c quedis-je! bien certainement^ nous trouverons « grâce près de notre père commun (2). »

(1) Imitemur parvulorum sirHplicitatem, deparvulis locuturi*

(2) Venite Jîdentcr ; communicabimus mutab bona spiritua," * lia, quia temporalia vestra nulkt requiro. Ego vobis doctri-

nantj vos mihi oraiionem impendetis, immb orabimus pro invioem;,.. Sic forte j née jum forte, sed certà spe, misericordiam inveniemus apud patrem nostrum.

MASrUSCRITS DE GfiH&ON. 44^

Quoique ce traité iie soit , pour ainsi dire r qu'une introduction , le digne interprète de TEyangile y expose déjà

Ces claires paraboles Oà le Maît^, abaissé jusqu'au seas des humaÎDs , Faisait toucher le ciel aux plus petites mains.

De Lamartine.

Nous avons dit que la lettre du frère de Gerson était ignorée; voici pourtant un passage curieux où elle est mentionnée avec des 'circonstances nouvelles que nous avions omises pour y revenir^ et que nous traduisons d'une dissertation latine d'Ëllies Dupin, 1. 1, p. 79^ de son éièition de Gerson : « II* faut remarquer, dit^l^ i^.#que, dix ans avant sa mort^^ arrivée en i439j^ttl^n vécut à Lyon en solitaire. Nous apprenons, par une lettre de son frère Jean le Célestin au frère Anselme, écrite en 1433, que, depuis quatre ans, Gerson jouissait dans cette ville d'une paix telle^ qu'il disait n'avoir jamais eu l'esprit plus libre ni plus vif« Le Célestin ajoute qu'on ne put jamais qu'avec peiné résoudl^e son frère à publier sous s(Hi npm quelques opuscules, à l'exception de €eux qui tenaient à ses fonctions de docteur ou de chancelier ; qu'il en avait négligé un grand nombre, dont quelques uns même, qu'il ne pouvait énumérer, étaient perdus. 2^. Que les Câestins avaient prié Gerson de leur composer quelcju'écrit sur ces paroles : Si quelqu'un veut mar--

444 MAHUSCRITS DE GKRSOIC.

cher sur mes traces , qu'il reru)nce à soi-même , qu il porte sa croix et mesuii^e. Ce fait est attesté dans la lettre de son frère, qui dit encore que Gerson avait reçu des Gélestins la prière de leur faire un ouvrage qui pût les édifier , et qu'il écrivit en leur faveur un opuscule sur ces mots, par lesquels commence le IV"* livre de V Imitation :

Prenez àmoi^ vous tous quiètes affligés Il a

fait encore pour eux d'autres traita. N'est-il pas possible que , *dans cette retraite, livré tout entier aux contemplations qui détqurnent du siècle les esprits pieux , il ait composé, sur la fin de sa vie, le livre de V Imitation ? »

A l'appui de ces conjectm^es, comment Dupin ûe men^mine-t-il pas le vieil ouvrage français intitulé Vlmemelle (l'intérieure) Consolation, dans laquelle il aurait pu voir l'original des trois premiers livres de Y Imitation ^ car Vlntemelle Consolation, ainsi que mon manuscrit des Bénédictins^ n'a point ce livre IV* dont parle Dupin , ni d'excellens détails que l'auteur y a sans doute ajoutés, quand il a refait et complété l'ouvrage pour des religieux. Mais pour qui l'auteur l'aurait-il.composé d'abord en français? Voilà peutêtre ce que Dupin s'est demandé, ou .plutôt ce dont il ne s'est pas occupé , car cet illustre docteur, qui écrit beaucoup mieux en latin qu'en français , paraît n'avoir pas même recherché les compositions en langue vulgaire, dont il aurait

pu enrichir le recueil presque tout latin que nous lui devons, des œuvres de Gerson. Ainsi le traité de Monte CorUemplationis , dont nous avons parlé précédemment, nous ne l'avions pas en fran« çaisy et l'on pouvait bien le croire perdu , puisque d^à, dans sa lettre, le frère de Grerson le met au nombre des écrits français dont l'existence est incertaine : Incertum si et uhi supersint. Mes recherches me l'ont fait découvrir à la suite d'ouvrages insignifians, dans un in-folio manuscrit, 685d de la Bibliothèque Royale. Il est intitulé seulement , de la Contemplation, et il porte le nom de Jean Jarson (sic). En voici les premières lignes, qui vont jeter quelque jour sur la question qui nous occupe :

(c Aucuns se pourroient esmerveiUer poûrquoy « de tant haulte matière comme est de la vie con- « templàtive je vueil escripre en françois plus que « en latin, et plus aux femmes que aux hommes. •« a Ad ce , je répons qu'en latin ceste miatière est « donnée et traitiée de saints docteurs , comme « de saint Grégoire en ses Mbralitez, de saint Berce nard sur les Cantiques, et aussi de plusieurs a autres. Si pevent avoir recours les clercs qui n scevent latin à telz livres , mais aultrement est u de simples gens , et par espécial de mes suers H germaines ^ auxqueles je veuil escrire de ceste a vie contemplative et de cest estât. »

Ces sœurs de Gerson étaient au nombre de

44Ô MASUSCRITS HK GERSOIir.

GtQ^, eft TÎvaîent à Rfce^os dnoft le célibat. Bi. Gemae pensait déjà queGepson avait pa ooa^ ^posetYItMmelle ConsoUaion pour ses sœurs, on pour la fimnilie dv duc de Bourgogne y près de qui il avait passé à Bruges les trois années les plus paisibles peul-élre de sa vie^ avant sa retraite de Lyon.

SiYImemelle Consolation^ médisais^, n'était qu'une traduction française de Vlmkaiion, en eût-on retranché des pensées excellentes et un livre sublime ? Pourquoi aussi en eût*on chkngé Tordre , de manière que le I®*" livre se trouve être le IIP 9 et le W le P' ? Ces raisons et beaucoup d'autres m'ayant fait présumer que Ylntemelle Consolation était , au contraire , la leçon primi-* tive, fexi recherchai long-^mps les premières éditions indiquées par feu Barbier. La plus an-* cienne que j'aie pu me procurer appartient à la Bibliothèque Maz^rine; mais, quoique de i520, je n'y retrouvai guère, je Tavoùe, non plus que dans un exemplaire de M. Gence, daté de t55i, ce cachet distinctif d'une œuvre originale, ce style vieux mais fort de Gerson , que j'avais pu apprécier dans le très petit nombre de ses éisrits français venus jusqu'à nous ; je compris qu'on eût regardé I'Internellb Consolation comme une Traduction longuement explicative des trois pr&r miers lii^res rf^nMiTATioN, et le silence de Dupin me parut alors trop significatif.

MANUSCRITS DE GERSÔN. 44?

J4e me sentais y plus que je ne puis dire > tourmente de ma déconvenue y et de ne pouToir ]^us avancer d'un pas vers cette lumière qui semblait toujours reculer au moment où je croyais Fatteindre^ lorsqu'cirfin mon frère, Aimé I^e Roy, me fit connaître, à la bibliothèque de Valenciennes, un manuscrit in-fol. sur peau de vélin, volume inaj^réciable, dans lequel j'ai trouvé, dV bord, deux sermons inédits etfrançs^is moult so^ lempneUement (sic) pfononchez en V église S. Bernard à Paris par vénérable et excellent docteur en théologie maistre Jean Jàrson, chancelier de Nostre-'Dame de Paris; ensuite le texte de l'INTERNELLE CONSOLATION, moins des détails* assez nombreux , et d'Un style où rien ne sent la copie et l'addition explicative. Le tout grosse (une partie à Bruges et Tautiie à Bruxelles, mais la même année et delà même main) Tan * mil occc Soixante et deux^ par moi Da^^id'Auhert^ e/ (ce qui est très remarquable) par commande-* MiîNT ET oRBoNNAïf CE de très haut^ très excellent et très puissant prince Philippe duc de Bour^ gogne et de Brabant.

Les deux serinons sur la Passion ^ précédés chacun d'une jolie miniature représentant Gersôn en chaire, nous paraissent bien précieux, non seulement parce qu'ils sont un commentaire moral et parfois politique die loiiJt 1^ mystère de la Passion, mais encore parce que nous possédons

bien peu de sermons français de ce genre et de cette époque. Avant de les publier^ on les traduisait en latin ; et voilà ce qui est arrivé à VJmhtationdeJ.'C.j d'abord composée (comme le traité De la CorUemplcUion) en français pour les sœurs de Gerson., et en trois parties seulement, telles que nous les lisons dans ce manuscrit, et telles qu'il les prêcha peut-être à Lyon , où son premier historien , qui parle de l'emploi de ses dernières années dans cette ville, dit qu'il y consacra tout son temps àprier, méditer, prêcher, composer (i) .. Dans une autre miniature, même volume, et en tête deVIntemelle Consolation , nous voyons, en effet, Gerson prêchant devant un auditoire vulgaire^' ce qui nous éloigne de l'opinion que Vlntemelle Consolation aurait été faite d'abord pour la cour de Bourgogne. L'orateur, qui d'ailleurs semble plus âgé , n'a plus dans cette miniature, qtii pourtant est de la même main que les précédentes 9 n'a plus, dis-je, tout-à-fait le même costume : ce n'est plus le puissant chancelier de Notre-Dame et de l'Université de Paris, l'oracle des conciles, l'arbitre des rois et des papes., enfin l'effroi de Jean-sans-Peur : aujourd'hui , humble prêtre, il en a l'habh; dépouillé de tout ce qu'il possédait 9 excepté de sa gloire, il semble encore vouloir l'abdiquer et se rapprocher davantage de

(i) Omnt suum iempus orando, meditando^ aoncionando, componeruh;: impendit Yita Gers, in cap. opemm.

manusgri'ts de gerson« 449

rËvangUe^ en se consacrant aux fonctions les plttfr obsÈures p mais les plus utiles de l'enseigne^ xoeiit i^eligieox , qu'au rapport de l'historien pré» cédemment ctté^ il prodiguait chaque jour^ dans relise de Saint-Faul de Lyon ^ aux plus pauvres oifans , ne lent* demandant , pottr prix de ses leçQns^ que d'adresser pour lui cette prière k Dieu : « Seigneur, ay^ pitié de votre pauvre serviteur Gerson* »

Voilà le digae auteur de Y Imitation! imitateur luiHûémede celui qui, Sans doute aussi par amoiu* delà vérité, de la simplidité, disait : « Laissez venir à moi les petits. » Sinile patvulos... C'est lut, c^est Gcrson^ nous n'ëti pouvons douter, que nous voyons detix fois dans ce seul manuscrit.

Mais je n'ai pas tout dit : ce liiànuscrit précieux n'est laalhenireusement qu'un second volume cornmençaot par lai deuxième partie d^un traité intltiAéle Miroir d'Humilité , toujours de la même * main. Ce traité, dont aucun bibliographe n'a fait mention, ne serait-il pas encore un de ceux dont parle le frère de Gerson, et qu'on croyait perdus? Plusieurs motifs porteraient à le croire : d'abord le sujet et le style ; erisùke des détails tirés de saint Bernard et de saint Augustin , que Gerson imitait beaucoup, et aux ouvrages desquels il ren-^ voyait humblement, quand on lui parlait des siens , comme nous Tavons vu.

Tout ce fragment du Miroir d'Humilité n'est

45o MANUSCRITS DE GERSON.

souvent que le déyeloppement d'un passage admirable de la Iir Méditaiion de saint Bernard , imitée elle-même des SolUoques de saint Augustin (i).

L'auteur du Miroir d^ Humilité , après avoir abaissé les enfahs d'Adam au-deftsous de toute e's.^vessxoxi française (car nos vieux écrivains, plus près du latin, en sont plus hardis); après avoir mis l'homme, dans ses besoins terrestres, ses penchans grossiers et ses vices, au-dessous de la brute, le relève, en lui montrant en quoi il participe de Dieu même par son âme. Mais ce n'est que par la connaissance de cette âme qu'il peut s'élever à son'Créateur; or, combien peu d'hommes ont cette connaissance I « On voit moult de « gens, dit l'auteur, qui moult scavent de choses, (( et si ne se cognoissent pas eux-meismes. Ils re-* (c gardent assez sur les aultres et mettent eux- .«meismes en oubli.... Par la cognoissance de

(i) Voici ce passage de saint Beinard, que je n'ose traduire : *i Attende, homo, quidfuisti ante orium, et quid es ab ortu usque ad occasum , atque quid eris post hanc vitatn. De vili materia foetus y et vilissimo panno involutus, menstruali sanguine in utero maternojluistinutritus, et tunica tuafuitpeUis secundina : sic indutus et ornatus venisti ad nos /... Undè superhis homo, cujus conceptio culpa^ nasci pœna, labor vita, necesse mori? Cur carnem tuant pretiosis rébus impinguas et adomas, quant post paucos dies vermes devoraiuH sunt in sepulcro? Animam verb tuant non adornas bonis operibus, quœ Deo etangeUs ejus prœsentanda est in cœlis? »

MAHtSCRITS DE GERSOIT. /l^Sl

T< iious-meisin€s , nous pourrions monter a avoir « la cognoissance de Dieu (i). »

Si nous étions assez heureux pour que la publi* cité de ma lettre à M. de Lamartine fît découvrir 4e volume perdu , les éclaircissemens et les écrits nouveaux que nous pourrions trouver, seraient d'un prix inestimable (2). Il est permis de croire que ce sont les meilleurs ouvrages français de Gerson qui ont été recueillis avec tant de luxe et de soin dans ces deux volumes^ pour Fusage paiv ticulier peut-être de Philippe de Bourgogne et de sa famille. Une circonstance qui vient à l'appui de cette présomption, c'est la signature suivante^ que mon frère a déchiffrée sur la dernière page du volume de la bibliothèque de Yalenciennes :

Cette signature est celle de Marguerite d'York^ sœur du roi d'Angleterre, troisième femme de Charles-le-Téméraire, fils de ce Philippe de Bourgogne si justement nommé le Bon. Ce volume en est une nouvelle preuve : quand les aveugles partisans des ducs de Bourgogne reprochaient à Gerson d'avoir déserté la cause de Jean-sans-Peur ,

(i) Mulii multa sciunt, et seipsos nesciunt; alios inspiciunij et seipsos deserunt,,,, qmbus interior est Deus, S. Bem.^ de Anima.

. (a) Ce volame, qui est sans doute, comme le second, un chef-d'œuvre de calligraphie, entouré d'une de ces antiques reliures qui traversent les siècles , doit exister encoi^ en France ou à Tétranger.

45a MANUSCRITS DE GEASOIf.

OU plutôt celle de l'assassinat ^ et d'avoir préfère la vérité à ses affections propres , le bon duc en secret lui rendait plus de justice.

Qui pourtant eût pensé que par lui^ par le fils de Jean-Sans-Feur, dût nous être trans* mise, après des siècles^ la gloire la plus belle dont Gerson , dont un écrivain ait pu jamais jouir !

On demandera sans doute conunoit un volume qui donne à la .France le livre universel ^ est resté si long«-temps ignoré : peut-être en a-t-çn dé^ robe la connaissance à nos pères, à cause du double sermpn français qui s'y trouve (i).

Les discours latins de Gerson offrent sans doute des traits aussi hardis , mais moins à la portée du commun des lecteurs ; pn les a , qooiqUO difficilement, laissé passer.

Dans des écrits frafnçaisi au contraire^ les moindres atteintes à l'infaillibilité du pape , quoique

(i) Un fait que je ne dois pas omettre, c'est qu'Olivier Maillard, soixante et un ans après la mort de Gerson, cite, dans son Histoire de la Passion de N* S. J. C^, poMiée par MM* Gra-» pelet et Peignot (Paris, Bohaire, 18:28), cite, dis-je, deux fois, p. 5ô et 55, ce sermon de Gerson, et nomme l'auteur entre saint Ambroise et saint Bernard, Et cette longue célébrité n'avait pu arracher à l'oubli ce sermon, qui, même dans l'édition de Dupin (t. I, p. 179), est mis au nombre de ceux qu'on peut croire perdus. Je vieps néanmoins d'en trouvei* à Bruxelles, dans la BiUiotbèque de Bourgogne, une copie^ mais malheureusement isolée ; et une a«tre à la Bibliothèque Rojaie^ mais très fautive.

HAUUSCRITS D£ GKRSON. 4^3

partant d'un homme qui ^ loin de renva^ser , voulait raffermit* l'édifice, purent paraître dangereuses^ quand vinrent après lui les démolisseurs.

Aujourd'hui que la maison de Pierre, l'éternelle demeure y est replacée sur ses bases par les commotions même qui semblaient devoir la détruire 9 la barque aussi de l'apôtre-pécheur peut voguer vers le port d'où l'avaient éloignée des rameurs imprudens. Rappeler leurs erreurs ^ c'est montrer les écueils qui pourraient nous retarder encore. Gerson en va signaler quelques uns avec cette franchise évangélique^ dont j'ai peine à croire qu'il se soit repenti.

Sans doute , lorsqu'il prononça ces discours y o'est-à--dire vers iSgS, il était loin encore de cette retraite de Lyon où il put n6us peindre avec autant de calme que de génie l'ineffable sérénité de son chrétien battu par les orages. Mais dès l'aii i5g4> chancelier de Notre-Dame et de rUniversité de Paris , c'est4i-dire chef en activité des plus importantes affaires^ jeté au milieu des tempêtes publiques^ et forcé par sa position de gourmander jusqu'aux pilotes^ il conserve son calme pourtant , comme nous le verrons y et dé^ il met en pratique la maxime de Vlmùatioriy qu'il devait nous laisser en précepte : H Ayez d'abord la paix en vous, si vous voulez la donner aux autres. » Tene te primo in pace, et

454 MAWUSCIUTS Dli GERSON.

tune poteris alias pacificare (Lib. Il/xap. ïii, Tmii.) (i). :.'..'

. La paix ! Jamais siècle fut*il moins pacifique que celui qui se souleva tout entier pour ou contre Urbain VI^ car dois-je lui donner le titre de pape? Gerson, dont Topinion est ici du plus grand poids,; semble le ranger parmi ces souverains qui ont abusé d'une autorité sainte, et par là ont para l'avoir usurpée. Rappelons les faits.

Un religieux austère y mais aussi dur envers les^ autres qu'envers lui-même^ élevé par la violence à la chaire de saint Pierre sous le nom d'Urbain Yt^ avait ^ par sa rigidité , fermé l'oreille de ceux inéme qui voulaient écouter sa voix. Des doutes trop fondés sur la légalitétle son élection soitt alors élevés par des cardinaux même qui l'avaient intronisé : un autre pape est élu par eux^ l'Europe se divise , le grand schisme d'Occident commence^ les souverains y prennent part, et quelques uns , joignant leurs rigueurs à celles d'Urbain VI, ne sont plus entendus de ceux de leurs sujets qu'ils ont, par l'abus du glaive , affranchis de tous leurs liens. C'est au milieu de ces événemens que Gerson prononce à Paris ses deux

(x) Tu primb, à ie ipso incipe, et sic poteris aUum sonore ,^ écrit aussi Gerson à son frère Nicolas , p. 78 , 1. 1*', éd. Dup.

D'autres rapprochemens que nous rencontrerons dans cette analyse, viendront surabondamment nous montrer l'auteur de Vlmitation.

MANUSCRITS DE GEESON. 4^5

discours sur le mystère de laPassioni. Arrivé au moment où saiat Pierre > dans l'ardeur d'un zèle excessif jt tire son épée , coupe l'oreille du soldat qui avait porté la main sur son maître, est repris par ce même maître qui guérit le soldat , quel est le co;mmentaire de Gerson sur ce passage de l'Évangile ? Écoutons-le :

« Prendons icy pour exen^le et enseignement (( que miséricor4e est moult à loer , et que sou- « vent c'est le m.eilleur souffrir débonnairement (c aucuns meschiefz , au plaisir de Dieu y et pour u ses péchés acquitter , et pour plus grant gloire « recevoir et avoir, que soy vouloir du tout con- « treyengier. Est aussi icy reprise la rigoreuse « présomption d'aucuns souverains qui au pre- (( mier fourfait lanchent (lancent) l'épée de excom- (cmunication ou de aultre pugnition, et coppent « r.oreille des subjects, par laquelle j'entens obéisr «. sance.o)

Ce trait piquant est décoché surtout contre Urbain VI , qui , du haut d'une forteresse où l'assi^çaient des hon^mes qu'avaient détachés de lui se^ rigueurs, lançait. sur eux, après des cérémonies saintes, lançait Vépée cP excommunication et les cierges renversés , symboles de sa raison éteinte, car on. ne peut expliquer autrement plusieurs actes de cruauté que l'histoire lui reproche.

L'orateur suit saint Pierre dans le reste de sa conduite. Malgré cette première ardeur, Jésus lui

456 MADnrscaiTS de gerson.

prédit 8^ chute prochaine. Saint Pierre se récnfie, et jure de ne jamais abandonner son maître.

Après cette assuraiice , lorsque saint Pierre Toit Jésus arrêté par des soldats^ raillé, conspué , traîpé dq^ant Caïphe , çt , pour surcroît , aJban^ dpnné de ses autres disciples, que fait-il? H suit encore son maître, mais de loin, comme un liomme qui commence à rougir du Christ et de S4 doctrine ; sequitur à loi^è , dit FÉ^angUe. Quelle vérité dans ces mots I II se mêle ensuite p^rmi les valets de Caïphe (à quel point le respect humain vous dégrade !). Il entre d^ns Tanticham-

bi^edujuga, quand la servante Mais laissons

parler Gerson : « Quand l'ancelle le regarda , elle tf dist : Mais n'es-tu pas des disciples de celluy If homme? Il respondit a l'aneelle t Je ne le co*frgnus oncques, et ne scay que tu dis. Les ser<^ « viteurs estoient droits au feu, car il faisoit froid^ (( et se chauSbient. Et Pierre estoit avec eux en «estant {se tenant debaut), et en soy ohaufiknt,, K pour veoir la fin.

« Que vous en semble de sainct ^Pierre qui est 4(Qhief et fondateur de sainote Église, eslu de ff Dieu, et qui se ouydoit tant ferme en la foi et (( en Tamour de son maistre ^ regnie icy son Ré-- « dempteur, à la voix d'une femmelette ! Quelle (c doit estre nostre fiance , ou la fiance de quel-- K conqae humaine créature quy vit en ce{le val- « lée mortelle?

MANUSCHIT^ i>£ GERSOH. 4^7

K Icy est ^laetgnement eontre les fols préstmiJH « tuenx qui , jugeant anlUoiy en mesprisement , Cl sont desconfis . et abatiss par un petit Tent d^ tf yaine gloire. »

Cettfi imtge est d'autant plus heureuse y que FfOratetar a parlé un moment auparavant d'uiH^ iif^(la barque de saint Pierre sans doute) fort belle, mais exposée à bien des tempes tes. Il con* tiauiç :

i< Gardes de resaambler icy sainct Pierre auquel « w,efenimefi.t reooyer son maisti*. Cestefemme M e»t nostare très mauWaise chamalité qui souvent ir nous enhortede laissier Dieu^ nostre Seigneur, ff par œuvres et par paroles. .... Comme maulvaîse i( corapaignie fi^ut hayr, il appert icy; car, quand u sainct Pierre futavec Jhésus^Christ, il fut ferme, i( et icy ohiet (tondre). £t n'estoit pas merveille, if s^int Pierre , se tu te chaufïbis , car tu avoiea ff ton amour vdeqà par dedans refroidie par la geler lée de paour et de tristesse. »

Ce commentaire , assez ingénieux, est dans l'es* prit du temps , où les moindres circonstances de l'Évangile étaient expliquées bien ou mal. On a pa remarquer l'expression chamaUté^ dont ^àu*^ tenir s'est encore dervi , et qu'il semble avoir créée pour exprimer dans ces mots de VlMêrrudle Con^. solatùm la fausse ressemblance de deux sentimena bien difiërens : (iSouventes fois charité, c'est charnalité. » Jeu de mots, si l'on veut, mais pen^

sée piquante, dont le Sœpè charitas camalùas de V Imitation est la traduction exacte.

Mais un autre rapprochement , ce sont ces mots remarquables de mauvaise charnalitif que nous Tenons de voir et que nous retrouvons dans cette phrase du traité de Gerson de Monte CorUemplationis, cap. XIX : « Respiciamus quid operetur m bomine. • . • amor malœ camàlitatis. »

Quant à ce mot camalitasy il n'est pas^ étonnant qu'on ne le trouve pas chez les Romains , où la distinction entre la chair et l'esprit était bien moins profondément marquée que dans l'Écriture. Ce n'est aussi que depuis la révélation du mystère d'ui) Dieu fait homme, qu'on a trouvé ces grandes expressions de la Sagesse incarnée^ r incarnation du P^erbe^ etc. •

L'orateur continué à suivre saint Pierre, qui,, étant sorti de la pièce où on le questionnait , se trouve dans la cour, d'où Jésus pouvait L'aperce-* voir : «De rechief , une aùltre femmelette le vit «et dit à ceulx qui estoient environ : Et celluy* « cj estoit avec Jhésus de Nazareth. Approché-» « rent ceux quy estoient , et dirent à Pierre : Vray- « ment, tu es de ceulx4à , car ta parole te montre. « Et de rechief nye par serment : Je ne cognus uoncques cestùy homme. En après ùng peu, « comme l'espace d'une heure , dist ung des ser- « viteurs, le cousin de celluy duquel Pierre copa « l'oreille : Vrayment , celluy-cy estoit avec luy.

MANUSCRITS DE GERSOIT. 4^9

(( cai' il est de Galilée Adonc , il (Pierre) prist

u à détester , maudire et jurer : Je ne cognus « oncques celluy homme que tu dis. Et tantost (( (aussitôt) le cocq chanta , et nostre Seigneur « Jhésus se retourna et regarda Pierre. Et Pierre (( fut recors de la parole dé Jhésus-Grist , laquelle « il avoit dict à luy : jisfant que le côcq chante , « trois fois tu me renoiras aujourd^huy. Et Pierre « s'en issit hors et pleura moult amèrement. »

Ce récit est frappant de vérité : c'est l'Eyangile. Nous y entendons Pierre répondant d'abord k la servante ces mots : (c Je ne scay que tu dis^ » Nescio quiddicis. Interrogé de nouveau, il proteste qu'il ne connaît pas cet Homme. Nega^it cum jura^ mento : Non noi^i Hominem — • Hominemï Non content de rougir, devant une servante, du titre de disciple de Jésus-Christ, et de le renier, il affecte de ne pas même savoir le nom du Maître dont il devrait être si fier. Pauvre humanité ! A de nouvelles questions, sa faiblesse s'emporte jusqu'à l'anathème, aux juremejtis , et jusqu'au mépris de son Dieu i Cœpit anathematizare et ju^ rare : Non novi Hominem istum ! ( i ) C'est le comble de l'impiété et de l'ingratitude. De saint Pierre à Judas il n!y a qu'un pas. Et voilà l'homme que Dieu a mis à la tête de son Église ! . . .

Oui , répond l'orateur, qui songeait sans doute

(i) On sent toat ce qu'il y a de dédain dans cet Utum ainsi re-» jeté; mettçz hune hominem, quelle différence!

/|60 M4NDSCRITS DE GERSOlf;

à son terrible Urbain , à ce pape inflexible ^ Dieu a miâ saint Pierre^ pécheur et repentant , à là tête de son Église , « pour qu'il fût plus enclin à par-* « donner en esperit de doulceur. Gellujr quy jugé, « et qui n'a point failiy^ est de légier trop rigo^ u reux à pugflir aultruy < »

Une autre raison, c'est qu'un repentir sincère change en gloire les plus grandes fautes. Gonsî-^ dérons ce qui se passe > ajoute Gerson : ti Le cocq i< chante > Jhësus regarde Pierre : Pierre s'^n jst « hor^ ^t pleure très amèrement, et se boute, se- « Ion les docteurs, en caverne oufoase qui se dit (f GaUiccmMs ^ Chaniecocq (i).

« A nostre instruction, je dis que le cocq chante (c pour nous 9 toutes fois que bonne prédication ou « an^onition noué est ramenteve. Mais le chant île « aouffit point, se le regard de Jhésus n'y est (2). »

Quelle admirable inlerprétatkm ! Tout est mystère dans l'Êva^gilé. Mais tauê esprit iCapas des y ei^ pour le comprendre.

Vorateur ne flatte pas plus le penple que les^ griMQds : après avoir parlé du atui^Ide ayeuglen nient des Juifs, il ajoute : « Pylate leur dit : Que i% ferai«^je .doncques de Jhésus quy est dit Grist? (( Tous dirent : Soit oi'uoifié! Pylate, voyant que

(i) D'ancietines borloges portent encore ce nom. On y voit un coq idiuitaat àuiâéiiâas de la cAveme où saint Pierre s^genooilla.

(2) Ce regard, c'est la grâce, sans laquelle on ne peut rien : Quanda JesvA non adest, ioium duf%im esL (MmH., lib. Il y çap. VIII et passim,)

MA.N1ISCRITS DE GBRSOlT* ^6î

<( il ne pitmffiteroit riens, mais que bruti se faisoit ce plus ou pueple , . prist de l'eaue et se lava ses {< mains devant le pueple et dîst : Je suis innooeni Kdu sang de ce Juste, vous le véez... Tout le ff pueple respondit : San sang soit sur nous et (T sur nos enfansK... >i

« OVf vous fiés en la faveur du inonde , etl es^ (c pécial du pueple* Certes, il n'est chose plus va-* « riable , plus inconstant , ne plus muable : vous K le vées icy clerement. Naguaires le pueple nom* tf moit Jhesus roy, fils de David, benoit soit quy c< vient au nom de Dieu : et maintenant s'escrie : k Oste, oste, crucifie^lel Si (ainsi) nous est ces te a chose eil bon example que nous n'y ayons ou H mettons nostre espérance ou asseurance, nostre i< gloire ou nOstre fiance. >i

Lorsque Gerson parlait ainsi , état^ee prescience ou retour sur le passé, car dès son entrée dans le ministère saint, jeté an milieu du flot populaire , il en avait vu la mobilité. L'orateur chrétien, toutefois, ne se met pas en scène. Mirabeau est moins discret, s'il est permis de citer Mirabeau après Gerson : « Et moi aussi, s'écriait le fameux tribun H de la Constituante^ et moi aussi on voulait, il y « a peu de jours, me porter en triomphe; et main- « tenant on crie dans les rues la grande trahison « du comte de Mirabeau !. . . Je n'avais pas besoin <c de cette leçon pour savoir qu'il est peu de dis- CY lance du Capitoleàla roche Tarpéienne. »

46a MA-NDSCRITH PE GBRSOW.

Mais dans quel port Mirabeau prétend-il s'abriter contre ces bourrasques de l'opinion? Dans sa conscience! Et Gerson? Dans lé sein de Dieu. Dieu seul, dit'^il^ n'est point muable, et il revient d^ns plusieurs parties du même discours sur cette idée qui se trouve reproduite dans ce passage de Ylniernelle Consolation (manuscrit de Yalenciisnnes) : « Il ne te sera besoing de mettre en (c homme ton espoir^ pour ce que les hommes se « muent tantost et défaillent hastivemënt, mais u nostre Seigneur permaint ( demeure) éternelle-* i< ment , et accompagne fermement jusques en la « fîn...^ MeU donc en Dieu toute ta fiance. Tu (( n'as point icy la cité permanente; et en quelle que lieu que tu sois , tu y es estrangier et pel- A< lerin, et n'auras jà repos, se en toy-mesme tu « n'es uni à nostre Seigneur Dieu. » Et plus loin : « Garde- tojr comme pellerin et hostellant sur ce terre, et ne te chaille des négoces de ce monde. »

Il est difficile de ne pas reconnaître ici l'auteur du Testamentum peregrini et de Ylmitationy dont voici les passages correspondans : Homines. . • cito nuitantur et deficimU ^elociter; Ckristus aulem manet in œtemwn^ et stat usque in finem fimU-r ter**» Pone totajnfiduciam in Deo.. y Non habes hic manentem cii^itatem ^ et ubicumque 'Jueris , extraneus es et peregnnus (i).

' (i) Gerson, outre son Testamentum peregrini, où nous retrouvons plusieurs phrases de Y Imitation, s'était fait peindre

MANUSCRITS BS GEnSOBT. 4^3

Toutefois nous n'avons pas retrouTé datis Vlniemelle Consolation l'équivalent de quelques expressions admirables de Y Imitation latine 9 où le pèlerin^ qui ne fait que passer ici-*bas^ a soin d'en* voyer devant lui y non ses grands équipages, comme disait Fontenelle, mais ce qiii sera un peu plus utile là-haut ^ ses bonnes œuvres , aliquid boni prœnUttere ; mot inappréciable^ qui vaut un code de morale^ et que j'ai essayé d'exprimer dans ces vers :

Qa'est-îl {le chrétien) en ce muable inonde ?

Un pèlerin prêt an départ ,

Et qui , sans prendre aucune part

A sa frivolité profonde ,

Est toujours , est partont chrétien ,

Car il passe en faisant le bien ,

Et peut envoyer à toute heure

Ses bonnes œuvres devant lui ,

Pour s'assurer une demeure

Près de son immuable appui (i).

«usai en pèlerin , par allusion à ses sentimens chrétiens , aux traverses de sa vie, et aussi à son nom , qui, en hébreu , signifie étranger. Lui-même a décrit son costume dans des vers latins ' cités par Von der Hardt, Fit, Gers., p. 5o. (1) Voici la traduction de Ck>meille :

Tn dois envoyer par arance Tes bonnes œuvres devant ^(^ Qui de ton juge et de ton roi Paissent te gagner la clémence.

L^espérance an secours d'antrui 71*est pas toujours un bon appui Près de sa majesté suprême ; Et si tu veux bien négliger Toi-même le soin de toî-méme ,

464 MAHUSCRITS 0B 6BH809.

L'auteur de Vlmiuuion revieat sourent sur la pensée que des ehrétiens doivent se regaiti^ comme des pèlerins dans ce monde (i)« Cette pensée^ nous en retrouvons les dëveloppemens suivans dans le iraient d'un sermon français de Gersi^n reoueillî par Dnpin^ T. III^ coL idgS i

« Pèlerin voire sommes -^hous , hors mis dé nostre cité , de n09ife pus, de nostre héritaigé, At noftrè fintUe fâniké ou désert de ce présent monde , en la vallée de pleur , en la région de povrelé... Nous n'avons icy point de c.ité per-

Pen d*aittrea •>!! roueront charger. Ne tiens snr la terre autre place Que d'un pèlerin «ans arrêt , Qai ne prend ancnn intérêt Aux soins dont elle s'embarratse; Tiens-y toi <ioinme tn étranger, i

Qui , dans Tardear de Toyager* I<i'a point de cité permanente; Tiens-y ton cœur libre en tont lien , Mais d'une liberté ferwnte Qui 8*élcre et s'attaeha à Dien.

(i) Tanquam advenas et peregrinas in hoc niundo ^e contineant Christijideles , Lib. III, cap. lui, ImiL

Et dans cette sublime élévation d'une ânae à. Dîlfa, qui termine le troisième Livre, noui retrouvons, avec la, pvoloiigatioii de la même similitude , l'esprit d^humilité qui dictait aux enlass de Lyon la répétition de cette prièi^ touchante : «Seigneori ayez pitié de votre pauvre serviteur Oerson ! » Maio fHxupfer esse propter te, quàm dii^es sine te, Eligo poliiis tecum in terra pèregrinari, quàm sine te cœlum possidere., Ubiii^y ibi cœlum; aiguë ibi mors et infernus , ubi tu non es.... Ad te sunt oculi mei, Deus meus, nùsericordiarum Pater.... eûsaudi oràtionem pouperis servi tui , lotjLgè exuhmtis in regione umbrm mortis. Protège et conserva animam servuli tui inter tôt discrimina vitœ corruptibilis, accomitante gratiâ tua, dirige per viam pacis, adpatriam perpétuas claritatis !

MANUSCRITE DK GERSOIT. 4^5

m^ente, mais nous ttndonâ à celle qui est à venir. €'e^ lit cité des cieulx..*. où nous dereiM tous tendre et regarder. On demandià jadis à iûtûg dévot (ce) qu'il regardoît ou eîel lassusy comme faisoit toudis saint Martin... Je regarde , ditil , mon pais ^ je regarde où est mon Seigneur et mon Père y ûk softt tous mes bens amjs les angels et arcbangels , patrlat^ elles el prophètes » apostre» , martyrs 9 coBfesseurs et viet^ ges. Je les regarde , je les salue et prie ^ je désire ce pais et le sûuspire.

« Se nous n'estions pas pèlerins mis en païs estranges , nestre Seigneur et Père ne nous eust pas enseigner k le prier par dire : Poiet nosHr qui es m coelU,.* En ce que nous disons que nostre Père est es cieulx , nous devons incontinent penser que nous sommes en estrauge contrée, bors de iu>stre propre béritaige paternel. »

L^oi*ateiii* faisant allusion à son propre nom , ajoute que les patriarches se réputaient pèlerins , et qu^en signe de cela , Moïse imposa à son premier enfant le nom de Gersan (ou Gerson) , « qui vault autant comme pèlerin. » Il continue ;

« Tu {toi) y qui es bon pèlerin , prens continence. Pourquoy ? Pour surmonter la bataille de cbamel désir , qui fait le pMntîer assault eontre les pèlerins... Ce n'est pas la cdn-*dicion de bon pèlerin de quérir toutes ses aises , de s'ar^s^ ter à cbascune fontaine , où de dormir à Tumbrc soubz cbasrcun arbre; atttrement le temps s'en va... Trois manières sont de plaisirs cbamels : les aucuns sont en gloutonnie et Imnire , et sotte oiseuse €pl détiennent le pèlerin comme en boé et en ordure , sans penser où il est ^ ou il doit aW ^ plus que ung pourcel , et avient que quand le pèlerin s'en vettlt ester , il recbiet en aultres désirs , qui sont désirs de vaittiiegtoîre etd^ vainne plaisance. »

L'orateur chrétien s'est ici souvenu des vers d'Horace^ que Boileau a ainsi traduits :

466 MANUSCRITS DE GERSOlf.

A peine du limon où le vice m'engAge J'arrache un pied timide et «ors en m'agitant , Que l'autre m'j reporte et s'embourbe à l'instant.

L'autear de V Imitation fait aussi parfois des emprunts k Horace , et même à un poète moins sage dont il cite les vers , sans le désigna* autre^ ment que par ces mots : Quidam dixit (Lib. I , cap. i3). Or, ce quidam est Ovide.

On me pardonnera ces digressions ; j'aurais pu laisser plus long-temps encore Pilate se lavant les mains, ces mains que depuis* tant de siècles il n'a pu rendre nettes , mais de quel sang ? Sanguine justil Écoutons comment Gerson apostrophe ce juge malheureux : « Que fais-tu/ Pylate! ... Je te « Yoy muable si que tu contredis à toj-meismes : H tu te dis estre innocent du sang de Jhesus , ta « en laves tes mains, non pour quant tu le livres à H mort ; tu l'abandonnes à sçs mortels ennemis, tu (c qui avois paravant dit que il éstoit en ta puissance « de le délivrer. Tu te laves comme la corneille; « toute l'eau de la grant mer ne pourroit oster le « sang du benoist Jhésus de tes mains, néant plus « que la noire couleur de la corneille (i). »

L'idée que l'Océan lui>méme ne pourrait suffire à efiàcer le sang de Celui près de qui les mers et la terre entière et les cieux ne sont rien , cette idée sublime est ici à sa place. Pai^une singulière

(i) Si ad instar maris, lacrymas fundere possem,,,, diffus adhuc non essem, Imit., Lib. III, cap. lu.

MANUSCRITS DE OSRSON. 4^^

rencontre , houa la retrouYons dans k M€ttbéth de Shakspeare , où elle semble gigantesque f quoiqu'apienée par un trait de dialogue aussi fin qiHs profond : n Venez » (dit l'infernale épousé de Mac^ beth ^ son mari > qui vient avec elle d'assassitier Ouncan)) « yenez^ un peu d'eau va nous laver de a cette action. Voyez donc. combien cela est aisé !

MACBETH seuL

tt Prétendre que tout rOeéan puisse laver ce sang et nettoyer ma main! Non, en yéritéj ma main ensanglanterait plutôt l'Immensité des mers , et ferait de leur teinte verdâtre une seule teinte rouge. >»

Ces sermons sont souvent un commentaire curieux, sur l'Évangile; pn a demandé si^ conformément à certains passages du code divin, c'était un dei^oir de se soumettre en tout aux injures , aux persécutions , à la calomnie. Nous ne le pensons point : saint François de Sales lui-même est loin d'aller jusque-là, (Intr. IIP partie, chap. 7). Loin de nous conseiller de rechercher le mépris, il nous fait un devoir de défendre notre réputation , qui est pour la vertu ce que la feuille est pour le fruit, un utile préservatif. Ce n'est pas qu'il veuille que nous, soyons eu cela trop sensibles et douillets , et que nous ressemblions à. ceux qui, pour toutes sortes de petites incommodités, prennent des mér deçine^: non. Quand on nous harcèle pour, des bagatelles, laissons, dit-il gaiment, aboyer les mâtins après lalune... Mais il ajoute que, quand

468 MAHITACIIIM DE OSRSOJf.

Itt isftiomnk qui ttcras atteint peut nuire li Tédlfieition des autn» , ic il fânl tranquillement poui^ suivre la néparatkm du tort reçu , tuiTant l'avis des théologiens, n

JëMU donnant il ses disciples, chargés de ren^n- Tell»* la fiioe d'un monde litre à l'esprit de v^en* geance, l'idéal de rhmnilité et de l'abnégation de soi-même dans l'intérêt de tous^ dit bien de présenter k joue gauche à cdui qui les aura frappés sur la droite ; mais prouvant par sa conduite même qu*il n'est pas défendu de se défendre , dans les bornes de la justice, il répond énergiquement aux questions absurdes de Caïphe (en saint Jean , chap. id) et reproche ensuite au ministre de ce juge inique sa brutale injustice. Grerson , au souvenir de ce soufflet donné par un valet à Dieu même , s'écrie dans son éloquente indignation : k Que ne se ouvry la terre, ou que ne chej tem- H peste et feu du ciel pour destruire ce vallet «r d'iniquités ! » Mais venant à robjection si souvent reproduite que Jésus, suivant sa doctrine, devait présenter l'autre joue , Gerson répond un peu faiblement : w II (^Jésus) n'entendoit pas k la H lettre que se on feroit (frappait) ung crestien en ir une joue, qu'il of&ist de faict l'autre. Ce seroit « souvent orgueil ou faincte patience.. « Cèst ex- (t pédient et nécessaire souvent reprendre et cor- <t riger les malfaicteurs , tant pour leur saiut tf comme pour là chose publique. »

•iC

Qui , ^nfi doule ; et laiiaer ^n& réplique^ oMime an Ta fait trop ^ureat , le$ «Dufflete donnés à V yérité par des artisans 4e» isuenaoïigea et des valeU d'iniquités, c'est enoonrager rimpostiire.

Qu'on ne pense paa néanmoiiis que Geraem autorisa JApais oesi YeogeajAoes^ qu'il oôodamnt tpiiJ4Hvrs> et quelquefois ai eourageuMment. Voici comment , à propos de l'outrage saufièrt par |éaus*-Chri$t t il apostrophe et peint un de ces hom«ie& qu'il av^it aom les yeux^ sana doute ^ to«|ours arioés de représailles et si oniraasés de Uurs liaines» que la religion n'arait pu les to¥n cher : « Advises icj^ ô cueur impatient ^ oueur (c gros et enflé ^ qui ne peu^mais^ ne Ymh souf- . « frir une durette paroUe que soubdainement ne « deviengnes yreulx ; et eh telles contenances c< semblables, furieux, tu maudiz^ tu jures ^ tu w rougis , tu menaces ou fiers (jTrappes ) , ou « rompts , ou jettes oe que tu tiens , ou ce que tù H encontres , et t'en prens ancoires à Dieu , en x4 disant que ta ne l'as pas desservjr, et n'attends (c pas qu'il te venge comme ton juge... Tu te con- « stitues juge et partie m ta cause. Ipçon^iin/^nt

c< tu penses à la yengeance , etc. »

Ce style-là, certes; ne manque pas de mouvement. L'orateur réprimande encore ainsi l'homme que n'a pu changer l'amour quie Dieu nous porte : w 0 cueur sans cueur ! cueur endurçhy plus que (( pierre et marbre, quy ne se «molist et ne sefent « et rompt au feu de tel amour. 0 cqeur d'homme

47<> MANOSCRITS DE GERSONI

^ (f inhumain^ cueurplns fier et plus ïestiai et plus (^cruel et détestable que àt lyon^ quand ne se (c veult afléchir et adouldr ! »

Quoi de plus suave, au ooutraire, que cette pensée sur Marie ? n En nostre Damé les vertus ce s'espandoient' de S0CI e^rit et reluisoient par (( dehors^ comme la lampe reluist de la clarté qui ff est dedans. »

Par une autre variété remarquable, Torateurv qui a pris pour texte et poui^ début de son sermôii ces mots de l'Écriture : Jld Deum vadit, les traduit par ces quatre vers souvent ramenés dans là suite du discours :

A Dieii va et à mo)rt amèie ; Jbésus véant sa doulce mère ; Si devons bien par pénitence De ce dueil avoir remembrance (i).

Tel est Texorde de ce premier sermon. Le second qui en est la suite ^ et qui , malgré spn étendue f fut prêché le même jour, continue ainsi ,

(i) Ces vers viennent à Tappai -de l'opinion qna plasienrs sermons en vers du xiii* siècle, notamment celui qa'a publié M. Jnbinal en 1 834, auraient été prêches dans les églises» soua ' cette forme, qui paraîtrait aujourd'hui bien profane :

Par orgoU périrent Tuit cil (tous ceux) qui vesquirent Orgolllousement, Orguil les j«ta ^ El ùi^aujeu), qui dura

. Pardttrabiement. «

Qnant Deo {pieu) vint en terre Son pople reqoerre »

Poterté aniA* Quant il chevança.

Sus asne lomita » etc«

p XAiruscRrTs dé gersoi^. 47'

tout simptepotent : « Gomtnençons où nous finas- <r mes au matin. C'est que Jhésus-Crist ^ N. S. ei « Rédempteur^ issi hors de l'ostel Pylalte^ por- « tant sa croix. Hélas ! dé^ot pueple crestien ! C'est ce à certes maintenant que s'en Ta à mort amère « Jhesus Teant sa doulce mère, et devons bien par « pénitence, de ce dueil avoir remembrance. Ah, K Dieu ! quelle indignité ! quelle incomparable (c cruauté ! Quy oncques mais ouy dire que ung «homme condampné, tant fust pécheur abomi^ « nable, fust contraint à porter son gibet !.... » ' Ârrétons-nous , pour concevoir, s'il nous est possible , tout ce que ces développemens , aussi longs que religieux, offraient d'intérêt à des auditeurs, à des contemporains de Gerson. Croit-on qu'un sermon de trois ou quatre heures les rffrayât , eux qui écoutaient la représentation d'un Mystère' en vingt-cinq journées, et qui attendaient cent ans et plus l'achèvement d'une cathédrale? C'est que ces hommes du vieux temps n'improvisaient rien, pas même leurs maisons; et moins encore celles de Dieu. Tout en eux porte le caractère de la patience ; ce sont pourtant nos pèresl.... ^

Four ne pas trop fatiguer leurs enfans, abrégeons, et passons de l'exorde a la péroraison, qui n'est pas moins touchante que naïve. Écoutons, écoutons encore une fois les exhorta tioijs et consolations que va nous adresser, dans . notre vieille langue, l'auteur français de V Imitation :

47^ MAirUSCRlT^ D£ GSBftOlf.

« En tont^ tes necea^itez^ en toiM périk, tan^

M balation»^ angoisses et adTer$iteS| acqueursîey,

(( coinme en certain refuge f et comme en sauve-

^ gar<le et franchise«.f. Croy^mayf tv ne périras

i< point ; on ne t'en déboutera point. As-'ta péchié

H pair les mains ou par les piés^ pat la bonehe ou

(c par le nez , ou par aultre partie de ton oorps^

« Jliiesus sueffre en toutes les parties âe son pré»'

M ç^emç corps ^ pour tes péohiés nettement eff»*

(( ciiieTt U estend.ses bras pour tojr emfaracbkr^

H acoler^ recevoir et baisier* Ses plaies ouvertes

«( pu>nstrent; quel amour est par dedans (i). Se le

« ^onde t'assault^ se le monde te travaille^ se le

«.diable d'en£ér te menache;, a<quenrs icy par

^ vraie Ibjj apoies*toy (appme4oi) à ceste croix,

a car en la tenant ^ tu ne cbçrraa point, tu ne te

« travaill^t*as point, tu ne doubteras point, tu

a ne perdras rien (:i)# Certes, me diras<*tu, mats

(c je n'ay nuls biens fsiis ou mérites envers N. S.

ce Pieu, pour recepvoir de luy grace.«^^ Je te Tae»

(f corde très bien. I^is croy mon conseil, fiiia

« des biens fais et ^es mérites de H. S* J, G. et

a de m passion tes biens fais et tes mérites , à

« l'exemple de S.Bernard, etadonc tu seras rîc^e»

(( r^ Apeoires , me diras^tu, par adventure, <|ue

*(i)Meq¥mce in P^fishn^ ChrisU^ eê in satrisimlMetibus^

eju^ libenter hahita, Imit., Lih. H > cap. i.

(2) In Cl uce saluSf in cruce vita, in cruce protectio ab hosti-bds. ,,, tn cruce rohur mentis , in cruce gaudium spiritûs, Imit.^ Lib. II, cap. mu.

ic t^ iniquité» wmX «booùnabkisg wàoi et dét&h- « tabl^« ^' Soit ainsi : tu dois de tant |ilii$ m^ u courir k cedte croix» cair ok pëcM ibabonde» je jiraqa «uperbabonde ^ et tu a(» bf^wing de td^ lUr <c Y#r ; c'ei4 icjr la fontdine de s^iférksoDde ( i ) • ^»

Des rai^rocbemens q^ nous avons indiqué» , îoints à ceux qu'si faits M» GaK^ ^entre Vfmikuikm et les écrits reconnus de Ger$onj on a tau tîfbr 11 oonsàp^enee que h Gefsw n'est [Mw routeur dn livre immortel, il l'a du m^ns qonnu^ ^éàéi eb Jbîei^ I dans plusieuirsde aes a|Mi9Cules rà ttmen^ iiooi^e kslivrespieuiy^dontiltsOnseillekiraiiseHptiwtQulEi lecture; de|4usji dimsune kllreiuipiimt des C»^le$tins» o^ il Mi»m0 lea meîlkumouTnigf» qui peuvent leur être d^tuaés > il M reoQumaÉdn IW graviolnoi^l^re, don^t qu^lquo» uAs asaexttédiocres» et il ne dit pis un 9M>t ^Vlgnitatian d^J^C, quîy suivant nos adversaires » ^sliil depuis ai loi|g«4;«nq>s I Kt sOn frkftk la'w t»ario paâ davantage dan# la lettre que éou» avons vuel El p^r^onne n'm t parlé nntérkiuremenftl coaMne l'nhaerve M. Daunouj d^ns un excellent «rlick^ Jauijuiil de^ Si^cm^ (ootc^re 18^7). Ce sîianM absolu' sfiirait^enc<^re un argwenenty si l'cm ponvut crpîi^ in4u$sfiis oemi: que noua uvcnos tiréa 4kl «lanufi^it de YalencieuMa.

tt^î^ pl^^ieura autres indîoe» qu'bn^

(i) Fréquenter recurrendum est adjbntem ^ratiœ et divinm mh^ricôréUmy uAfsntctn bonitatis ettotius pufitatig; quattnuf àimtfiênAm tié^ttniius etavriwibmt. i^é^^ yh. I Vf fii|»» ^

474 HAMJSCRITS DE GKRSOIT.

ment dëvek^ppés les hommes distingaés qui dnt traité Ojette'questioD. Mais les manuscrits anciens qui portent le nom du chancelier def aris, et que M» Gence a décrits en tête de son Imitation la-^ tine (notamment celui i|u'il jpossède^ copiée vers i44o> de la tnaîn ou par les soins d'un neveu de Gerson) y ne sont pas les seuls. Le savant docteur ItfCglay, éàùB son Catalogue imprimé des manu<acritê'de la bibliôthèiq|ued^ Cambrai , mentionne, sons le n*^ iSg y un volume manuscrit dû xv* siède^ où se trouvent^ entre autres ouvrages latins; Primus tihèr magistri Johanrds Gerson Cancél' larii parisiensi» de Imitaiione Chrisii. Gerson , comme on sait , fut le constant ami de Pierre d'Ailljr^ évoque de Gaml»*ai. ' '

Un autre feit iion ' moins remarquable ^ c'esf que ce premier livre àe'V Imitation , portant Itf plus apcieniie daté connue^ 14^ i> et 'désigné sou^ le 90m 4e ^Codeœ Mellicensis, auquel est joint le traité De Consolatione Theologiœ y de Gerson >' a été trouvé à Fabbaye de Mo^ck^ dans le duché d^Autricbe, où Gerson fugitif^ après le concile de Constance, entre 1416 et i4f9> trouva un asSle>* comme il le dit lui-même dans de beaux vers latins : Dux. . .fugitiw) huicy miserans^ offert ulêro refri-^ gerium. Un an auparavant ^<7erson avait composé en Bavi^ le susdit traité De Consolatione Theologiœ, dédié à son frère ^ le prieur des Célestin^. Presque au début de .cet ouvrage, j'y remarque des rapport» frappans avec l'/mla^n : c < Les phi--

MANUSCRITH J>B GERSOIT. 4?^

losophes ou les poètes qui ont essayé, dit l'auteur, de troutet* Dieu par la éèule voie de la râisofi^ ducttt rationis^ se sont perdup dans leurs vainei sciences, evanuerunt in cognitwnibus suis y i) élL-^ pression admirable qui rappelle^ avec ce qui; la précède, ee passage du LiT. !•', ch. 3, dfe V Imitation : QUam multi pereunt per vanam séecuU scientiam, qui parum curant de De{ servitio, et ei^anescunt in cogitaiionihus suis!

Pour n'être pas accusé de nous ^rer aussi m côgiiàiiùnihus f et dans nos adiniratâons pour un grand talent, pour un beau ca^ct^e^ al*rétons* nous devant une imposante réalité :'je pai;le du programme où T Académie Française vient de pro* poser, pour prix d'éloquence, Téloge deGerson. Le choix d'un tel sujet par un tel corps en dît plus que je n'en pourrais dire. Si l'on a pu douter du progresse la civilisation, il&udra bien le i^e** connaître dans le puissaM accord de la religion et de la philosophie (i). *

J'éprouve , je l'avoue , un regi'et profond : c'est de nepouvoir, pour des raisons qui me sont personnelles, disputer la palme à des rivaux avec lesqû^k je serais fier de marcher vers le but si noblement marqué dans ces traits lumineux du programme :

(i) Une des sociétés littéraires les plos distingaéos de nos départemens, fondée à Cambrai sons les auspices, j'ai presque dit sous l'invocation de Fénélon, a mis an concours, il y a quelques années , l'éloge de Pierre d'Ailly. Le prix a été rem-^ porté par M. Arthur Dinaux.

¥ VAc^déaw ne omint pas de reTenîr encore k « oette fanoe de» Éloges, dont le taleut a pavfoî» ir abuié, mai» à laquelle il eat facile de rendre im « caractère bûtorîque et Trai. Elle a choi3i nn nom «f pluAôt respecté que célèbre^ <elui de Geraoui a dbanoelier de FUniversité de Paria , persoimage iei|u« eut grande a^utwité aur «on aièdie» et n'eat (<. paa indigne d^étre étudié par le nôtre.

r< Placé dam une époque déciaÎTe pour Fesprit fc humain # wtre la fin du moyen âge et l'easor de M la renaiasanoe ; philosophe succédant aiu aco* u, lactiques; réformateur orthodoxe de TÉgliset ff lui rtfuaant le droit du glaive et lui conaeillant M la science et la ver^; inirépîd& contradicteur «( 4e^ puissances injustes et des {^r^ugés funestes; n se serrant de l'opÂnion du temps, ç'est-^^ire de « ropinionreU^îeuse^pourflétrir^deTantle peuple u et dana les conciles j la doctrine tonr à tour imr M pt< ou fanatiquede l'assassinat politique) tantôt « ambassadeur du roi de France^ tantôt pauvre K péhf ifè. cachant le reste de sa Tie dans une école H de ianbouig , oi4 il instruit les petits enfans dn M p<wple et leur r^^^èle en mourant ; Pfie^ pour n Vàme dupcmre Germon; voilà f homme dont <c une hiographie savante et caractérisée retrour- «r veraît les vertus , le génie , l'influence , et ferait m pairtoot oonnadlCre et applaudir le nom. u

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