PRÉLIMINAIRES
Des études intéressantes et sagaces ont été faites depuis un certain nombre d'années sur diverses parties de l'itinéraire de Xénophon en Asie. L'immense progrès des explorations géographiques dans l'Asie occidentale a beaucoup profité à la géographie ancienne; le temps est venu de réunir et de compléter ces recherches dans une monographie de la marche des Dix-Mille, étudiée h ce point de vue.
n y a dans cette recherche moins de difiiculté qu'on ne pourrait le craindre au premier instant. Non-seulement de nombreuses sections de cet itinéraire ont été étudiées sur les lieux par des hommes fort compétents, mais un liistorien militaire, passionné pour la théorie et la pratique de son métier, a dû laisser, sur les événements auxquels il a pris une si grande part, des renseignements dont la précision technique contraste heureusement avec le vague que les historiens grecs et romains, même les meilleurs, laissent souvent dans leurs exposés géographiques. L'extrême imperfection de la science chez les anciens, à qui manquaient, au temps de Xénophon, même les procédés élémentaires de nos relevés de terrains, ne permettait point la création d'une géographie générale réellement exacte. Il fallait donc la circonstance très-exceptionnelle d'un récit original et détaillé^ fait par un militaire zélé, se rendant bien compte de l'importance des détails topographiques, pour qu'on pût identifier avec les données des voyageurs modernes celles de l'itinéraire ancien ; mais, chez Xénophon, le cas s'est heureusement trouvé; et, si nous ne pouvons le suivre étapes par étapes, dans le sens le plus absolu de l'expression, du moins nous pouvons presque toujours reconnaître avec exactitude les stations très-nombreuses qu'il a nommées dans son récit.
Avant tout, il faut se faire une idée certaine des mesures itinéraires de Xénophon. Habituellement il compte à la fois par étapes ou stations (gtiOijloi) et parasanges, dont la valeur est suffisamment fixée. Le parasange, mesure légale de l'empire des
Perses*, innis empruntée au système babylonien, i*eprésentait trente stades de ce système, presque rigoureusement é^aux aux stades olympiques ( 18!)™ au lieu de 184'" 8-). Dans un passiige où Xénophon, résumant un ensemble, opère, par exception, la conversion en stades^, il établit la même pr()j)ortion ; il est d'ailleurs presque inutile de se demander s'il veut parler des stades du pays qu'il parcourt ou s'il traduit en m(;sures de son pays : une différence d'un hectomètre par parasange n'était pas de celles dont la science topograpliique des anciens pût tenir compte, et il est même douteux que l'auteur distinguât dans son esprit les stades d'Asie de ceux d'Europe. Mais l'estimation des mai'ches en parasanges fut certainement recueillie dans les diverses stations, ou du moins dans un grand nombre, par le témoignage des habitants, qui en faisaient journellement usage.
Il est vrai qu'on pourrait admettre que la longueur du parasange babylonien n'était pas ri^^oureusement la mesure officielle et traditionnelle dans toutes les régions de l'empire j)e7'se. Nous savons que, sur le Tigre supérieur, les mesures de longueur et de marche étaient jadis un peu plus longues que sur le bas Euplirate^; et M. Layard fait observer^ que le Farsang moderne, dont le nom dérive sans doute de' celui du parasange , comme le nom du Farsistan dérive de celui de la Parça, la Persis des (irecs et des Romains, représente une heure de marche, en sorte qu'il est un peu plus long dans la plaine, un peu plus court dans la montagne. Ces variations que M. Layard limite entre trois et quatre miUes, c'est-à dire approximativement entre 48 et 64 hectomètres, restent, il est vrai, Tune au-<lessous, l'autre au-dessus de la valeur du parasange perse (5 kil. 67, s'il était identique au parasange
1. AuvaTai 6 {ùv TrapocràyYr,; X' oràoia, 6 oe o/oîvo; SxavTo;, (isTpov è6v aÎY'JitTiov, Ç' <JTâ5ia (Hérodote, II, 6). — G TrapoicràYYTi; iyt\. (jraSCou; X* êort de
Tô (léTpov 7i£p<nx6v (Hcron. Tab. I, "25). — Voy. aussi Hesychius, dans les Meiroiog. script, reliqiiiae de Hultsch. I, p. ;U3.
2. Voy. Opport, Athenaeum fronçais du 22 avril 1854, et le Bulletin archéologique du m(>mo recueil, mai 1830.— Voy. aussi Fr. Lenormant, Essai sur un docuvienl mathématique chaldèen et sur le système de poids et mesures de Babylone (18G8), p. C2 et 03. On voit, à la p. 22, qu'un texte cunéiforme donne 100 doubles parasanges pour la route de Ninive en Nabatène, ce qui s'accorde avec l'estimation des mesures admise par l'auteur.
3. L. Il, ch. 2, Xénoi)lion compte IGO'iO stades pour 535 parasangos.
4. La coud»>e Ninivite — 0™j'i et celle de Babylone 0"'525; dans le premier système, le stade — lî)A met., et le parasange (saat-kakkar) — 5 k. 820; dans le second, ils représentent respectivement 189 met. et 5 k. 070. Voy. Lenormant, Essai, p. 53 et 02-3.