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LA CHRONIQUE DE MÉZIÈRES

Nous nous sommes servi, dans notre mémoire sur TAslénois, de la chronique de Mézières, autrement dite de Signy, bien que cette chronique vint en quelque sorte contrarier les conclusions qui nous étaient dictées au sujet du pagus Stadunensis par des textes positifs et d'une authenticité indiscutable 1 . Les emprunts que nous Times alors à celte chronique attirèrent l'attention d'un des savants les plus compétents sur les questions qui se rapportent au moyen-àge, M. Léopold Delisle, qui voulut bien nous faire part des soupçons qu'il avait conçus sur l'authenticité de ce document. Depuis, ayant résolu d'étudier ce texte, fort peu connu en dehors des contrées qu'il concerne, nous avons trouvé dans l'excellent recueil dirigé par M. Pertz (Archiv der Gesellschaft fur œltere deustche Geschichtskvnde*), un court article de M. Wattenbach concluant à la supposition de la chronique de Mézières 3 .

Bien que cet article remonte déjà à quatorze ans, il ne parait pas qu'il ait encore attiré l'attention des savants français; mais il n'y a pas lieu de s'en étonner : le texte si court du Chronicon Maceriense, publié d'abord dans un ouvrage d'histoire locale, reproduit ensuite en entier ou par extraits dans des travaux relatifs à l'histoire champenoise ou ardennaise*, n'est guère connu que de ceux qui consa-

2. Tome XI (1853), p. 211-215. Le titre de l'article de M. Wattenbach est: Ueber dos Chronicon Maceriense.

3. Nous avons remarqué, pendant l'impression de ce travail, une notice sur cette même chronique publiée en 1820 par Dom Brial dans l'Histoire littéraire de la France (t. XV, p. 596-599). Le savant bénédictin ne croit nullement à l'authenticité de la chronique. Il est remarquable que Dom Rrial avait sous les yeux/en même temps que le texte de Dom Le Long, l'expédition faite en 17G8 à la requête de M. L.-A. de Pouilly, ce qui lui a permis de constater l'inexactitude de l'édition donnée en 1783.

4. Le Chronicon Maceriense, plus connu en Champagne sous le nom de Chronique de Signy, parce que la rédaction en est attribuée à Alard, abbé de Signy, a été publiée pour la première fois par Dom Le Long, dans son Histoire du diocèse de Laon, p. 593-595; elle a été consultée par presque tous les auteurs qui, dans notre siècle, se sont occupés de l'histoire du nord de la Champagne. M. Jeantin, entre autres, en a reproduit le texte dans ses Chroniques de l'Ardenneet des Wœpvres. t. 1, p. 296-299; M. Jolibois a donné les passages où il est question des comtes de Rethel dans

crent leurs loisirs à l'étude de l'histoire du pays qu'ils habitent et où l'on est souvent fort peu au courant des travaux de la critique allemande. Nous croyons donc être utile aux érudits de l'ancien diocèse de Reims en leur signalant les raisons que l'on a de nier l'authenticité de cette chronique et, par conséquent, de ne pas utiliser les renseignements qu'elle donne sur nos divers pagi.

Le Chronicon Maceriense ne paraît pas avoir été employé par aucun écrivain antérieur au dix-huitième siècle. Le plus ancien livre où nous le trouvions mentionné est la Vie de saint Juvin, hermite et confesseur, par Pierquin, prêtre, curé de Châtel, village situé à six kilomètres de Grandpré : la Chronique de Mézières y est clairement indiquée comme une des sources de cet ouvrage, publié en 1733*. Le curé de Châtel dut consulter soit le prétendu original, soit une copie; car le texte n'en fut publié qu'en 1783 par Dom Nicolas Le Long, auquel la Chronique avait été communiquée par M. d'Argy, doyen de Mézières 2 . Mais antérieurement à cette publication, le Chronicon Maceriense jouissait évidemment d'une certaine notoriété; car dès 4768, Louis-Albert de Pouilly, baron de Chaussecourt, seigneur de Pouilly, Quincy et Villosne, s'en était fait délivrer une copie, authentiquée par collation faite « sur l'original manuscrit en vélin, écrit en lettres rouges, tiré » des archives et manuscrits de l'église Saint-Juvin près Grandpré », et qui fut signée de trois personnages dont le premier est Warcollier, curé de Saint-Juvin 3 . Cette copie ou plutôt une transcription de cette copie, qui porte en marge les observations d'un M. de Pouilly, se conserve à la bibliothèque royale de Berlin*, et, munie d'une telle attestation, elle ne pouvait manquer d'exciter

son Histoire de la ville deBethel, p. 194-195; enfin, M. An. de Barthélémy s'en est servi dans son étude sur le Dormois.

1. « Enfin, dit l'abbé Pierquin, on a cru ne devoir pas négliger les » chroniques de Mézières ; si l'on s'en tient au titre, c'est Alard de » Genlis, abbé de Signy, qui les a composées. » (Vie de S. Juvin, p. V).

2. Histoire ecclésiastique et civile du diocèse de Laon, par Dom Nie. Le Long, p. 593.

3. Le certificat de collation a été publié par M. Wattenbach (Archiv, t. XI, p. 212, en note).

4. Ce ne doit être qu'une transcription de la copie, bien qu'elle contienne également l'authentication et les remarques de M. de Pouilly, puisque M. Wattenbach s'exprime ainsi : « La Bibliothèque royale de » Berlin conserve une copie, non de l'original, mais d'une transcription » exécutée en l'an 1768 pour M. de Pouilli et judiciairement attestée > conforme à l'original écrit en lettres rouges, qui se trouvait alors dans » les archives de l'église de S. Juvin, près Grandpré; à la marge sont » les Remarques de M. le baron de Pouilli. »

les soupçons d'un critique tel que M. Wattenbach, alors même que rien dans le récit du chroniqueur ne serait venu infirmer sérieusement son autorité. En effet, quel paléographe a rencontré un manuscrit, même du douzième siècle (c'est l'époque attribuée à la chronique de Mézières), écrit en lettres rouges! 11 serait fort à désirer, pour la liquidation de celte affaire, que l'on fit des recherches pour retrouver ce précieux original conservé encore, il y a un siècle, dans l'église de Saint-Juvin.

Par son titre même (Chronicon Mareriense ab Alardo de Gennilaco Signiacensi), la rédaction de cette œuvre est attribuée à un abbé de Signy qui, suivant les auteurs du Gallia christiana, vivait en 4162. C'est à peu près la date qui est assignée à la chronique, dans un prologue où l'auteur expose son but : « Anno incarnationis » domini M. C. L. V. chronicon hoc suscipio ut ordinatim » incedens Maceriarum originem , dehinc Herlebaldi Caslriensis » comitis prognatos, consanguinitales, bella ac decessum aperiam, » et quid eventum sitcelebrius in Remensi, Castriensi, Stadunensi, » Dulcomensi, et Rogistetensi ac Porcensi breviter stellabo pagis. » Cependant, contrairement à ce qu'on pouvait espérer, le récit qui débute en 860 ne se prolonge pas au-delà de 4020, après l'exposition d'une quarantaine de faits; mais, en tous cas, l'auteur s'acquitte largement de ce qu'il promet en parlant des ascendants comme des descendants d'Erlebald, et il donne des détails précis sur les alliances des divers comtes existant alors dans le diocèse de Reims, et sur l'histoire de ses divers pagi. Nous croyons devoir examiner sa chronique, en prenant successivement ce qui y est dit sur chaque pays.

I. Pages Remeksis. — Le Chronicon Maceriense ne nomme pas particulièrement le Rémois, il ne parle que des démêlés des archevêques Foulques et Hervé avec les comtes de Castrice. Il est probable qu'en plaçant ce nom dans le prologue de sa chronique, l'auteur l'attribuait à toute l'étendue du diocèse. Cette acception existe, il est vrai, dans les idées des modernes, mais elle est contraire à la vérité historique ; car tous les textes que nous connaissons restreignent le nom de Rémois à la portion sud-ouest du diocèse de Reims.

II. Pagus Castriensis. — C'est surtout sur ce pays et sur ses comtes que le chroniqueur prétend fournir des renseignements. 11 nous apprend qu'en 860, un chevalier, du nom de Garlasche, s'empara de force du comté de Castrice. Garlasche était la terreur de ses voisins, et le faux Alard lui donne pour fils Erlebald », l'ad-

1. Cette parenté ne se trouve pas indiquée dans le texte publié par Dom Le Long, mais le ms. de Berlin plus complet le dit vraisemblable-

?ersaire de l'archevêque Hervé, dont nous savons l'histoire par Flodoard et Richer. Il n'ajoute cependant que quelques faits à la biographie d'Erlebald ; il nous le représente vainqueur de Frédéric, comte du Porcien, en 900, et rapporte que fsabelta, son épouse, et leurs enfants, Garin Bras-de-Fér et Esther, étaient présents au concile de Trosly, lequel eut lieu après la mort du comte de Castrice, qui y fut relevé, quoique mort, de l'excommunication qu'il avait encourue. De ces deux enfants, Esther serait morte sans avoir été mariée, et Garin serait devenu comte de Castrice. Veuf en 926 de Félicité de Pouilly, Garin aurait épousé en secondes noces, en 929, Gilla, fille de Marc qui, plus lard, devint comte du Dormois et son allié. Il serait resté en possession de Mézières qui, après sa mort, aurait passé, avec le comté de Castrice, dans les mains de son gendre, Manassès, comte de Réthel.

Tous ces faits, à l'exception de l'histoire d'Erlebald sont probablement mensongers. Garlasche ne nous est connu par aucun autre texte, non plus que Garin. Ce n'est certainement pas une raison suffisante pour rejeter les assertions de la chronique, puisque les documents historiques ne nous apprennent pas quels étaient les possesseurs du comté de Castrice avant et après Erlebald ; mais l'existence de Garin, comme possesseur de Mézières, ne peut se concilier avec la chronique de Flodoard. Cet auteur nous apprend, en effet, qu'en 900 même, époque prétendue de la mort de Garin, Mézières était détenu injustement par Lambert, qui fut alors contraint de le rendre à l'archevêque 1 . D'un autre côté, bien que les documents des siècles postérieurs démontrent que le pagus Castricensis passa presque entièrement sous la domination des comtes de Rethel, il est certain que Manassès ne pouvait le posséder à la fin du dixième siècle ; car un diplôme de \ 005 nous apprend qu'un certain Frédéric, évidemment étranger à la famille des comtes de Rethel, tenait alors le comté de Castrice dépendant de l'Empire. Mais il existe d'autres indices de fausseté dans les noms des membres de la famille d'Erlebald : le nom Isabella, dans un récit daté de m:>, dénote la supposition ; car la forme du nom Isabelle, employéealors en latin, était constamment Elisabeth. Le choix du nom biblique Esther n'est certainement pas heureux non plus; mais rien de plus maladroit, croyons-nous, que

ment, puisque M. Wattenbach fait d'Erlebald le fils de Garlasche. {Arctdv, t. XI, p. 212).

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