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CHAPITRE PREMIER

F.XPOAITIOJf .

Nous avons vu, au commencement de cet ouvrage, quel était l’état du monde romain, quand parut le christianisme ; il nous faut aussi, avant d'entreprendre l’élüde des Pères grecs, rechercher quelle était la situation de la société grecque, quand la parole évangélique y fut prêchée.

Dans le monde grec , ni les obstacles , ni les préparations ne furent les mêmes que les préparations et les obstacles que rencontra dans le monde romain l’établissement du christianisme. Le christianisme sans doute trouva en Grèce les passions et les intérêts qu’il avait trouvés à Rome ; mais ui ces passions ne furent aussi ardentes, ni ces intérêts aussi opiniâtres. En 1 ! 1

Grèce , le polythéisme n’était pas étroitement lié ans intérêts politiques, et les intérêts politiques aux intérêts religieux : la loi n’y venait pas en aide à la politique, stricte, inflexible, armée de la double autorité du temps et de la religion. Mais pour n’avoir pas ces ennemis, la loi et la politique, les jurisconsultes et les sénateurs, le christianisme, en Grèce, ne manqua point d’adversaires nombreux et habiles.

Au premier rang, il faut mettre les juifs. Entre les juifs et les chrétiens, c’était presque une guerre civile : Propria ex æmulatione judæi, dit Tertullien. C’est, qu’en effet, les juifs s’étaient trompés. Charnels et grossiers, ils avaient méconnu le Messie dans sa simplicité divine : leur héritage avait passé aux gentils. Même ainsi déchus, ils ne comprenaient point le passage qui s’était opéré de la loi ancienne à la loi nouvelle; et l’effort continu des premiers apologistes grecs sera de le leur faire comprendre. A Rome, obscurs et méprisés , les juifs ne pouvaient être pour les chrétiens que l’on confondait avec eux, des ennemis aussi redoutables que dans le monde grec, où partout répandus, ils prenaient part au mouvement intellectuel qui remplaçait la liberté et en consolait.

Après les juifs venaient les philosophes. Nous avons vu, à Rome, les âmes, selon qu’elles étaient nobles ou dégradées, se livrer au stoï-

cisme ou à l’épicurisme, et dédaigner d’ailleurs les spéculations de la philosophie auxquelles, en Grèce, les esprits ne purent jamais renoncer. Au premier siècle de l’ère chrétienne, nous y trouvons deux écoles principales, l’une déjà ancienne , l’école sceptique , l’autre plus nouvelle, et qui sera un jour l’école néo-platonicienne, mais qui n’élait encore que l’école d’Alexandrie.

Alexandrie que son fondateur avait bâtie pour être le centre de deux inondes et le lien du commerce de l’Asie et de l’Europe, Alexandrie eut une autre et plus grande destinée : elle fut le rendez-vous, le foyer où se réunirent, où s'épurèrent, où s’altérèrent aussi toutes les opinions de l’Orient et de l'Occident, toutes leurs philosophies, toutes leurs croyances. Berceau du syncrétisme, elle sera le dernier asile de la philosophie platonicienne. Philon y spiritualisa le judaïsme, en y introduisant les explications mystiques où quelquefois les Pères grecs s'aheurteront. De ces deux écoles, la première ne fut pas la plus redoutable au christianisme : Lucien et Celse, qui en sortiront, lui seront moins dangereux que les hérétiques qui s’élèveront de la seconde école, l’école d’Alexandrie. Le fruit propre de l’école d’Alexandrie et son péril pour le christianisme, ce sera le gnosticisme. Le monde romain, pendant longtemps n'a, pour ainsi dire, point connu les hérésies, ou s’il les a connues, c’est

en quelque sorte de seconde main. Tertullien qui les a réfutées , les confond plus qu’il ne les discute; et celles que Rome a plus particulièrement acceptées, sont moins des hérésies théologiques que des hérésies morales : elles atteignent la discipline et respectent le dogme. 11 n’en va point ainsi dans le monde grec. L’hérésie s’v montre sous toutes les faces; elle est pour ainsi dire dans le berceau même du christianisme ; elle se développe , elle grandit , elle se fortifie avec lui. Des premiers gnosliques, Cérinthe, Saturnin, Basilides, à Arius, et d’Arius à Eutychès, que de formes n’a-t-elle pas revêtues! C’est à la vue de ees douloureuses transformations (pie Bossuet s’écriera : « Je frémis, je sèche, Seigneur, je suis saisi de frayeur et d’étonnement ; mon cœur sc pâme, se flétrit, quand je vous vois en butte aux contradictions, non-seulement des infidèles, mais encore de ceux qui se disent vos disciples. » Voilà les ennemis sans cesse renaissants que l'Église grecque aura plus particulièrement à combattre.

Auprès de ces deux grandes et redoutables oppositions, le judaïsme et la philosophie, c’était une faible résistance que celle qui pouvait venir de la religion hellénique, du polythéisme proprement dit. Cette opposition toutefois qui s’élevait plus particulièrement du sein du peuple, et qui avait ses racines dans les passions et dans

les intérêts de la multitude, n’était pas sans danger et sans force. En Grèce, les théologiens avaient été les poètes : créateurs de la religion, ils l’avaient faite à l’image de l’homme, de ses passions, de ses fantaisies, de ses illusions et de ses craintes ; et cette religion ainsi faite à la ressemblance humaine, ils l’avaient en quelque sorte rendue palpable et visible : les divinités étaient partout , hors des temples comme dans les temples; à la source des fleuves, dans le silence des bois, au sommet des montagnes; il y en avait pour toutes les faiblesses comme pour tous les rêves de l’âme humaine : l’Olympe tout entier était descendu sur la terre ; on comptait presque autant de dieux que d’hommes :

« Le paganisme, dit saint Jean Clirysostome, avait pour lui une longue prescription. Comment changer les habitudes, non pas de quelques années, mais de tant de siècles; non de quelques hommes, mais du monde entier. Car c’étaient les philosophes et les orateurs , les Grecs et les barbares, les savants et les ignorants, les peuples et les rois, les habitants des villes et ceux des campagnes, c’étaient tous les âges et toutes les professions qui étaient courbés sous le joug de l’erreur. Cette erreur , tout y ramenait sans cesse , et la terre et les mers , et les montagnes et les fontaines, tout ce qu’il y avait dans la nature d’animé ou d'inanimé. » Les poètes se doivent

donc placer un peu au-dessous , mais à côté des philosophes cependant, dans la liste des adversaires que rencontrait en Grèce le christianisme.

Les intérêts, avons-nous dit, résistaient aussi. Assurément, ils n’étaient ni aussi âpres, ni aussi redoutables qu'à Rome: ils réclamaient toutefois. Quand saint Paul prêcha dans Éphèse l’adoration én esprit d’un Dieu unique, les ouvriers se répandirent en désordre dans les rues, en criant : « la grande Diane d'Éphèsc, » et en protestant par des cris contre cette parole éloquente et nouvelle qui Menaçait de les ruiner. Il y avait bien , il est vrai , dans cette émeute, un intérêt matériel qui les poussait ; cependant , ce n’était pas , je le crois , le setd motif qui les fit agir. L'amour de leur art y entrait, autant que l’intérêt. En fabriquant, ses divinités, le peuple grec obéissait à un sentiment du beau au moins autant qu’à une raison d’intérêt. Le dieu que son ciseau avait animé, devenait pour lui vivant. Proscrire le culte matériel des dieux, c’était attaquer tout à la fois le peuple grec et dans sa foi et dans sa passion d’artiste. Un des derniers écrivains grecs que notts aurons à examiner nous dira quelle fut la persistance de ce qu’il appelle les affections grecques, c’est-à-dire des caprices de l’imagination unis aux subtilités métaphysiques. Poêles et philosophes, juifs et hérétiques, furent donc

le péril principal el la principale lutte des apologistes et des docteurs de l’Église grecque.

Tels étaient les obstacles particuliers que rencontrait en Grèce l’établissement du christianisme ; voici les facilités particulières qu’il y trouva.

La Grèce, depuis plus de deux siècles , vaincue et soumise par les Romains quand parut le christianisme, eut le bénéfice de sa servitude : elle conserva ses arts, ses sciences, ses loisirs, et à défaut d’une autre liberté , la liberté philosophique dont les Romains, nous le savons, ne s’inquiétaient guère. Le christianisme profita de cette liberté philosophique et du prix même qu’y attachèrent , à la fin du second siècle , quelques empereurs romains. C’est au nom de la philosophie , que les premiers apologistes réclameront et souvent obtiendront la liberté religieuse qu’on leur refuserait à un autre litre. Ainsi pour la prédication, pour la défense du culte nouveau, le monde grec était dans des conditions plus favorables que le monde romain.

La religion grecque aussi , malgré les racines qu’eile pouvait avoir dans les souvenirs et le caractère du peuple grec, et que nous avons montrées , la religion grecque ne tenait pas , comme la religion romaine, à la constitution de l’État : la loi ne s’armait pas pour elle ; et si quelquefois les cités étaient admises à plaider devant l’empe-

reur pour certains droits d’asile qu’on leur contestait, ces réclamations qu’on leur laissait comme un semblant de liberté, n’allaient pas au delà d’une simple protection matérielle : l’intégrité même du culte n’y était pour rien. Mais si dans la Grèce, la religion n’était pas, comme à Rome, soutenue par la politique, elle se défendait, elle régnait dans les esprits par la pompe de ses fêtes et de ses souvenirs poétiques. Combien devaient paraître austères les cérémonies du culte chrétien, combien sombres ces catacombes où il était réduit à se cacher , à côté de ces panathénées brillantes , de ces temples peuplés des chefs-d’œuvre immortels de la peinture et de la sculpture !

La Grèce, en revanche, admettait une liberté de discussion, qu’à coup sûr n’eût pas admise la fierté romaine : saint Paul put prêcher devant l’aréopage le Dieu inconnu que l’aréopage avait en vain cherché ; je doute qu’il eût été admis à le proclamer devant le sénat romain. Outre les facilités que, pour se répandre en Grèce, la parole chrétienne trouvait dans la soumission même de ce pays aux Romains et dans l’espèce d’indifférence qu’ils avaient pour l’esprit grec, ses subtilités et ses fables, elle en rencontrait d’autres encore dans le caractère grec lui-même.

Les Grecs sans doute s’étaient dégradés sous l’esclavage. Obligés de plaire à leurs maîtres , de

les flatter, ils s'étaient fait à Rome une renommée populaire de souplesse basse et adroite.

Mais toute la Grèce n’était pas dans Rome. Protégés d’ailleurs contre l’excès de la corruption par la pauvreté même, les Grecs, s’ils furent efféminés, ne se livrèrent jamais à ces monstruosités de débauches que vit Rome, et qu’y provoquaient la souveraine licence du pouvoir et les dépouilles de l’univers; ils ne mêlèrent pas comme les Romains la cruauté à la volupté , le sang aux plaisirs; et quand, à l’imitation de Rome, on voulut élever dans Athènes un cirque sanglant , la voix d’un rhéteur suffit pour faire repousser cette innovation funeste : la ville de Minerve se souvint qu'elle avait dans son sein un autel pour les suppliants ; Rome qui éleva tant de temples, n’en éleva jamais à la clémence. Mais si le doux génie de la Grèce répugnait à ces jeux barbares, il était sensible, et plus que les Romains, à d’autres spectacles; le cirque n’était pas dans la Grèce une arène sanglante , mais un théâtre où la mollesse , où la volupté s’étalaient sous toutes les formes : les spectacles étaient pour les Grecs une fête continuelle.

A ces causes que nous venons de rappeler, causes politiques, locales, habitudes de caractère ou d’esprit qui disposaient plus particulièrement les Grecs à recevoir la semence évangélique, il faut ajouter les causes générales qui,

à Rome et dans le monde entier, ouvraient les âmes aux espérances de la régénération chrétienne. En Grèce, comme à Rome, l'enfant, la femme, l’esclave, souffraient. Moins opprimés qu’à Rome, parce que la douceur des moeurs grecques tempérait le malheur de leur servitude, ils n’avaient pourtant ni la liberté, ni l’égalité domestique. On a montré récemment et avec autant de justesse que de grâce, par la seule comparaison de Y Economique de Xénophon et du De re rustica de Caton, combien eu Grèce le sort de l’esclave et de la femme était différent de celui qui leur était fait par la rudesse du génie latin non moins que par la sévérité de la loi. Xénophon, dans les esclaves, respecte, malgré leur abaissement, l’ineffaçable dignité de l’homme. « Ceux, dit-il, qui sont sensibles à la louange, je les traite eu hommes libres. » La femme, dans Y Economique, n’est pas moins réhabilitée moralement que l’esclave ; et réhabilitée, ennoblie, comme s'ennoblit et s’embellit la femme, par la bouté. Voici un trait qui peint admirablement ce double caractère de mansuétude grecque pour l’esclave et tout ensemble cette tendresse pieuse pour le malheur qui fait la beauté et la vertu de la femme. Ischomaque a parlé à sa femme , mais avec ménagement , de soigner les esclaves malades; elle, avec la vivacité d’un bon naturel , répond : « Certes , ce sera

mon plus grand plaisir, puisque, )>ien soignés par moi, ils en seront reconnaissants, et m'en aimeront davantage. » Dans le De re rustica , il est inutile de le dire, on ne trouve rien de semblable. Le génie grec a non-seulement le sentiment naturel de l'égalité , il a aussi celui de la pureté chrétienne. Dans le même traité, Xénophon nous montre la femme d’ischomaque paraissant fardée devant son mari; lui, la reprenant avec douceur : « Crois bien, ma femme , que les couleurs empruntées me sont moins agréables que les tiennes, et comme les dieux ont voulu que la jument plut au cheval, la génisse au taureau, la brebis au bélier, ils ont voulu de même que le corps humain plut à l’homme dans sa pureté naturelle. » U y a là un instinct delà modestie chrétienne ; mais uu peu matériel encore : la comparaison gâte légèrement le précepte. Toutefois cette douceur et cette pureté étaient l’exception; en général, en Grèce comme à Rome, l’esclave et la femme souffraient : l'Église grecque n’aura pas moins que l’Église latine l’honneur de proclamer et d’obtenir leur réhabilitation.

Tout eu Grèce était donc mûr pour la moisson évangélique.

Le génie grec, on peut le dire, était prédestiné pour le christianisme. Aussi, avec quelle rapidité s’élèvent en Grèce des églises chrétiennes!

Éphèse, Smyrne, Corinthe, Antioche; elles naissent, pour ainsi dire, et grandissent sous les pas de l’apôtre , toutes brillantes de foi et de génie ; et tandis qu’à Rome , au second siècle , les plus grands esprits ignorent ou méconnaissent le christianisme , en Grèce , tous les yeux en sont éclairés : ennemis ou apologistes l’attaquent ou le défendent publiquement , et sous son véritable nom. Les premiers le prennent bien pour ce qu’il est, pour une religion , et non comme on faisait à Rome, pour une secte de philosophie. Autre différence: à Rome, il nous a fallu, pour trouver un apologiste, attendre jusqu’au second siècle; ici les apologistes paraissent de bonne heure. Mais avant d’arriver aux apologistes nous trouvons un premier âge plein de fraicheuret de grâce , les temps apostoliques.

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