CLÉMENT. SAINT IGNACE. HERMA
l.os premiers temps du christianisme eurent, en Grèce , un éclat qu’ils n’eurent pas dans le monde romain : c’est en Grèce que l’on trouve la beauté et comme la sève primitive de l’Eglise. Sans doute la parole de Pierre fut aussi puissante que celle de Paul; mais, dans le monde romain, le travail de la foi et sa propagation se firent en quelque sorte plus mystérieusement. Au sein de la capitale du paganisme , et aussi par cette sagesse qui lui devait être particulière, l’Église latine plus attentive aux œuvres qu’aux paroles grandit en silence : l’Église grecque parut plus au grand jour. Les conquêtes de Pierre sont en quelque sorte des conquêtes intérieures et domestiques; il annonce le Christ aux juifs du Pont, de la Galatie, de la Bithynie et de la Cappadoce ; mais à la voix de l’apôtre des gentils, l’Orient tout entier s'illumine. Charmés de son éloquence , les peuples le prennent pour Apollon ou pour Mercure : il y a déjà en lui le génie brillant de l’É-
glise grecque, comme dans Pierre le génie grave et pratique de l’Église romaine : deux génies différents merveilleusement appropriés à la diversité des peuples auxquels s’adressait leur parole. « 11 ira donc cet ignorant dans l’art de bien dire, avec celte locution rude, avec celte phrase qui sent l’étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et malgré la résistance du monde, il y établira plus d’Églises que Platon n’y a gagné de disciples par celte éloquence qu’on a crue divine; il prêchera Jésus dans Athènes , et le plus savant des sénateurs passera de l’aréopage en l’école de ce barbare. » Chacun des pas de Paul est en effet un triomphe. 11 ne s’en faut pas étonner : « ce Jésus-Christ lui tient lieu de tout. »
Nous avons dit que le premier et le plus grand effort du christianisme naissant devait être contre les juifs. En effet, ceux mêmes d’entre les juifs qui s’étaient convertis à l’Évangile , restaient attachés aux cérémonies judaïques. Saint Barnabe, le compagnon des travaux de Paul , leur adressa une épitre connue sous le titre d 'Épttre calfio lit/uc, pour leur faire comprendre que les cérémonies mosaïques avaient été abolies par la loi nouvelle, et leur révéler le sens spirituel caché sous le voile des ligures anciennes. 11 leur montre que les sacrifices sanglants, les jeûnes sont abolis : « Soyez , dit-il , des adorateurs en esprit et des
temples parfaits. » Saint Ignace continue cet enseignement : « C’est un contre-sens de parler de Jésus-Christ et de judaïser. Rejetez un reste de vieux levain aigre et gâté , transformez-vous en un levain nouveau qui est Jésus-Christ; prenez de lui ce sel qui vous préservera tous de corruption; car on vous jugera d’après l’odeur que vous aurez exhalée. » Tel est l’avertissement que saint Ignace donne aux habitants de Magnésie. « Le judaïsme, a dit-Fénelon, n’est qu’un commencement ou pour mieux dire , qu’une image ou une ombre du culte promis. Otez du judaïsme les figures grossières, les bénédictions temporelles , la graisse de la terre, la rosée du ciel, les promesses mystérieuses, les imperfections tolérées , les cérémonies légales, il ne restera qu’un christianisme commencé. » Que si les juifs convertis se rendaient si difficilement à la révélation toute spiritualiste qui transformait leur loi , on conçoit combien les juifs qui n’avaient pas ouvert leurs yeux à la lumière, devaient répugner à cet évangile qui transférait aux gentils l’héritage et le Sauveur qu’ils attendaient. Aussi entre eux et les chrétiens la lutte sera-t-elle vive, longue et opiniâtre.
Les juifs n’étaient pas le plus grand péril du christianisme naissant : leur aveuglement avait été prédit , et il était , si je puis m’exprimer ainsi , la garantie et la preuve vivante de la révélation.
Mais l’Église avait en elle-même son danger , le schisme : il éclata dans l’Église de Corinthe. Pour l’apaiser, on eut recours à l’Église de Rome, qui alors avait pour pape saint Clément. Saint Clément adressa aux fidèles de Corinthe une homélie remarquable par la sagesse des conseils, l’élévation des sentiments et comme une fleur de christianisme naissant. Après avoir tracé un brillant tableau de la primitive union de l’Eglise de Corinthe, il montre, dans l’envie, la cause des désordres qui l’ont affligée, et dans l’univers tout entier le modèle de cette soumission qui est due à la volonté divine : pensée qu’il développe avec éclat, et que nous verrons souvent reproduite sous la plume des docteurs chrétiens. « Pourquoi, s’écrie-t-il , ces querelles, ces disputes, ce schisme, ces guerres? n’avons-nous pas un même Dieu , un même Christ, un même esprit de grâce répandu sur nous, une même vocation en Jésus- Christ ? Pourquoi donc déchirer ses membres?
Pourquoi les mettre en lambeaux? Sommes-nous assez insensés pour oublier que nous sommes les membres les uns des autres. » Celte voix de Rome fut écoutée; et avec le schisme naissant, nous trouvons l’autorité qui doit faire prévaloir l'unité. En même temps que le schisme, commençait 1 hérésie : des chrétiens subtils mettaient en doute l’humanité du Christ. Précurseurs de certaines opinions gnosliques , ils prétendaient que
le Christ n’avait souffert, qu’en apparence , qu’il n’était qu’un fantôme. Saint Ignace les combattit dans une épitre aux Tralliens: « Ne portez pas, leur dit-il , ne portez pas la main à ces branches mauvaises qui ne donnent que des fruits de mort; on meurt en effet aussitôt qu’on y porte ses lèvres. » Et dans une autre épitre aux Smyrniens : « Si Jésus n’a rien l’ait qu’en apparence, je n’ai donc en ce moment que des apparences de chaînes. Et pourquoi donc me suis- je dévoué à la mort, au feu, à l’épée, aux bêtes? Mais je le sais: on est près de Dieu quand on est près du glaive; on est avec Dieu quand on est dans l’arène. » On reconnaît à ces accents un futur martyr.
« Saluez Hermas de ma part. » L’Ilermas auquel saint Paul adresse ce salut , est-il l’auteur du Pasteur ? on ne le saurait affirmer, bien que cela soit vraisemblable. Quoi qu’il en soit, le livre du Pasteur appartient, sans nul doute, aux temps apostoliques. Composé d’abord en grec, nous n’en possédons plus qu’une traduction latine. Le Pasteur est écrit en forme de dialogue et divisé en trois parties : les Visions , les Préceptes , les Similitudes. Une imagination brillante unie à une foi vive, mais non entièrement libre de pensées mondaines, semble avoir dicté le Pasteur. Hermas, encore enfant, avait été élevé avec une jeune fille qu’il chérissait connue une sœur, l’n jour que plein du souvenir de celle qu’il avait
aimée, il se promenait dans la campagne, il s’endormit et fut enlevé dans un lieu sauvage. 11 arriva ensuite dans une plaine, et se mettant à genoux, il commença à prier Dieu. Il priait, et soudain le ciel s’entr’ouvrit , et la jeune fille qu’il avait chérie dans sa jeunesse lui souriait d’en haut. Dante avait-il lu celle gracieuse fiction quand il traça le portrait de Béatrix ? Cette première apparition n’était que le signe et l’annonce de toutes celles qui tour à tour devaient effrayer et charmer liermas. Ici, c’est une grande chaire faite de laines blanches comme la neige qui Be dresse à ses côtés, et une vieille femme, magnifiquement vêtue, qui s’y assoit un livre à la main : cette vieille femme, c’est l’Église de Dieu. Là, c’est une grande tour carrée que six jeunes gens bâtissent sur les eaux, avec des pierres carrées et luisantes, apportées les unes de la terre, les autres du fond de l’eau; six principaux anges président à sa construction ; d’autres anges sans nombre amènent et préparent les pierres. On y distingue l’ange de la pénitence , l ange du châtiment , l’ange de l’équité. Les pierres cpii doivent entrer dans cet édifice sont tirées de divers lieux, entre autres de douze montagnes: cette tour, c’est l’Église encore. ^ ingt jours après celte apparition, liermas se promenait seul dans un lieu solitaire; là, il rencontre une jeune fille parée comme au sortir de sa chambre; elle était vêtue
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de blanc et portait une mitre ; ses cheveux , qui étaient luisants, la couvraient tout entière : Hermas plein de joie a reconnu l’Église. L’Église, en un mot, est, sous des formes diverses, le fond perpétuel des Visions d’Herinas.
Les Préceptes débutent aussi par une vision.
Hermas venait de prier, et il était assis sur son lit. L'n homme vénérable, en habit de pasteur, manteau blanc, panetière sur l’épaule, un béton à la main, lui apparut et lui dit : « Écris mes préceptes et mes similitudes. » Le pasteur était un ange; sous sa dictée Hermas écrit douze préceptes. Ces douze préceptes écrits, le pasteur recommande à Hermas de les mettre en pratique. « Un homme le peut-il ? » s’écrie Hermas. « Purifie ton cœur, lui répond l’ange, si tu veux garder les commandements que je t’ai donnés; ceuxlà les garderont qui sauront purifier leurs cœurs de tous les vains désirs du siècle , et ils vivront en Dieu. »
Les Similitudes, plus encore que les Préceptes, se rapprochent des Visions. L’imagination d’Herraas s’y déploie avec une grâce et une fraîcheur délicieuses; la vigne avec ses fruits abondants, avec ses rameaux flexibles , est chez lui le symbole de la fécondité de l’Église. Le saule y est un autre et charmant emblème de 6on immortalité. Le pastepr a montré à Hermas un saule qui de ses rameaux couvrait les plaines et les montagnes :
voici qu’un ange d’une grande beauté en coupe avec une grande faux les branches qu’il distribue à la multitude. Les branches coupées, l’ange pose sa grande faux , et appelant par ordre tous ceux auxquels il avait donné des branches, il leur ordonne de les lui montrer. Les unes sont desséchées, pourries et comme rongées des vers ; d’autres, une moitié desséchée, l’autre moitié toute verte; d’autres, desséchées aux deux tiers, le troisième déjà sec; d’autres, toutes vertes, mais fendues en tous sens et le bout déjà sec ; d’autres, au contraire, toutes sèches, mais le bout encore vert. L’ange fait ranger en troupes serrées ceux dont les branches étaient dans ces différents états : et ceux qui avaient conservé leurs rameaux tout verts , et ceux dont les rameaux étaient non-seulement verts, mais encore remplis de bourgeons ; et ceux qui avaient leurs rameaux non-seulement verts et remplis de bourgeons , mais encore de fleurs et de fruits ; puis il les couronne de palmiers , les revêt d’un sceau et d’une robe blanche, et les fait entrer dans la tour. Cela fait, il dit au pasteur : « Examine encore une fois les rameaux de ceux qui n’ont pu entrer dans la tour, et envoie chacun dans le lieu qu’il mérite. » Quand l’ange fut parti, le pasteur dit à Hermas : « Plantons toutes ces branches, elles reverdiront peut-être; le saule est si vivace. » Au bout de quelques jours, de
ces branches sèches et pourries , les unes avaient reverdi, les autres n’avaieut plus de fentes; d’autres avaient des bourgeons et même des fruits; et le pasteur dans la joie, disait à Hermas : « Je te l’avais bien dit , le saule est si vivace! »
Le saule, c’est la loi de Dieu donnée à toute la terre ; c’est aussi l’image touchante de l’âme si mobile , si facile à se dessécher au souille du monde et des passions, si prompte à se relever, à reverdir quand elle est arrosée, vivifiée par la douce parole de la vérité ; et le pasteur si indulgent ici pour ces âmes qui ont perdu leur fraîcheur primitive , n’est-ce pas l’Église qui dit d’elle avec Hermas : « Quant à ceux qui ont péché , Dieu ne les rejette pas aussitôt ; il les arrose des eaux de la pénitence; et bienheureuses les âmes qui reverdissent dans ces eaux salutaires et s’y couvrent de bourgeons et de fruits? » A côté de ces belles paroles , plaçons les derniers conseils que, par la bouche du pasteur, l’ange adresse à Hermas, lui recommandant sur toutes choses de secourir ceux qui sont dans le besoin : « Le besoin , lui dit-il , cause le désespoir, et celui-là est bien coupable qui pouvant arracher ses frères à un si grand mal ne le fait pas. »
On voit quel est le livre du Pasteur : mélange d’imagination orientale et de sagesse évangélique, plein des préceptes les plus purs auxquels se
mêlent toutefois çà et là quelques souvenirs profanes. C’est une espèce d ’ Apocalypse moitié poétique, moitié morale, où percent quelques réminiscences platoniciennes : livre curieux plutôt que livre dogmatique, qui devait beaucoup plaire à l’Église grecque qui l’a tenu en grande vénération , et moins à l’Église latine qui ne l’a pas toujours et également approuvé.