PLINE L’ANCIEN
Pline vint au monde sons Tibère , l’an 23 de Jésus-Christ. Est-il né à Côme ou à Véroue ? La critique hésite entre ces deux villes. Longtemps Vérone a eu sans contestation la gloire d’avoir donné le jour à Pline; mais cette gloire, Côme la lui a plus tard disputée, et maintenant on regarde Côme comme la véritable patrie de l’immortel naturaliste. Pline passa ses premières années dans son pays natal ; puis il vint à Rome où il eut pour maitre le grammairien Apion que Tibère appelait un tambour, et que lui Pline appelle un tambourin ; il y vint sous Caligula ; sous Claude, il y vit ce fameux combat livré par les troupes romaines à un poisson monstrueux qui était venu échouer dans le port d’Ostie.
Sous ces trois empereurs, ainsi que sous Nérou , Pline vécut sans doute complètement ignoré ; car il serait au moins téméraire de conclure des paroles de Pline sur Lollie Pauline, qu’il avait été admis à la cour de Caligula. Au dire de Pliue le Jeune , Pline le Naturaliste n’aurait composé son Traité des mots douteux ou des difficultés de la langue latine , que pour échapper aux délateurs
et aux soupçons de Néron. I’iine le Jeune va trop loin : pourquoi donner à son oncle, apres la chute de la tyrannie, le rôle de persécuté? L’obscurité de Pline ne le protégeait-elle pas naturellement contre les défiances et le mauvais vouloir du despotisme?
A l’âge de vingt-deux ans , Pline passa en Afrique; un an après, il alla servir en Germanie sous Lucius Pomponius, dont il sut se concilier l'amitié, et qui lui confia le commandement d’un corps de cavalerie. Pline avait déjà composé son Traité sur l’art Je lancer le javelot De jaculatione equestrî ) : cet avancement n’était donc qu'une juste récompense. Plus tard, Pline écrira, par reconnaissance, la vie de Pomponius. Dès lors Pline emploie , au profit de la science, le repos que lui laissent ses occupations militaires. Il étudie les contrées qu’il parcourt, visite la source du Danube, et reconnaît les Chauques qui habitent plus au nord et sur les bords de l’Océan germanique. Puis, des bouches de l’Elbe et du VVéser, il ira, comme Germanicus, reconnaître les rives de la mer du Nord et la Chersonèse eimbrique ; il visitera peut-être aussi les provinces romaines à l’ouest du Rhin. Cependant, sur les rives germaniques, ce n’est pas la nature qui lui apparaît , c’est l’image même de Rome. 11 croit voir en songe l’ombre de Drusus : elle lui ordonne d’immortaliser sa mémoire et de faire l'histoire de toutes les
guerres entreprises par les Romains dans la Germanie. Aussitôt Pline rassemble les matériaux d’un ouvrage qu’il achèvera plus tard.
I.’an 52 de Jésus-Christ , il retourne à Rome avec Pomponius : dès lors, il abandonne la carrière mililaire pour se livrer entièrement au barreau et aux lettres.
Grammairien et rhéteur habile plutôt qn’orateur éloquent, il ne plaide que peu de causes. Déjà cependant il prélude à sa gloire : déjà, selon l’expression de Tacite, il glisse son nom sur les tables de la renommée : il publie les guerres de Germanie demandées, comme on sait, par l’ombre de Drusus. Pour échapper au tumulte de Rome, il se retire quelque temps à Côme; mais bientôt il quitte sa retraite, il part pour l’Espagne citérieure où il est nommé procurateur de César. Quand il revient à Rome, Vespasien est sur le trône : Pline, qui l'a connu dans les guerres de Germanie, en est accueilli avec la plus grande faveur. Tous les matins, avant lé lever du soleil, Vespasien l’appelle auprès de lui ; bientôt il le nomme préfet de la flotte romaine en station à Misène et chargée de surveiller toute la Méditerranée occidentale. Pline reconnaît dignement les faveurs de Vespasien : il publie son Histoire de la Nature , qui doit immortaliser le règne de ce prince, protecteur des lettres et des sciences.
Comment, au milieu de ses occupations militaires, de ses travaux de grammairien, d’orateur et d’historien, Pline a-t-il pu rassembler les matériaux d’un si vaste édifice ? son neveu nous l’apprendra. A toute heure du jour, Pline lit ou se fait lire, écrit ou dicte : le matin, le soir, pendant les repas, au bain, en voyage même, il a toujours avec lui un lecteur ou un secrétaire. Quand il se rend dans l'Espagne citérieure, il recueille assez de notes pour en faire cent soixante gros volumes. Ces extraits seront précieusement conservés et auront plus tard un grand prix : Largius Cicinius en offrira jusqu’à 400 000 sesterces. Ces extraits, Pline ne put malheureusement que les rassembler à la hâte ; aussi plus d’une fois nous aurons à signaler des lacunes, le défaut de proportion, d’ordre et surtout d’ensemble, défauts qui disparaîtraient dans la grandeur de cette œuvre immortelle, quand même on oublierait que Pline mourut à cinquante-six ans. Est-il besoin de rappeler les détails de sa mort. L’an 79, Pline était à Misène : on vint lui annoncer qu’on apercevait à l’horizon comme un nuage qui s’élevait en forme d’arbre. Aussitôt Pline se fait transporter à Résina : là, il observe le phénomène d'assez près, note les principales circonstances, puis se retire, et, comme l’éruption ne parait pas dangereuse, il s’endort en toute sécurité. Bientôt les pierres pleuvent sur la mai-
son où il repose, la cour eu est déjà remplie : Pline se lève, veut s’embarquer, mais la mer est trop agitée; il reste sur le rivage, et bientôt il expire étoufTé par les cendres et les exhalaisons sulfureuses du volcan. Ainsi Pline périt le jour même qui voit disparaître Pompéia et Herculanum : il meurt victime de la science , et les flammes du Vésuve, qui ont déjà dévoré l’orgueilleux Empédocle , éclairent les tristes et majestueuses funérailles de l’historien de la nature.
L’ouvrage de Pline est un monument de génie, si, comme le prétend Buffon, le génie c’est la patience. Dans une préface, qui est en même temps une épître dédicatoire à Titus , Pline expose le but de son ouvrage , et , chose rare , il avoue les secours qu’il a trouvés dans ses devanciers. « Les volumes que je vous dédie , ditil à Titus, ne supposent qu’un travail vulgaire. Ici point de champ pour le génie , d’ailleurs si médiocre en moi ; point de dialogues, de digressions, de harangues; point de ces incidents merveilleux, de ces épisodes variés, de détails agréables, à qui conte ou à qui écoute. » Ce sont là regrets de rhéteur. Non , ce travail n’est ni vulgaire ni rebattu. Parmi les Grecs, Aristote seul l’avait entrepris ; parmi les Romains , Pline seul l’a exécuté. La nature tout entière! fut-il jamais sujet plus vaste et plus magni-
fique ? Pline cependant l'agrandit encore ; son livre n’est pas seulement l’histoire de la nature; c’est , il le dit lui-même , une encyclopédie où viennent se réunir et aussi se heurter quelquefois toutes les sciences et tous les arts.
Pline entre tout d’abord en matière , sans préambule, par la définition du ciel, cette voûte qui recouvre et enserre le monde. Pour lui , le ciel c’est le monde, et le monde c’est Dieu. Pline est panthéiste : en cela, il diffère d’Aristote qui distingue la matière de la Divinité. Confondant l’astronomie et la météorologie, Pline expose le système céleste avec les erreurs que, faute d’instruments, la science ancienne ne pouvait guère éviter. Quand il a parcouru le ciel , il redescend sur la terre : il en parle avec amour et mélancolie, la remerciant tout à la fois pour les poisons et pour les fruits qu’elle donne à l’homme. Il la décrit avec ses races diverses, ses mers , ses villes, ses ports, ses montagnes et ses fleuves. Nous reconnaissons en lui la fierté du patriotisme romain quand il parle de l’Italie ; quand il rappelle en termes si magnifiques les heureuses destinées qu’elle tient de son climat et de son courage. Dans cet éloge de l’Italie, remarquons l’idée de la mission civilisatrice donnée à home par ses conquêtes mêmes : c’est une idée toute nouvelle et qui contraste heureusement avec cette
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devise que le génie mélancolique de Virgile luimême avait adoptée pour le peuple-roi :
Tu regere imperio populos. Romane memento.
Pour Pline, la tâche de Rome ne peut, ne doit être désormais qu'une œuvre de paix et de civilisation : cette idée de la mission pacifique de Rome ne se rapproche-t-elle pas de cette idée chrétienne, que la soumission de tous les peuples à Rome préparait l’unité fraternelle de l’Evangile?
L’histoire du ciel et de la terre ainsi achevée, Pline, au septième livre , écrit l’histoire naturelle de l’homme. 11 commence par une énumération des variétés de l’espèce humaine, et accepte sans discernement tous les contes forgés par les voyageurs ; il dit sérieusement qu’il y a des hommes sans bouche , que d’autres ont des pieds d’autruche , etc. Qu’il y a loin de la manière dont Pline envisage l’homme, à celle dont le considère Buffon! BufTon n’étudie pas l'individu, mais le genre : l’humanité tout entière est devant lui. Pline ne pouvait pas considérer l’homme sous cet aspect; ce qui lui manquait, c’était la généralisation; la science, alors si incomplète et si fausse, pouvait-elle la lui donner ? L’histoire de l’homme, Pline la compose avec des faits particuliers qu’il ne sait ou ne veut pas généraliser : chez lui , l’histoire naturelle est encore une légende. Rendons cependant justice à Pline : dans cette appréciait 28
lion individuelle de l'humanité , son admiration et ses éloges sont pour les hommes qui ont bien mérité de la grande famille humaine et non pour ceux qui l’ont désolée. Il a une profonde reconnaissance, une vive admiration pour les vrais bienfaiteurs de l'humanité , pour ces esprits supérieurs qui ont dissipé l’erreur et propagé la science. Il flétrit les victoires parricides de César; ce qu’il vaute surtout dans les héros, c’est la clémence. Cette tendance est nouvelle daus la littérature latine, ou, si déjà elle s’y est fait jour, ce n’est que dans Sénèque ; ainsi pénètre partout un espriL plus philosophique et plus humain. La faiblesse de l’homme fait le désespoir de Pline; en sondant toutes les misères de la créature, il se laisse aller, comme Lucrèce, à un sombre découragemeut , et déplore avec une amère éloquence notre infirmité originelle. Pline a senti lui -même que son découragemeut l’emportait trop loin; car celte histoire de l’homme, commencée sous de si tristes auspices, il l’a terminée par l’histoire des arts; après avoir montré la faiblesse de l'homme, il a voulu montrer sa puissance. Ce n’est donc pas à la misanthropie , c’est, au contraire, à l’amour de l'humanité qu'il faut attribuer la tristesse de Pline : il s'occuperait moins de nos misères , s'il ne les plaignait. Il cherche à relever l'homme par les idées de grandeur, de gloire, de bonheur, de génie;
mais il sent qu'à chaque instant ces soutiens
manquent à la faiblesse humaine : ses plaintes ne sont que de nobles regrets.
Après l'histoire de l'homme, vient celle des animaux. Sans doute la zoologie de Pline renferme des erreurs nombreuses; elle atteste la plus étrange crédulité; mais comme œuvre d’observation et de style , elle mérite les éloges de la critique. A Rome, les animaux n’étaient pas seulement une curiosité de luxe, c’était encore un moyen de plaire au peuple. Aussi voyonsnous les triomphateurs lancer dans l’arène les animaux les plus rares et les plus magnifiques. A ce propos, Pline se plaint du luxe, de cette espèce de violence que l’homme fait à la nature pour en tirer des trésors qu’elle 11e lui avait point destinés. Ces plaintes ne sembleraient-elles pas mieux placées dans la bouche de Sénèque ? Pline, l’historien de la nature, ne devait pas être aussi moraliste; à côté des caprices auxquels le luxe faisait servir les richesses de la nature, 11e devaitil pas mettre les avantages que l'usage commun en peut tirer? E11 un mot, la science devait l’occuper plus que la morale; mais la science de l’histoire naturelle, telle que la comprennent les modernes, n’était pas encore née : et les découvertes alors ne servaient guère qu’aux raffinements du luxe. Dans les descriptions de Pline, il est impossible de 11e pas reconnaître la main d'un
grand mai Ire ; ses couleurs sont vives, sa touche est nerveuse et précise, ses lignes fermes et animées. Dans le neuvième livre, il s’occupe des animaux aquatiques. Passant des observations scientifiques à ces soudaines réflexions que lui inspire le spectacle du luxe romain , il s'indigne que l’homme aille demander à l’Océan luimême des parures dont la magnificence insulte à la misère du peuple : ce qu’il dit de la profusion des riches Romains passe toute croyance. C’est Pline qui rapporte qu'après la bataille d’Actium, on fit avec une perle de Cléopâtre deux pendants d’oreille à la Vénus du Panthéon : « La moitié d’un des soupers de Cléopâtre, s’écrie-t-il, fait la parure d'une déesse. »
Pline descend l’échelle des êtres vivants; l’histoire des insectes s’ouvre par une page magnifique. Aux yeux de Pline, l’industrie de la nature apparaît surtout dans la perfection de ces êtres que leur petitesse dérobe à nos recherches; quelle grâce, que de finesse et de précision dans ces admirables peintures! C’est un hymne sublime, et nulle part cependant vous ne trouvez le nom de la divinité : le Dieu qu’il nous montre partout, Pline ne le voit pas.
Bientôt l’éloquence chrétienne s’emparera de la pensée de Pline; mais elle l’agrandira encore en reportant à Dieu l’hommage des merveilles de la création. Entre Pline et Tertullien,
il n’y a que la différence d’un mot, mais ce mot est un abîme. Pline admire la nature : Tertullien dans une rose adore le créateur.
Nous arrivons au douzième livre. Ainsi que les neuf suivants, il est consacré à la botanique. Au premier abord, c’est là un sujet peu littéraire, et cependant, dans ce champ en apparence stérile, il y a une riche moisson d’images et de pensées à faire. Pline n’est pas seulement l’historien de la nature, il en est le peintre.
Les arbres parlent peu ,
a dit notre fabuliste. Chez Pline , cependant , comme dans cette forêt enchantée où s’égare le héros du Tasse , chaque arbre a sa voix, chaque arbre sait parler pour nous instruire. Et d’abord, voyez l’exposition : diu fudre occulta.... Dans ce passage, imité de Sénèque, on trouve un sentiment presque religieux. C’est que l’âme cherche toujours à saisir quelque image de la divinité ; il lui faut un temple, ne serait-ce que la solitude des forêts. Vient ensuite la description des arbres; à combien d’usages ne servent-ils pas? Pline nous apprend comment les anciens préparaient leur papier ; il donne de curieux détails sur le papyrus. Malheureusement, l’homme abuse de toutes les richesses de la nature. Chez les Romains, le luxe était le premier mobile de l'industrie : l’utile ne venait qu’eusuite. Ils tourmentaient in-
cessamment la nature, non pour lui demander ce qu elle peut et doit légitimement donner, mais pour lui arracher ce qu’elle voulait, ce semble, refuser à leurs caprices. Quelle sensualité, par exemple, dans l’abus des parfums! Aussi la verve de Pline éclate-t-elle contre ces délicatesses raffinées, contre ces incroyables recherches que les Romains portaient dans l'usage des parfums. Ce n’était là qu’une satisfaction de la sensualité romaine; cette douce ivresse ne lui suffisait pas. U lui en fallait une autre plus forte et plus dangereuse ; à cette époque, les excès du vin sont une des plus communes et des plus honteuses jouissances de Rome corrompue. On sait avec quelle énergie Sénèque avait déjà flétri cette passion : Pline n’a pas moins de force et d’indignation. C’est ainsi que, tour à tour philosophe, peintre, historien, Pline mêle habilement l’histoire de la nature à Thistoire de l’homme. Tirant de ce rapprochement les plus heureux effets. Les anciens ne séparaient pas l’homme de la nature ; ils l’v mettaient toujours sur le premier plan ; ils avaient compris que sa présence seule l’anime. Ne faisons-nous pas un peu le contraire, quand , dans nos descriptions , dans nos tableaux , nous retraçons avec tant de détails les plus petits accidents de la nature, la substituant ainsi à l’homme qu’elle cache et efFace. Pline, lui, montre l’homme partout; il dévoile ses fai—
blesses, ses passions, et c’est par là que sou livre nous intéresse. La généreuse sympathie qui L’a?nime nous gagne, et nous sommes heureux de voir flétrir les monstruosités du luxe romain;
payées de l’esclavage et des larmes de l’univers.
I.a science aujourd'hui considère autrement les progrès du luxe, qui sont aussi ceux de l’industrie; là où le monde ancien voyait une ruine, nous voyons une ressource et presque une rénovation sociale. Comme nous ne pouvons ni ne voulons revenir à l’antique simplicité , nous désirons que le luxe, ou du moins le bien-être devienne le partage de tous, et qu’ainsi disparaisse l’inégalité même des richesses. Pline ne j>ensait point ainsi : pour lui , le luxe n’est qu’un abus : à côté du luxe, il voit la misère du peuple.
Après ces considérations générales , Pline traite des végétaux. Ijn botanique de Pline est encore plus fausse que sa zoologie, pour laquelle il avait pu du moins s’aider d’ Aristote. Par les détails dans lesquels entre Pline, on voit que, de son temps, les Romains connaissaient toutes les espèces de végétaux que nous possédons maintenant , et même la presque totalité de nos variétés. Ce qui occupe une grande place dans celle histoire de la botanique, c’est surtout ce qui a rapport au labourage et à l’agriculture. Ce sont des pâtres qui ont fondé Rome , et au milieu même de son luxe et de ses triomphes, la ville éternelle n’a
jamais désappris sa première origine. Aussi avec quel noble orgueil Pline se plaît à rappeler l’heureux temps où Rome trouvait dans ses campagnes les hommes qui savaient la nourrir et la défendre! Son admiration est peut-être un peu exagérée, mais son patriotisme l’excuse. Malheureusement, au siècle de Pline , et bien avant lui, cette simplicité avait disparu sans retour. Les jardins , les villas ont envahi les champs. Pline montre comment le jardin , ou pour mieux dire, comment l’héritage du pauvre est devenu la proie du riche ; il réclame avec force contre cette expropriation. Dans ses plaintes, il a quelquefois le ton déclamatoire , mais souvent aussi sa parole est éloquente , et témoigne du malaise du peuple et de ses sourdes indignations. Pline est pour le passé; il craint, nous le savons, les conquêtes de l’industrie, qui ne sont à ses yeux que des occasions nouvelles de luxe et de vices, aussi Pline n’est que médiocrement satisfait de voir sous Vespasien les relations devenir plus faciles entre les peuples. Entendez-)e, écho de Sénèque encore, maudire la navigation et le lin, c’est-à-dire les voiles qui en étaient alors le plus puissant mobile. Assurément, il est bon que, dans l’histoire naturelle, la morale ait sa voix; mais doit-elle être indiscrète? Qu’elle blâme les raffinements du luxe, soit; mais aussi qu’elle encourage les heureuses hardiesses de l’esprit
humain. Si les arts entretiennent le luxe, en revanche , ne vienneut-ils pas en aide k la faiblesse humaine. En échangeant leurs industries, les hommes, il est vrai, échangent quelquefois et multiplient leurs vices; mais n’agrandissent-ils pas aussi leurs idées? n’augmentent-ils pas leurs ressources ? Les voiles , cette invention que vous blâmez, ont rapproché des mondes qui ne se seraient jamais conuus. Telle est la force d’un ancien préjugé : Home avait toujours méprisé le commerce. Caton et Cicéron n’ont pas caché leur dédain pour lui; quand Sénèque et Pline déclament contre la navigation , ils cèdent autant k ce préjugé qu’a l’envie de moraliser.
Nous ne sommes qu’au livre XXII* de l’histoire naturelle : nous serions donc loin encore du terme de cet examen , si , comme pour les livres précédents, nous devions tout étudier, tout indiquer au moins , et des faits particuliers tirer des appréciations générales ; mais , au point de vue littéraire , cette tâche est k peu près impossible ; car des quinze derniers livres suivants , dix sont consacrés k la médecine , et cinq k l’histoire des minéraux. Pline ne croit guère k la médecine, encore moins aux médecins. Pour lui , la médecine n’est point un art; c’est une imposture ; elle se lie k la magie ; elle en est un élément nécessaire. Pas plus que la médecine, la magie ne trouve grâce devant lui; si l’une nour-
rit les vices, Vautre entretient les superstitions. On voit dans Pline que les idées de l’Orient gagnent les esprits; on commence à croire à des influences surnaturelles , et chaque jour cette croyance envahit le monde romain.
La partie de l’histoire naturelle qui traite des mir néraux a conservé le plus d’intérét; il est curieux surtout de voir quel parti les anciens en tiraient pour les arts. C’est là aussi que nous trouvons une intéressante histoire de la peinture et de la scidp* ture. Ce qui frappe l’esprit surtout, c’est la différence de l’art chez lesGrecs et chez les Latins. Dans la Grèce, l’art est un besoin de l’esprit, une manifestation et un culte du beau; à Rome, c’estune jouissance de l’orgueil, un luxe de la puissance, une passion quelquefois, un sentiment jamais.
Dans l’histoire des arts, Pline fait une double histoire : histoire de l’art en lui-méme, puis histoire des mœurs par les arts. Toute la destinée romaine est là , depuis Vanneau d’airain qui , dans les premiers siècles de Rome, récompensait la valeur militaire; depuis les vases de terre cuite dont se contentait Cîncinnatus, jusqu’aux pierres précieuses dont la confiscation suffisait à Néron pour construire ses magnifiques jardins. C’est une manière philosophique et anecdotiqne tout à la fois pleine d’intérét et de détails instructifs; on aime à saisir dans son origine, à suivre dans ses progrès cette fortune si modeste
d’abord, cette pauvreté qui héritera de l’univers.
Il nous faut maintenant rassembler et fixer ces différents traits de l’ouvrage et du génie de Pline.
Au premier coup d’œil, l’ouvrage de Pline paraît manquer d’unité et de proportion, et marier à tort l’histoire de la nature avec l’histoire des inventions de l’homme. L’histoire de la nature, a-t-on dit, même dans le sens le plus étendu,, ne peut être que l’histoire des forces brutes et des productions qu elle enfante spontanément ; mais du moment où l’action de l’homme se substitue aux forces brutes et enfante de nouveaux produits , à ce moment finit l’empire si étendu de l’histoire naturelle. Ainsiles sciences et les beauxarts, l’histoire, les langues, la législation, la politique, les antiquités n’y sauraient trouver place. Pline les y a renfermés cependant. Est-ce à tort? Je ne sais ; car il me semble qu’il n’y aurait aucun inconvénient à placer à côté des productions spontanées de la nature les ressources infinies et les inventions nombreuses quele génie de Fhomme a su en tirer; c’est unir des choses qui déjà se tiennent entre elles ; c’est étendre, sans en sortir, le domaine de la nature. Je vois même plus de grandeur que d’irrégularité, à mettre en présence de l’histoire de la nature l’histoire de l’homme, deux forces toujours en lutte, et dont l’antagonisme fait toute la puissance de la vie humaine, lin tel
dessein était nouveau et hardi, et je ne saurais, pour mon compte, en faire un reproche à Pline. Mais ce que je blâmerai dans cette pensée, c’est le défaut d’ordre et de proportion. Pourquoi ne pas placer l' histoire de chacun des différents arts à la suite et à côté du règne de la nature d’où il est sorti? Pourquoi interrompre, pourquoi couper sans nécessité cette double histoire ? A quoi sertil, par exemple, de commencer, au septième livre, une esquisse des beaux-arts et des autres inventions humaines, pour l’abandonner presque aussitôt et ne la reprendre qu’aux derniers livres? Ces fragments épars et inégaux, mais brillants et curieux, gagneraient singulièrement à être rapprochés et mis à leur place. Tantôt Pline effleure rapidement un sujet, tantôt il le traite, le développe , l’étend outre mesure : il veut à tout prix épancher ses souvenirs, et tient à ne point perdre ses notes. Quelquefois aussi , nous le devons reconnaître, c’est la fantaisie qui l’entraîne. Pline, en effet, écrit moins dans l’intérêt de la science proprement dite, que dans un but de curiosité. Dans les produits de la nature, dans les inventions de l'homme, les anciens recherchaient plus volontiers le côté pratique, le côté positif, que le côté théorique. Arts, langages, chefs-d’œuvre de sculpture et de peinture, Pline décrit tout en amateur plutôt qu’en savant. Voici un fruit nouveau, une nouvelle plante ; quel parti l’homme pourra-t-il en
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tirer? Cette statue, ces vases, ces anneaux, vous donneront bien, avec leur histoire, l'histoire du peuple ou du prince qui les aura possédés; mais n'espérez pas que Pline vous présente avec ordre les produits des différents règnes de la nature. La critique a d’autres reproches à faire à Pline l’Ancien : elle blâme des répétitions et des doubles emplois dans la botanique. Dans la géographie et laslronomie, elle signale aussi des contradictions et des erreurs ; mais combien les beautés du style rachètent et effacent ces imperfections!
11 V a deux écrivains dans Pline : le rhéteur et l’historien même de la nature. Le rhéteur, nous le reconnaissons, et de reste, à des transitions laborieusement étudiées, à des tours prétentieux et à des expressions tourmentées; nous le reconnaissons surtout aux tirades que lui inspirent et les vices de son temps et le souvenir de Sénèque. Ces morceaux, oh éclatent tant de verve et tle pompe, ne sont point pour nous les passages où se révèle le vrai mérite de Pline. Ces esquisses brillantes, mais trop fortement colorées , manquent de celte simplicité qui devait être la première qualité de l’historien de la nature , simplicité qui effraye Pline, quand, malgré lui, le sujet l’y contraint. C’est cependant là la partie vraiment vive et neuve de son ouvrage. En effet où est le génie d’un peuple , là doit être la force de son idiome. .Malgré
les cbefs-d’œuvre de tant d’immortels écrivains, la langue philosophique n’a jamais été entièrement importée et naturalisée dans Rome : la veine romaine était ailleurs. C’est dans l'agriculture et les arts qui s’y rattachent, qu’il faut chercher l’originalité native de Rome ; c’est là que nous trouverons la richesse de l’idiome romain. De Caton jusqu’à Pline, ni Varron, ni Virgile, ni Columelle n’ont pu épuiser celte riche et brillante source. Pline la retrouve malgré lui, et sans qu’il la cherche. Elle pénètre, féconde et vivitie ses pages ; elle donne à son style une souplesse, une variété, une abondance , un naturel qu’ailleurs ou regrette souvent. Quelle flexibilité, quel éclat, et en même temps quelle merveilleuse facilité d’expression! Dans la peinture des abeilles, Pline l’Ancien rappelle Varron et Virgile ; il les égale même dans la description des lieux où se plaisent les différentes espèces d’arbres.
Ici , qu’il me soit permis d’indiquer rapidement une profonde différence eulre les anciens et les modernes. Les anciens out pour la nature une espèce d’amour naïf, de sympathie tendre et vive que n’ont pas les modernes. Ainsi , pour Varron , Virgile et Pline , l’histoire d'un arbre, d’une plante, d’une fleur, est presque l’histoire d’uu être vivaul; iis en étudient, ils en savent les habiludes, les inclinations et comme les plus secrets mystères. Ces fleurs, ces plantes,
ces arbustes , les modernes les décrivent aussi ; mais ils ne les caractérisent pas; ils ne les font pas aimer. Aussi l’expression, ou plutôt ce qui est la vie du style , la simplicité de l’expression leur manque-t-elle souvent. N oyez Buffou : il n’a de Pline l’Ancien que les qualités brillantes , la pompe, l’éclat, l’élévation soutenue du style; mais la naïveté de Pline, alors qu’il décrit une fleur, une plante, Buffon ne la possède pas. C’est le vice de notre idiome qui n’est point né, comme l’idiome romain, de la vie rustique. Cependant, au siècle même de Buffon , un homme retrouva dans sou amour pour les champs et la solitude, les couleurs qui manquent à Buffon et à la langue française. Voulez-vous admirer cette expression simple mais animée qui convient à la description de la nature : lisez ces lettres où Rousseau décrit à NI. de Malesherbes, avec un si grand charme, ses vagues et insouciantes rêveries, ees douces promenades de philosophe et de botaniste.
Vous y sentirez cet amour profond de la nature qui inspire les écrivains de l’antiquité. C’est à Rousseau et à son gracieux disciple, Bernardin de Saint-Pierre, que la littérature de nos jours doit ces fraîches et vives couleurs dont elle a peint les scènes, les accidents et les beautés du ciel. Mais , disons- le , même avec ces ressources nouvelles, notre langue n’a pas vaincu son ancienne et orgueilleuse indigence. Ce sont des pà-
1res qui ont créé l'idiome latin : la langue française , au contraire, est née dans le donjon des seigneurs féodaux. Aussi, dans Rousseau et dans quelques écrivains du xvih* siècle, le retour à la nature est-il une protestation, une véritable réaction contre les mœurs factices et corrompues du siècle de Louis XV ; siècle qui n’est pas sans rapports avec les temps dont Pline flétrissait énergiquement les caprices insensés et les voluptés mohstrueuses. C'est sous la même inspiration que parlera Rousseau; misanthrope par sensibilité, déclamateur par amour de la vertu, moraliste éloquent, il voudra ramener les hommes à la nature, en leur exagérant les vices de la civilisation.
Tel est le style de Pline l’Ancien; tel est le plan de son ouvrage. Voyons maintenant dans quelle pensée philosophique cet ouvrage a été conçu et exécuté.
Nous l’avons déjà dit : Pline est plein de dédain pour l'homme et pour la vie. Son admiration , ainsi que sa reconnaissance, il la réserve pour la nature; mais cette nature que Pline aime, qu’il célèbre, loin d’élever sa pensée, l’abat et le décourage ; elle le fascine , le trompe et l’empêche de rien voir au delà. Pline absorbe et confond tout dans cette nature où s’abîme sa pensée. Dieu et le monde sont pour lui des idées synonymes, ou plutôt, Dieu, c’est le monde. Mais ce matérialisme, ce panthéisme n’est pas tellement
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conséquent et soutenu que souvent il ne se démente. Tour à tour Pline supprime et fait reparaître les dieux ; mais quand il les reconnaît, c’est pour les mettre au-dessous de l'homme. Le privilège dp la mort qu'il accorde à la créature humaine, il le refuse aux dieux. L’homme seul a la faculté de se détruire : il a sur les dieux la supériorité du suicide.
On voit à quel degré était parvenue l’exagération stoïcienne. Que sous Néron, sous Tibère, les âmes généreuses crussent trouver dans le suicide un refuge contre la tyrannie : sans approuver cette erreur, je la conçois; mais que, sous le règne doux et tranquille de Yespasien, cet égarement philosophique ait duré, je ne le comprends pas , dans Pline surtout. N’était-il pas heureux, honoré? Pourquoi cette amertume dans ses réflexions? C’est que Pline est malade du mal universel, de ce vide qui s’est fait sentir dans les âmes. Son âme à lui, qu’il affecte de nous montrer si triste et si chagrine, elle est au fond tendre et sympathique. Il faut que, maudissant et les hommes et les dieux, elle trouve cependant où se prendre et se satisfaire. Alors son amour trompé se reporte sur la nature. C’est elle qu’il adore, qu’il exalte, qu’il déifie. Pline vaut donc mieux qu’il ne le dit luimême; ses sentiments réfutent ses théories, et l’on serait presque tenté, on aurait du moins besoin de croire, avec Bernardin de Saint-Pierre, a 29
que clans ces passages où il se montre si peu croyant, son ouvrage a été altéré. Malheureusement , cette illusion n’est guère possible. 11 faut bien en convenir : nulle part , même au milieu des merveilles de la nature, Pline n’aperçoit la main du Créateur. H n’a pas su davantage en parcourant les deux , y reconnaître une puissance intelligente et souveraine. Il louche la divinité sans la sentir.
Déjà cependant un homme cjui l’avait devancé dans l’étude des phénomènes physiques, un homme cpie Pline a souvent et heureusement imité, Sénèque, avait contemplé la nature de ce point de vue élevé et nouveau.
Sénèque a eu toutes les divinations, celles de la science, comme celles de la morale et de la politique. Les Questions naturelles sont un des derniers ouvrages de Sénèque; elles se ressentent du calme d’esprit , de la résignation du moins , qui adoucit les douleurs de sa vieillesse. Adressées , comme ses lettres , à Lucilius, proconsul de Sicile , elles ont la même élévation de sentiments. Sénèque nous indique d’abord lui-même avec une touchante simplicité dans quelles circonstances et dans quelle disposition d’esprit il a écrit cet ouvrage. Puis, s'élevant à des idées nouvelles et philosophiques , il s’indigne contre ceux qui ont consumé leur vie à écrire l'histoire des guerres , ou, pour mieux dire, l’histoire des cri-
mes de l'humanité. N’y a-t-il pas une autre histoire et plus noble et plus utile à composer, l’histoire des bienfaits des dieux, c’est-à-dire des bienfaits de la nature répandus par les dieux ? Vous reconnaissez là le germe des idées que Pline a développées, lorsque, apôtre de la civilisation , il demande , lui aussi , que l'on consacre à l’histoire de la nature les talents trop souvent employés à opprimer ou à tromper les hommes. Sénèque ne voit pas dans la nature que la nature elle-même : il y voit aussi des dieux. Après cette exposition à la fois simple et imposante, Sénèque fait un aveu qui doit d’avance obtenir grâce pour les nombreuses erreurs de sa physique : il reconnaît combien, jusqu’à lui, la science a été faible et incertaine : ainsi le respect, l’indulgence qu’il a pour ses devanciers, nous porte tout d’abord à lui accorder la même bienveillance. Si Sénèque signale l’imperfectiou de la science , il a aussi le pressentiment de ses découvertes futures : Veniet tempus, quo posteri ta/n aperta nos nescisse mirentur.
La physique n’est du reste pour qu’un prétexte à des applications morales, à des peintures vives et piquantes des mœurs romaines. S’il parle de la composition des miroirs, il montrera surtout l'abus que la coquetterie et le vice en ont fait . Traite-t-ii des poissons ? il abandonnera sans scrupule l’histoire naturelle pour faire une
sortie éloquente contre les incroyables recherches de la sensualité romaine. Nous voyons maintenant où Pline a pris et l’exemple et le goût de ces brillantes digressions sur le luxe , que nous avons tout à la lois louées et blâmées en lui, louées pour l’éclat du style, blâmées pour la convenance. Bien que souvent déclamatoires dans Sénèque, elles n’ont pas cependant le même inconvénient. Pour Sénèque, il l’annonce lui-même, le principal, c’est l’application morale : la physique n’est que l’accessoire. Toutefois Sénèque n’a pas seulement pour but de flétrir les raffinements de la sensualité romaine; il se propose une autre tâche : il veut dissiper, par l’explication des phénomènes célestes, les erreurs superstitieuses et les vaines frayeurs. A ce point de vue, il est l’élève et le continuateur, mais le continuateur religieux d’un poète qu'il aime à citer, de Lucrèce. Ainsi , a-t-il à examiner les effets de la foudre? il laisse bien vite la question physique pour ne s’occuper que de la question philosophique. 11 suit la même règle pour tous les grands phénomènes, pour les révolutions soudaines ou ordinaires de la nature. Ce qu’il veut avant tout apprendre à l’homme, c’est à ne point craindre la mort; c’est à se reconnaître au-dessus de ces forces brutes qui le peuvent écraser. Ce sont là les grandes questions que Sénèque se plaît à traiter; mais , il faut le dire : ces questions que Sénè-
que pose au début de sou ouvrage, il les abandonne ensuite. Peut-être les réservait-il pour un autre ouvrage , pour le Traité complet de morale qu’il annonce souvent dans ses lettres, et dont le Traité de la Providence est comme un fragment et un essai ? Peut-être aussi a-t-il reconnu qu’il était impuissant à les traiter, à les résoudre, du moins ? mais il les agite, il les soulève avec effort.
Chercher dans l’étude des phénomènes célestes ou naturels des leçons morales et des instructions populaires; au delà de la terre, apercevoir le ciel, c’était déjà beaucoup : Sénèque fait cependant servir l’étude de la nature à d’autres enseignements. En voyant l’ordre merveilleux de l’univers, il se demande qui l’a établi. Disciple heureusement infidèle de Lucrèce , il répare , il corrige les erreurs de son maître. Lucrèce, dans le dessein où il était de détruire les dieux, les montre ou indifférents aux choses humaines, ou aveugles dans leurs vengeances. Si nous l’en croyons, leur foudre s’égare, frappe au hasard, et, au lieu du coupable, souvent atteint l'innocent. Impuissants ou imprévoyants , les dieux n’épargnent pas même les temples qui leur sont élevés. Sénèque venge les dieux de ces reproches de Lucrèce. Amené par ces pensées à une autre question plus grave, la question du destin , Sénèque essaye de la résoudre; mais dans l'embarras où il est de concilier
ia prescience divine et la liberté, Sénèque explique tout par les causes secondaires.
Dans cette élévation et cette nouveauté d’idées, Sénèque a cependant ses faiblesses. Tout en admirant les merveilles d’une création intelligente, il déclare qu’il les admirerait moins si elles étaient exposées à tous les regards. Ce qui lui plaît de la science, c’est son secret. Qu’il y a loin de cet égoïsme philosophique à la doctrine chrétienne qui ne cherche la science que pour la montrer et la répandre , et ne décrit le spectacle de la nature que pour en tirer de grands et utiles enseignements! Son ambition, son bonheur à elle, c’est de faire part de ce qu’elle sait , de convier les hommes, même les plus simples, à ces vérités qui l’enchantent. C’est ainsi, nous l’avons vu, que la voix de Rasile initiait la population tout entière d’Antioche à la contemplation et à la connaissance des merveilles célestes. Pour l’orateur chrétien , la science serait méprisable et stérile s’il ne la pouvait communiquer. Combien donc, même à ce seul point de vue, les Questions naturelles sont loin de X Hexame'ron !
Toutefois, on a pu le remarquer : Sénèque, au milieu de ses contradictions ; Pline, de ses découragements, ont le besoin et le pressentiment d'un ordre moral et social meilleur. Tous deux cherchent dans la nature une source nouvelle et
pure de sentiments pour le cœur, de jouissances pour l'imagination ; tous deux sont également blessés du contraste affligeant qu’offre le monde romain d’un luxe monstrueux et d’une indicible misère ; tous deux enfin sont au sein de la littérature païenne comme les précurseurs de la réforme morale qu’y doit accomplir la parole chrétienne. Mais c’est à Sénèque qu’appartient la gloire de cette prédication au sein du paganisme. Sénèque a été doublement chef d’école : et comme écrivain et comme philosophe. Comme écrivain , c’est de lui que relèvent Pline l’Ancien , Florus et Tacite , j’ajouterai même Quintilien , quoiqu’il s’en défende. Son influence sur ces écrivains est manifeste ; on retrouve en eux l’expression brillante , le tour pittoresque, le trait de Sénèque et sa recherche aussi quelquefois. Mais Sénèque a agi plus fortement encore sur leur pensée que sur leur style. Si, sous la plume de Tacite, l’histoire prend cette teinte philosophique , ce tour dramatique, cette forme sentencieuse qui piquent l’esprit, provoquent la réflexion, sans doute c’est au génie de Tacite qu’il faut principalement attribuer cette physionomie nouvelle et profonde donnée à l’histoire ; mais il faut bien aussi y reconnaître l’influence de Sénèque. Nous avons indiqué cette pensée de Sénèque qui , dans un passage du Traite des bienfaits , regrette que des hommes
distingués consacrent ou plutôt perdent leur temps à enregistrer laborieusement, au lieu des présents de la nature , les folies des conquérants, et à immortaliser les ravageurs de l'humanité quand ils en devraient plutôt célébrer les bienfaiteurs. Qu’on y regarde en effet : qu’est-ce que cette idée, sinon le germe de l’histoire philosophique; de celle qui tient moins compte des faits que des conséquences qu’ils ont amenées, et substitue dans les annales de b esprit humain l’histoire de la civilisation à celle de la guerre, qui n’est qu’une barbarie régulière. Ce tour philosophique , imprimé à Tacite par Sénèque , se retrouve surtout dans les discours qui, dans les historiens, sont comme la partie plus particulièrement morale ou politique de leurs ouvrages. Mais voici un autre historien où , moins remarquée , l’influence de Sénèque n’est pas moins sensible. Cet historien , c'est Quinte Curce. On a cherché, sans le pouvoir fixer encore, à quelle époque il fallait placer Quinte Curce : ou peut, sans risquer de se tromper, le rattacher à l’école de Sénèque; il a tout à la fois le cachet de son style et de sa pensée. Ses réflexions sur la fragilité des prospérités humaines ; ses sympathies pour les malheurs de Darius, et jusqu’à ce discours qu’il prête aux Scythes , discours où la satire du luxe et de la corruption est, comme dans Tacite, mise en
regard de la simplicité des barbares , tout cela indique clairement le voisinage et l’influence de l’école de Sénèque.
Sénèque a donc le premier provoqué le grand mouvement de la pensée qui a régénéré et fécondé le second siècle de la littérature latine. Mais quelque gloire qui lui en revienne , elle n’est pas entièrement sienne toutefois : il en faut reporter à l’Espagne elle-même une partie. Si une lumière nouvelle pénètre dans la littérature latine; si le monde romain s’ouvre, ainsi que le sénat, à des peuples et à des idées auxquels jusque-là il avait été fermé , cette tolérance lui vient du dehors. On a beaucoup et justement signalé l’influence de la Grèce sur le génie romain; il y a eu sur sa littérature une autre influence moins remarquée et aussi puissante , c’est celle qu’ont exercée , à dater du siècle d’Auguste, les écrivains espagnols, africains et gaulois. A partir de ce moment dans le monde romain , et au sein même de Rome , il se fait par les peuples conquis chez le peuple conquérant une révolution insensible mais profonde. Des idées de tolérance, d’unité, de civilisation , de paix universelle , d’égalité politique s’y répandent. Pline l’Ancien les a reproduites; Florus les redit : c’est la revanche des peuples vaincus et la préparation de l égalité future. Dans cette grande et nouvelle mission de la littéra-
t»re, le premier rôle appartient à Sénèque; l’initiative à l’Espagne. L’Afrique et la Gaule viendront plus tard ; mais venues les dernières , leur œuvre ne sera pas moins féconde. L’Afrique surtout armée du principe chrétien proclamera l’égalité des peuples, la grande république humaine : imam omnium rcm/ntblieam agnoscimus muntlum , s’écriera Tertullien ; et avant lui , Sénèque : patriam/jue no/tis mundum professi sumus. Le code romain adoptera ces principes , et la loi consacrera les vœux de la philosophie et de la religion ; ainsi en même temps que par la fraternité évangélique le christianisme attaquait l’esprit égoïste et dur de la conquête romaine, la littérature profane l’adoucissait par des maximes d’une tolérance et d’une équité no .elles : la paix romaine préparait l’unité chrétienne.