LA POLITIQUE DE SÉNÈQUE
Nous avons cité la phrase dans laquelle Tacite nous apprend que pour faire admirer son esprit et prouver aux Romains la sagesse de ses institutions, Sénèque mettait dans la bouche de Néron de fréquentes maximes sur la clémence.
On regrette de ne point retrouver dans les ouvrages de Sénèque quelques fragments de ces discours politiques, de ces programmes officiels; il n’est pas impossible toutefois de ressaisir, dans les écrits du précepteur-ministre, quelques traces de ces manifestes de clémence dout parle Tacite, et qui avaient pour but de prouver la sagesse et le but des institutions impériales. Il y a même déjà dans cette phrase de Tacite, si générale qu’elle soit, une indication précieuse. Sénèque, nous pouvons le conclure de ces mots mêmes, Sénèque ne pensait pas que la force ou le bonheur qui avaient donné à la famille des Jules l’héritage de l’univers, eussent par cela même résolu toutes les questions, et à jamais prononcé en leur faveur. Il ne croyait pas, d’un autre côté,
noos l’allons voir, que la république eût injustement succombé, et qu’elle dût être un continuel sujet de regrets ou d’espérances ; ce qui , sous l’empire même, était l’erreur des plus grands esprits et des âmes les plus nobles. Dans cette scène dramatique, où Tacite nous fait entendre sur Auguste le jugement des Romains, de ceux qui avaient vu les derniers jours de la liberté et qui la regrettaient, comme de ceux qui se résignaient plus facilement à l'ordre nouveau de l’empire, ni les partisans du passé ni ceux du présent ne subissent ou n’acceptent la révolution qui s’est faite comme une transformation naturelle et nécessaire, qui avait ses causes dans le passé, et par conséquent sa raison historique et presque sa légitimité : tous n’y voient que la nécessité, nécessité de la défaite pour les uns, du repos pour les autres. Les plus sages ont toujours les yeux tournés vers le passé ; ils le redemandent à chaque changement de règne; ils l’espèrent de Claude comme de Germanicus : ce sont là leurs courtes et malheureuses amours. Les autres se précipitent à l’envi dans les bassesses de la servitude ; c’est entre ces regrets et ces empressements que se partagent le sénat et le peuple; là est f abîme qui sépare la société romaine, et que nul ne songe à combler. Le mal, il est vrai, était ancien : ce n’était rien moins que la vieille discorde des plébéiens et des pa-
triciens; la lutte de Marins et de Sylla, la lutte de Pompée et de César. César triompha; c'était la victoire du peuple. S’il eut vécu, il eut fait pardonner celte victoire peut-être; il l'eût' du moins tempérée , et la rendant plus douce il l’eût rendue plus solide; il eût surtout cherché entre le peuple et le sénat cet équilibre, cet intermédiaire, dont l’absence a fait toutes les sanglantes péripéties de Rome sous ses premiers empereurs. Dans les lettres adressées à César par Salluste ou qui du moins portent son nom , sur l’organisation delà république, on lui donne le sage et prévoyant conseil de créer entre le peuple et le sénat une classe nouvelle qui sera le rajeunissement et la force en même temps que le ciment et la stabilité de la république, « Additis novis ci Abus, magna me spes tenet fore ut orn/ies expergiscantur ad liber tatem ; qui/qte quum il lis Liber la lis retinendæ , tum his servi tu tis amiltendæ cura orietur. » Avant Salluste, Cicéron y avait songé. Ce fut, dans les premières années de sa carrière oratoire et politique, une de ses constantes et heureuses pensées; s’il en fut plus tard distrait et empêché par son étroite et fatale alliance avec Pompée, il ne la perdit jamais entièrement de vue. Malheureusement il avait mal choisi ce lien entre le sénat et le peuple; les chevaliers n’étaient point un élément jeune et fécond ; aristocratie secondaire, noblesse de l’ar-
gent, ils avaient les inconvénients du patriciat, moins ses avantages. Mais combien on regrette , en lisant certaines lettres de Cicéron, où il apprécie si bien les incapacités du parti de Pompée et les instincts nouveaux et merveilleux de César, que ces deux hommes qui devaient être unis pour le bien de Rome aient été ainsi séparés par un malentendu du sort. A chaque instant, on le dirait, Cicéron va franchir la faible barrière qui le retient, malgré son bon sens, dans le parti du passé ; il va se rapprocher de l’homme de l’avenir, de César, et par César du peuple; heureuse alliance qui eût peut-être conservé à Rome la liberté, en la retrempant aux sources populaires! Le penchant instinctif de Cicéron pour César céda à de nobles, mais regrettables scrupules; César mourut, et la liberté qui avait paru ressusciter sur sa tombe fut ensevelie avec lui : sa robe sanglante en fut le linceul. Dès ce jour, le sénat qui se croyait vainqueur fut perdu. Le peuple fut bien en effet l’héritier de César, et Octave son exécuteur testamentaire : Octave, c’est sous le nom de tribun le peuple fait empereur : nd tue nda m plebern tribunitio jure contentum; titre modeste, mais tout puissant. L’aristocratie vaincue se retrancha dans le droit, et quelquefois même dans de secrètes révoltes. Les empereurs ne s’y trompèrent point : entre le sénat et eux il y eut une constante, quoique n S7
sourde guerre, une guerre à mort. Tacite ne l’a point assez vu, ou bien, partisan du sénat, ne l’a point assez dit. Suétone a mieux expliqué cette mutuelle déliance , il dit de Tibère : « Sa raison d'hésiter était dans la crainte des dangers qui le menaçaient de toutes parts; ce qui lui faisait dire souvent qu’il tenait un loup par les oreilles. » Les successeurs de Tibère, ressentant les mêmes frayeurs , durent inspirer les mêmes craintes : situation extrême, à laquelle nul ne songeait à remédier; nul, je me trompe; Sénèque, je crois, y songeait, et c’était là la sagesse de ses institulions.
Et d’abord, c’est, ce nous semble, pour bien diriger le présent, une excellente préparation que de ne point regretter le passé ; de comprendre son temps , la nécessité et la légitimité quelquefois des révolutions : or Sénèque a eu ce sens. De tous les écrivains romains, historiens ou autres , nous n’en voyons pas un seul qui ne regarde comme un jour néfaste celui où la république a péri : nul ne se demande si elle eût pu vivre plus longtemps. Sénèque ne craint pas de poser cette question et de la résoudre négativement. Écoutons-le : « Brutus, qui d'ailleurs fut un grand homme , me semble avoir commis une erreur palpable et tenu une conduite peu conforme aux principes du stoïcisme, soit en redoutant le nom de roi , lorsque le meilleur des gouverne-
ments est celui d’un roi juste; soit en croyant au retour de la liberté, lorsque de si grands avantages étaient attachés à l’empire et à l’esclavage ; soit en s’imaginant que l’État pouvait recouvrer son ancienne constitution après avoir perdu ses anciennes mœurs, et en espérant voir l’égalité des droits et des lois respectée là où il avait vu tant de milliers d’hommes combattre, non pour la liberté, mais pour le choix d’un maître : Mihi e/tim , quum vir magnas fuerit in aliis B ru tus, in hac re videtur vehementer errasse , qui nul regis nomen extimuit , quum optimus civitatis status sub rege justo sit ; aut ibi speravit liber tatcrn futurarn , ubi tam magnum prœmium eral et imperandi et serviendi; aut existimnvit civitateni in jiriorem formam passe rever ti , amissis pris liais moribus , futuramque ibi æqualitatem civil is juris , et sla taras suo loco leges , ubi viderai tôt mi/lia horninum pugnantia , non an servirent, sed utri. Je fais la part de la flatterie; je ne puis cependant m’empêcher de dire que cet arrêt solennel porté sur la république est souverainement juste et profond et bien au-dessus des regrets honorables mais stériles de Tacite.
Montaigne pense que ce jugement de Sénèque sur Brutus n'était pas sincère, et qu’au fond, Sénèque ne pouvait condamner les meurtriers de César. Je crois que Montaigne ici se trompe. L’action de Brutus était un anachronisme
en même temps qu'un crime. « La république, l’a déclaré M. V. Cousin avec l’autorité de sa parole, n’était plus possible; Brutus est une grande âme à laquelle manquait un grand esprit. »
Machiavel a dit qu’un Etat malade serait sauvé s’il retournait à son principe ; mais c’est précisément là la chose impossible. Conseiller à la Rome de César ou de Néron , accablée et corrompue par les dépouilles de l’univers, de revenir à son antique pauvreté, à l égalité des droits, au respect religieux de la loi, c’est dire au fleuve de remonter vers sa source, à la nature humaine d’être toujours la même , aux révolutions de rebrousser chemin. Dans ces difficiles transitions, la sagesse est donc de chercher son point d’appui dans le présent et non sa règle dans le passé. Les / États sont toujours en marche; la hauteur et la pénétration du coup d’œil consistent, non à suspendre ou à entraver leurs progrès, mais à les diriger, et en voyant plus tôt et plus clairement que les autres le but où ils veulent arriver, à les y conduire ; or, dans cet avènement des empereurs, il y avait un grand fait : si la liberté y avait péri, l’égalité y était née.
Sénèque acceptait donc sans réserves, sans arrière-pensée, cet empire héritier de la république, et, à ses yeux, légitime et nécessaire héritier; il le voulait affermir, tempérer par de sages institutions, et au nombre des moyens politiques
qu’il employait , il mettait surtout la clémence. La clémence que prêchait Sénèque, et à laquelle il a consacré un traité, qu’était-ce? S’agissait-il simplement de ce droit de grâce individuelle, heureux privilège du pouvoir? Non; il y faut attacher un sens plus large et plus vrai : la clémence dont Sénèque, dans des discours officiels, faisait prendre à Néron le public engagement , ressemblait fort, si je ne me trompe , à ce que nous appellerions aujourd’hui la modération politique, modération appliquée à tout l’esprit du gouvernement et non à quelques cas particuliers ; et Sénèque, ce me semble, là encore avait vu très-juste. L’empire, nous l’avons dit, c’était une victoire et une défaite; partant, l’insolence d’un côté, de l’autre le ressentiment, se traduisant souvent la première en despotisme, le second en conspirations. C’est cette lutte qu'il importait de faire cesser. Pour y réussir, il fallait donc bien comprendre d’abord le sens de la révolution qui s’était opérée, être sans regrets du passé , sans fausses espérances pour l’avenir; il fallait voir surtout que le pouvoir qui s’était élevé sur les ruines de l’ancienne constitution, s’il avait pu quelque temps vivre sur la nécessité même qui l’avait créé, sur les souvenirs glorieux qui s’attachaient à son origine, avait besoin de se légitimer, de se fonder à un autre titre; en un mot, que ce qui avait été une victoire, devait se changer en une concilia-
lion, et que l’empereur devait recevoir du sénat la consécration qu’il avait reçue du peuple : il y avait enfin à terminer l'ancienne discorde des ordres, à fonder un gouvernement. Sénèque le comprit; et il crut que pour arriver à celte alliance, il n’y avait pas de meilleur moyen «pie la clémence, c’est-à-dire la modération. Voilà pourquoi Sénèque la proclamait continuellement parla voix du prince en même temps qu’il la lui enseignait. Celle profession de foi politique n’était donc pas , comme le semble croire Tacite , peu favorable d’ailleurs à Sénèque, une simple montre d’éloquence, c’était un heureux engagement qu’il faisait contracter au prince. Par ce moyen, Sénèque tempérait, adoucissait, autant que faire se pouvait, la situation violente et périlleuse où se trouvaient réciproquement l’empereur et le sénat. Il faisait, je le veux bien, promettre à Néron plus sans doute qu’il ne voulait tenir, et là comme ailleurs l’exagération se retrouvait; mais au fond c’était un sentiment vrai autant qu’une grande pénétration qui lui dictait ces éloges et ces recommandations de la clémence. Cette clémence ou sagesse du gouvernement de Néron ne tarda pas à se démentir. Le rêve de Sénèque, cette idée d’un système politique modéré, tempérant par la douceur la souveraiue puissance et y mettant des bornes, ce rêve ne devait se réaliser que sous les Antonins, et, détruit avec
eux , ne devenir un fait que sous les empereurs chrétiens.
11 n’en faut pas moins rendre justice à ces divinations supérieures qui dans le présent pressentent et préparent l’avenir. Sénèque eut cette intuition. 11 désira, il voulut établir au lieu du despotisme impérial, une monarchie tempérée par la clémence. Voilà pourquoi exprimant les vœux de son âme plus que les espérances de sa sagesse , au début de la Clémence il traçait comme un idéal et comme un encouragemeut plus que cômme une flatterie ce portrait d’un prince tel que Rome le demandait : « Vos concitoyens sont forcés de convenir qu’ils sont heureux ; de nombreux motifs leur arrachent cet aveu; la sécurité profonde et complète dont ils jouissent , leurs droits placés hors de toute atteinte. Tous les yeux contemplent cette heureuse forme de gouvernement, qui laisse à la société toute la liberté dont elle peut jouir sans se détruire elle-même. Mais ce qui a surtout pénétre dans les premières comme dans les dernières classes, c’est 1 admiration qu’excite votre clémence. » Il me semble que l’on entrevoit ici quelque chose des institutions de Sénèque. Cette forme nouvelle et heureuse de gouvernement qui conciliait la liberté et l'ordre est un Irait précieux et qui indique le caractère tout à la fois élevé et habile de la politique de Sénèque. Si Sénèque a bien vu et de
plus loin dans ce que nous appellerions la politique intérieure; s’il a facilement pris son parti avec le passé, il n’a pas été moins clairvoyant et moins juste dans la politique extérieure. La sagesse de Rome et le secret de sa grandeur ont été de s’attacher, de s’assimiler les peuples qu’elle avait conquis. Ainsi s’est successivement étendue pour ainsi parler l’enceinte primitif de Rome; ainsi le Latium est devenu l'Italie. « Tout homme distingué, dit Cicéron, eu quelque pays qu’il soit né, appartient à Rome. » Cette politique de la république était aussi celle de César. Négligée d’Auguste et de Tibère, elle sembla frapper b esprit d’ailleurs si indolent de Claude. Il songea à raviver le sang romain, à rajeunir la vigueur épuisée du sénat, en y mêlant un sang étranger : il y voulut introduire les Gaulois. Cette prévoyance était doublement sage. Non-seulement, en se recrutant au sein des peuples vaincus, Rome s’y fortifiait; mais elle dissimulait ainsi sa dépopulation. Mêlés à l’empire les peuples soumis y disparaissaient; tenus à l’écart, ils se fussent comptés; et alors la faiblesse de Rome eût été mise au grand jour. C’est donc bien justement que Sénèque s’écrie : quod hodit ) esset imperium nisi sahibris providentiel vidas jyermiseuisset vidoribus. 11 est bien vrai que dans une espèce d’oraison funèbre burlesque que, pour plaire à Agrippine, Sénèque avait com-
posée contre Claude , il tourne en ridicule cette association des Gaulois au sénat; mais c’est là un trait de satire, et non sa véritable pensée; cette pensée, elle est dans la phrase que nous avons rapportée. Sénèque a, à l’égard des esclaves, la même préoccupation : « On fit jadis, dit-il, dans le sénat, la proposition de distinguer parle vêtement les esclaves des hommes libres, mais bientôt on sentit quels dangers nous menaceraient dès l'instant où nos esclaves commenceraient à nous compter. Tins tard , sous Alexandre Sévère, cette proposition fut renouvelée; et Paul, ainsi qu’lilpien la repoussèrent par le sentiment nouveau d’égalité, qui alors pénétrait dans le droit ; on voit quels progrès avait faits la pensée : l’équité sous Alexandre Sévère conseille ce que sous Claude conseillait la politique. Tacite, lui, n’avait été sensible ni à la politique ni à l’égalité. Quand pour venger la mort d’un maître assassiné par un de ses eselaves, on veut mener au supplice tous les esclaves qui habitaient sous le même toit; et que, par un mouvement jusque-là inouï et qui trahit le sourd et puissant travail qui se faisait au sein du monde romain, le peuple, prenant sous sa protection un si grand nombre d’innocents, en vient pour les sauver jusqu’à une sédition; quand, dans le sénat même, les avis sont partagés, Tacite, qui reproduit cette scène douloureuse, ne trouve pour ces malheu-
reux aucune parole de pitié. Opposés sur ce point, Tacite et Sénèque le sont aussi sur le jugement qu’ils portent sur l’empire; l’empire qui pour Sénèque est légitime aussi bien que nécessaire, n’est pour Tacite qu’une usurpation r Tacite est patricien , Sénèque est du parti du peuple , dont l’empire était l’œuvre, et pour qui il fut l’avènement à l'égalité, égalité du despotisme, il est vrai ; mais cela même le charmait : la servitude des patriciens, c’était sa liberté.