‹ Etudes sur les pères de l'égliseChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ATUÉ.VACOBE. THÉOPHILE d’aSITIOCBF. SAINT IBÉN'ÉE.

Athénagore, philosophe d’Athènes, vivait sous le règne de l’empereur Marc Aurèle. Il enseigna d’abord, dans Alexandrie, la philosophie platonicienne *, puis il embrassa le christianisme en faveur duquel il présenta à Marc Aurèle une apologie , sous le titre de : Légation pour les chrétiens. Ainsi que Justin, c’est au nom de la tolérance philosophique qu’ Athénagore réclame pour les chrétiens la justice du prince. Son exorde est plein de dignité. « Les peuples soumis à votre empire, grand prince, ont des lois, des usages, des cultes religieux bien différents les uns des autres. 11 est libre à tous de les suivre, quelque ridicules que puissent être et ces lois et ces usages et ces religions. Tous éprouvent sans cesse les effets de votre clémence, de votre douceur, de votre bienveillance. À l’ombre de vos soins paternels , le monde entier jouit d’une paix profonde : seuls les chrétiens sont exclus de cette bienveillance , et leur nom suffit pour exciter la haine. Vous souffrez que des hommes innocents,

des hommes pénétrés, nous le prouverons, des sentiments les plus religieux et pour Dieu et pour les liommcs, soient opprimés, bannis, persécutés, au mépris des lois de l’érjnité, de la morale, de la raison. Les chrétiens ne vous demandent < pie ce (pie vous accordez à tous vos sujets comme une justice. » Il montre ensuite parmi contraste naturel, la supériorité delà morale chrétienne sur la science: « En plaidant notre cause devant des princes philosophes, (pi il me soit |>erniis d élever la voix et de m’écrier : Parmi tous ces savants si habiles à démêler les sophismes, a éclaircir les équivoques, en trouverez- vous beaucoup qui mènent une vie si pure, si vertueuse, que loin de maudire ceux (pii les premiers les ont maudits, ils les aiment, les bénissent. Mais regardez les chrétiens ; vous trouverez chez eux des ignorants, des artisans, de vieilles femmes (pii ne peuvent, il est vrai, démontrer par le raisonnement la vérité de leur doctrine, mais qui en persuadent l’excellence par la sainteté de leur vie.» Athénagore entre ensuite dans des détails qui avaient alors de la vivacité et de l’intérêt, mais (pii aujourd’hui paraissent froids et languissants. Il y a, même dans les questions les plus fécondes et les plus neuves, des lieux communs inévitables : l’impiété , la débauche, la cruauté des chrétiens, tel était le thème invariable des accusations (pie formaient contre eux les païens : la pureté des

ogle

mouirs nouvelles, la douceur de la loi chrélienne, l’élévation de ses croyances, teJ était d’autre part le fond obligé des réponses. On conçoit tout ce que, dans leur nouveauté et longtemps après, tant qu’il y eut lutte et péril, ces questions bien que sans cesse reprises et agitées, avaient d’intérêt, et combien elles pouvaient passionner les esprits. Ce qui pour la postérité est le côté commun et périssable de ces questions, en est pour les contemporains le côté animé et saisissant. Athénagore répond donc aux accusations banales que l’on portait contre les chrétiens : impiété envers les dieux , repas de chair humaine, unions incestueuses; mais à côté de ces inévitables réponses , il a ses points de vue nouveaux. Laissant la polémique pour l’exposition des vérités chrétiennes; il établit clairement l’unité de l’essence de Dieu et la trinilé des personnes divines. Il dit que le Verbe qui avait été de toute éternité en Dieu , est sorti pour ainsi dire de Dieu , pour faire et pour gouverner toutes choses. Il pose nettement la distinction des trois personnes : « Père, Fils et Saint-Esprit : » Trinilé qui n’altère point l’unité de l’essence divine , pas plus que le rayon émané du soleil n’altère l’unité du principe d’où il part.

Le discours d’Atliénagoreest remarquable par une raison élevée , par des pensées aussi nobles que solides, par la sagesse du plan et la mode-

ration du langage. Sûr de la justice et de la grandeur de la cause qu’il soutient , s’il la défend , c’est moins pour elle-même que pour ses juges qu’il veut éclairer. Dédaignant les calomnies , il se contente de faire brillera leurs yeux la pureté de la foi : son discours est un conseil adressé aux païens, plus qu’une apologie. Nous devons remarquer dans Atliénagore un trait particulier aux apologistes grecs et qui est en même temps un caractère du génie grec. Les apologistes latins, s’adressant à des peuples beaucoup moins vifs et curieux d’esprit que n’était le peuple grec, s’attachent surtout à réfuter les préventions injurieuses , les calomuies grossières répandues contre les chrétiens. I^es apologistes grecs passent rapidement sur ces accusations; ils élèvent et épurent la question ; ils montrent que les vérités chrétiennes, divinations obscures des plus sages et des plus grands entre les païens , ne sont que la foi retrouvée du genre humain : c’est la marche d’Athéuagore; ce sera surtout celle de (dément d’Alexandrie. Peut-être faut-il ajouter que dans l’emploi de ces arguments philosophiques, les apologistes grecs manquent quelquefois de sobriété : platoniciens plus qu’il ne conviendrait .

Au nombre des ouvrages d’ Atliénagore , on trouve un traité sur la Résurrection. I.e dogme de la résurrection était un de ceux que les païens

avaient le plus de peine à concevoir, et un de ceux aussi que les écrivains chrétiens s’occupèrent le plus à exposer, à confirmer. Grec et platonicien, Atliénagore, pour prouver sa thèse, emploie principalement des raisonnements métaphysiques et non des preuves matérielles; écoutons-le : « Les doutes sur la résurrection ne sont point fondés. Surquoi en effet s’appuieraientils? Sur ce qu’il est impossible à Dieu ou contraire à sa volonté de ressusciter les morts. Cette impossibilité ne pourrait se déduire que du manque d’intelligence ou de puissance en Dieu. Mais son intelligence s’étend sur tontes les choses, même sur l’avenir, même sur ce qui est décomposé, dissous; et la puissance qui a tiré du néant les corps des hommes, doit être également suffisante pour les rappeler de nouveau à la vie. » Atliénagore réfute ensuite par des preuves toutes métaphysiques les autres objections que l’on fait contre la résurrection , dont il démontre la certitude par des motifs tirés de la création de l’homme et de sa nature, et aussi de la nécessité de la justice de Dieu et de l’être différent de l’homme : « Si la fin de l’homme est en lui-même, nous 11e pouvons lui attribuer une existence passagère ; car ce qui existe par soi-même 11e peut trouver sa fin que dans son existence, et par conséquent est de nature éternelle. Nous devons donc soutenir que l’homme, image de Dieu, participant

à la raison esl destiné à reconnaître éternellement Dieu et sa sagesse. » C’est avec cette précision sévère qu’Athénagore établit les preuves de la résurrection.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de rapprocher ici, sur un même texte, le génie latin du génie grec. Terlullien a aussi composé sur la résurrection de la c/uiir un remarquable traité. Pour établir ce dogme, Terlullien ne néglige pas les preuves métaphvsiques de l’immortalité de l ame; mais, à la différence d’Athénagore, il appuie particulièrement sur celles (pie lui fournissent la foi et la nature : « S’il est vrai, dit-il , que Dieu ait tout créé de rien , lui sera-t-il difficile de ranimer de la poussière cette chair qu’il a faite de rien : produire esl quelque chose de plus grand que de réparer, donner l’être, quede le rendre. Cette puissance du Créateur, cette merveille incompréhensible, ce semble, de la résurrection, ne se passe-t-elle pas d'ailleurs, ne se renouvelle-l-elle pas tous les jours sous nos veux. Le jour meurt au moment où commence la nuit , et les ténèbres qui de toutes parts l’enveloppent sont comme son sépulcre : toute cette beauté du inonde se revêt dedee.il; l’univers n’a point de substance qui ne se couvre d’un appareil funeste; une extrême négligence dégrade toutes choses; partout régnent le silence et le sommeil; partout languissent et cessent les affaires. Ainsi

l'on déplore l’absence de la lumière; et pourtant, elle revient-tout entière éclairer cet univers; elle répand la vie avec tous ses ornements et toutes ses grâces; elle réparait accompagnée de ses astres et de son soleil; elle donne la mort à la nuit, qui est la mort; elle se succède à ellemême, jusqu’au moment où la nuit reparaîtra avec tout son appareil. Alors les étoiles , dont les rayons avaient été éteints par les flambeaux du matin, se rallument; ies astres, qui semblaient n ôtre plus, et n’avaient disparu (pie pour un temps, se montrent de nouveau ù nos yeux ainsi que ces miroirs du corps de la lune, avec leur lustre inégal de chaque mois. Puis vient le retour des hivers et des étés , des printemps et des automnes , avec les diverses influences de leurs productions, de leurs vertus, et de leurs saisons, car la terre elle-même reçoit la règle du ciel. Les arbres, après avoir été dépouillés de leurs richesses, se parent de nouveaux trésors; les fleurs s’embellissent de nouvelles couleurs; l’herbe repousse de nouveau, de nouveau se reproduit , et les semences consumées dans le sein de cette mère féconde, se relèvent, mais ne se relèvent qu’après avoir été consumées. Secret merveilleux de la Providence! La terre nous dérobe nos biens pour les garder ; elle nous les ôte pour nous les rendre ; c’est pour nous les conserver quelle les prend, et elle nous les rend

avec plus d’abondance el d’éclat. Pour tout dire, en un mot , tout meurt pour renaître ; tout revient à son premier état; et tout, au moment où il semble finir , recommence ; on peut dire cju’il ne finit qu’afiu de recouvrer son être ; que rien ne périt que pour être conservé :

toute cette grande et belle révolution est donc une preuve invincible que si tout meurt , c’est pour renaître. »

Après avoir ainsi prouvé par la puissance de Dieu la certitude de la résurrection , Tertullien relève, réhabilite celte chair que l’on veut condamner au néant. « Vous les entendez, ces prétendus sages, déclamer à tout propos contre la chair, ravalant son origine, sa matière, ses continuels changements qui aboutissent au néant. Née dans l’abjection, elle se développe dans la faiblesse, dans l'infirmité ; importune à elle-même , chargée de misères, pour couronner tant de bassesses, elle retombe au sein de la terre, son premier élément, pour s’y échanger contre le nom de cadavre, qui même ne lui demeurera pas longtemps; ainsi les termes mêmes manqueront pour exprimer son néant. » I.es paroles de Bossuet reviennent ici naturellement : « La chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps. La chair deviendra un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, tant

il est vrai que tout meurt en lui , jusqu'aux termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes. » Ainsi le génie latin revêt des plus vives couleurs ce que le génie grec analyse avec précision et finesse; il montre à l’imagination ce que celui-ci rend visible à l'intelligence seule : l’un est toujours le génie de l’éloquence, l’autre celui de la philosophie.

Tertullien a un autre trait particulier dans ces traités : il ne réhabilite pas seulement la chair, il la spiritualise. On a relevé dans Sénèque l’acception nouvelle et déjà chrétienne qu’il donnait à ce mot : caro. Ce n’est que dans Tertullien que cette expression reçoit tout son développement , parce que c’est sous la discipline chrétienne seulement que la chair retrouve sa pureté par le sacrifice et l’empire sur elle-même : « Dites-moi , que pensez-vous de la chair , alors qu’exposée pour la confession du nom chrétien aux regards et à la haine publique , elle soutient le généreux combat? lorsque, dans la sombre horreur des prisons , exilée de la lumière du jour , abreuvée d’humiliations, privée même de la liberté du sommeil qui lui est disputé par la couche importune où elle repose, elle a déjà épuisé toutes les tortures, jusqu’au moment où appelée au grand jour elle subit tout ce que la rage des bourreaux peut inventer de plus cruel ? » C’est en effet dans ces combats contre elle-même, a 4

dans ces victoires qui n’ont pour témoin que le regard de Dieu , que la chair s’est pilritiéc : résurrection morale, réhabilitation spirituelle que Tertullien considère avec raison comme la preuve de sa future immortalité.

Jusqu’ici les apologistes grecs n’étaient pas sortis, et n’avaient pas dû sortir de la même thèse. Le premier, Théophile, évêque d’ Antioche, porta la question sur un terrain nouveau , et en la déplaçant , l’agrandit. Connue Justin, comme Tatien , comme Athénagore , Théophile , que l’on place vers l’an 181 , fut élevé dans les erreurs du paganisme , et , comme eux aussi , il fut amené à la lumière de l’Évangile par la lecture des prophéties. Converti au christianisme, il lui consacra son talent et sa science, et publia, en trois livres, une exposition de sa foi nouvelle.

Théophile, en plusieurs points, suit le système d’apologie que nous avons vu adopté par Justin , Tatien et Athénagore. Cependant le plan même de son ouvrage et aussi le temps qui avait déjà sans doute dissipé des préventions, donnent à son apologie un caractère différent. Il y est moins question de réfuter les calomnies grossières inventées et propagées contre les chrétiens, que d’exposer les vérités de la foi nouvelle. L’apologie, ou plutôt l'épître de Théophile, est adressée à un de ses amis, Autolyque.

Autolyque avait peine à comprendre les mystères de la doctrine chrétienne. Théophile répond tout d’abord à cette disposition rebelle de son aini : « Vous direz peut-être : montrez-moi votre Dieu; et moi je vous répondrai : montrez-moi que vous voyez des yeux de l’esprit et que vous entendez des oreilles du cœur ; car de même que les veux du corps distinguent tous les objets terrestres et sensibles , la lumière , les ténèbres , les ombres , les figures , les grandeurs , et que les oreilles du corps jugent de la nature et de l’harmonie dés sons , ainsi les yeux de l’esprit et les oreilles du cœur peuvent seuls entendre et voir Dieu. Dieu en effet n’est pas visible pour tous ceux qui ont des yeux , mais pour ceux-là seuls qui les ont nets et sains. Vous voulez que je vous montre mon Dieu ; je vous le montrerai , ce Dieu , si vous regardez des yeux de l’esprit , si vous écoutez avec les oreilles du cœur : vous voulez que je vous montre Dieu? montrez-moi que vous n’êles atteint d’aucun des vices qui corrompent l’âme. » Après cette préparation spirituelle à l’intuition de la Divinité , Théophile ajoute: « Vous me direz : vous qui voyez, tracez-moi donc une image fidèle de Dieu. L’image de Dieu ne peut se tracer. La Divinité ne tombe pas sous les sens et toutes ses perfections sont au-dessus de nos expressions, de nos pensées, de nos efforts. On ne peut représenter sa gloire , mesurer son im-

raeusité , sonder ses profondeurs , comparer sa puissance à quoi que ce soit, se former une idée de sa sagesse, imiter sa bienfaisance, raconter même ses bienfaits. L’âme renfermée dans le corps échappe à tous les sens et se manifeste néanmoins très-clairement par la vie et le mouvement qu’elle communique au corps; ainsi, quoique invisible, Dieu se révèle à chacun de nous par sa providence et par ses ouvrages. Oui, contemplez les œuvres de Dieu , cet ordre et celte vicissitude réglée des saisons, des jours, des mois et des années ; cette ravissante et prodigieuse diversité des semences , des plantes , des fruits, des animaux qui marchent ou rampent sur la terre, qui volent dans l’air, qui nagent dans les eaux , l’ardeur et l'industrie que leur a données le Créateur pour se multiplier , pour nourrir et élever leur famille. Ni les animaux ni les plantes ne sont pourtant le terme des desseins de Dieu ; c’est l’homme que Dieu avait en vue ; c’est à lui qu’il préparait des aliments et des serviteurs. » Théophile termine cette brillante description des prévoyances et des harmonies célestes par ces mots : « Voilà mon Dieu , le maître souverain de l’univers, qui seul a étendu les cieux, qui a posé au-dessous d’eux, dessus et dans l’eau les fondements de la terre, qui commande à la mer, soulève les flots et les apaise. 11 envoie son esprit et tout vit ; s’il le rappelait à

lui, tout périrait à l’instant. » Tel est le sujet du premier livre, partie vraiment remarquable de l’ouvrage de Théophile. Dans le second , Théophile reprenant le thème des apologies ordinairesdémontre la folie des superstitions païennes; il réfute les contradictions des philosophes sur la Divinité, de Platon entre autres, qui admettant un Dieu éternel, père et auteur de tout, suppose néanmoins la matière incréée, éternelle comme Dieu même : contradictions auxquelles il oppose les livres saints, toujours d’accord avec eux-mêmes. Comparant ensuite les cosmogonies païennes ave le récit de la Genèse, il montre combien l’histoire de la création telle que la rapporte Moïse est supérieure à tous ces vains systèmes qui se détruisent les uns les autres. 11 décrit cette sagesse toute-puissante qui éclate dans l’œuvre des six jours, avec une vivacité de couleurs qui annonce les magnificences de saint Rasile et de saint Jean Chrysostome; mais il s’égare en des rapprochements forcés, en des allégories subtiles et de mauvais goût. 11 compare le soleil à Dieu , la lune à l’homme ; il voit dans les trois jours qui ont précédé les corpslumineux, l’image de latrinité, c’est-à-dire de Dieu, de son Verbe et de sou Esprit ; la disposition des astres lui montre l’ordre et le rang des justes, les plus brillants représentant les prophètes. Le troisième livre redit ce qu’avaient déjà dit Justin et Athénagore :

Théophile le consacre à réfuter par l'exposé de la croyance et de la morale chrétiennes quelquesunes des accusations banales portées contre les chrétiens. L’ouvrage de Théophile se distingue par la beauté des descriptions , par l’élévation des pensées ; mais on y voit déjà percer ce goût de l’allégorie, qui plus sensible dans Clément d’Alexandrie dégénérera en erreurs dans Origène.

Le courage et le taleut des apologistes n’avaient point été stériles : les ignorauces ou les préventions populaires se dissipaient; les apologistes s’adressent directement à la philosophie et en sont écoutés; et, de leur côté, ils vont s’en rapprochant ; ils cherchent , avec plus de désir de conciliation peut-être que de prudence, à retrouver, à renouer avec elle les liens d'une antique origine; pente agréable mais glissante où Théophile s’arrête, mais où d'autres après lui se laisseront aller jusqu'à l’hérésie, qui déjà de toutes parts enveloppe sous un voile trompeur et altère la religion nouvelle. Cette hérésie, nous l’avons trouvée au berceau de l’Église; la voici qui a grandi : elle s'appelle d’un nom général , le gnosticisme.

Le premier en date des hérésiarques , Simon le Magicien, avait vu les apôtres. Bientôt les sectes se multiplient : disciples de Cérinthe, de Saturnin, de Basilide, carpocratiens, valenti-

meus, toutes préparations ou variétés du gnosticisme et qui s’y doivent ramener.

Qu’était-ce donc que le gnosticisme? Le gnosticisme était, avant tout, une prétention à une connaissance supérieure , à une révélation particulière de l’être divin et de l’origine du monde. Lorsque le christianisme parut, quelques-uns des philosophes qui l’accueillirent ne l’avaient point entendu au même sens et pris au même titre que le peuple ; ils le voulaient interpréter et façonner à leur gré j tels furent les gnostiques. Parmi eux, quelques-uns se rapprochaient du christianisme, compris à leur manière; les autres cherchaient à en concilier les doctrines avec leurs extravagances fanatiques; quelques-uns enfin n’ont avec lui aucun rapport. Ceux-ci n’étaiept pas les plus dangereux. Les dangereux, c’étaient ceux qui de leurs doctrines et du christianisme faisaient un mélange adultère, rattachant au dualisme oriental, aux émanations, hase de leur système , l’idée de la rédemption , et faisant du rédempteur une émanation qui, venue dans le monde pour réveiller la vie divine endormie, tend, son œuvre accomplie, à remonter vers sa source : système dans lequel disparait la réalité du Christ; car dans ce fantôme de christianisme, le Christ est un fantôme.

On voit que de telles erreurs, qui se couvraient

des apparences et du nom du christianisme, étaient pour l’Église un grave péril. L’Eglise, en la personne d’Irénée, les combattit.

[rénée vint au monde au commencement de l’empire d’Adrien, versl’an 120 de Jésus-Christ. Encore enfant, il fut élevé sous la conduite de l’évêque de Smyrne, saint Polycarpe, qui, plus tard, rapporte Grégoire de Tours, l’envoya dans les Gaules. H fut ordonné prêtre par saint Pothin, évêque de Lyon , dont il devait être le successeur. Les erreurs qui avaient gagné l’Orient se répandirent dans les provinces voisines du Rhône , et ce fut pour en arrêter le cours et en préserver son troupeau et l’Église tout entière , qu’Irénée composa son traité contre les hérésies. Nous n’avons plus de ce traité, composé en grec, que la traduction latine. Cet ouvrage, qui forme cinq livres , se peut diviser en deux parties : la première , destinée à l’exposition et à la réfutation des hérésies; la seconde, à prouver la tradition chrétienne par les Écritures. Nous ferons principalement connaître la première.

Les hérésies avaient un double caractère :

elles étaient philosophiques ou morales, c’est-àdire qu’elles portaient sur un point de dogme ou de discipline. Irénée s’attacha surtout à réfuter les doctrines théologiques des gnostiques, et, entre ces erreurs, celles principalement qui formaient leur théorie de la création. La pré-

tention du gnosticisme , c’était d'expliquer ce que ne peut expliquer l’esprit humain : la création , la naissance du mal ; comment le fini est sorti de l’infini; la matière de l’esprit; le mal du bien. Voici comment ils expliquaient la création du monde : Dieu , disaient-ils, n’a pas d’attributs en soi ; il est insaisissable a l’esprit humain; mais il rayonne au dehors, et, par de successives émanations, il a produit la chaîne des êtres. Il se manifeste d’abord par un monde divin, type du monde supérieur; puis, l’émanation s’éloigne de son centre et perd , en s’éloignant de son être divin, jusqu’à ce que, de chute en chute, elle arrive aux limites de l’être. Là , elle rencontre un je ne sais quoi qui n’est pas l’être, qui n’est pas le néant , quelque chose de négatif qui n’est pas soi-même, mais qui modifie l’être et le circonscrit. En s’alliant à la matière, l’émanation se corrompt, et le mal naît; de là deux tendances, dont l’une absorbe l’esprit divin dans la matière, l’autre l’en éloigne : double opposition qui produit le bien et le mal ,1e corps et l’esprit. On reconnaît ici le dualisme oriental : tel est en effet le caractère général du gnosticisme.

Parmi les gnostiques, il en est cependant dont la théologie est plus pure et plus élevée. Pour Basilide , par exemple, Dieu c’est l'ineffable des puissances : le Verbe , la sagesse, l’intelligence

s'en échappent et nous le font connaître. Ici, l’émanation est plus noble, mais c’est toujours l’éinanation. Une autre vue de Basilicle, c’est de tout personnifier.

Valentin poussa plus loin encore que Basilide la personnification. Il appelle Dieu l'abîme, le silence ; de ce silence , de cet abîme , il fait sortir des manifestations qu’il nomme éons. Ces éons ont des sexes et enfantent des êtres analogues à eux ; le dernier des éons, c’est la sagesse. Mais voici qu’un jour, en cherchant l’être, la sagesse tombe dans le vide, et n'en sort qu’après v avoir laissé un embryon , une autre sagesse inférieure. Après mille aventures, cet embryon est ramené et remonte au monde divin parle secours du Saint-Esprit. Mais avant d’y revenir, dans le vide il a beaucoup pleuré, beaucoup gémi et Iteaucoup désiré; et, de ces pleurs, de ces désirs, de celle tristesse est né notre monde.

Irénée , suivant pas à pas ces diverses et bizarres rêveries, en fait ressortir les extravagances monstrueuses. Peut-être n’a-t-il pas bien connu et suffisamment montré les points par où les erreurs gnostiques se rattachent aux systèmes philosophiques. Tertullien l’a bien compris : toute hérésie a sa source dans la philosophie, et pour bien connaître l’une, il faut remonter jusqu’à l’autre. Or, la source du gnosticisme , c’est l’école philosophique d’Alexandrie , et, dans cette

école et avec elle, les doctrines orientales. Mais si la science eût gagné à cette recherche, la véritémême, que voulait faire triompher Irénée, n’y était point intéressée. En effet , si au point de vue philosophique, Irénée laisse à désirer, au point de vue chrétien il triomphe et excelle: soit que contre les prétentions orgueilleuses d’une révélation privilégiée, il maintienne que le christianisme est la religion de l’égalité; soit qu’au Dieu inaccesible , au Dieu sans volonté , sans amour , sans activité , sans providence des gnosliques, il oppose le Dieu vivant, moral, actif, libre et providentiel de l’Evangile.

On voit avec quelle facilité, quelle ardeur, quelle tolérance aussi , sous le ciel de la Gaule, comme sous le soleil de l’Orient, l’esprit grec , même chrétien, se prête et se livre aux discussions philosophiques, ne reculant devant aucune théorie , si audacieuse et si singulière qu’elle soit. Il n’en est pas ainsi, nous l’avons vu, du génie latin. Tertullien a combattu aussi les erreurs réfutées par Irénée ; mais il n’a garde de les discuter. Quelques paroles brèves lui suffisent pour en retracer l’histoire et les flétrir : il ne veut pas d’un christianisme stoïcien, platonicien et dialecticien.

Page 1