CHAPITRE III
LF-S APOLOGISTES. JÜSTï* . TATI** . HIRMUS .
Nous sortons des temps apostoliques. L’Église qui jusqu’ici n’avait eu, pour ainsi dire, à régler que des différends domestiques, va être appelée à des luttes plus redoutables, à une guerre extérieure. Si cette disposition du génie grec, que nous avons signalée, à s’ouvrir facilement h toutes les idées , avait d’abord contribué aux rapides progrès du christianisme, cette même activité d'esprit lui suscita aussi et de bonne heure de nombreux , d’habiles adversaires :
des sophistes et des rhéteurs portèrent les premiers coups contre la religion nouvelle. Mais si elle trouva des ennemis, les défenseurs non plus ne lui manquèrent pas, et l’appui lui vint d’où lui venait l’attaque. Menacée par les philosophes , des philosophes la défendirent. A Rome, attaqué par les jurisconsultes, le christianisme avait surtout trouvé ses apologistes dans les avocats : Minucius Félix , Tertullien sortaient du barreau ; en Grèce, ses premiers apologistes sortiront des écoles de philosophie :
merveilleuse rencontre qui proportionne le secours au danger ! De là entre les apologistes latins et les apologistes grecs une différence profonde : les premiers répudient la philosophie que les seconds acceptent; ceux-ci y voient la source de toutes les hérésies, ceux-là une préparation et comme une préface de l’Evangile.
Tel est l'esprit des premières apologies grecques; tel il ne cessera d’être même dans les docteurs de l’Église grecque.
Les premiers, Aristide et Quadrat, prirent en main la défense de la religion nouvelle. Disciple des apôtres , Quadrat gouvernait l’Église d’Athènes, au moment où Adrien vint dans cette ville se faire initier aux mystères d’Éleusis. Quadrat, dit-on , adressa et présenta lui-même à ce prince, en 12G, une apologie pour les chrétiens; il ne nous reste de ce discours qu’un fragment conservé par Eusèbe.
Aristide était d’Athènes ; philosophe d’abord, il se convertit au christianisme. Comme Quadrat, il présenta une apologie à l’empereur Adrien. Adrien , rapporte saint Jérôme , cédant à la force du raisonnement et de la vérité, aurait fait cesser, du moins pour quelque temps, la violence de la persécution, line nous reste de cette apologie que l’idée même du plan dans lequel elle avait été conçue. Aristide y défendait le christianisme moins par les faits que par les raisomie-
ments et les témoignages des philosophes , nié* thode que suivront presque tous les apologistes grecs.
Il faut placer ici et ranger au nombre des premiers apologistes en faveur de la religion chrétienne l’auteur de Xhpitre à Diognète , qui , souvent attribuée à saint Justin, lui est probablement antérieure. On peut le conjecturer du moins de ces paroles qui se trouvent à la fin de cet ouvrage : « Moi-même je ne vous parle point de choses qui vous soient étrangères , opposées à la droite raison ; disciple des apôtres , la doctrine que j’ai reçue, je la transmets fidèlement à ceux qui se rendent dignes de la recevoir. » Celte épitre indique et exprime déjà tous les points qui étaient alors et qui pendant longtemps furent la base des apologies chrétiennes : elle répond aux accusations des juifs, aux calomnies du peuple, aux objections des philosophes.
Aux calomnies populaires, elle oppose le tableau fidèle et pur des mœurs chrétiennes : « Répandus , selon qu’il a plu à la Providence , dans les villes grecques ou barbares , les chrétiens donnent sous les yeux de tous l’étonnant spectacle de leur vie tout angélique et à peine croyable. Us habitent leurs cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens ; comme les autres , ils se marient ; comme les autres, ils ont des enfants; seulement ils ne les
abandonnent pas; ils ont tous une même table, mais non une même couche ; ils vivent dans la chair, et non selon la chair : habitants de la terre, leur pensée est au ciel. » Cette épître est surtout remarquable par l’idée nouvelle et pure de la Divinité, qu’elle oppose aux mensonges de la mythologie et du paganisme : « Qui des hommes savait ce que c’est que Dieu avant qu’il vînt lui-même nous l’apprendre ? aucun mortel n’a vu Dieu , aucun mortel ne l’a donc pu connaître; il s’est manifesté lui-même, il se manifeste encore par la foi ; à la foi seule il est donné de le voir. » Jusqu’ici nous n’avons vu que des fragments ou des esquisses d’apologies : le premier , le véritable apologiste du christianisme , fut saint Justin.
Né à Sichem, l’ancienne capitale de la Samarie, Justin avait été élevé dans le paganisme; mais de bonne heure il se sentit saisi et troublé de cette inquiétude qui alors travaillait toutes les âmes ardentes et les nobles esprits. Dans son désir de s’instruire, de découvrir la vérité, il frappa successivement à la porte de toutes les écoles de philosophie, s’adressant au Lycée, au Portique, à l’Académie. 11 nous a laissé de ces tentatives diverses et inutiles un tableau original, satire vive et ingénieuse des philosophes et en même temps image intéressante du besoin de sagesse et de foi qu’éprouvaient les âmes :
« Plein du dessein de me former à la philosophie , j’étais allé à l’école d’un stoïcien ; j’y demeurai quelque temps ; mais voyant que je n’avançais pas dans la connaissance de Dieu, connaissance que cet homme , dans son ignorance , méprisait et ne croyait pas nécessaire , je le quittai pour un autre philosophe , un de ceux qui se nommaient péripatéticiens. Celui-là, qui avait de lui-même l’idée la plus avantageuse, me garda quelque temps auprès de lui. Mais un jour il me demanda son salaire; cette demande me parut si peu digne d’un philosophe , qu’à l’instant même je me déterminai à quitter son école. Mais l’esprit incessamment tourmenté du désir de connaître ce qui fait l’objet essentiel de la philosophie , je m’adressai à un pythagoricien , jouissant d’une grande réputation, et qui n’était pas moins que l’autre plein de son mérite : je lui demandai de m’admettre au nombre de scs disciples. Savez-vous la musique, l’astronomie, la géométrie ? car sans ces préliminaires, vous ne pensez pas sans doute pouvoir arriver à rien de ce qui mène à la béatitude, c’est-à-dire à la contemplation de l’être, bonté et beauté essentielle et souveraine ? Telle fut sa première question ; sur ma réponse que je n’en savais pas un mot , il me congédia. J’espérais être plus heureux auprès des platoniciens : c’étaient alors les philosophes les plus accrédités. J’allai donc trouver un
d’entre eux qui passait pour le plus habile de celte école ; j’y étais assidu et je fis dans la connaissance de sa doctrine d’assez rapides progrès. J’en étais enchanté; la contemplation des idées intellectuelles semblait me donner des ailes pour m’élever bientôt jusqu’à la plus haute sagesse , je le croyais du moins : ce n'était qu’une erreur.
« Un jour que , m’abandonnant à celte espérance , je marchais pour gagner le bord de la mer, comptant y être seul, et pouvoir m’y livrer mieux à la méditation ; tout près d’arriver, j’aperçois à quelques pas et derrière moi quelqu'un qui marchait : c’était un homme d ut) âge déjà fort avancé ; sur son visage paraissaient également la douceur et la gravité. Je m’arrêtai, et me retournant pour voir qui c’était, je le considérai attentivement sans rien dire. Est-ce que vous me connaissez? me dit-il. — Non, lui répondis-je. — Pourquoi donc me regardez-vous si fixement? — C’est, lui répondis-je, que je suis surpris de vous rencontrer en un lieu où je me croyais seul. — Mais vous-même, qu’y étiezvous venu faire? Je le lui fis connaître. »
Le vieillard prend occasion des réponses de Justin, pour lui apprendre les secrets d’une autre philosophie bien plus certaine , bien plus intéressante que toutes les doctrines des écoles profanes. Justin essaye de défendre sesanciens maîtres; il reproduit sur la nature des âmes, sur
l’esseuce divine , sur les récompenses et les châtiments à venir, les idées et les arguments des platoniciens. Mais le vieillard le presse si fort tantôt par des questions agréables , tantôt par de sensibles comparaisons, tantôt par de solides raisonnements qu’il le réduit à avouer que les philosophes n’avaient pas connu la vérité; et après avoir ruiné leurs divers systèmes, il lui dit à quelle école s’apprend la véritable sagesse : cette école, ce sont les prophètes.
Dans son discours aux Grecs, qui est la seconde partie de l’ Exhortation aux gentils , Justin fait encore connaître les motifs qui ont amené son changement de religion : c’est en connaissance de cause qu’il a renoncé au paganisme dont le culte ne lui présentait rien de saint , rien qui fût digne de la majesté divine; car les seuls fondements du paganisme, ce sont les fictions des poètes, monuments de délire et d’impiété.
Enfin dans un autre passage il dit : « Moimême, sectateur de la philosophie de Platon, en voyant les chrétiens traduits devant les tribunaux par la calomnie courir avec intrépidité à la mort , j’ai compris qu’il n’était pas possible qu’ils fussent des esclaves de la volupté. » Converti au christianisme , Justin voulut appeler à la vérité ceux dont il avait partagé les erreurs : ce qu’il fit dans son Exhortation aux gentils : « Animé du désir de vous gagner à la vérité,
dit-il en commençant, je prie avant tout Dieu de m’inspirer ce que je dois dire et d’éclairer votre esprit eu éloignant de vous la pensée, que ce serait vous mettre en contradiction avec vos pères, que d’embrasser des opinions difiereutes de celles qui ont dirigé leur croyance ; les mêmes choses changent souvent de face, quand on les examine de plus près. Me proposant donc de vous entretenir de la vraie religion, j’ai cru ne pouvoir mieux faire que de rechercher quels ont été les fondateurs de votre culte et du nôtre, quelles ont été leurs mœurs, dans quel temps ils ont vécu. » Ce parallèle entre les poètes et les philosophes , auteurs du paganisme, et les prophètes organes de la Divinité, est le texte que développe Justin dans celle Exhortation aux gentils.
En Grèce , la religion n’avait pas rencontré les mêmes ennemis qu’à Rome. A Rome, elle avait surtout eu affaire au paganisme, c’est-àdire à la superstition appuyée des passions et de la politique; en Grèce, elle trouva principalement eu face d’elle la philosophie, c’est-à-dire l’esprit de doute et de discussion. Non que les passions populaires n'accueillissent aussi quelques-unes des calomnies grossières répandues contre les chrétiens; mais en général , c’est la philosophie qui, au nom de la raison, attaquait la religion nouvelle. Les apologistes grecs ne
récusèrent pas cet adversaire, et s’armant du même principe iis réclamèrent à leur tour cette liberté philosophique qu’on invoquait contre eux. C’est le caractère particulier de l’apologie de Justin et des apologies qui la suivront.
Sous Adrien, les chrétiens avaient joui de quelque tranquillité. Mais la persécution un instant ralentie se ranima, et la haine du peuple contre le christianisme rendit nécessaires de nouvelles apologies. Justin soutint avec talent le périlleux honneur de défendre les chrétiens. Voici le début de l’apologie qu’il présenta en leur faveur : « A l’empereur Titus Ælius Adrien Anlonin pieux, Auguste César , et à son fils, Vérissime, philosophe, et à Lucius, philosophe, fils de Lucius César par la nature , et de l’empereur par l’adoption , amis de la science, et au sacré sénat et à tout le peuple romain ; au nom de tous les hommes de tous les états, victimes d’une haine injuste et d’une cruelle persécution 5 Justin , fils de Priscus , originaire de la nouvelle Flavia , dans la Palestine syrienne, l’un de ces persécutés , présente humblement celte requête : La philosophie prescrit à quiconque se pique de piété et de philosophie, non-seulement de n’estimer que la vérité, de ne respecter qu’elle, d’abandonner sans hésiter , si ancienne qu’en soit la source , les opinions contraires à la saine morale. S’il est des usages et des lois contre les-
quels la justice réclame , elle veut cette raison qu’on n’y ait aucun égard. Princes, vous vous entendez partout appeler pieux et philosophes , amis de la justice, amis des lettres, l’ètes-vous en effet? C’est ce que l’événement démontrera. Car ce n’est ni pour vous flatter , ni pour gagner vos bonnes grâces que nous avons écrit ; c’est pour empêcher qu’entraînés par la prévention , par de superstitieuses complaisances, par des mouvements peu réfléchis , vous ne portiez des jugements contre vous-mêmes. Car pour nous, nous ôter la vie, vous le pouvez; nous faire du mal, vous ne le sauriez. »
Après cet exorde , Justin s’attache à repousser les accusations dont les chrétiens étaient l’objet : fêtes impies, repas homicides, assemblées nocturnes et séditieuses. A ces accusations il oppose le tableau des mœurs et des cérémonies chrétiennes : « Ceux qui sont persuadés de la vérité de notre doctrine et qui s’engagent à mener une vie conforme à cette croyance , nous les obligeons à jeûner, à prier; nous prions, nous jeûnons avec eux; ensuite nous les menons au lieu où est l’eau , et ils sont régénérés de la manière que nous lavons été. Après cette ablution, nous introduisons le nouveau fidèle dans le lieu où tous les frères sont rassemblés pour prier en commun; les prières finies, nous nous saluons par le baiser; puis, on présente à celui qui
préside aux frères du pain et une coupe de vin et d’eau. Le jour que l’on appelle le jour du soleil, tous ceux qui demeurent à la ville ou à la campagne s’assemblent en un même lieu. On lit les écrits des apôtres et des prophètes ; la lecture finie, celui qui préside fait uu discours au peuple pour l’instruire et pour l’exhorter à mettre en pratique les sublimes maximes de vertu et de religion qu’il vient d’entendre; ensuite nous nous levons tous pour faire notre prière en commun. Les aumônes que chacun fait avec la plus grande liberté, sont remises entre les mains de celui qui préside l’assemblée , et qui est chargé d’assister les veuves, les orphelins, les étrangers, les malades, tous ceux en un mot qui sont dans le besoin pour quelque cause que ce soit. » On peut juger de la fidélité de cette peinture par le témoignage même des païens, par celui que leur rend Pline le Jeune dans la lettre qu’il écrit à Trajan au sujet des chrétiens , témoignage que nous avons rapporté : on dirait deux tableaux tracés par la même main.
Le discours de Justin n’est pas une simple apologie des chrétiens : il établit et soutient une thèse nouvelle ; il demande pour tous les hommes la liberté de conscience, droit nouveau dans le inonde ancien , et qui doit remplacer, en les surpassant, toutes les libertés perdues; il offre aussi à la sagesse de princes philosophes cette consi-
déraüon qui devait les frapper : « Ce qui devrait surtout vous réconcilier avec la doctrine des chrétiens, c’est que nulle autre n’est plus propre «à maintenir l’ordre et la tranquillité dans l’Etat; elle persuade à l’homme que Dieu voit tout; or, je vous le demande, si cette vérité était bien reconnue, quel homme, se voyant resserré dans une vie si courte-, se déclarerait pour le vice ? Croyez-vous que les lois toutes seules avec les peines qu’elles infligent , imposent assez au méchant pour l’arrêter et le contenir? Il sait bien qu’il peut vous échapper, parce que vous n’êtes que des hommes. » Cette apologie de saint Justin , au milieu des longueurs inséparables d’une défense et de la nécessité de répondre aux calomnies et aux ignorances des païens, contient doue et développe trois faits importants : la pureté des mœurs chrétiennes , la liberté de conscience, un principe politique nouveau qui place la base de l’ordre dans la soumission volontaire des esprits et non dans les ^sévérités , souvent impuissantes des lois.
Ce courage de Justin et ses vives attaques contre la philosophie lui avaient attiré d’ardentes inimitiés. Dans sa seconde apologie, il s’était écrié : « Je m’y attends; ceux qui se disent faussement philosophes me dresseront des embûches et me feront mettre les fers aux pieds ; ce sera peut-être cet ignorant de Creseenl
qui aime plus la gloire que la vérité. » Ses pressentiments ne le trompèrent pas ; il scella sa fai de son sang, et mourut, s’il en faut croire le témoignage de son disciple, deTatien , victime de la haine de Crescent.
Assyrien de naissance, Tatieu, qui vécut vers l’an 167, fut élevé dans la littérature grecque. Poussé d’un désir curieux , il examina tous les différents cultes, et il se vante d’avoir péuélré tous les mystères. Ces cultes , souvent bi/.arres , le révoltèrent , et les interprétations philosophiques qu’on lui en donna ne le satisfirent pas davantage. Troublé de ces mécomptes, il vint à Rome ; mais là , les scandales étaient plus grands encore. Cependant la philosophie avait déjà initié Tatien à un culte plus pur de la Divinité ; mais les doctrines philosophiques elles-mêmes étaient sans autorité : impuissantes sur les moeurs, elles étaient en outre compromises par les dissentiments mêmes des philosophes divisés en sectes , en partis : oe désaccord surtout indigna Tatien. Dans cette disposition de mépris pour les philosophes, d’horreur pour les païens dont la corruption le révoltait , Tatien se mit à étudier les Écritures sacrées. Leur antiquité, la simplicité du style, le récit clairement détaillé de la création , l'espi;i prophétique qui y règne , la sublimité des préceptes, la doctrine d’un Dieu unique, souverain maître de toutes choses, toute celte lumière inat-
eudue fil sur lui une vive impression. U trouvait aussi dans les âmes chrétiennes tout ce qu’il avait regretté de ne trouver point chez les païens : pureté, sainteté de mœurs, union de sentiments, de doctrine , de vie , et une fermeté de conviction qui ne redoutait pas même la mort; il devint chrétien.
Converti au christianisme, Tatien consacra sa science et son talent à la défense de sa nouvelle religion. Dans son Exhortation aux Grecs , saint Justin avait dit que Moïse était supérieur et antérieur à tous les philosophes grecs, et que c’était à ses livres que ceux-ci avaient emprunté ce qu’ils ont dit de plus sage sur Dieu et sur son culte. Tatien reprit et développa cette thèse dans le Discours qu’iladressa aux Grecs pour leur prouver qu’ils ne sont auteurs d’aucune des sciences dont ils se glorifient , mais qu’elles ont toutes été inventées par ceux qu’ils appellent barbares. Cette idée, qui est le fond de son ouvrage, Tatien ne la suit pas longtemps. 11 prouve bien en effet d’abord que les Grecs ont corrompu les sciences qu’ils avaient reçues des barbares , et principalement la philosophie ; mais il passe ensuite à l’explication et à la défense de la religion chrétienne; il parle de la nature de Dieu, de son Verbe et de la liberté de l’âme. Il réfute le destin ; il traite de la nature de l’âme et des démons , lançant çà et là des railleries contre la théologie ridicule des
païens, et contre les mœurs corrompues de leurs dieux et de leurs philosophes; revenant enfin à son sujet, il montre que l'histoire de Moïse est la plus ancienne des histoires, et il fait des mœurs des chrétiens une description admirable : « Notre philosophie, dit-il, n’est pas seulement pour les riches ; elle se donne gratuitement aux pauvres ; la doctrine céleste est trop relevée pour qu’aucune récompense la puisse payer ; nous admettons quiconque veut être instruit. » C’est la première fois que l’on songe à l’éducation du pauvre. A ce tableau de la vérité chrétienne, Talien oppose celui des absurdités , des contradictions des philosophes et des prêtres païens, et il s’écrie : « Adieu donc , arrogance romaine ! adieu , Athènes et son froid langage ! adieu , écoles qui ne se peuvent accorder! j'ai embrassé la philosophie des barbares, et voilà ce que j’ai écrit pour votre instruction, moi Tatien, né en Assyrie, et qui autrefois ai été élevé dans vos écoles et formé par vous, et qui ensuite ai adopté les dogmes que je professe aujourd’hui : je reconnais un seul Dieu; je le vois dans ses œuvres. Toujours prêt à rendre compte de nos sentiments et de nos croyances, je ne dissimulerai jamais, à l’égard de Dieu, ma foi et mes principes. »
Tatien n’a pas la sagesse de saint Justin , son maitre. Son apologie est quelquefois une violente invective, où il défend moins le christia-
nisrne qu’il n’attaque la civilisation grecque. A, son exagération' d’apologiste , on pressent ses errenrs comme chrétien : Tatien devint le chef des encralites, qui en voulant outrer la vertu, la détruisaient. l es encralites, entre autres choses, proscrivaient le mariage. Dans cette apologie même, Tatien n'est pas irréprochable : ses opinions sur le Verbe divin , sur la nature de l’âme , sur la matière, sont loin d’être exactes : il ((juche an gnosticisme.
Justin avait ménagé les philosophes tout en réfutant leurs erreurs ; Tatien y avait déjà mis moins de mesure; Hermias les attaqua plus hardiment encore. Passant en revue toutes les sectes philosophiques, il les montre en désaccord et sur le principe même des choses , la Divinité , et sur la nature de l’âme, et sur les destinées humaines. Quel a été le principe du monde?
L’air, dit Anaximène; vous n’y entendez rien , s’écrie Empédocle du haut de l’Etna : les principes de toutes choses sont la discorde et l’union. Suivant Thaïes, le principe de tout, c’est l’eau, dais voici son compatriote Anaximandre qui est d’une autre opinion : il y a un principe antérieur, soutient Anaximandre, à savoir le mouvement éternel, parce que tout naît et que tout se détmit. Parcourant successivement tous les systèmes des philosophes sur le principe du monde, depuis Anaxagore jusqu’à Platon, Aristote, Phé-
récycle, Épicure et leurs disciples, Hermias étale à plaisir les contradictions et la fausseté de leurs diverses cosmogonies. Ignorants de la nature des choses, les philosophes connaissent-ils au moins la nature de l’ànie ? Deinandez-leur ce que c’est que lame : Démocrite vous répondra : c’est un feu; les stoïciens, une substance; d’autres, une intelligence; Heraclite, le mouvement; un soufllc, une émanation des astres, selon un autre; une monade, un nombre moteur, dira Pylha- "ore; une harmonie, prétendra Dinarque; et vingt autres définitions semblables.
Ainsi sur le principe du monde, sur la nature de l’âme, erreurs et contradictions dans les philosophes. Seront- ils plus d accord et mieux instruits sur la destinée humaine? Non, mêmes rêveries et mêmes incertitudes. « L’âme est immortelle, dit l’un; non, répond l’autre, elle est destinée à périr. Celui-ci me fait immortel, quel bonheur ! celui-là mortel , quel sujet d’affliction ! Un autre méfait résoudre en atomes invisibles : me voilà eau, me voilà air, me voilà feu. Bientôt après je ne suis plus ni eau, ni air, ni feu ; je deviens bêle fauve ou poisson : je suis de la famille des thons et des dauphins. » C’est ainsi que dans un cadre ingénieux et sous une forme vive et piquante, Hermias rapproche tous les systèmes de philosophie et en fait ressortir le vide par la seule contradiction des opinions.
C’est, a-t-on dit, le Lucien chrétien; Lucien, je ne sais; non, la raillerie satirique du chrétien n’a pas la finesse, la légèreté, la grâce malicieuse du sophiste païen ; mais s’il n’est Lucien , Hermias est du moins un écrivain instruit, habile et judicieusement ingénieux.
A quelle date faut-il placer Hermias ? on ne le saurait dire d'une manière précise; mais en le mettant à la fin du second siècle, on ne s’éloignerait pas beaucoup, je crois, de la vérité.