CHAPITRE VI
l'éducation de la femme dans l’église grecque. AFFRANCHISSEMENT DE l’eSCLAVE.
L'éducation des femmes par le christianisme se faisait plus difficilement , nous l’avons dit, dans le monde grec que dans le monde romain.
Sous le doux ciel de l’Asie, les femmes avaient plus de peine à renoncer à ces habitudes de mollesse qui étaient comme une des nécessités du climat, à ces délicatesses du luxe qui étaient comme un des besoins de l’Orient. A Rome, la condition de la femme, plus rude qu'elle ne l'était dans le monde grec , était aussi plus près de la vie simple et forte de la famille; bien qu’à un titre précaire, la femme romaine entrait plus dans la famille, elle y comptait plus que la femme grecque : à Rome il y avait le foyer domestique, le fucus; la femme et l’esclave y étaient assises, sur un degré inférieur, il est vrai, mais admises toutefois. Il n’en était point ainsi en Grèce : la femme grecque n’était pas une compagne pour l’homme, Àussi vit-on en Grèce naître et presque se légitimer une espèce d'unions intermédiaires qui tenaient lieu à l’homme de cette société, de
cette intimité qu’il ne trouvait pas auprès de lui, dans les épanchements du foyer domestique.
Les courtisanes accusent moins peut-être la corruption de la société grecque que le vice de la constitution civile , qui , au sein même du mariage , n’établissait entre l’homme et la femme aucun lien sérieux comme aucune noble affection. A Rome, la matrone obtient, à défaut d’attachement, le respect ; elle peut se corrompre, mais elle n’est pas déchue : s’il y a des Messaline, il n’y a pas d’Aspasie.
En Grèce au contraire et dans l’Asie particulièrement, la femme vivait entièrement isolée. Entourée d’un grand nombre d’esclaves, attentifs à ses fantaisies, soumis à ses caprices, il n’v avait pas pour elle de milieu entre la solitude et le grand jour. Renfermée la plupart du temps dans l’intérieur non delà famille mais du gynécée, quand elle en sortait, c’était avec un faste excessif et pour des fêtes pompeuses. Cette vie tour à tour d’obscurité et d’éclat , de subordination domestique et de fantaisies souveraines, était un grand mal. Aussi les femmes asiatiques étaient-elles tout à la fois craintives et hautaines, retenues et intempérantes ; intempérantes surtout dans les fantaisies du luxe et de la mollesse. C’est ainsi que dans le Pédagogue nous les a représentées Clément d’Alexandrie; ainsi nous les montreront d’autres Pères de l’Eglise.
L’éducation de la femme, dans l’Église grec* que, ne devait et ne pouvait donc se faire aussi facilement que s’était faite , dans l'Église latine , l’éducation de la femme romaine. Si la matrone romaine avait perdu , dans les corruptions et les licences monstrueuses de l’empire, sa pureté et sa pudeur antiques, il en restait cependant quelque chose dans les traditions domestiques et comme dans l’air même qu’elle respirait. Aussi avons-nous vu dans Tertullien, dans Cyprien, que pour ramener les vierges, les femmes à l’antique pudeur, il suffisait presque de les rappeler aux souvenirs et au sentiment de9 vieilles et sages réserves du génie latin, consacrées, purifiées encore par la prudence chrétienne. Ce que les Pères de l’Église latine recommandent dans la femme, ce qu’ils cultivent avec une pieuse sollicitude, ce sont les vertus morales : de l’intelligence même , ils ne s’en occupent guère. Il est bien vrai que saint Augustin admet sa mère à ses charmants et philosophiques entretiens; mais c’est sa piété, plus que son esprit, ce semble, c’est l’élévation de son âme , plus que la supériorité de son intelligence, qui vaut à Monique ce privilège.
Les docteurs de l’Kglise grecque , et saint Clément entre autres, ont sur l’éducation de la femme la même doctrine que les Pères de l’Église latine : trop fidèles en d’autres points au
génie grec païen, ils s’en séparent ici complètement. Ils placent l’égalité et la dignité de la femme , là seulement où elle peut , où elle doit être, dans l’âme.
On sait quelles étaient, à cet égard, les opinions des philosophes anciens et de Platon principalement. Platon songea à établir entre l’homme et la femme une égalité légitime; mais, pour y arriver, il ne vit rien de mieux que de les rendre égaux en forces i c’était une question de gymnastique. Ce rêve de Platon, moins gracieux que ne le sont ordinairement ses fictions , ne tenta pas beaucoup la femme ; elle sentit que sa force, c’était sa faiblesse même ; sa grâce, et notl sa Vigueur !
Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.
Après Platon , la philosophie s’occupa peu de la condition de la femme. Sénèque, en entrevoyant , en désirant l’émancipation de la femme, ne la conçoit que dans un développement plus grand de l’intelligence; pour lui, les lettres seront à la femme ce qu’aux yeux de Platon devait être la gymnastique. Plus noble, cette éducation de la femme ne devait pas , en réalité , être plus sérieuse. Assurément, nous sommes loin d’interdire à la femme les connaissances utiles et agréables ; de l’exclure de celte vie si douce de l’intelligence à laquelle nous avons vu et nous verrons les
Pères eux-mêmes convier les artisans. 11 faut le dire cependant dans l’intérêt de la femme : sa véritable égalité et encore moins son bonheur ne sont là. Non, elle est ailleurs et plus haut cette égalité; elle est où la philosophie ancienne elle-même la plaçait pour le pauvre et pour le riche , pour le noble et pour le roturier : elle est dans l’àme ; c’est-à-dire, là où est celle de l’enfant, celle de l’ange : dans la pureté et le dévouement. C’est en établissant dans l’àme le siège, pour ainsi parler, de l’empire de la femme , que le christianisme l’a rendu durable et légitime; qu’il a, d’une part , arrêté ces déportements de la luxure romaine qui épouvantaient même la muse de Juvénal; de l’autre, flétri et supprimé ces commerces douteux qui dans la Grèce suppléaient, en les calomniant , les unions solennelles.
Clément ne s’y est pas trompé : « La femme, dit-il, est l’égale de l’homme sous le rapport de l’àme; » et après avoir retracé les vertus qui doivent être le but et la perfection du chrétien, la constance, la patience, la charité, il ajoute : « L’homme et la femme sont également admis à cette perfection. » Là en effet est le moyen le plus sur, le plus infaillible d’affranchissement et d’égalité pour la femme. Il faut reconnaître hautement cette généreuse initiative de l’Kglise grecque à proclamer cette égalité si longtemps et si injurieusement méconnue, en Orient surtout.
En Orient, l’abaissement de la femme se liait étroitement à l’abjection de l’esclave. Dans l’Orient, l’esclave n’était pas, comme dans le monde romain , un être opprimé , mais utile : c’était un être oisif en même temps que dégradé ; si l’avarice n’en faisait pas des instruments de gain , le luxe en faisait un instrument de mollesse. Relever l’esclave de son abaissement, l’affranchir, c’était donc encore réhabiliter et ennoblir la femme.
JNous avons vu l’Eglise latine parler avec une grande force en faveur de l’esclave; nous ne l’avons pas vue demander et obtenir son affranchissement. Cet honneur était réservé à l’Eglise grecque, à son grand apôtre, à saint Paul.
L’esclavage était le pivot de la société ancienne ; l’abolir , c’était donc renverser cette société. Aussi , dans leurs paroles les plus humaines , ce que demandent pour l’esclave les plus sages d’entre les païens, c’est plus de douceur de la part du maître : condamner l’esclavage, ils n’y songent pas. La prudence chrétienne pouvait seule en effet opérer sans péril pour l’ordre social l’affranchissement de l’esclave.
Près de Lycus, dans la petite ville de Colosse, saint Paul avait vu, chez un chrétien, un esclave nommé Onésime. Onésime a, depuis, quitté la maison de son maître ; il est venu se cacher à Rome, coupable d’un vol domestique. Dans les
rues de Home, il a aperçu Paul ; il s’est cru poursuivi. Pour éviter le châtiment, il le prévient : il s’est jeté aux pieds de l’apôtre ; il en a reçu le baptême. Que lui ordonne Paul alors? d’aller se remettre entre les mains de son ancien maître dont il est la propriété par les lois humaines; mais en le renvoyant à Philémon il lui donne , dans quelques mots, un sauf-conduit et une lettre d affranchissement :
« Je t’adresse une prière, ô Philémon, pour un fils qui m’est né dans nos liens ; pour Onésime, lequel 11e fut pas toujours un bon serviteur. Voici que je te le renvoie; reçois-le comme mes propres entrailles. Peut-être , dans les desseins de Dieu, s’ est-il éloigné de toi pour un temps, afin qu’il pût te revenir à toujours, non plus comme un esclave, mais comme un frère qui doit nous être cher à plus d’un titre, à toi, surtout, et selon le mohde et selon le Seigneur. Accueille-le comme moi -même ; s’il t’a fait quelque dommage, je satisferai pour lui. Moi, Paul, je t’écris de ma main, je te le rendrai, pour ne pas dire tous les droits que j’ai sur toi. Oui, mon frère, accorde-moi celte jouissance dans le Seigneur. Je t’ai fait cette lettre plein de confiance en ta déférence; je sais que tu iras même au delà. »
Ainsi devait se faire, ainsi se fit, sous l'influence du christianisme, l’affranchissement de
l’esclave; ainsi fut conjure ce péril sur lequel le monde ancien n’osait arrêter ses regards sans en être épouvanté.
On comprendra mieux la charité tout à la fois ingénieuse et hardie de l’apôtre , si , de cette lettre de saint Paul on rapproche une lettre belle aussi et humaine du plus tolérant des maîtres païens, de celui que plusieurs fois déjà nous avons nommé, une lettre de Pline. Un esclave, craignant le courroux de son maître, est venu se réfugier auprès de Pline et implorer sa protection. Voici la lettre que Pline écrit en sa faveur:
« Votre affranchi, contre lequel vous étiez, m’avez-vous dit, en colère, m’est venu trouver ; il s’est jeté à mes pieds, et il y est resté attaché, comme si c’eût été aux vôtres; il a beaucoup pleuré, beaucoup prié ; longtemps aussi il a gardé le silence. En un mot, il m’a persuadé de son repentir. Je le crois véritablement corrigé, puisqu’il reconnaît sa faute. Vous êtes irrité, je le sais; et avec raison, je le sais encore; vous avez aimé cet homme, et un jour, je l’espère, vous lui rendrez votre bienveillance ; en attendant, il me suffit que vous lui accordiez son pardon, sauf, s’il le mérite encore, à reprendre votre colère : après s’être une fois laissé désarmer, elle en sera bien plus excusable. Donnez quelque chose à la jeunesse, à ses larmes, à votre douceur naturelle. Ne le tourmentez pas davantage,
ne vous tourmentez plus vous-même; car, doux et humain comme vous l’êtes, c’est vous tourmenter que de vous fâcher. Je crains de ne pas avoir l’air de prier, mais d’exiger, si je joins mes supplications aux siennes. Je les joindrai pourtant, et avec d'autant plus d’instance, que les réprimandes qu’il a reçues de moi ont été plus sévères. Je l’ai menacé très-positivement de ne jamais intercéder en sa faveur; mais cette menace n’était que pour lui, qu’il fallait intimider, et non pour vous; car, peut-être, serai-je encore une autre fois obligé de vous demander grâce et vous de me l’accorder, si la faute est telle que nous puissions honnêtement, moi intercéder, et vous pardonner. »
Assurément, cette lettre fait honneur à l’âme de Pline le Jeune ; mais qu elle est loin de celle de Paul ! Où est l’affection chrétienne , où l'égalité? Où le tort et l’expiation pris sur soi-même? Où le titre de frère donné à l’esclave? Où l’affranchissement enfin ?
Clément a toutes les nobles tolérances, tous les généreux instincts du génie grec. Il n’admet pas seulement la philosophie au service de la religion ; il amnistie , il adopte aussi toutes les sciences et tous les arts. « Les arts sont sortis de la main de Dieu comme la science des choses divines. » Et, ailleurs : « Tout ce que les arts renferment de bon , sous le point de vue de l'art ,
est une émanation de Dieu. » Nous sommes loin du traité de Tertullien sur l 'idoldtrie. Tel est le génie de l’Église grecque : il a peine à se détacher de ce qui avait enchanté le monde païen , et dans une poétique habitude d’imagination en même temps que dans un noble désir de conciliation, il accepte de la civilisation païenne tout ce qui en est en quelque sorte la partie spiritualiste, les sciences et les arts, la poésie et l’éloquence. Avait-il donc tort de ne point répudier dans l’homme les dons du Créateur ? de sanctifier en quelque sorte, plutôt que de proscrire, ces nobles titres de l’humanité ? Non, assurément; et quand, plus lard, nous verrons saint Jeau Chrysostome employer pour peindre l’Aumône les charmantes images dont Homère s’est servi pour peindre les Prières qui, humbles et touchantes, se présentent devant le trône de Jupiter, nous ne lui reprocherons pas ce souvenir qui ajoute une grâce de plus à cette pensée de la charité particulière au christianisme.
CIHP1TRE VII.
LUCIEN . CELSB. — OEIOBSE.
Les accusations portées contre les chrétiens et jusqu’ici réfutées dans les apologies que nous avons examinées, étaient des accusations populaires et publiques. Ils furent bientôt en butte à des attaques plus habiles et plus savantes. Ce sont ces attaques et les réponses qui y furent faites que nous allons maintenant examiner.
Au premier rang de ces ennemis du christianisme figure Lucien.
Lucien vécut sous le règne de Marc Atirèle.
Rhéteur brillant , sophiste ingénieux , esprit souple et fécond, vif et railleur, Lucien confondait dans une même moquerie les philosophes et les dieux du paganisme. Son œil perçant et prévenu aperçut le christianisme , et le travestit , comme il faisait de l’Olympe païen. Sa haine et son ignorance de la religion nouvelle qui se trahissent dans plusieurs de ses ouvrages, éclatent surtout dans le Peregrinus.
Peregrinus, dont Lucien a donné le nom à un de ses traités, philosophe d’abord, avait cherché
ensuite dans la doctrine nouvelle à satisfaire et à fixer la curiosité inquiète de son esprit. « Après avoir longtemps erré, dit Lucien, il vint dans la Judée, où il s’unit aux chrétiens, et apprit d’eux leur admirable doctrine. » Mais il ne s’y tint pas longtemps. De chrétien redevenu cynique et charlatan , transfuge de la philosophie et de la religion, Peregrinus termina par une mort bizarre une vie qui ne l’était pas moins. 11 avait, s’il en faut croire Lucien , fait courir le bruit qu’il se brûlerait aux jeux olympiques, espérant qu'on ne le prendrait pas au mot. Mais la partie était trop bien engagée pour qu’il fût possible de reculer. A la fin donc des jeux, Peregrinus accompagné d’une foule de cyniques qui tenaient des flambeaux à la main alla mettre le feu au bûcher qu’il s’était préparé , et s’y jeta en invoquant les dieux. Tel est le personnage sous le nom duquel Lucien a placé la satire des chrétiens. Il suppose que Peregrinus, ennuyé de voir son père, déjà parvenu à un âge avancé , ne pas mourir assez tôt, l’a étouffé; que poursuivi pour ce forfait, il ne trouve de refuge qu’au milieu des chrétiens, bientôt il devient non-seulement prophète , mais chef de leur congrégation : il explique leurs Écritures.
a Sur ces entrefaites, continue Lucien, notre {notée ayant été arrêté et mis en prison à cause de sa nouvelle doctrine, celte disgrâce le combla
de gloire, le mit en plus grand crédit parmi ceux de celte religion. Les chrétiens, extrêmement affligés de sa détention, remuèrent ciel et terre pour le tirer de là ; et n’en pouvant venir about, ils essayèrent du moins de l’en dédommager en ne le laissant manquer de rien. On voyait dès le point du jour, à la porte de la prison, une troupe de vieilles femmes, de veuves et d’orphelins, dont plusieurs passaient les nuits auprès de lui , après avoir corrompu les gardes par argent. Ils y prenaient ensemble des repas préparés avec soin , et s’y entretenaient entre eux de discours religieux. Il lui arriva même des députés des églises d’Asie envoyés pour le consoler et lui apporter des secours d’argent , car c'est chose incroyable que l’empressement avec lequel les gens de celte religion s’assistent dans leurs besoins; ils n’épargnent rien en pareil cas ; ils méprisent tous les biens de ce monde et mettent en commun ce qu’ils possèdent. » Dans ce tableau des mœurs chrétiennes tracé par une main satirique et ennemie, on entrevoit cependant l’involontaire hommage rendu au dévouement de la société nouvelle, à cette charité qui en sera la force, en même temps qu’elle sera le remède à toutes les misères de la société ancienne.
Si Lucien se trompe ainsi sur les mœurs des chrétiens, il ne défigure pas moins leur doctrine : « Les malheureux, ajoute-t-il, sont fortement per-
suadës qu’un jour ils jouiront d’une vie immortelle, et ils courent d’eux-mêmes s’exposer à la mort et aux supplices; leur premier législateur leur a mis en tète qu’ils sont tous frères. Après qu’ils se sont séparés de nous, ils rejettent constamment les dieux des Grecs et n’adorent que le sophiste qui a été crucifié ; ils règlent leurs mœurs et leur conduite sur les lois , méprisant tous les biens de ce monde , et mettant en commun ce qu’ils possèdent. » En croyant faire la satire des chrétiens, Lucien en fait l’éloge. Qui a tracé ce tableau? Lucien ou saint Justin? on peut s’y tromper.
Un ami de Lucien, celui auquel il a, on le croit du moins, dédié le Philopseudes ou l’incrédule, un philosophe célèbre, épicurien ou platonicien , on ne sait, celui que Bossuet appelle le plus grand ennemi des chrétiens et qui les attaqua dès les premiers temps avec toute l’habileté imaginable, Celse avait composé, sous le titre de : Discours véritable , une accusation en forme contre le christianisme. Celse laisse de côté les attaques banales, les fables grossières inventées contre le christianisme; il va droit au but, le combattant dans son origine, le judaïsme; dans son auteur , le Christ ; dans ses propagateurs , les apôtres, enfin dans ses miracles et son enseignement.
L’auteur de celte religion, quel est-il? un homme obscur, un Juif né dans la lie d’une na-
lion odieuse à tous les peuples ; dont la vie, sans autre éclat que celui de sa mort , s’est terminée par un supplice infâme. Mais quelle doctrine encore ce prétendu Messie est-il venu révéler au monde? une doctrine inouïe jusque-là, suspecte par sa nouveauté seule, hérissée de mystères inconcevables à la raison , contraires à la nature. Et c'était pour adorer un Juif mort que les chrétiens quittaient les dieux éternels? Leur Jésus pouvait-il se comparer à Jupiter ou à Apollon ? Si tel est le maître , qu’étaient-ce que les apôtres chargés par lui d’aller répandre son enseignement? quelques Juifs, misérables pêcheurs, sans lettres, sans sciences, sans nulle éducation; quelquefois des enthousiastes dont toute l’habileté consiste à s’être approprié quelques lambeaux des livres de Platon. Ils parlent de miracles ! Guérir des boiteux, marcher sur les eaux, rendre la vue à des aveugles, Conjurer des démons, est-ce donc là quelque chose de si mémorable ! Ces sortes de prestiges ne se sont-ils pas fréquemment renouvelés sous nos jeux; témoin tous ceux que l’on raconte d’un Apollonius de Tyanes, d’un Maxime, d’un Apulée, de tant d’autres, qui ne furent que des imposteurs. Quels biens après tout, ces miracles ont-ils procurés à sa famille, à sa secte, à sa nation? Il devait être ce Messie tant promis à la Judée, un puissant monarque , dominateur de tous les peuples de la
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terre ; êt pour berceau il a une étable , un gibet infâme pour trône. A UUe origine misérable, le christianisme joint des dogmes incompréhensibles et une morale sévère. Si ses dogmes satisfont peu la raison , ses préceptes ne contrarient pas moins la nature. Ainsi dans son auteur, dans ses disciples, dans ses miracles comme dans sa doctrine, le christianisme n’a rien qui mérite les adorations du genre humain.
La hardiesse de Celse avait frappé d’un long étonnement la foi nouvelle, et bien que déjà d’habiles et nombreux apologistes eussent pris en main la cause des doctrines chrétiennes contre les préventions ou les ignorances du vulgaire et des princes , nul cependant n’avait osé se hasarder contre un tel adversaire. Ce vengeur du christianisme, mal compriset insulté, parut enfin. Bien que d’une vigueur à ne pas craindre les plus rudes attaques , il semble , en répondant au philosophe grec après un silence de près d’un siècle, encore ému et tremblant des coups qui ont été portés à la foi; il craint, en la voulant défendre , de l’affaiblir et de la compromettre. C’est en effet sons cette impression de la nécessité tout ensemble et du péril qu’il y avait à répondre à de telles attaques, que débute l’apologiste qui entreprit enfin de répondre à Celse : « Vous voulez, pieux Ambroise, que je réponde aux invectives de Celse contre les chrétiens, et
contre la foi de leur Église, comme si d’ellesmèmes elles ne se réfutaient pas évidemment; comme si notre doctrine, plus éloquente que tous les écrits, ne confondait pas la calomnie et ne lui ôtait pas jusqu’à l’ombre de la vraisemblance. Néanmoins , pour ne pas donner lieu de croire que je me refuse à vos désirs, je vous envoie ce que j’ai pu faire de mieux pour répondre à ces prétendues difficultés de Celse, difficultés que vous regardez comme si redoutables, bien qu’il n’y ait dans tout ce qu’il avance , rien de capable d’ébranler la foi de personne ; mais après tout, comme il serait possible que dans le grand nombre de ceux qui font profession de croire, il y eût des personnes sur qui de pareilles productions fissent une impression dangereuse , j’ai fini par consentir à vous satisfaire, en vous adressant une réponse directe à l’écrit que vous m’avez envoyé. Son auteur l’intitule : Discours véritable y mais je serais bien trompé s’il passait pour tel dans l’esprit de quiconque aurait tant soit peu profité dans l’étude de la philosophie. Qu’il y ait dans celle des Grecs de spécieuses apparences, capables de séduire les simples par un air de vérité dont le mensonge s’y trouve masqué , saint Paul nous en prévient ; mais en vérité, personne tant soit peu raisonnable ne qualifiera de la sorte les raisonnements de Celse; pas plus que l'on n'appellerait justement son langage
un langage artificieux , comme il s’en rencontre dans les écrits de certains philosophes. »
Celui qui parle ainsi et qui croit devoir prendre de telles précautions , c'est un des plus beaux et des plus savants génies chrétiens : on a reconnu Origène.
Origène, surnommé Adamance, naquit en Égypte, dans la ville d’Alexandrie, la sixième année de Commode, de Jésus-Christ l’an 185.
Son père, que Suidas dit avoir été évêque, s’appelait Léonide. Né de parents chrétiens , dès son enfance Origène montra une merveilleuse pénétration d’esprit et une grande ardeur pour l’étude; de bonne heure aussi, il trahit cette curiosité d’esprit qui devait faire sa gloire et ses erreurs. Encore enfant , quand son père lui faisait étudier et lui expliquait l’Écriture sainte, Origène ne se contentait pas des sens les plus simples , il en recherchait de plus profonds, et souvent les explications qu’il demandait des passages les plus difficiles embarrassaient fort son père, inquiet tout ensemble et charmé de la vive et pénétrante intelligence de son fils. Nourri plus tard de la lecture assidue des philosophes platoniciens et pythagoriciens, et même des stoïciens, il s’y fortifia encore dans l’habitude d’expliquer allégoriquement les doctrines les plus secrètes de la philosophie, en même temps que les livres hébraïques. Disciple
do Clément d'Alexandrie, et peut-être aussi d’Aumonius-Saccas, il unit à une connaissance profonde des Écritures et des sciences profanes, l’art de bien exprimer ses pensées. La réputation d’Origène allait croissant de jour en jour, et lui attirait une foule de disciples : païens aussi bien que chrétiens accouraient en foule à ses leçons. Bientôt il cessa d’enseigner les lettres humaines, et vendit les auteurs profanes qu’il possédait. Il employa plusieurs années dans les exercices les plus rigoureux de la discipline philosophique, consacrant la plus grande pat lie de la nuit n l’étude de l’Écriture sainte, ne dormant que sur la terre, et pour la mieux vaincre mutilant la nature.
Ainsi préparé, il voulut joindre à toutes ses connaissances le complément alors indispensable de toute profession philosophique , les voyages. Il visita Rome, l’Arabie et revint se fixer à Alexandrie : il était dans sa trentième année. Forcé de nouveau à quitter cette ville, et ne trouvant point de sûreté dans toute l’Égypte, -il passa en Palestine et s’établit, à Césarée. Appelé à Antioche par flammée, tante d’Antonin Iléliogabale et mère d’Alexandre, qui était curieuse de le voir et de l’entendre, il revint ensuite reprendre à Alexandrie ses occupations ordinaires d’enseignement chrétien. Ce fut vers ce temps qu’Origène commença à composer divers ouvrages.
Démétrius , son évêque , jaloux des succès et de
l’autorité morale qu’Origène devait à son génie, le déposa du sacerdoce , sous prétexte que son élévation à la prêtrise n’avait pas été régulière ; lui défendit d’enseigner dans Alexandrie, l’obligea d’en sortir et l’excommunia. Origène prévint par la fuite cette condamnation. 11 trouva un asile à Césarée auprès de Tliéocliste qui, avec Alexandre, évêque de Jérusalem, l’avait consacré par les mains. Après un court séjour à Césarée, Origène fit un voyage en Grèce, et demeura quelque temps à Athènes ; puis, à la prière des évêques de cette province , il se rendit en Arabie. De retour à Césarée, il eut beaucoup à souffrir de la persécution deDèce, et mourut de la suite de ses souffrances, en la soixante-neuvième année de son âge, sous l’empire de Gallus et de Volusien, l’an 253 : il fut enterré à Tvr.
Cette vie agitée, ce besoin, ce semble : de persécutions et de combats trahit assez l’imagination ardente d’Origène , qui loin de s’apaiser dans ces luttes et ces déplacements continuels, s’y ranimait et s’y fortifiait.
Les ouvrages d’Origène sont nombreux; son activité suffisait à occuper sept copistes à la fois. De ces ouvrages, le plus célèbre ce sont les huit livres contre Celse, dont nous avons cité le début.
On a vu combien les objections de Celse étaient vives et pressantes ; la réponse d’Origene
ne sera pas moins directe, moins ferme, moins éloquente. Suivant pied à pied Celse sur le terrain où il s’était placé , Origène ne laisse sans réplique aucune de ses imputations. Nous ne nous engagerons point dans les détails de cette discussion ; mais comme nous avons réduit l’attaque nous ramènerons la réfutation à quelques points capitaux : « Vous ne pouvez concevoir, Celse, que le fils d’une pauvre villageoise qui ne vivait que du travail de ses mains, ait pu être l'auteur de notre religion ; votre raison se révolte à l’idée de ce Dieu qui a pour berceau une étable, pour trône un infâme gibet. Mais où vous ne voyez que la bassesse, ne serait-il pas plus juste de voir la grandeur? Quelle merveille, que soutenu par la noblesse de la naissance, par les richesses , par les dignités, un homme en eût imposé aux autres hommes! mais sans aucun de ces moyens, sans illustration d’origine, sans célébrité, sans éclat, entreprendre d’établir une religion nouvelle , n’v a-t-il pas quelque chose qui sort des règles ordinaires et atteste une vertu surnaturelle? et cette croix qui vous révolte n’est-elle pas une preuve irrécusable de cette divinité que vous niez ? Jésus , je vous l’accorde pour un moment , avait par ses artifices surpris pendant sa vie la simplicité de ses disciples ; mais l’ignominie de ses souffrances , mais cette croix sur laquelle il meurt ne devaient-elles pas les dé-
tromper, si, témoins de la sainteté de sa vie, ils ne l’eussent été encore de sa résurrection et des miracles qui l'accompagnèrent ? Les Juifs, ditesvous, attendaient un autre Messie; celui-là, glorieux, puissant, devait étendre sur tout peuple sa domination. Les Juifs s’étaient trompés. Ce Messie matériel en quelque sorte qu’ils rêvaient leur a manqué, et le vrai, ils ne l’ont pas connu : c’est là leur erreur et leur châtiment. Ces Juifs pourtant ne sont ni aussi vils, ni aussi ignorants que vous le voulez bien dire. Quand l'univers tout entier était livré aux superstitions, seuls ils ont conservé le dépôt de la vérité, l'unité de Dieu et l’immortalité de l’âme. Que parlez-vous des larcins qu’ils auraient faits à Platon ? il v a longtemps que nos apologistes l’ont montré : le plagiaire, c’est Platon.
« Ni l’auteur donc, ni les origines du christianisme ne méritent, Celsc , vos mépris. Mais si le fondateur même de notre religion vous blesse par l'humilité de sa naissance , vous n’avez pas moins de peine à concevoir le choix qu’il a fait des hommes chargés de prêcher sa doctrine.
Quoi ! des publicains et des pêcheurs ! Oui, assurément, s’ils ont triomphé des hommes ignorants dans l’art de bien dire, ce n’est ni par l’éloquence, ni par le raisonnement , ni par les brillantes ressources de la dialectique; eh ! vous ne voyez pas là la marque d'une influence divine? Qui donc,
sinon une vertu plus qu’humaine, a pu faire adopter ce qu’ils enseignaient et leur soumettre l’univers?
« Des hommes qui n’avaient aucune teinture des sciences grecques , ni de cette sagesse subtile et captieuse qui sait appliquer artificieusement les couleurs de la vérité , ni de cet art de parler si puissant ; de tels hommes n’étaient point capables d’inventer le christianisme , de le (aire croire, ni de le faire pratiquer. Pour moi, j’en suis persuadé, si Jésus a choisi de tels hérauts de sa religion, c’est pour qu’on ne pût pas soupçonner qu elle soit fondée sur la raison et la sagesse humaine, et qu’il fut au contraire manifeste que leur candeur et leur simplicité , soutenues du ciel, avaient exécuté ce qu’auraient vainement tenté la science , l’art et l’éloquence des Grecs. Avec ce dédain que Gelse a pour de tels disciples, on ne s’étonne point de le voir accuser leur enseignement. Ils prêchent, dit-il, une doctrine contraire à la nature et enveloppée de mystères inconcevables. Nous l’avouons sans peine : nous nous proposons d’instruire les hommes dans la doctrine divine; nous gardons un profond silence sur nos mystères. Mais pour être mystérieuse , notre doctrine n’est point contraire à la nature. Qu’enseignons- nous en eliet? Nous donnons aux enfants des préceptes proportionnés à leur âge; nous apprenons aux esclaves
à devenir libres par les nobles sentiments que nous versons dans leurs cœurs. Sans éloigner les sages, nous nous attachons surtout à guérir l’intelligence des insensés, à dissiper leur ignorance. Nous n’avons d’autre dessein que d’éclairer tous les êtres raisonnables et de leur assurer la bienveillance du Dieu de l’univers. Nous promettons hardiment et ouvertement le bbnheur suprême à tous ceux qui vivent conformément à la loi de Dieu, qui lui rapportent toutes leurs actions, qui agissent toujours comme sous l’œil de Dieu , témoin et juge de toutes leurs œuvres. Reconnaissez-vous là une doctrine de bateleurs et d’ignorants? Etonnez-vous maintenant que pour ce Dieu mort sur la croix, l’univers ait quitté Mercure et Apollon , et dites-nous que sont les prétendus miracles d’un Apollonius, d’un Apulée, auprès de ce miracle de la propagation si rapide de la foi? Quant à moi , j’ignore comment un homme, en lui supposant le hardi projet d’amener l’univers à sa doctrine et à une religion nouvelle, aurait pu y réussir sans le secours d’une protection toute divine; comment il aurait pu vaincre tous les obstacles, triompher des empereurs , du |^nat romain , des peuples et des rois conjurés contre sa doctrine; conquérir la croyance et réformer les mœurs , je 11e dis pas seulement des sages, mais ce qui était, ce semble, plus impossible, des hommes ensevelis dans les
passions et les ténèbres de l'idolâtrie. Pourquoi Jésus-Christ l’a t-il fait , pourquoi le fait-il encore? sinon parce qu’il est incontestablement la puissance et la sagesse de Dieu. »
Le christianisme était vengé : heureux Origène, si moins épris des allégories et du sens mystique, il eût toujours su se préserver de l’erreur!
La réponse d’Origène à Celse peut être regardée comme la dernière apologie que les chrétiens aient adressée aux gentils. A l’exemple des apologistes grecs qui l’ont précédé ,, sans rien céder sur le dogme, Oise ne se déclare point contre la philosophie; loin de là, il la reconnaît, il en proclame la légitimité : « Parlez-vous de maîtres qui enseignent la philosophie ? Non, nous n’éloignons pas d'eux leurs disciples; mais trouvant ceux-ci préparés par la philosophie, nous tâcherons de nous servir de ces éléments pour élever les esprits aux connaissances essentielles et sublimes du christianisme. »
Cet amour d’Origène pour la philosophie nous est attesté par un de ses disciples, Grégoire, surnommé le Thaumaturge, qui, avant de le quitter, lui voulut donner un témoignage public de sa reconnaissance, enjprononçant en sa présence et devant un nombreux auditoire une sorte de panégyrique.
Origène, pour éviter les poursuites de l)émélrius, évêque d’Alexandrie, s était retiré à
Béryte vers 231 . 11 ouvrit dans cette ville uue école. Sa réputation lui attira bientôt une foule d'auditeurs. Grégoire et son frère Athénodore s’y rendirent. Origène, nous dit Grégoire, travailla avec un soin particulier à nous inspirer l’amour de la vérité. 11 commençait par faire à ses disciples l’éloge de la philosophie et de ceux qui s’y appliquaient. Il observait que pour un être raisonnable, le premier devoir est de se connaître soi-même. «Rien, ajoutait-il, de plus ridicule pour un homme que de vouloir connaître ce qui est hors de lui-même et d’ignorer ce qu’il y a de plus important pour lui. 11 nous fit commencer par la logique le cours de philosophie. Une étude bien plus importante encore était celle de la morale. A cette science succéda la philosophie naturelle; puis l’étude des mathématiques, qui embrasse la géométrie et l’astronomie : toutes préparations dont il se servait comme d’échelons pour nous amener par degrés à la connaissance des choses célestes, pour nous faire arriver à la plus précieuse, à la plus nécessaire de toutes les connaissances, celle d’une première cause. Voici la méthode qu’il employait : il voulait que cette étude commençât par l’exposition de tout ce que les philosophes et les poètes avaient dit sur la Divinité , à la réserve de ceux où l’athéisme était professé. Pas un de ces livres ne se doit rencontrer dans des mains chrétiennes; les autres, on h 7
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peut les parcourir indifféremment , sans adopter une secte de préférence à une autre, » On voit par celte citation , combien était vaste la science d'Origène, combien hardi son génie, combien tolérante sa religion.
Origène ferme le cercle des apologistes grecs proprement dits ; avant donc de les quitter, ces apologistes, demandons-nous où ils ont pris, où ils laissent la défense du christianisme, Leur grand ennemi d’abord, ce qui avant tout s’opposait à ce (|ue la doctrine nouvelle fut reçue du peuple, c’était l’idulâtrie avec ses séductions. L’idolâtrie parlait à tous les sens; ses fables en consacraient tous les égarements , en divinisaient toutes les passions. 11 ne se faut donc point étonner de voir les apologistes la combattre si longuement, avec une surabondance de preuves qui aujourd’hui nous semble superflue. Après l’idolâtrie , le second obstacle, c’étaient le préjugé populaire, les bruits calomnieux et absurdes contre les mœurs et les assemblées des chrétiens; les apologistes y répondent, mais moins par une sérieuse discussion que par le tableau même de la vie chrétieuue. Venaient enfin les objections des philosophes; les apologistes grecs ne renient point la sagesse profane; ils y reconnaissent au contraire, ils y montrent les vestiges effacés d’une vérité primitive et les appellent en témoignage de la foi nouvelle dont
les philosophes ont été , à leur insu , les précurseurs : c’est la marche qu’ont suivie, saint Justin dans sa Monarchie , Clément d’Alexandrie dans ses Stromales. Ainsi étaient combattues, ainsi se dissipaient les préventions qui, dans le monde grec , s'étaient élevées contre la doctrine chrétienne.