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CHAPITRE VIII

EUSEBE DE CESAREE.

I.a littérature grecque chrétienne eut son I.actance : ce fut Eusèbe. Eusèbe, en effet, a plus d’un trait de ressemblance avec Lactance : apologiste comme lui , comme lui placé auprès de Constantin et son panégyriste officiel, pour ainsi dire, il est une expression fidèle de son temps. Nous parlerons d’abord de l’apologiste.

Eusèbe, surnommé Pamphile, naquit en Palestine, sur la fin de l’empire de Galien, vers 270. Ordonné prêtre par Agapius , évêque de Césarée, il établit dans celte ville une école qui bientôt fut célèbre, et d’où il a pris son surnom d’Eusèbe de Césarée. Eusèbe se fait remarquer entre les écrivains ecclésiastiques à des titres nombreux et éclatants : apologiste, historien, orateur; nous allons l’examiner sous ces trois faces.

Les traités d’Eusèbe comme apologiste sont la Préparation évangélique , la Démonstration évangélique et la Réfutation d’ Hiéroclès.

La Préparation évangélique , divisée en quinze

livres, continue et résume toutes les apologies chrétiennes que nous avons jusqu'ici analysées. En voici le fond. Eusèbe examine d’abord la théologie païenne et il en relève les absurdités; il montre qu’elle a eu son berceau dans l’Égypte; puis, comparant la législation de Moïse avec celle des autres peuples, il prouve après Justin et Tatien combien elle leur est supérieure : le législateur des Hébreux a seul connu et enseigné l’unité de Dieu , l’immortalité de l’âme; seul il a eu des idées vraies sur la création , sur la formation de l’homme, sur les anges et la chute de quelques-uns d’entre eux; Platon n’est que le plagiaire de Moïse. Ce fond , on le voit, est celui des anciennes apologies.

Nous avons dit , dans notre exposition, comment Plutarque se préoccupait du silence des oracles ; ce lui était comme païen et comme prêtre d’Apollon une grande inquiétude. Ses craintes pour le paganisme sont consignées dans plusieurs traités, curieux comme témoignage de l’état de doute où se trouvaient ceux mêmes qui étaient restés fidèles au paganisme. Plutarque s’était donc demandé d’abord pourquoi les oracles ne parlent plus en vers. Il comprend jusqu’à un certain point ce changement dans les oracles, et que la prose ait succédé à la poésie; mais voici qui est plus grave : la pythie ne rend plus d’oracles. Tous les témoignages s’accordent

en effet sur ce silence de la pythie. Plutarque, qui eu est frappé , cherche à l’expliquer. Avant tout, il veut qu’il soit bien entendu que si les oracles ont cessé, c’est par la volonté des dieux ; puis il cherche les causes de ce changement : « Les sources , dit-il , dont les inspirations mystérieuses agitaient la prétresse et lui révélaient l'avehir, ces sources ont tari, et avec elles les prophéties. » il donne encore d’autres explications physiques du silence des oracles. Mais la véritable cause, Plutarque ne la pouvait donner. Les prophéties avaient dit qu’à la venue du Christ les oracles cesseraient, et les oracles ont cessé; c’est-à-dire la vérité cachée au fond des sanctuaires païens et dans les écoles des philosophes en est sortie ; elle est devenue le domaine du peuple et des ignorants; la grande initiation du genre humain s’est accomplie ; le voile du temple s’est déchiré. Voilà ce dont ne s’avisait pas Plutarque, le philosophe pieux, et pourtant quelques rayons de la vérité lui apparaissent; il est frappé de l’inscription mystérieuse qu’on lit sur le fronton du temple de Delphes ; il veut donc en pénétrer le sens. Que signifie-t-elle? Les sept sages, qui d'abord n’étaient que cinq, ont-ils voulu, par cette lettre e , qui dans la table arithmétique des Crées signifie cinq, protester contre les deux noms qu’on leur a depuis associés? ou bien serait-elle, cette lettre, le symbole des cinq attri-

buts principaux d’Apollon ? Ou enfin ce mot et est-il en quelque sorte le résumé de tous le$ voeux que l’on peut adresser à la Divinité j et autres explications où se perd et se confond la sagacité de Plutarque. Le secret que cherchait vainement Plutarque, et que la philosophie, dit Eusèbe, ne pouvait trouver, le voici ; et il le donne au onzième livre de la Préparation évangélique t t< Lë mot et, c’est celui qui a pu dire : Je suis celui qui est; c’est celui que ne pouvait connaître Plutarque, le prêtre d’Apollon. »

« La loi de Moïse, avait dit Eusèbe à la fin de la Préparation , si parfaite qu’elle soit , n’était qu’une préparation et une figure, » Cette pensée était le germe et l’annonce de la Démonstration évangélique.

l.a Démonstration évangélique se composait de vingt-neuf livres; il ne nous en reste que douze, tous destinés à prouver que la loi mosaïque n 'était qu’une préparation; que lés prophéties contenues dans les Écritures s’appliquaient exactement à Jésus-Christ , et à lui seul. Eusèbe prouve la divinité du Christ, s'étend sur la propagation de l’Évangile , et montre pourquoi le Christ s’est fait homme. Il reconnaît et signale en lui le vrai Messie qui a tout rempli, tout exécuté : dernier mot des Écritures, comme la loi chrétienne est le dernier mot de la loi de Moïse.

On voit dans ces deux ouvrages , la Préparalion et la Démonstration , les progrès qu’a faits le christianisme. L’exposition du dogme y tient plus de place que l’apologie ; ils sont moins une réponse aux accusations des païens, qu’une instruction pour les fidèles. Nous sommes au règne de Constantin : la croix est avec lui placée sur le trône.

Les ennemis du christianisme ne suivaient pas toujours dans leurs attaques le même plan. Si d’abord ils nièrent et tournèrent en ridicule les miracles du christianisme , plus tard ils semblèrent les reconnaître; mais cette reconnaissance hypocrite n’était, pour ainsi dire, qu’une hostilité plus redoutable: en avouant qu’on pouvait faire des miracles , ils se réservaient de les contrefaire.

11 y avait eu sous le règne de Néron un philosophe célèbre. Né en Cappadoce peu d’années après Jésus-Christ , ce philosophe avait de bonne heure embrassé la doctrine de Pythagore et s’était soumis à toutes les austérités de cette secte. Dans ses voyages presque continuels, il visita la Cilicie, la Pamphylie, Antioche, Éphèse, Babylone ; pénétra jusque dans l’Inde , accompagné de Damis, son disciple; puis se rendit, à travers la Grèce , en Italie. Néron le chassa de Rome ; il reprit alors le chemin de l’Orient, et se lia avec Vespasicn dont il favorisa l’avénement à l’empire.

Il établit à Éplièse une école pythagoricienne qui attira un grand concours de disciples. On croit qu’il mourut dans cette ville , vers l’an 97 de l’ère chrétienne, dans un âge très-avancé. Tel fut Apollonius de Tyanes; tel fut l'homme dont on opposa la vie à la vie de Jésus-Christ , les miracles à ses miracles.

Sur les instances de Julia Domna, épouse de Septime Sévère, le rhéteur et sophiste Philostrate composa la Vie d’Apollonius de Tyanes, sur les prétendus renseignements de Damis qui avait été son compagnon.

Le héros était bien choisi. Celte vie nomade et aventureuse d’Apollonius , l’austérité de ses mœurs, le prestige de l’éloignement, tout prêtait au merveilleux : on ne s’en fit pas faute. L’histoire d’Apollonius n’est qu’une contrefaçon perpétuelle de certains faits de l’Évangile. Ainsi , par exemple, un jour Apollonius et Damis entrent dans un temple; tout à coup les portes de ce temple se referment d’elles-mêmes , et on entend comme un chœur de jeunes filles qui chantent : «Quitte la terre, viens au ciel; monte, élancetoi vers le ciel. »

Un philosophe du siècle de Constantin , que nous connaissons déjà par Lactance, Hiéroclès, reprit et développa cette donnée de la vie d’Apollonius, dans un ouvrage qu’il composa sous le titre de Philaléthès ou F Ami de In religion. Hié-

roclès non plus ne niait pas les miracles du Christ; mais il leur opposait ceux d’Apollonius de Tyanes et d’Apulée, et demandait pour les uns comme pour les autres la même foi ou la même incrédulité. Eusèbe réfuta Hiéroclèsi 11 montre que loin de pouvoir être comparé à Jésus-Christ, Apollonius ne mérite pas même d'être mis aü rftng des philosophes, et que sa prétendue histoire , tissu de contradictions et de fables incohérentes , n’est digne d’aucune créance.

A la suite des ouvrages apologétiques d’Eusèbe nous placerons ses ouvrages historiques , qui sont encore une défense indirecte et un enseignement de la religion. L ’ Histoire ecclésiastique d'Eusèbe est, sinon le premier, du moins le plus régulier et le plus complet monument de la société chrétienne qui eut été écrit jusque-là : avant Eusèbe on n’avait que le livre des Évangiles et les Actes des apôtres. Eusèbe a rassemblé, coordonné toutes les pièces et mémoires qui avaient paru avant lui. On conçoit que dans une telle entreprise l’exactitude et l’ordre puissent manquer quelquefois ; et Eusèbe y a luimême reconnu des inexactitudes chronologiques qu’il a, pour la plupart, corrigées dans sa Chronique ou Canons de l'histoire universelle depuis la création jusqu’à son temps.

L’unité et la proportion se font aussi regretter dans cet ouvrage. Mais on y sent le souffle nou-

veau de la pensée chrétienne; l’on y découvre des divinations profondes. Avec l’histoire de l’Église commence véritablement l’histoire nouvelle, celle qui, à côté des caprices de la fortune, des violen* ces de la force matérielle, place et développe les progrès moraux de la société et les phases de la civilisation. « Les autres historiens, dit Eu-* Bèbe au commencement du cinquième livre , n’ont décrit que des combats, des victoires, des trophées, les grandes actions des capitaines et des soldats qui ont trempé leurs mains dans le sang pour la conservation de leur pays et de leur bien } mais moi je fais l'histoire d’un État céleste et divin i Je raconterai donc des guerres saintes qui tendent à une paix spirituelle; des combats entrepris pour la défense , non des richesses éphémères de ce monde, mais de la vérité éternelle} je dirai des trophées élevés contre des puissances invisibles, des couronnes immortelles et incorruptibles. » Cette manière grave d’envisager les événements humains, cette espèce de philosophie chrétienne de l’histoire se retrouve dans un autre ouvrage d’Eusèbe où il établit entre l’empire romain et le christianisme une comparaison aussi neuve qu’élevée : (f Depuis l’avénement de Jésus-Christ, ditil, deux grandes puissances, l’empire romain et le christianisme , ont paru en même temps et réuni tous les peuples du monde. La doctrine du Sauveur a ruiné le règne des démons et la multitude

des dieux, en annonçant aux Grecs, aux barbares et aux nations les plus reculées la monarchie du vrai Dieu. L’empire romain a réuni les peuples en les assujettissant; et d’ennemis qu’ils étaient, les a rendus amis et alliés. Tous les hommes ont commencé alors à s’embrasser comme des enfants nés d’un même père, qui est Dieu , et de la même mère, qui est l’Eglise : le monde tout entier est devenu une seule famille. »

A côté de ces ouvrages historiques d’Eusèbe, il en est qui , sans avoir ce titre , offrent à l’histoire des renseignements précieux , tels sont entre autres la Vie de Constantin et le Panégyrique de ce prince prononcé par Eusèbe en présence de l’empereur. Ce que Lactanee a fait, à un point de vue que j’appellerai temporel et officieux , Eusèbe l a fait à un point de vue théologique et politique : il a uni le prince à la religion ; et dans ce dessein , donné à la royauté de Constantin un double sacre. Il la façonne, la pare, la revêt d’un prestige que l’exactitude de l’histoire dément quelquefois, sans la pouvoir ni contester ni effacer entièrement. Le panégyrique, sous la plume d’Eusèbe, servit surtout à cette transformation. Ce panégyrique , on peut dire qu’Eusèbe le mit partout; dans l’ouvrage qui porte ce titre, cela va sans dire ; mais dans ceux mêmes qui semblent annoncer plus de sévérité. Ainsi la Vie de Constantin n’est à proprement

parler qu'un panégyrique, excusable d’ailleurs, puisqu’elle ne fut composée qu’après la mort de ce prince. Mais cet éloge perpétuel, hàlons-nous de le dire, s’adresse moins au prince qu’au chrétien , au conquérant qu’au protecteur de l’Église : « Notre empereur a défait les impies ; il a reconnu de qui il tenait la victoire et lui en a renvoyé l’hommage. 11 a élevé au milieu de sa capitale l’étendard par la force duquel il l’a remportée, et a ordonné à ses sujets de le regarder comme le boulevard de l’empire. Il a fait de son palais une église, où il adore le Seigneur, il a bâti des temples avec une magnificence convenable à un grand prince. »

Eusèbe ne louait pas seulement l’empereur :

il était son orateur. 11 est permis, en effet, de croire que si, dans leur forme première, les discours qu’Eusèbe met dans la bouche de Constantin étaient de lui, ils ont été ensuite revus et augmentés ; on n’en peut douter du moins pour celui qu’il a donné à la fin de la AVedece prince, et dans lequel Constantin commente la quatrième églogue de Virgile. Est-il probable, par exemple, que dans ce discours, et après cette interprétation de la quatrième églogue, Constantin prenant à partie Dèce, Valérien et Dioclétien renouvelle contre eux les imprécations de Eactance? Et ne reconnaît- on pas à ces traits le panégyriste qui, dans YÉlof’e de Constantin, montrait Maximin

frappé de la main de Dieu et contraint de révoquer ses édits sacrilèges. Eh bien! que faut-il voir dans ce zèle d’Eusèbe à prêter à Constantin, avec les vertus du chrétien , l’éloquence de l’orateur? Rien, sinon le désir plus sincère encore qu’ofticieux d’entourer la monarchie de Constantin et par elle la religion d’un prestige qui les rendit également respectables à tous les yeux et à tous les esprits. 11 faut aussi , dans ces complaisances oratoires, faire la part du temps, qui était fort aux panégyriques : en fait de flatteries, la littérature païenne n’avait rien à envier à Eusèbe. Seulement , je le répète , l’accent de l’éloge est ici plus sincère, et la religion lui donne plus de noblesse et d’autorité.

Eusèbe et Lactance, écrivains inférieurs à plusieurs des auteurs chrétiens qui les ont précédés, ont eu ainsi leur à-propos et leur influence. Tous deux étaient merveilleusement propres et convenables pour le moment délicat de transition où le christianisme qui venait de monter sur le trône avec Constantin devait avoir la modération de la victoire ; où il fallait , par une éloquence douce et persuasive, attirer à la religion ceux que n’y avait point encore gagnés l’exemple du prince; où le trône nouveau avait lui-même besoin d’être entouré d’une sûreté et d’un prestige qui jusque-là avaient manqué à la puissance impériale. Lactance et Eusèbe lui ont donné cette double

sanction : leur admiration officielle était en même temps un grand principe politique ; en consacrant le prince dans le respect des peuples, ils donnaient à la société des garanties qu’elle n'avait pas eues jusque-là.

Ensèbe y aida surtout. Si l'on examine attentivement ses œuvres, on distingue à travers la variété de ses travaux leur ensemble et leur unité. Orateur, historien, apologiste, Eusèbe expose, raconte, défend, fait connaître la religion nouvelle; mais, à aucun de ces titres, il n’est irréprochable : orateur, il est diffus et irrégulier; historien, il manque parfois d’exactitude; panégyriste, il manque de sobriété; théologien, il touche à l’arianisme.

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