JEAN DUBOIS
Deux mots résument la vie de Jean Dubois : religion, patriotisiTio. Magistrat intégre, grand citoyen, chrétien généreux, il passa en faisant le bien. Les hommes n'eurent jamais rien à lui pardonner. La noble figure de Dubois apparaît aux yeux de la postérité entourée de la pure auréole de ses vertus, sans qu'aucune tache en ternisse l'éclat.
Né en 1554 de Guillaume Dubois, avocat en la ville de Saint- Lô, et de Marie Rouxelin, il tenait par l'une et l'autre famille à la plus riche bourgeoisie de la province.
Tout jeune encore, ses parents l'envoyèrent à l'université de Gaen étudier les lettres et la philosophie. Puis il se rendit à Paris, où il suivit les cours théologiques du célèbre Maldonat. Un attrait secret l'appelait à la magistrature. L'oracle de la jurisprudence à cette époque, Cujas, enseignait alors à Bourges. Jean Dubois alla se ranger parmi les disciples de l'illustre professeur.
Il vint ensuite au parlement de Rouen, où il fit éclater pendant deux ans son savoir, son éloquence et son amour de la justice. Enfm il rentra dans sa ville natale avec le litre de procureur du roi. Il avait environ vingt-cinq ans. Il était d'une taille avantageuse, d'une grande distinction de manières; un parfum de vertu semblait répandu sur ses traits mâles et beaux; il était simple, affable, modeste.
Saint-Lô était alors cruellement éprouvé par le fléau des guerres de religion; Dubois, malgré sa jeunesse, se fit remarquer par son esprit de douceur et de conciliation; catholique ardent, il réprouvait avec justice les déplorables excès auxquels se livrait trop souvent l'acharnement des partis.
La ville commençait enfin à respirer au milieu de la paix
universelle que le bon roi Henri venait de rendre à la France. Mais ce n'était plus cette riche et populeuse cité des temps de Charles VIIÏ et de François I". Son commerce était complètement anéanti, la misère et le dénùment se faisaient durement sentir ; les édifices tombaient en ruine ; les écoles étaient détruites; les mœurs avaient subi une grave atteinte par suite de l'ignorance et de l'oisiveté. Dubois fut vivement ému des souffrances de ses concitoyens. Il résolut d'employer à réparer les désastres de la guerre civile la brillante fortune que lui avaient léguée ses pères : libre de toute union, et il le demeura toute sa vie, son cœur put suivre à son gré les élans de sa charité patriotique ; les familles des pauvres devinrent sa propre famille.
D'immenses distributions de pain, de vêtements, se firent à ses frais. Il visitait lui-même les malades et leur portait des secours et des consolations.
Plus tard il fonda une rente pour l'entretien de soixante pauvres, qui recevaient chaque dimanche des aumônes abondantes. Chaque année il faisait apprendre un métier à plusieurs enfants du peuple; il dotait aussi quelques jeunes filles pauvres et catholiques. D'autres rentes furent fondées dans ce but.
Il recueillait avec bonté les étrangers qui venaient frapper à sa porte. Il aimait surtout à offrir l'hospitalité aux pauvres relif^ieux voyageurs; jamais il ne les laissait partir sans leur donner de l'argent pour continuer leur route. Souvent même il envoyait des sommes considérables à leurs monastères. C'est ainsi que les capucins de Coutances recevaient tous les ans 150 livres.
Sitôt qu'il avait connaissance d'une misère, d'une douleur quelconque, il s'empressait de la secourir et de la consoler. Sa charité savait deviner les souffrances, et prévenir avec délicatesse l'indigence honteuse qui n'ose tendre la main. Il ne regardait pas le pauvre auquel il faisait l'aumône ; « ainsi, dit son historien, il essuyait souvent les larmes de ceux dont il ne vit jamais les yeux. »
L'aisance renaissait peu à peu, grâce à la générosité de Dubois. Persuadé que le travail est le fondement essentiel de la prospérité d'un pays, il entreprit de le remettre en honneur à Saint-Lô. Il releva le commerce des draperies, qui avait fait autrefois la richesse de la ville.
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Par ses soins l'agriculture, longtemps négligée, reprit un nouvel essor. Il encourageait le pauvre laboureur; on retrouve, dans les mémoires du temps, des traces nombreuses de ses largesses. Mais il rendit un service bien autrement important à nos campagnes quand il introduisit et popularisa l'usage du blé noir, ressource précieuse pour le pauvre.
En même temps il rétablissait les petites écoles autrefois si florissantes. Mais pour les études, les bourgeois de Saint-Lô étaient obligés d'envoyer, à grands frais, leurs enfants dans les universités voisines, et de les confier à la direction de maîtres calvinistes, qui souvent les gagnaient à l'erreur. Pour remédier à un si grand m.al, il résolut de doter sa patrie d'un collège. En 1602, Henri IV, qui avait en grande estime son procureur, délivra les lettres patentes. Dès lors quelques professeurs choisis enseignèrent les lettres et les sciences à quinze ou vingt élèves. Tels furent les modestes commencements de notre collège. Un de nos aînés (1) (revenu ce soir parmi nous) nous en fit l'histoire, il y a quelques années.
Plus tard Dubois voulut appeler à Saint-Lô les jésuites, pour leur confier la direction des études. La malveillance des protestants mit constamment obstacle à ce projet, même après sa mort.
A cette époque il fît aux jésuites de Gaen une rente de 800 livres pour l'éducation, pendant sept ans à perpétuité, de deux enfants pauvres de la ville se destinant à l'état ecclésiastique.
Dubois ne montra pas moins de zèle pour la gloire de Dieu que pour le salut de ses frères. L'église Notre-Dame était demeurée inachevée; il fit élever à ses frais la voûte du chœur et la tour du Sud, le plus magnifique héritage qu'il nous ait laissé après celui de ses vertus. Le clocher de l'abbaye avait été détruit par la foudre ; il le fit reconstruire ainsi que la chapelle Saint-Thomas.
Sa pieuse munificence ne se borna pas à sa ville natale. Un jour il s'entendit secrètement avec un architecte pour faire réparer la voûte de l'église des capucins de Sotteville, près de Rouen, et ce ne fut que seize ans après qu'il fut reconnu comme l'auteur de cette bonne œuvre.
(1) M. Tranquille Duchcmin, archiviste delà Mayenne.
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Le bienfaiteur de Saint-Lô voulut s'en faire aussi l'apôtre. Les prédications calvinistes avaient porté le trouble dans bien des consciences. Il fit venir les religieux pénitents du tiers-ordre de Saint-François, avec mission d'évangéliser le peuple, instruire les enfants, assister les malades et les prisonniers. La construction du couvent et de la chapelle lui coûta plus de 25,000 écus. Outre les rentes qu'il alloua aux religieux pénitents pour assurer leur subsistance, il fonda les stations du carême .et de l'avent à Notre- Dame. Enfin, il entreprit de donner à sa patrie un pasteur dont le zèle aussi ardent qu'éclairé fût tellement béni de Dieu, qu'après quelques années le nombre des communions pascales, de quatrevingts, s'éleva jusqu'à six mille.
A cette insatiable passion de faire le bien, Dubois joignait un profond sentiment du devoir, une piété angélique. Jamais, même dans les premières années de sa charge, au plus fort des discordes civiles, il n'eut d'autre règle que sa conscience. Intrépide devant la menace, inflexible comme la justice dont il était l'organe, il fut toujours, sans distinction de personnes, le défenseur zélé de la vérité et de l'innocence. Sa bienveillante charité lui gagnait même les cœurs de ceux contre lesquels il devait sévir.
Tous les jours, vers midi, il descendait sur la place, en habit de juge, pour calmer les mécontentements, entendre les plaintes des pauvres et des petits. Le soir le peuple reconduisait son père jusqu'à sa demeure. Chaque matin il entendait la messe dans sa chapelle privée. Le dimanche et les jours de fête, il prenait place dans le chœur de l'église Notre-Dame. Il se confessait souvent et communiait plusieurs fois par mois avec u.ie piété qui l'avait fait surnommer le saint homme.
On le voyait souvent entouré d'un cortège d'enfants, leur enseignant les vérités de la foi. Un religieux lui demandait ce qu'il fallait pour être heureux : « Aimer le Christ, répondit-il, tout est compris dans cette parole. »
Les Pères du tiers- ordre de Saint-François voulurent placer ses armes dans l'église de leur couvent; Dubois refusa, il leur fit remettre un crucifix avec ces paroles de nos saints livres écrites de sa propre main : « Voilà mes armes, voilà ma gloire, voilà ma force. »
La persécution, laborieux complément de la sainteté, ne devait pas lui être épargnée. Deux ingrats, jaloux de sa vertu, osèrent
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porter contre lui d'indignes calomnies. Dubois Sl. i'jfendit avec une patience et une modération évangéliques. Il n'en fut pas moins condamné. Jeté dans une prison où il languit deux ans, soumis à toute la rigueur des traitements qu'on infligeait aux criminels, il souffrit avec une humble résignation. Pas une plainte, pas une parole de haine contre ses détracteurs ne s'échappa de ses lèvres. A l'exemple du divin Maître, le disciple se taisait, attendant qu'il plût à Dieu de manifester son innocence. La vérité fut enfin reconnue; l'un des deux coupables porta sa tête sur le billot; l'autre, privé par un arrêt de la cour de justice de ses charges et de ses biens, était menacé de traîner dans la honte et le dénùment les derniers restes de sa vie. Dubois s'interpose pour son ennemi, lui obtient son pardon et le sauve du déshonneur et de la misère.
Un dernier acte de sublime charité couronne dignement cette longue vie d'abnégation et de bonnes œuvres. Pendant quatre années, le fléau de la peste fit à diverses reprises de cruels ravages à Saint-Lô et dans les environs. Les riches bourgeois quittèrent la ville; Dubois voulut rester à son poste; il fit plus : on le vit, presque octogénaire, infirme, se traînant à peine, visiter dans leurs pauvres réduits les infortunés que le mal avait frappés, leur donner lui-même des soins, les consoler, les exhorter à la résignation par de pieuses paroles.
Prêt pour le suprême voyage, il eût ardemment désiré succomber à la peine. Dieu voulut que le vertueux vieillard vécût encore quelques années. Depuis longtemps il avait écrit, de sa main, ses dernières volontés : une humble profession de foi, quelques dispositions pour ses héritiers, des largesses pour les pauvres, pour les églises, pour des fondations pieuses, un souvenir pour sa mère et sa famille tel fut ce testament, monument touchant de la charité, de la piété de son auteur.
Au commencement de l'année 1639, Dubois tomba malade. Dans les premiers jours du mois de mai, il demanda lui-même les derniers sacrements. Malgré ses souffrances, il se fit lever, et voulut recevoir à genoux le saint viatique. Enfin le deuxième jour de juin, fête de l'Ascension de Notre-Seigneur, Jean Dubois rendit doucement son âme à Dieu. Il avait quatre-vingt-cinq ans. Sa mort fut un deuil pour la ville de Saint-Lô. Le peuple suivit pieusement le convoi à l'église des Pères Franciscains, où, conformément aux dernières instructions du défunt, ses restes furent
déposés sans pompe. On grava sur son tombeau l'inscription suivante :