‹ Études sur les principaux collèges chrétiensChapitre 42 sur 66 · L ECOLE SAINT-THOMAS D AQUIN A OULLINS · texte numérisé non relu

L ECOLE SAINT-THOMAS D AQUIN A OULLINS

Deux jeunes prêtres se promenaient ensemble et à pas lents sur le chemin qui mène d'Oullins au vieux château du Perron. Ils suivaient ■tranquillement le fil d'une causerie intime, d'un beau rêve de foi et de science, comme on en fait volontiers à cet âge et avec ce caractère. Or, l'un d'eux se prit à dire tristement : « Jamais nous ne viendrons à bout de bâtir le collège que nous rêvons ! » Ils passaient à cette heure devant la large grille du château d'Oullins. Cette belle et seigneuriale demeure étalait à leurs regards son escalier monumental, ses terrasses hautes et spacieuses, sa bordure d'orangers et de lauriers roses, sa façade d'une tranquille majesté, ses salles d'ombrage, et derrière tout cela le bois en amphithéâtre qui se laissait deviner, ce joli bois aux allées symétriques qui rappelleSaint-Cloud et d'où s'exhalent, au printemps, tant de parfums et de si doux chants de rossignols. C'était gracieux et solennel. Celui des deux promeneurs qui venait d'entendre l'exclamation un peu découragée de son ami, lui saisit alors le bras et, lui montrant cette belle villa toute brillante de soleil, de verdure et de fleurs : « A quoi bon, dit-il, songer à bâtir un collège? En voici un qui est tout fait, et n'est-il pas magnifique ? » Cette idée ne parut d'abord qu'une hypothèse tombée des nuages, puis un projet charmant, mais téméraire; peu â peu elle prit position dans le raisonnement et les calculs, et elle finit par se montrer comme une réalité possible. On y songea donc sérieusement, on pria Dieu en vue de qui l'on agissait, et, un an plus tard, les directeurs d'une institution naissante, avec toute une famille d'élèves, bruyante et enchantée, s'installaient au château d'Oullins.

C'est ainsi que, dans son beau livre sur V Éducation, l'un de ces jeunes prêtres, M. l'abbé Dauphin, depuis doyen de Sainte- Geneviève, chanoine de Saint-Denis et directeur général de l'œuvre des Écoles d'Orient, raconte la fondation du collège d'Oullins, où il continua avec éclat l'œuvre d'enseignement qu'il avait commencée et fait grandir déjà au château du Perron.

Le château d'Oullins, situé à une lieue et demie de Lyon, est bâti sur une colline d'où l'on découvre un des plus beaux panoramas connus. Au nord, toute la ville de Lyon dominée par la pittoresque

montagne de Foiirvières et la Croix-Rousse, puis, à l'est et au sud, le pays agréablement boisé des rives du Rhône, les plaines et les collines du Dauphiné, enfin, pour fermer l'horizon, les gigantesques montagnes des Alpes.

Les magnifiques ombrages du château, les eaux vives du parc, en avaient fait le séjour de prédilection de deux archevêques de Lyon, le cardinal de Tencin et Mgr Malvin de Montazet. Ce dernier y donna l'hospitalité à l'académicien Thomas et assista à son lit de mort l'auteur des Eloges, l'honnête Thomas, comme l'appelaient ses contemporains. A la Révolution, celte belle résidence devint la propriété de la famille Tolozan, pour tomber ensuite entre les mains de la bande noire, dont la profession, dit M. Edmond About, était d'abattre des chênes pour en faire des bûches, et de défricher des parcs pour planter des légumes. C'est à M. Bovet de Lyon que l'acquirent, en 1835, M. l'abbé Dauphin et deux autres jeunes prêtres, MM. Chaîne et Bourgeat.

Les fondateurs du collège d'Oullins se constituèrent en association pour assurer l'unité d'administration et faire concourir vers le même but tous les dévouements. L'œuvre nouvelle fut placée par eux sous le patronage de saint Thomas d'Aquin. Bien que la loi sur la liberté d'enseignement n'existât pas encore, les directeurs du collège avaient obtenu pour leur institution ce qu'on appelait alors le droit de plein exercice, qui leur permettait de préparer leurs élèves au baccalauréat es lettres.

Il est intéressant de signaler ici la réglementation scolaire qu'adoptèrent les jeunes professeurs, et qu'on appela la ?7iéthode de spécialisation. hln voici l'exposé, que nous trouvons dans un de ces beaux discours (1) prononcés par M. l'abbé Dauphin, où chacun se plaît à admirer l'esprit élevé, la diction élégante et le dévouement chrétien :

« La division des diverses branches de la science n'a-t-elle pas été regardée comme l'une des causes les plus puissantes des progrès qu'elle a faits? Eh bien, messieurs, nous l'avons appliquée au professorat. Afin d'obtenir des hommes plus spéciaux, nous nous partageo t. les matières de l'enseignement. A ceux-ci la langue française, a ceux-là le laxin ou le grec, aux uns l'iiisloire ou la littérature, aux autres les sciences niaihématiques ou naturelles. Il résulte de là d'abord que chaque maître aUachant à sa spécialité une importance particulière, on n'en néglige aucune, comme il peut arriver dans le système opposé ; ensuite les élèves ne recevant à chaque leçon qu'un seul genre d'enseignement, il se grave bien plus lucide dans

(I) De VÊducation. Discours prononcés aux distributions des prix du collège d'Oullins, par M. l'abbé Dauphin. Paris, Victor PouUet, cdit. 1860.

leur intelligence que s'il se trouvait au même instant confondu avec plusieurs autres. On prévoit facilemeat que cette métliode de spécialisation a dû multiplier les leçons de chaque semaine. Aussi avons-nous abandonné la division ordinaire de la journée en deux classes; nos élèves en ont quatre d'une heure seulement chacune, ce qui est beaucoup moins fatigant pour l'attention nécessairement mobile d'un enfant. Aux diverses branches de l'instruction nous affectons, suivant leur importance relative, tel nombre de classes par semaine. Cette variété de leçons, ce passage calculé d'un enseignement à un autre, active singulièrement l'application des élèves, stimule leur curiosité et délasse leur attention. »

Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces innovations; toujours est-il que les directeurs du nouveau collège surent lui attirer la sympathie et l'afQuence des élèves, dont le nombre s'éleva bientôt à cent cinquante. En ne séparant jamais la foi de la science, ils exercèrent sur l'enfance et la jeunesse une action réelle et profonde. L'harmonie constante qui existe entre les doctrines chrétiennes et les divers enseignements classiques exerçait, à l'insu même des jeunes élèves, une action pénétrante sur leur conviction. « La religion ne se séparait, dans leur pensée, ni de l'histoire, ni de la vie de l'âme; elle tenait à l'ensemble du plan divin et se liait à tout ce qui agrandit l'intelligence, à. tout ce qui honore l'activité, à tout ce qui charme le cœur (i). »

Après vingt années de généreux travaux couronnés de succès marqués, les directeurs d'Oullins, préoccupés de l'avenir de leur institution, se demandèrent avec inquiétude comment ils pourraient conserver à la religion, pour un avenir indéfini, cette belle école si laborieusement créée.

L'expérience leur avait appris que, pour avoir une action sur les jeunes âmes, il faut continuellement leur donner de sa plénitude : « L'éducation est une transmission incessante de la vie morale, il n'y faut, par conséquent, ni impuissance ni lassitude (2). » Mais les années commençaient à leur faire sentir leur poids, et si leur courage était toujours à la hauteur de leur mission, M. l'abbé Dauphin et ses collaborateurs craignaient d'y avoir usé leurs forces et s'inquiétaient de l'avenir.

« Vendre Oullins pour de l'argent, dit M. Dauphin, nous pouvions le faire, sans doute, mais à notre point de vue c'eût été une bassesse et une sorte de trahison dont la seule pensée nous fait rougir.

a Nous adjoindre d'autres prêtres comme nous, les former len-

(1) De V Éducation, par M. l'abbé Daupbin.

(2) Ibid.

tement et leur remettre peu à peu la direction et la charge? Nous y avons longtemps songé. Mais ceux-là même à qui nous eussions voulu imposer notre confiance nous objectaient que le fardeau était difficile

« Pour résoudre ce problème, il fallait demander à la vie religieuse sa puissante unité, son esprit de sacrifice et son caractère permanent. Nous l'avions toujours compris de la sorte; mais comment faire?... (1) »

Ce fut alors que quelques-uns des professeurs et des anciens élèves d'Oullins, engagés depuis peu dans le Tiers-Ordre séculier de Saint-Dominique, eurent la pensée de former à OuUins une fraternité de tertiaires vivant en communauté. C'étaient MM. Cédoz et Memet, professeurs, et deux élèves, MM. Captier et Mouton. « En effet, au mois de juillet 1851, l'abbé Cédoz et ses compagnons crurent le moment opportun de faire connaître d'une manière explicite leurs aspirations. Réduits aux seules ressources de leur habileté et de leurs talents personnels, ils n'eussent jamais accepté la tâche de succéder aux fondateurs de leur chère école, mais, confiants dans les énergies toutes puissantes de la vie religieuse, ils ne craignirent pas d'offrir leurs personnes et leurs dévouements. « Vous désirez, disent-ils, que la vie religieuse garantisse et perpétue votre belle œuvre sans la dénaturer, eh bien ! nous sommes déjà de Saint-Thomas d'Aquin, nous touchons de très-près à Saint-Dominique, obtenez que nous lui appartenions tout à fait par un Tiers-Ordre régulier voué à l'enseignement, et le problème sera résolu. Notre bien-aimé patron ne fut-il pas un dominicain illustre? Pourquoi ne deviendrait-il pas le lien et l'harmonie de ces deux choses qu'il aime : l'œuvre d'Oullins qui lui est dédiée, et la vie dominicaine dont il fut la gloire (2)? »

M. l'abbé Dauphin et ses collègues accueillirent ces paroles comme une indication de la Providence, De son côté le P. Hue, qui le premier avait découvert et soutenu la vocation des^ futurs religieux, obtint l'acquiescement du P. Lacordaire et du P. Jandel, alors général de l'ordre de Saint-Dominique. Enfin, le 24 avril 1852, au moment où s'ouvrit, à Flavigny, le premier chapitre des Frères Prêcheurs de la nouvelle Province de France,

(1) De l'Éducation, par M. l'abbé Dauphin.

(2) Vie du R. P. Captier, par le R. P. Reynier. Paris, Aibanel et Baltenweck. 187S.

la fondation d'un Tiers-Ordre enseignant fut résolue, de l'avis unanime du Conseil. M. Dauphin se rendit à Flavigny, et la cession du collège Saint-Ttiomas d'Aquin au P. Lacordaire fut dès lors chose arrêtée en principe.

Dans une lettre adressée à Mme Swetchine, l'illustre dominicain annonce ainsi la réalisation de tous ces projets :

«Le cardinal y a consenti de bonne grâce et tout sera consommé demain, jour où institution célèbre sa fête patronale, qui est la Saint-Thomas d'Aquin. La chose est déjà publique a Lyon et elle y est vue d'un œil très-favorable, particulièrement du clergé. Quatre jeunes ecclésiastiques d'OuUins (1) vont venir à Flavigny, où ils feront, pendant une année, leur noviciat. Pendant ce temps; les anciens maîtres continueront leur œuvre, et ensuite, les vœux étant faits, ces quatre tertiaires prendront en main la direction. Oullins appartiendra au grand ordre et sera le nœud entre lui et le tiers-ordre enseignant. Nous y établirons le noviciat de ce tiers-ordre, l'école normale, la résidence des principaux supérieurs, tout en y laissant un pensionnat. »

Enfin, le 18 juillet 1852, fête patronale de l'établissement, M. l'abbé Dauphin remit, en ces termes, la maison au P. Lacordaire :

« Rien ne finit de Saint-Thomas d'Aquin, tout recommencera, au contraire, et, avec la perspective d'un avenir fécond et durable, notre chère maison peut devenir, s'il plaît a Dieu, le berceau d'une immense famille. La prière, le dévouement, la sainteté, la prédication, la gloire, voilà les précieux appuis qu'elle acquiert en ce jour, soit du côté de la terre, soit du côté du ciel. C'est donc avec une entière confiance que nous entons notre rameau oullinois dans la sève bénie de Saint- Dominique ; que Dieu daigne le bénir, et il poussera comme un grand arbre où s'abriteront en foule les jeunes générations {2)1 »

« Oui, s'écrie le P. Captier (3), ce lieu d'Oullins était pour notre fondation un lieu prédestiné, et'cela de deux manières : d'abord, nous y trouvions tout un passé pédagogique, dont l'esprit était conforme à notre mission; en sorte que, dans l'enseignement, comme dans la vie religieuse, nous étions préservés des nouveautés périlleuses et pourtant placés à l'avant-garde, du côté de l'avenir.

« Ensuite, en faisant à Oullins le berceau du Tiers-Ordre, nous devenions à l'égard de nos prédécesseurs une postérité méritée par leur esprit de foi, et une récompense terrestre servant à honorer devant les hommes les dévouements providen-

(1) C'étaient les RR. PP. Cédoz, Captier et Memet, les premiers promoteurs de l.idèe, et le R. P. Mouton, ancien élève d'Oullins, qui avait quitté, pour se joindre à eux, le grand séminaire où il avait commencé ses études ecclésiastiques.

(2) De VÉducation. par M. l'abbé Dauphin.

(.3) rie du R. P. Captier, par le R. P. Reynier-

tiels Ainsi sonnait l'heure de notre entrée en lice, et nous

accourions pour nous mettre sous les ordres de notre fondateur, qui, à la seule lumière de la foi, reconnut pour siens les quatre étrangers que la Providence lui envoyait. »

Les quatre tertiaires revinrent de Flavigny, pour prononcer solennellement leurs vœux à Oullins, le 15 août 1853. Après leur installation, le P. Lacordaire, appelé à Toulouse pour préparer la fondation d'un couvent de Frères Prêcheurs et y donner ses dernières conférences, laissa la direction du collège au P. Cédoz.

Les traditions pédagogiques de l'Ecole Saint-Thomas-d'Aquin furent suivies jusqu'au moment où le P. Lacordaire prit la direction de Sorèze. Fidèle aux souvenirs de son éducation universitaire, il s'empressa de rétablir les programmes des collèges de l'État, et Oullins dut suivre ce changement.

Après avoir exercé les divers emplois de l'enseignement, de 1853 à 1856, le P. Captier fut ordonné prêtre en cette même année 1856, et, à l'automne de 1857, installé, en qualité de prieur, à la tête du collège d'Oullins.

« Il comprit, par sa propre expérience, ce qu'était pour la formation de l'homme un collège chrétien, et de quelle importance il serait, en un temps troublé comme le nôtre, de multiplier en France le nombre des établissements où la jeunesse apprendrait à concilier, avec l'amour de la patrie et le culte intelligent des lettres et des sciences, une inviolable fidélité aux principes de l'antique foi. Dès lors, et certes une telle éducation fait un singulier honneur aux maîtres vénérés qui surent former un tel disciple, toutes ces grandes choses données à la fois par la nature et par la grâce, l'amour de la patrie et de l'Église, de la religion et de la liberté, de la tradition et du progrès, tout cela, sous la double action de la prière et du travail, fermenta dans cette âme à travers le cours de ses études classiques : tout cela, fécondé par une de ces grâces qui sont la récompense des âmes désintéressées et fidèles, préparait une de ces vocations où il est impossible de méconnaître le doigt de Dieu (1). »

F^e P. Captier eut d'abord à lutter contre beaucoup de difficultés, mais il sut bientôt les surmonter par son habileté et sa prudence. Après avoir donné un nouvel élan aux études, il appliqua tous

(1) Oraison funèbre du R. P. Captier, par le R. P. Ad. Perraud, de l'Oratoire.— Discours et conférences sur Véducation, par le R. P. Captier. Paris, Adrien Le Clere,

ses soins à l'établissement d'une discipline aussi paternelle que soigneusement définie, et rédigea, dans ce but, un règlement très-précis et très-complet, qui, plus tard, servit de base au règlement général des écoles du Tiers-Ordre. Par son respect scrupuleux des prérogatives de la famille, il se concilia bien vite la faveur des parents, tandis que par sa justice et son affabilité il captivait le cœur de ses élèves. Pour développer leurs bons instincts, il se servit utilement d'une institution qu'il trouvait déjà établie, la société de Saint-Vincent de Paul, composée d'élèves des hautes classes. En même temps il excitait l'émulation des jeunes gens en introduisant à Oullins les vieilles traditions de Soi'èze : l'Athénée et Vlnstitiit^ dont nous allons bientôt parler. Enfln, pour ne rien négliger de ce qui peut compléter une éducation réellement virile, il donna aux exercices du corps l'importance qui leur convient pour favoriser le développement et assurer la santé des enfants.

Sous cette si remarquable direction, la prospérité de l'Ecole Saint-Thomas d'Aquin avait singulièrement grandi pendant six années, lorsque, après la mort du P. Lacordaire, le P. Captier, accablé de fatigues, se démit du priorat d'OuUins pour prendre à Chalais quelque repos.

Puis, en 1863, le Tiers-Ordre, décidé à avoir un collège libre aux portes de Paris, résolut la fondation de l'Ecole Albert-le- Grand, à Arcueil, et voulut lui en confier la direction, ne pouvant mieux reconnaître ses mérites éminents qu'en l'appelant à un poste d'honneur. H devait y conquérir les palmes du martyre.

Au P. Captier succèdent les PP. Jourdan et Mouton, et depuis deux ans le P. Jourdan dirige pour la seconde fois l'Ecole Saint- Thomas d'Aquin.

Le nombre des élèves a augmenté dans une proportion considérable, et les bâtiments, agrandis en 1860 par les soins du P. Captier, sont encore bien étroits pour loger les deux cent vingt élèves qu'ils renferment aujourd'hui.

Toute cette jeunesse vit, s'agite autour de ce château et auprès de ce bois un peu triste pendant l'hiver, mais qui, dans la belle saison, s'anime, s'égaie et se tapisse d'un abondant feuillage pour donner de l'ombre et reposer les yeux. Aussi le corps y est-il à l'aise. Les fièvres épidémiques n'y font jamais d'apparition, et l'infirmerie ne reçoit que quelques natures souffreteuses, auxquelles viennent se joindre les poitrines délicates que le

froid éprouve et les étourdis qui ne s'observent pas assez à la gymnastique ou au jeu.

Esto virf Telle est la devise de l'École Saint-Thomas d'Aquin ; plus d'un ancien élève l'a déjà réalisée, et Oullins peut inscrire dans ses fastes les noms de plusieurs de ses enfants glorieusement tombés devant l'ennemi pour défendre la patrie.

L ECOLE DE SOREZE.

Dès le IX® siècle, Sorèze comptait parmi les abbayes dont l'ordre de Saint-Benoit avait couvert le sol de la chrétienté. Fondée à l'extrémité d'une chaîne de montagnes qui s'appuie au massif profond des Cévennes et vient expirer en face des dernières ondulations des Pyrénées,Sorèze acquit un nom célèbre par l'École que les Bénédictins y instituèrent vers la fin du xvii^ siècle et qui prit sa dernière forme, de 1757 à 1790, entre les mains de dom Fougeras et de dom Despaulx, les glorieux continuateurs de dom Hody, premier père de cette maison (1).

De 1682 à 1757, l'Ecole de Sorèze, qui avait été instituée pour opposer à l'enseignement protestant du collège de Puylaurens l'influence d'une éducation catholique, n'avait eu pour but que d'élever gratuitement un certain nombre de gentilshommes pauvres du Languedoc.

En 1757, dom Fougeras prit la direction du collège, qui portait alors le titre de séminaire. Il y établit le programme d'un enseignement qui se maintint durant un siècle et forma des hommes dont la France put se montrer fière. Dans un ouvrage que nous aurons plus d'une fois à citer, et qui maintenant est introuvable (2), nous remarquons la réglementation pédagogique introduite à Sorèze par dom Fougeras.

«Dans un collège bien ordonné, les amusements sont compensés'avec le travail; il faut que les enfants prennent l'habitude de celui-ci, sans en concevoir du dégoût, et on le leur fait éviter, en leur permettant de se dissiper par quelques quarts d'heure de récréation honnête. Par le plan que l'on propose, les enfants ont deux classes par jour, de deux heures et demie chacune. Le régent en emploiera un peu plus de la moitié a l'élude du latin, y compris un quart d'heure de grec; le reste de la classe sera gracieusement occupé de géographie, de marine et de blason, un quart d'heure a chacune de ces petites sciences. Chaque classe aura une élude de cinq

(1) Programme cVéducation du P. Lacordaire.

(2) Histoire de VEcole de Sorèze, par A. Combes.

quarts d'heure pour faire le devoir; voila plus de cinq heures employées par jour au latin, n'est-ce pas bien assez? Une étude d'une heure à une des quatre langues modernes et une autre employée a la danse ou à l'écriture alternativement, c'est toute l'occupation de la journée. . . Les mathématiques, la musique et le plain-chant feront l'occupation des éludes pendant les jours de fête et de congé. »

Tandis que les idiomes de la Grèce et de Rome faisaient presque tout le fond des études classiques, dora Fougeras avait eu l'idée d'unir dans une même trame la religion, les lettres, les arts de l'esprit et ceux du corps, et delesinculquer àlajeunesseparun enseignement aussi varié que vigoureux. 11 résulta de cette marche, nouvelle alors, une éducation qui hâtait la maturité de l'homme sans flétrir la grâce de son adolescence (1).

Le séminaire disparut; à sa place figura désormais, par autorité du roi, V Ecole royale militaire de Sorèze.

Ce titre, conféré par Louis XV, ne changeait rien au caractère de l'Ecole, mais il signifiait que le roi la prenait sous sa protection spéciale. De plus, un certain nombre d'élèves y étaient envoyés pour y être entretenus aux frais de l'Etat, et chaque année un officier était chargé de la mission de l'inspecter.

Presque aussitôt que Sorèze eut pris le titre d'Ecole royale militaire, dom Raymond Despaulx en devint le chef, la direction exclusive de l'éducation des élèves lui appartint de droit. Jusquelà il n'y avait participé que comme simple professeur de mathématiques.

Dom Fougeras et ses deux successeurs immédiats lui laissaient l'école peuplée de deux cent vingt sujets ainsi répartis :

Classe de philosophie ... 5 \

— rhétorique .... 11

— humanités .... 11

— troisième 20

— quatrième .... 16

— cinquième . ■ . . 38

— sixième 40

— septième 31

— élémentaires . . 12

220, dont Espagnols, étrangers européens ou colons 72

De laprovince du Languedoc 65 Des autres parties du royaume 83

N'apprenant pas le latin. 36 / 220

Quant au plan d'études, divisé comme on vient de le voir, il comprenait, suivant les degrés, un cours 1° de physique générale et particulière; 2" d'éloquence française et d'histoire sacrée; 3" de

(1) Le P. Lacordaire, Programme d'éducation.

littérature; 4" d'histoire moderne et de mythologie; 5° d'histoire romaine et de géographie comparées, avec la description statistique de la France et la connaissance de son gouvernement, ainsi que de ses juridictions civiles, administratives et militaires; 6" d'histoire et de géographie anciennes ; 1" de cosmographie élémentaire; 8" d'arithmétique, de géométrie, d'algèbre, de fortifications; 9" de langues grecque, latine, espagnole, allemande, anglaise; 10" de musique vocale et instrumentale, de dessin, de danse et d'équitation.

Dom Despaulx, à peine entré en fonctions, en 1767, ajouta au matériel existant un observatoire, un manège couvert, un cabinet d'histoire naturelle, et il modifia le plan primitif de telle sorte qu'au lieu de cinq heures de travail sous un régent, ce nombre se trouva réduit à trois pour les classes au-dessus de la troisième ; que les leçons de mathématiques furent données tous les jours; que l'histoire naturelle, l'arpentage, la levée des plans, l'architecture civile entrèrent dans le système d'enseignement; que l'étude de la musique prit une telle extension qu'elle occupa la journée entière de huit professeurs; qu'il en fallut deux pour le dessin; que la natation s'ajouta aux autres arts gymnastiques ; en lin que les exercices publics de chaque fin d'année reçurent leur régularité définitive (1).

La réputation de l'école ne tarda pas à grandir encore, et de toutes parts lui arrivèrent de nombreuses marques de distinction et de faveur, sans parler de certains éclats de jalousie de la part de maisons rivales.

Dom Despaulx dédia les exercices publics de l'année 1775 aux Etats de la province de Languedoc, qui nommèrent une députation pour les y représenter. Elle était composée de trois évêques, de deux barons et de deux syndics. Cette commission rendit compte des travaux du collège dans des termes extrêmement honorables.

Deux ans après, le frère du roi acceptait la dédicace du programme des prix et se faisait représenter à la distribution ; il avait visité Sorèze trois mois auparavant et avait admis le jeune commandant de l'Ecole parmi les officiers attachés à sa personne.

En 1778, l'empereur Joseph II envoya son ambassadeur s'informer auprès de dom Despaulx de l'organisation de l'Ecole.

(l) Histoire de l'École de Sorèze, par A. Combes.

Dom Despaulx resta à la tête du collège de Sorèze jusqu'à ce que la Révolution vint l'en arracher. Les communautés religieuses ayant été supprimées, il se rendit à Paris pour se dérober à l'échafaud. c( Il y cachait sa pauvreté et ses vertus lorsqu'il fut dénoncé au comité révolutionnaire de sa section. Mandé à la Commune, il comparait devant le fameux Payen, ami de Robespierre. Payen avait été à l'Ecole de Sorèze; il tombe aux genoux de dom Despaulx, lui remet une carte de sûreté et une carte de civisme. Le lendemain il lui offre un grand diner et le présente à Robespierre comme un des hommes les plus vertueux qu'ait la France. Robespierre veut donner une place à dom Despaulx, qui la refuse en prétextant son âge ; mais son repos et ses jours sont désormais en sûreté. Après le 9 thermidor, le vertueux et savant bénédictin donna, pour subsister, des leçons de mathématiques, à raison de 24- sols la leçon ; il faisait ses six à huit lieues chaque jour, à pied, pour gagner de quoi se nourrir et se vêtir ! (1) »

Napoléon le tira de cet état de détresse; il le nomma, en l'an X, inspecteur de l'instruction publique, conseiller ordinaire et directeur d'un lycée.

A ce sujet l'abbé de Montgaillard raconte, dans son Histoire de France^ l'anecdote suivante ;

« Napoléon avait chargé le conseiller d'État Fourcroy d'un travail sur l'organisation de l'Université et de la présentation des inspecteurs. Eu lisant ce rapport, Napoéon interpelle en ces termes Fourcroy :

- « Mais je ne vois pas, dans les noms que vous me présentez, celui de dom Despaulx. Est-ce que vous n'dvez pas entendu parler de l'école militaire de Sorèze, qui a produit tant de sujets dont la patiie s'honore?

— Sire, je n'ai pas cru qu'un ancien moine, . ,

— Monsieur, ce moine est un homme illustre, il a rendu de grands services à la patrie, il a élevé une génération entière, il mérite d'être honoré et secouru.»

Napoléon prend aussitôt une plume et inscrit dom Despaulx en tête des inspecteurs généraux. ; il le décore de la creix de la Légion d'honneur dès la création de l'ordre. »

Dom Despaulx mourut inspecteur général de l'Université, en 1818, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.

Le successeur de dom Despaulx fut François Ferlus, ancien bénédictin, qui racheta l'école vendue comme propriété nationale.

Pendant la période révolutionnaire, le nouveau directeur eut à lutter contre une situation financière d'autant plus embarrassée que, par une humanité qu'on ne saurait trop louer, il avait gardé à sa charge un certain nombre d'élèves américains qui, par suite de la guerre, ne pouvaient correspondre avec leurs parents.

(1) Biographie caslraise, par M. Magloire Najral, élève de Sorèze (1804-1809).

Grâce à des prodiges d'économie et d'tiabileté, il put cependant arriver à se rendre propriétaire delà maison de Sorèze, qui dépendait auparavant d'une société d'actionnaires.

« Ferlusfixa les yeux du chef de l'État; il fut nommé correspondant de l'Institut; son établissement, réunissant environ trois cents élèves, était proclamé un modèle co/o55a/parmi les écoles de France, on lui accordait tous les privilèges des lycées, le ministre lui envoyait huit chevaux pour son manège. En même temps les professeurs les plus distingués de l'Europe s'y donnaient rendezvous (1). »

Le décret de 1811, qui déclarait prisonniers tous les Espagnols se trouvant en France, fournit encore à Ferlus l'occasion de se montrer à l'égard des élèves de cette nationalité aussi généreux qu'il l'avait été pour les Américains, en obtenant leur liberté sous sa caution personnelle.

Sous la direction de François Ferlus, Sorèze donna quarante élèves à l'Ecole polytechnique et fournit à la France nombre d'hommes remarquables, parmi lesquels les généraux Andréossy et Dejean, le président Barris et les cinq frères Caffarelli.

François Ferlus mourut le 11 juin 1812. Au mois de septembre suivant, par un décret daté du Kremlin, Napoléon P' confirmait les privilèges accordés à l'école et la déclarait protégée par l'État, avec toutes ses institutions et son cours d'études.

Après lui, son frère, Raymond-Dominique Ferlus, sut encore donner à Sorèze de nouveaux éléments de prospérité, et l'Ecole compta jusqu'à quatre cents pensionnaires. Mais cette prospérité ne put se soutenir. De nombreuses attaques furent dirigées contre François-Dominique et, à la suite d'un procès resté célèbre, qui eut lieu en 1824, il fut obligé de confier la direction de Sorèze à un vice-gérant et de subir un préfet des études et un censeur qui lui étaient imposés. Cet état de choses dura jusqu'en 1830, époque où Ferlus put reprendre la direction complète de Sorèze qu'il garda jusqu'à sa mort.

« Le nombre des élèves n'était plus, alors, que de cent quarante-cinq. Deux mois après, la maison de Sorèze était mise en vente. Elle fut acquise par une société de pères de famille, qui confièrent la direction de l'Ecole d'abord à M. l'abbé Gratacap, puis à M. l'abbé Bareille, l'habile traducteur de saint Jean Chrysostome.

(1) Alfrédy, Bulletin classique (186S-1866).

« Quels qu'eussent été les efforts de la nouvelle direction, l'école ne se relevait point ; le nombre des élèves ne suffisait pas à couvrir les frais de l'établissement; la dette allait croissant; une catastrophe était imminente. C'est alors que la commission administrative de l'institution de Sorèze proposa au P.Lacordaire de prendre la direction de l'école.

« Le Père n'apportait à Sorèze aucun esprit d'utopie, aucun système d'éducation qui lui fût personnel. Sous ce rapport; il ne voyait rien à fonder, peu à réformer; tant^de méthodes d'instruction en usage lui semblaient consacrées par des siècles d'expérience. Il n'y avait pas à revenir là-dessus, selon lui, et c'est pourquoi il ne tint pas du tout à maintenir ce qui subsistait à Sorèze des innovations introduites dans le plan d'études généralement usité jusqu'alors par les Bénédictins du xviii" siècle. Il avait, dit le P. Chocarne, un goût tellement prononcé pour le simple, ie net et le rangé, que l'entrecroisement des heures et des exercices dans le système bénédictin lui souriait médiocrement. Il avait aussi ses souvenirs du lycée. Quelque douloureux qu'ils fussent à son cœur comme chrétien, il tenait à s'appuyer, comme maître d'école, sur une expérience positivé et personnelle; il aimait à dire : « A Dijon l'on faisait ainsi ; » à Sorèze, comme à Oullins, il voulut donc qu'on en revint purement et simplement au plan d'études consacré par la tradition générale (1). »

Dans son programme d'éducation publié le 8 août 1854, le P. Lacordaire résume ainsi l'œuvre qu'il veut poursuivre à Sorèze:

« Ce n'est, dit-il, ni un cloitre voué à l'enseignement du grec et du latin, ni une caserne dédiée aux sciences comme au seul moyen libéral et progressif de culture, ni une académie d'agrément propre à former de jeunes héritiers aux honneurs et aux plaisirs des salons; c'est une école où la religion, les lettres, les sciences, les arts, c'est à-dire le divin, le vrai, le réel, le beau et l'aimable se partagent les heures d'un jeune homme, afin de jeter en lui les fondements si difficiles et si complexes d'une vie d'homme. »

Comme disait Mme Swetchine, le collège n'est pas fait pour lui-même, il est fait pour l'avenir, et le but principal auquel tendait le P. Lacordaire était de donner au monde des croyants d'actes et d'effets.

(1) Vie du P. Lacordaire, par M. Foissel.

Voici quel fut l'ensemble de la réglementation scolaire qu'a dopta l'illustre directeur de Sorèze :

Quatre cours plantées d'arbres séparaient l'Ecole en quatre divisions : la première, celle des collets rouges, comprenait les classes de rhétorique et de philosophie et les classes préparatoires aux écoles; la deuxième, celle des collets bleus, comprenait les classes de troisième et de seconde, et celle des collets J amies la. classe de quatrième. La petite école, comprenant les classes inférieures, avait la quatrième cour.

A l'exception delà chapelle, qui était commune, chacune de ces quatre divisions avait des salles d'études, des réfectoires et des dortoirs, indépendants des autres divisions.

Chaque division eut son tableau d'honneur, et les meilleurs élèves inscrits sur ce tableau étaient promus à un grade militaire qui les honorait dans l'esprit de leurs camarades. Pour les divisions supérieures, le Père sut tirer un rare parti de VAt/ié?îée et de V Institut, qui existaient avant lui dans l'Ecole, mais qu'il agrandit et transforma; et, comme supplément, il institua les Etudiants dlionneur.

Désormais, pour se présenter à l'Athénée, il fallut avoir obtenu dans sa classe six fois au moins la première place ou douze fois la seconde, et, de plus, se recommander par sa conduite. On y était admis par le suffrage de ses pairs. L'Athénée se réunissait dans la salle des souvenirs (1), une fois par semaine, toujours sous la présidence du Père. Ce corps littéraire était composé de dix-huit membres.

\J Institut ïC QVi comptait que douze, tous exclusivement recrutés dans l'Athénée. Les trois grands dignitaires de l'Ecole, le sergentmajor, le maître des cérémonies, le porte-drapeau, étaient pris au sem de l'Institut. Soustraits à la discipline ordinaire, les membres de l'Institut avaient leur quartier à part, leur cour, leur salle et leurs chambres séparées. Pour leurs récréations, ils avaient la jouissance du parc. Ils prenaient leurs repas à la table des maîtres, constamment présidée par le directeur. D'avance ainsi placés dans une position intermédiaire entre le collège et le monde, ils n'étaient plus considérés comme des écoliers; ils ne pouvaient subir d'autre punition que le renvoi de l'Institut. Par

(1) La salle des souvenirs est décorée di.s bustes des hommes qui ont illustré TEcolo : Henri de la Hocliejacquelein, les généraux Andréossy, Caffarelli, Dejean, l'écouorniste Bastiat, etc., elc;.

les égards publics que le Père témoignait, en toute occasion, aux membres de l'Institut, il était parvenu à faire de l'admission dans ce corps le but le plus envié des élèves et de leurs familles.

Tous les soirs, après le diner, le Père réunissait dans le grand salon de l'Ecole ces aînés de la famille sorézienne et causait de toutes choses avec eux durant une heure. « Ces entretiens familiers, dit un témoin, le P. Chocarne, n'étaient point une chose surajoutée à celles de la journée, mais une véritable récréation, un assaut de joyeux propos, où l'on riait du meilleur cœur, où l'on apprenait par l'exemple comment une causerie simple, enjouée, pleine de verve et de naturel, est, de tous les délassements inventés pour détendre l'esprit, le plus agréable et le plus profitable en même temps. Le Père mettait tout son jeune monde à l'aise, écoutant avec intérêt les plus légers détails, animant sans relâche le feu de la conversation, tout en la maintenant toujours au niveau de son personnel d'étudiants. Il racontait des anecdotes, parlait de sa mère, du lycée de Dijon , de ses espiègleries d'écolier et un peu de tontes choses, excepté de politique. « En se faisant enfant avec les enfants, en laissant leur esprit aller et venir à l'aventure, effleurant mille sujets en une soirée, maître habile, il savait appeler à temps la réflexion et exercer la rectitude du jugement.

« Il y avait pourtant à Sorèze, dit toujours le P. Chocarne, un titre plus rare et encore plus envié que celui de membre de l'Institut, c'était le titre d'étudiant d'hoiineur. La pensée de cette institution était propre au P. Lacordaire. Un élève était l'ornement de l'école par son travail et par sa conduite; au moment où il allait quitter Sorèze pour entrer dans une carrière ou dans le monde, le Père le nommait étudiant d'honneur. Il n'y en avait qu'un chaque année. Son nom était proclamé le jour de la distribution des prix en présence des familles. L'élu montait sur la scène. Le Père déclarait publiquement en quoi cet élève avait mérité l'éclatante distinction qui lui était décernée ; il l'embrassait et lui remettait l'anneau et le diplôme. Les paroles que savait trouver le P. Lacordaire dans ce moment solennel étaient des traits de feu dont l'impression ne s'effaçait plus. L'ctudiajit d'honneur avait son appartement dans l'école, où il avait le droit de venir passer quinze jours chaque année. Il était officiellement informé de tout ce qui s'y faisait d'important. A sa mort,, son éloge funèbre était prononcé dans la chapelle de i'éccle. et un

216 LE» iC€Ll« DU TIERS-ORDRE ENSEIGNANT

service annuel y était célébré pour le repos de son âme (1). » En même temps quVl créait ainsi de puissants moyens d'émulation, le P. Lacordaire se préoccupa de donner une part plus grande au travail réellement sérieux et profitable. Dans sa correspondance avec Mme Swetchine , il indique lui-même les réformes qu'il fit pour atteindre à ce but :

« J'ai supprimé les vacances de Pâques, les représentations théâtrales des premiers jeurs de carême et de la fin de l'année, les sorties régulières des premiers jeudis du mois, l'usage de vendre aux élèves du sucre, des gâteaux et autres friandises. Je les fais lever une deini-heurf! plus tôt, c'est-à-dire à cinq heures, hiver comme été; j'ai rejeté au temps des récréations tous les exercices du corps, diminué les classes de musique, augmenté les heures d'étude, enfin tout bouleversé au profit du travail et de la sévérité. Or, pas une plainte ne s'est fait entendre et jamais les élèves n'ont montré de meilleures dispositions. Ils semblent vouloir travailler sérieusement et coopérer à la restauration de l'école par leur bonne volonté. »

De toutes ces réformes, une des plus heureuses fut celle qui consista à réduire les heures de leçons au profit de celles où l'élève se recueille et revient sur ce qu'il a appris : une part plus considérable était ainsi donnée à la réflexion qui généralement, dans l'éducation, est sacrifiée trop volontiers à l'étude active. On évitait de la sorte cet écueil de l'éparpillement des facultés qui a amoindri et perdu tant d'esprits.

« Sorèze m'attache de plus en plus, écrivait l'illuslre dominicain en l8Ho. Nous touchons a la fin del'anuée, et pendant ces deux mois mon travail et mes préoccupations seront plus grands encore que par le passé. Il me faut préparer un discours pour la distribution des prix ; ce sera le premier de ce genre, car l'année dernière je m'abandonnai a une improvisation, et je compris que ce n'était pas ce qu'il fallait H y a là une mesure, une certain tempérament oîi l'improvisation se soutient difficilement. Tout ce qui est calme de sa nature exige plus de réflexion que d'inspiration. Aussi, me voilà aux aguets pour trouver une idée qui convienne a ce genre de solennité. Puis viennent 'es examens de la fin d'année et mille petits détails qui consument les journées. Après-demain, par exemple, et pour la première fois depuis 1790, nous aurons uno procession de la Fèle-Dieu dans notre parc. C'est une innovation qui a été tics-bien accurillie des élèves. Notre grande division y paraîtra en armes avec le drapeau de l'école, qui sera béni à la messe (2). »

Parmi les belles cérémonies dont le P. Lacordaire sut animer Sorèze, une surtout mérite d'être relatée ici, car elle est sans exemple dans les maisons d'éducation. En 1857, l'Ecole existait, comme collège de plein exercice, depuis cent ans, et le Père célébra ce centenaire avec une solennité qui frappa tous les cœurs de ceux qui y avaient assisté. Un obélisque commémoratif

(1) Vie du P. Lacordaire, par le P. Chocarne.

(2) Le P. Lacordaire, Correspondance avec Mme Swclchine.

DÉ SAINT-DOMINIQUE. 2j[7

fut érigé au point central du parc, et c'est le P; Lacordaire qui rédigea lui-même l'inscription qui y est gravée.

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