LEURS ŒUVRES D'EDUCATION ET D'ENSEIGNEMENT
FONDATIOiM DE LA MAISON DE NIMES. — M. L ABBE D ALZON. SES COLLABORATEURS.
Mes enfants, vous êtes ici chez moi ; désormais le soin de vos jeunes intelligences m'appartient.
C'est par ces paroles, il y a trente-cinq ans, que le R. P. d'Alzon prit un jour possession d'une modeste école chrétienne fondée par un digne prêtre, l'abbé Vermot, et qui allait bientôt devenir la célèbre maison de l'Assomption de Nimes. Il était aidé d'un homme fort éminent, l'abbé Goubier, vicaire général honoraire de Digne, et le fut un peu plus tard, de deux amis trèsdistingués, grands chrétiens, MM. Monnier et Germer-Durand, tous deux agrégés de l'Université.
Plein de zèle et de jeunesse, de science et de vertu, riche, jouissant dans le monde de relations brillantes, vicaire général d'un beau diocèse, mêlé aux luttes de la foi et fait pour soutenir les vaillants combats, M, l'abbé d'Alzon avait reçu de Dieu tout ce qui assure le succès des nobles entreprises. Aussi, dès le début, les élèves affluèrent de toutes parts : ils vinrent non-seulement de tous les points du Languedoc, mais encore de la Provence, du Comtat, du Roussillon, du Dauphiné, de la Franche-Comté, de la Savoie, etc. Deux mois s'étaient à peine écoulés qu'il
234 LES PÈRES AUGUSTIXS DE l'aSSOMPTION.
fallut en toute hâte agrandir les bâtiments, et la fin de l'année fut couronnée des succès les plus heareux. On eût pu les prédire. Outre ses rares qualités, M. l'abbé d'Alzon avait encore le secret que possèdent seuls les esprits supérieurs, celui de s'entourer d'hommes d'élite. M. Germer-Durand, élève de l'Ecole normale, avait été le condisciple de M. Daruy, de M. Wallon, deM.Egger, etc. Au concours de l'agrégation pour les classes supérieures, il obtint le premier rang, et sa distinction dans les lettres lui mérita la croix de la Légion d'honneur (1). M. Monnier, également élève de l'Ecole normale et agrégé des classes supérieures, est bien connu aujourd'hui par de nombreux ouvrages classiques et des biographies très-appréciées.
A ces deux professeurs de talent étaient venus, dans le cours des années suivantes, et à des époques diverses, s'adjoindre M. Roux- Lavergne, docteur es lettres, auteur d'un Compeîidium de philosophie, qui, avec la collaboration de M. Germer-Durand, publia une édition savante de la Somme de saint Thomas contre les Gentils; le R. P. Tissot, grammairien émérite, à qui l'on doit d'excellents travaux sur les trois langues grecque, latine et française; l'abbé Bensa, le vaillant champion de la méthode scolastique, qui publia un traité important sur la Logique et une Sitmrna juris 7iaturalis; M. l'abbé Stephen Morelot, qui s'est distingué par ses études sur la musique religieuse et le plain-chant; le R. P. Laurent, professeur de philosophie et orateur de renom; M. L. Sauvage, professeur de mathématiques, qui prit une grande part au développement de plusieurs bonnes œuvres; MM. L.-F. Ferry et Mazel, éditeurs de Vies de Saints pour les classes de grammaire; M. G. Bouchet, distingué par l'étendue de ses connaissances en histoire et en linguistique; M.deLamothe, auteur des CamisardSy des Faucheurs de la Mort, des Martyrs de la Sibérie, etc.; le R. P. Galabert, docteur en médecine, en théologie et en droit canon, aujourd'hui supérieur des Missions des Augustins de l'Assomption en Bulgarie; l'abbé Raillard, rédacteur des Mondes de M. l'abbé Moigno; Frédéric Poulin, dont l'Académie française a couronné une chd.vmd.niQ Etude sur Ozajiam et qui publia aussi une remarquable Etude sur Bourdaloue ;
(1) M. Germer-Duraud a publié un Diclionnaire îopographique très-estimé et de précieux ouvrages d'archéologie; il fut rédacleur en chef de la hevue de l'enseignement chrétien (première série, 1831-5o).
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'asSoMPTION. 235
M. Louis Allemand, savant mathématicien, auteur de divers opuscules de polémique, rédacteur en chef de la Revue de renseignement chrétien, 1871-1872 (2^ série); le R. P. Victor Cardenne, professeur d'histoire, fondateur d'oeuvres charitables, dont la grande sainteté a inspiré un livre répandu dans les collèges ecclésiastiques, Un Maître chrétien, et qui raconte sa vie; etc., etc.
Avec de tels hommes, prêtres ou laïques, qui, pendant les premières années, régulièrement, deux fois par semaine, se réunissaient en conseil, avec leur dévouement, leur piété et leur science, le présent et l'avenir du collège étaient assurés; et, dans leur rapport de 1845, les directeurs de l'Assomption pouvaient écrire : « Grâce à ce concours du prêtre et du laïque^ à l'harmonie de ces deux éléments si rarement unis, nous avons atteint notre but. »
Ils auraient pu ajouter que ce but était atteint grâce surtout aux idées-mères qui présidèrent à la fondation et qui font encore l'esprit vivifiant de cette Maison. La pensée du fondateur se résumait, dès le principe, dans cette triple nécessité ou ce triple but:
Nécessité de s'attacher à l'Eglise et au Saint-Siège sans nulle réserve et de prendre place en quelque sorte à l'extrême droite du parti catholique; — Nécessité de combattre à outrance les tendances de la Révolution et du faux libéralisme, sans jamais ménager l'erreur ni diminuer la vérité ; — Nécessité de répandre les principes chrétiens dans les intelligences et les cœurs des jeunes générations, non pas comme aussi bons et aussi utiles que les autres, mais comme les seuls bons et les seuls légitimes.
Ces vues et ces idées principales se résumèrent dans la devise que le T. R. P. d'Alzon donna bientôt â son œuvre de prédilection : Adveniat regnuin tuum. L'extension du règne de Dieu fut son unique désir et son unique prière.
M. d'alzon fonde la congrégation des religieux augusti\s de
l'aSSOMPTION. — ÉDUCATION VIRILE , SIMPLE, RELIGIEUSE DE LA MAISON DE NIMES.
Une date importante dans l'histoire de la célèbre école de Nimes, c'est l'année scolaire de 1845-18/i.6. Adoptant la règle
236 LES PÈRES ALGUSTIXS DE l'aSSOMPTIOX.
et l'esprit monastique de saint Augustin, qu'il sut allier avec les nécessités de l'œuvre entreprise, c'est alors que l'abbé d'Alzon fonda la congrégation dite des Religieux Augustins de V Assomption (1). La première profession religieuse eut lieu le jour de la Noël, en 18i7, à la messe de minuit, dans la chapelle du collège, entre les mains du supérieur général, qu'on n'appela plus désormais que le R. P. d'Alzon (2).
Confié pour ainsi dire à des hommes nouveaux et sous une influence de plus en plus religieuse, le collège de. l'Assomption devint un foyer de piété franche et austère (3), une grande école de travail, d'application, de savoir et de vertu. Ce qui ladistingue principalement et ce que les élèves laissent éclater partout, dans leurs jeux, dans leurs promenades, dans leur costume, jusque dans leurs moindres relations, c'est comme un cachet antique de franchise et de simplicité, où se reflète en même temps toute l'énergie d'une âme intrépide et forte (4). On sent qu'ils reçoivent une trempe toute chrétienne. A cette piété, à cette noble simplicité, à cette mâle intrépidité de caractère, ils joignent une grande distinction de manières et de langage, et l'on sait combien une pareille éducation est tenue en honneur.
Rien qu'à le voir, on reconnaît plus tard, dans le monde,
(1) Pour répondre a la piété des professeurs laïques, un liers-ordre fui auss fondé. Les membres du liers-ordre faisaient vœu d'aider en tout les religieux prêtres; ils avaient un règlement, des prières en commun, des réuuions pieuses, etc.
(:2) Quelques années après, Rome envoya a la congrégation naissante un bref laudalif, et, un peu plus tard, devant le développement de l'ordre, l'approbatiott de rinslitut ou Congrégation, avec les exemptions et les brefs qui en étaient la conséquence.
(3) C'est nu-pieds qu'on a vu des élèves faire leurs pèlerinages, par exemple, Notre-Dame de Rochefort. Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, patronage des jeunes apprentis, instruction religieuse et secours matériels donnés a ces apprentis, les élèves sont cbargés, sous la direction de leurs maîtres, de tout ce qui allume et augmente dans les cœurs la cbarilé et le dévouement. On laisse une grande part d'organisation et de responsabilité aux élèves, alin de favoriser l'esprit diniliaiive dans les œuvres. Pour la célébration des saints offices, ils suivent tout i^impleirient la liturgie romaine. Toutes les cérémonies se font selon le rit romain avec la pompe et la solennité d'une calbédrale. Jamais de cantiques ni Je chants français; toujours le plain-chant, dont les l)elles, graves et simples moduialions ont ravi plus d'une fois des oreilles habituées aux accents passionnés de la musique mondaine.
(4) Parmi les divers usages établis dans 'a maison de l'Assomption pour donner de bonne heure des habitudes de courage et de dévouement, citons celui-ci : partout oU éclate un incendie, les élèves accourent avec h urs maîtres ; en 1847, 1857, 1863 et 1876, ils purent plus particulièrement se distinguer et rendre des service^ signalés. La ville de Nimes leur adr ssa des félicitations publiques et, pour récompenser leur belle conduite, elle fonda dans leur collège plusieurs prix d'honneur Aujourd'hui, à Nimes, il est encore de tradition de songer à appeler, pour tout incendie, les élèves de l'Assomption.
LES PÈBES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 237
un élève de la maison de Nimes, et Ton se dit : voilà comme ils sont! c'est là le genre, c'est là l'esprit de l'Assomption (1).
« Esprit de foi, de franchise, d'énergie et de sacrifice, a dit le R. P. Emmanuel Bailly, dans un discours prononcé à la distribution des prix de 1869, tel fut le caractère que dut revêtir la direction morale de la maison, le but proposé a l'action constante des maîtres et aux etforts des élèves.
« L'Assomption veut, avant tout, inspirer à ses élèves cet esprit de foi; c'est avec les idées chrétiennes qu'elle veut les habituer de bonne heure à envisager la vie; mais elle s'efforce d'accentuer ces idées, de les faire pénétrer jusqu'au plus intime des âmes. Elle veut que les croyances chrétiennes ne soient pas a la surface de leurs âmes comme une juxtaposition, mais qu'elles les pénètrent, pour en être le principe inspirateur et lumineux. . .
« Par son esprit de franchise, l'Assomption veut qu'entre ses maîtres et ses élèves régnent les rapports qu'implique l'esprit d'une famille chrétienne. Elle bannit donc de sa discipline les moyens d'intimidation, qui ne donnent au maître que le prestige de la crainte. A la raideur de la méfiance, elle substitue une fermeté tempérée de confiance et d'affection.
« La franchise implique déjà une certaine énergie; cependant, devant l'affaiblissement des volontés et l'avilissement des caractères, il importait de communiquer aux jeunes générations réclamées par l'Église une énergie qui s'éicndît k la piété, aux idées et a l'action. C'est pourquoi Vénergie dans la piété, Vénergie dans les idées, Vénergie dans Vaclion forme le troisième caractère de l'esprit de l'Assomption...
« L'^nerg^ic,|si elle est entendue dans le sens chrétien, trouve sa plus haute expression dans le sacrifice; aussi le sacrifice forme-l -il, à certains égards, le quatrième caractère de notre esprit.
« Générosité dans les rapports mutuels, largeur dans racceptatioa des formes diverses de la vérité et du bien, désintéressement des buts trop vulgaires de la vie, dévouement enthousiaste et esprit de prosélytisme pour les grandes causes de l'Église et de la Papauté : voilà, en quelques mots, les idées que nous tâchons de suggérer à nos élèves en leur parlant de l'esprit de sacrifice. »
On en conviendra, c'est là un beau programme : bien appliqué, il fait des hommes; et chacun sait combien la société molle de ce temps a un pressant besoin de caractères bien trempés. Or, pour l'appliquer, ajoute le R. P. E. Bailly, « nous interrogeons la conduite de l'Eglise dans l'action qu'elle exerce sur les hommes, et nous empruntons à cette souveraine maltresse des âmes les deux puissances qui lui ont amené l'humanité : le respect et V amour, o C'est parce qu'elle a toujours fait preuve d'un profond dévouement à l'Eglise et au Saint-Siège, c'est parce qu'elle a toujours su aimer et respecter ses élèves, que la Maison de l'Assomption a conquis la grande renommée dont elle jouit partout.
(1) C'est en parlant de ce genre et de cet esprit qu'un évèque, après avoir visité l'Assomption, disait : « L'Assomption est une œuvre sut generis. »
LES ÉTUDES. — CLASSIQUES PAÏENS ET CHRETIENS. — MOYENS d'eXCITER
l'Émulation. — reproches et éloges publics. — discussions
ORALES, conférences. — SÉANCES PUBLIQUES.
Ce n'est pas assez de donner à l'enfance une éducation virile et saine, il faut Finstruiro; il faut l'habituer de bonne heure aux nobles labeurs de l'étude. A l'Assomption de Nimes, les études, grâce à une impulsion éclairée et constante (1), atteignirent bientôt un niveau presque inespéré. Le choix des auteurs connus sous le nom de classiques^ heureusement combiné, contribua beaucoup à ce succès.
Sans prétendre donner d'une manière précise la pensée des RR. PP. de l'Assomption sur cette question, et sans renouveler ici la grande querelle qui, tant de fois et naguère encore, a divisé des esprits d'élite, nous dirons que l'enseignement, emprunté tout ensemble aux écrivains de l'antiquité païenne et aux Pères de l'Eglise, est le meilleur. Il n'est pas permis d'être exclusif. On ne l'était pas, à la fin du xvii* siècle, lorsque le recteur de l'Université de Paris ordonnait, le 27 septembre 1696, « de faire tous les jours dans les classes une lecture de quelque partie de la sainte Ecriture, afin de consacrer toutes les études qui s'y font des lettres divines et humaines par la lecture de la parole de Dieu, et de prévenir et prémunir, pour ainsi dire, l'esprit des étudiants contre l'enflure de la science et contre la poison de l'orgueil et de la vanité, avec le sel sacré de la sagesse divine et de la charité chrétienne qui se fait sentir partout dan? cette divine parole (2). »
(1) Très-souvent les professeurs de la maison, prêtres et laïques, tenaient des conférences oii toutes les questions pédagogiques étaient traitées. Après une discussion calme, longue et savante, on arrêtait en commun le meilleur mode d'enseignement. H est facile de deviner ce qu'avec ce système sagement pratiqué les éludes acquéraient de force et d'ampleur. C'est de ces conférences que naquit plus tard l'idée de fonder la Revue de l'Enseignement y qui (1851-1833) souleva la fameuse question «les auteurs païens et chrétiens. C'est vers cette même époque que le P. d'Alzon ei les maîtres de l'Assomption, en union avec le P. Combalot, M«;r de Parisis, M\l. de Meii'alembert, Salinis, Gerbet, etc.. contribuèrent |)0ur une large part à la conquête de la liberté de l'enseignement secondaire.
(2) Le P. Quesnels Prières et méditations, ch. xlh.
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 239
11 n'est pas permis d'exclure, parce qu'ils sont païens, des auteurs qui ont su revêtir leurs pensées d'une forme incomparable. C'est dans leurs ouvrages, où toutes les grâces de l'imagination s'allient avec une mesure exquise, qu'il faut chercher les règles du bon goût; c'est là qu'on trouve toujours le pur langage d'Athènes et de Rome.
Il serait injuste aussi de traiter deôarôû'r'eslesPèresderEglise, et, par conséquent, de les frapper d'ostracisme. S'ils n'ont pu sauver les belles langues de Virgile et d'Homère avec leurs tours simples et naturels, ils en ont du moins retardé la décadence, qui avait commencé longtemps avant eux (1); et l'on peut dire qu'ils ont été supérieurs à leur temps. Les Pères grecs surtout, pour l'harrnonie, la douceur et la cadence dps phrases, pour la délicatesse et l'heureux choix des expressions, en un mot pour la correction et l'élégance du langage, ne le cèdent guère aux auteurs profanes : tout au plus pourrait-on leur reprocher une certaine pompe orientale, ce que Gicéron appelait déjà de son temps VAsianum geniis.
On aurait tort, d'ailleurs, de juger la langue des Pères sur les règles classiques (2); c'est comme si l'on voulait juger les cathédrales de Bourges et d'Amiens d'après les règles de Vitruve. De grands changements s'étaient opérés dans les idées et dans les mœurs; et les saints docteurs furent souvent obligés de modifier le langage établi et de le rehausser pour ainsi dire jusqu'à eux. Pour exprimer la grandeur de leurs pensées et la sublimité de leur doctrine, ils créent des expressions nouvelles et profondes, des tours de phrase qui blesseront peut-être la pureté de la langue, mais qui, du moins, seront compris (3).
(I) La grande, belle et pure littérature de Rome, celle de César, de Cicéron, de Virgile, d'Horace, de Tile-Live, de SalUiste, ne brilla pas, tant s'en faut, d'un si long éclat que celle d'Athènes. La langue dégénéra presque aussitôt qu'elle fut parvenue à sa perfection. Plusieurs causes contribuèrent a en altérer la pureté : le grand nombre d'étrangers qui s'établirent dans Rome, et Cicéron s'en plaignait déjà; le peu de cas que les empereurs firent des belles-lettres, qui cessèrent ainsi d'être cultivées, etc., etc.
(5î) On reprend souvent, dans les écrits des saints Pères, bien des prétendues fautes qui n'en sont pas. On se figure qu'il n'y 'a de légitime et de bel usage que les termes employés par Cicéron et Tiie-Live. Mais no sai'-on pas que des grammairiens trouvent des fautes dans Cicéron lui-même? En somme, les points qui séparent les meilleurs auteurs sacrés et prolanes peuvent être ramenés a un petit nombre : quelques mots pris dans un sens dilférent ou formés par la suite des temps et par ia nécessité; quelques constructions moins usitées dans les sièc'es classiques ou qui ne l'étaient pas du tout, et que les Pères employèrent pour obéir à l'usage, qui est comme l'àme et la vie des mots et des tournures.
(3) Saint Augustin, dans son traité de la Doclrine chrétienne, est d'avis qu'on sa-
240 LRS PERES AUGUSTIXS DE l'aSSOMPTION.
Aussi, nous n'hésitons pas à le répéter, un enseignement d'où serait bannie la littérature païenne ou chrétienne nous paraîtrait nécessairement incomplet. Pour former à la belle latinité, pour enrichir l'imagination et habituer l'esprit à cette mesure toujours si difficile à acquérir, les classiques païens resteront nos maîtres; et ils n'auront rien de dangereux pour le cœur, qui trouvera, dans les écrits des saints Pères, avec des beautés supérieures, les leçons d'une morale toujours pure et d'une doctrine toujours vraie. Le professeur sera là, du reste, pour veiller au choix des livres et des extraits que l'élève étudiera ; et alors, de cette double étude des docteurs de l'Eglise et des écrivains du paganisme naîtront toujours ces heureux résultats qui ont illustré la maison de l'Assomption (1).
Avec 1^ choix des auteurs, ce qui assure la supériorité des études dans la maison de Nîmes, c'est la manière dont les maîtres savent y exciter l'émulation. Des examens ont lieu chaque trimestre, et les comptes rendus de ces examens ont été longtemps autographiés. On y lisait des observations comme celles-ci :
« MM*""*, se sont montrés fort médiocres. On ne pourrait signaler au-dessous d'eux que MM***. »
« M***, pour ses réponses intelligentes, a mérité la note trèsbien. »
« M*** après bien des efforts, a prouvé ce que peut un travail opiniâtre. Il a obtenu dans presque toutes les sections la note parfaitement bien. »
Il serait difficile de ne pas sentir ces traits qui exaltent ou humilient; en tous cas, ils sont faits pour secouer la torpeur, car c'est toujours eti public^ à la salle dite à^Ordre du joni\ que les blâmes ou les éloges sont lus. De même, les classements mensuels contenant les mauvaises notes comme les bonnes avec les noms en regard restent affichés au parloir (2).
crilie même la pureté de la langue au désir de se bien faire comprendre. Ainsi, l'on dira ossum pour os, afin que les oreilles africaines ne confondent pas la bouche avec une |)artie quelconque du squelette. Il loue les interprètes d'avoir dit non congregabo de sanguinibus, quoique le mot sanguis n'ait pas en latin de pluriel.
(I) Chez le R. P. d'Aizon, le programme des études embrasse toutes les matières d'un bon enseignement primaire et secondaire : instruction religieuse, philosophie d'après la doctrine et la méthode thomislique et seolastique, cours de littérature, hisloire, comprenant même un cours sérieux d'histoire ecclésiastique, mathématiques (l'étude des sciences est très-développée à cause du très-grand nombre d'élèves qui se destinent k entrer plus tard dans les écoles du gouvernement), langues vivantes, etc., etc.
(2j Le R. P. d'Aizon est d'avis qu'à cette époque de grande publicité, où tous les
« Dira-t-on, s'écrie à ce sujet le P. d'Alzon que les élèves directement blâmés trouveront le procédé peu agréable? C'est précisément ce que nous voulons. La conséquence sera, ou qu'ils se mettront sérieusement au travail, ou qu'ils se retireront d'euxmêmes, s'ils trouvent la mesure trop sévère. Nous en serons débarrassés sans avoir la peine de les mettre à la porte. Les études en marcheront mieux, et les résultats obtenus dans des classes d'où la portion inférieure se sera détachée, assurera la réputation de l'établissement et des élèves qui auront su s'y maintenir à un rang honorable. »
A diverses époques, on voit le disciple prendre la place du maître et monter en chaire ; c'est lui qui enseigne. Il s'établit alors entre les élèves, sous la direction du professeur, des. discussions orales pleines de vie et d'intérêt. On le comprend, rien n'habitue à porter la parole avec assurance comme ces assauts littéraires où l'esprit se donne libre carrière pour soulever et éclaircir les questions; et, au jour des examens devant les facultés de l'Etat, un élève de l'Assomption est facile à reconnaître. Que d'hommes d'initiative cette gymnastique ne prépare-t-elle pas à la société !
Restent enfin les examens préparatoires, les séances publiques, comme celle des conférences de Saint-Vincent de Paul, le 19 juillet. Là, en présence de quelque personnage ecclésiastique ou laïque qui préside et de toutes les illustrations de la cité, les élèves lisent des rapports étendus sur leurs œuvres ; ils y parlent de l'œuvre du Patronage, des conférences, etc., en termes pleins d'esprit, de bonne grâce et de charme littéraire. C'est là surtout que se révèle la supériorité des études autant que de l'éducation à la maison de l'Assomption de Nimes.
Aussi n'est-il pas étonnant que de toutes parts on accoure auprès du R. P. d'Alzon pour apprendre de lui, sur le théâtre principal de son action, à diriger les maisons religieuses. Les prêtres du diocèse se sont plt^ longtemps à tenir chez lui des conférences ecclésiastiques ; jadis les poètes et les écrivains illustres de la Provence s'y réunissaient autour du célèbre troubadour Jean Reboul; et toutes les célébrités contemporaines qui traversent le Midi aiment à s'y arrêter comme à une halte dans une oasis hantée par le savoir et par l'esprit.
hommes de quelque valeur sont obligés de vivre pour ainsi dire coram populo, rien ne sen aux e.ifjnls comme de se voir cilés dans des docunienis scolaires qui sont rendus publics el qui flétrissent leur paresse ou applaudissent à leurs succès.
ÎJ42 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION.
LES ÉPREUVES. — MALADIE DU B. P. d'aLZON, — MOMEXT DE CRISE (1857). — SOURDES MENÉES D£ l'ÉTAT. — LE COLLÈGE PEXDANT l'eXPÉDI- TION DE GARIBALDI CONTRE ROME ( 1867 ) ET PENDANT LA GUERRE DE 1870.^ — ÉTAT PROSPÈRE DE LA MAISON.
Dix années de succès et de gloire (1847-1857) coûtent toujours fort cher. Le R. P. d'AJzon ne tarda pas à l'apprendre. Il avait dépensé son zèle et sa fortune sans calculer; il tomba malade et fut obligé de se donner un suppléant pour la direction du collège. Il choisit d'abord le R. P. Brun, aujourd'hui supérieur de l'alumnat du Vigan, puis l'un de ses plus brillants élèves, M. l'abbé de Cabrières, qui revenait de Saint-Sulpice, et qui occupe maintenant avec tant d'éclat et de piété le siège épiscopal de Montpellier (1).
Ami de la magnificence et de la grandeur, le P. d'Alzon dépensait sans compter, pour la fondation de ses œuvres, tout son or. Sa fortune était considérable. Mais l'établissement d'une maison nouvelle à Paris en 1852 (2), l'envoi à Rome d'un certain nombre de religieux qui allaient s'y former aux études théolog-iques, et tous les sacrifices du passé avaient fini par épuiser les ressources: en 1857, une crise menaça de mettre en souffrance la maison de l'Assomptior!. Tout péril, heureusement, fut vite écarté, grâce à l'énergique habileté du R. P. Hippolyte Saugrain et au dévouement de M. Germer Durand et d'un groupe important pères de famille ou d'amis fidèles.
Cette épreuve venait à peine de passer qu'il fallut soutenir, au prix de grands dangers, mais non sans gloire, de nouveaux combats. On sait qu'alors, surtout depuis l'année 1859, les principes et
(1) Les anciens élèves de l'Assomption, quelques-uns condisciples et d'autres fils des condisciples de Mgr de Cabrières, lui ont offert sa première crosse pastorale. Plus lard, TAssompiion eut pour sous-directeur le R. P. Saugrain, qui est aujourd'hui à la têie de |)lusieurs œuvres importantes de la maison de Paris. Tout le monde sait que le P. Saugrain est un converti du R. P. d'Alzon; c'est lui aussi qui a conduit plus d'une fois à Lourdes et a Rome nos pèlerinagps nationaux.
(-) Le R. P. d'Alzon confia la direction de cet établissement au P. Charles Laurent, professeur de philosophie a Mmes, qui partit avec le P. Tissot, le P. Ternet et d'autres reli-ieux. Insiallé d'abord dans Pari<, ci3 collège fut msuile transféré dans la banlieue, à Clicliy-la-Garennt'. La maison et le parc, vériiab'ement spleiidides, étaient un ancien rendez-vous de chasse de Henri IV. Les élèves y accoururent nombreux.
LES PERES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 243
les idées révol utionnaires se cachaient sous le masque de l'Empire. Parce qu'il eut le courage de stigmatiser Iss doctrines dangereuses qui menaçaient de corrompre tout l'enseignement, le R. P. d'Alzon se vit méconnu et calomnié. Tantôt c'est la guerre ouverte; le plus souvent des menées sourdes s'agitent contre sa personne. Mais lui, fort de sa conscience et de son droit, reste intrépidement sur la brèche; il combat de la plume dans les journaux et de la parole en pleine chaire de la cathédrale de Nimes. On espère éblouir avec de l'or l'homme d'honneur; mais il repousse avec dédainl'énorme somme de 600,000 fr. que les protestants, soutenus parle gouvernement, lui offraient de son collège pour y établir une ciié ouvrière. Son attitude lui avait valu, plusieurs années auparavant, de perdre le titre de membre du conseil supérieur de l'instruction publique ; elle lui valut plus tard de voir supprimer les réunions d'hommes de l'Association de Saint-François-de-Sales, qui se tenaient à l'Assomption (1).
Tandis que la maison de Nîmes sortait triomphante de toutes ces crises, sa réputatio! allait croissant sous l'habile direction du R. P. Vincent de Paul Bailly (1862-67) (2); dès l'année scolaire 1862-1863, tout reprenait un nouvel essor et une nouvelle vie. Les élèves affluent, toutes les œuvres progressent (3). On était alors à la veille de ces grands événements du siècle qui ont été si funestes à la Papauté et à la France. Mais rien n'arrête l'élan donné, l'ardeur pour le travail, l'étude et la prière redoublent, et, en même temps, on est loin d'oublier ce qu'on doit à l'Eglise et à la patrie.
D'Alzon è il mio amicOy avait dit un jour Pie IX. Le R. P. d'Al-
(i) L'association de Sainl-François-de-Sales fut fondée à Nimes par le R. P. d'Alzon, avec le concours de trois jeunes personnes, élèves des dames de Saint-Maur. Mgr de Ségur se chargea ensuite de l'organiser et de la diriger.
(2) Le R. P. Vinceut de Paul Bailly de Surcy est le fils aîné du vénérable M. Bailiy de Surcy, l'un des preaiiers fondateurs et le premier président général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Après avoir vu s'ouvrir devant lui les portes de l'École polytechnique, il renonça à une brillante position dans les télégraphes pour entrer dans la congrégation des Auguslins de l'Assomption. Quand il fut nommé directeur de la maison de Nimes, il venait de terminer ses études Ihéologiques à Rome. Il est aujourd'hui supérieur de la résidence de Paris.
(3) Un releré, établi en 1877, porte qu'en trente années, plus de 180,000 fr. ont été donnés par les élèves aux bonnes œuvres, et, selon l'esprit du règlement et du fondateur, le nombre des élèves n'a jamais dû dépasser deux cent cinquante environ. A partir de 1868, la discipline et la surveillance furent exclusivement confiées aux religieux de la congrégation, qui jusqu'alors avaient été surtout chargés de l'administration et de la direction morale de la maison. Cette excel'ente mesure produisit immédiatement les meilleurs résultais. L'année I8tj8 fut, sous tous les rapports, une des plus brillantes. A la fin de chaque année, les élèves, préparés par de fortes éludes, obtiennent aux deux baccalauréats les plus éclatants succès.
zon prouva une fois de plus qu'il savait inspirer à ses disciples l'amour de Pie IX. Aux premières nouvelles d'un attentat révolutionnaire contre Rome, en 1867, les anciens élèves de l'Assomption vont grossir les rangs des zouaves pontificaux ; les plus jeunes, encore sur les bancs, prient et se préparent à être un jour, eux aussi, des héros (1). Les directeurs partent comme aumôniers (2). En novembre 1867, le R. P. Emmanuel Bailly (frère du R. P. Vincent de Paul) ancien élève de l'Assomption de Paris, professeur de philosophie depuis plusieurs années à l'Assomption de Nimes, licencié es lettres, et ayant fait ses éludes théologiques à Rome, est nommé directeur de la maison, à la place de son frère, que le R. P. d'Alzon donnait aux zouaves pontificaux. Plus tard lorsque, par la politique néfaste de l'Empire dont le R. P. d'Alzon avait prédit la catastrophe (3), la patrie écrasée aura besoin du courage de tous ses enfants, le collège de l'Assomption sera l'un des premiers à répondre à son appel. Tous, maîtres et élèves, donnent pour elle, sur les champs de bataille ou sur la terre étrangère auprès des soldats captifs, leurs sueurs, leur sang et leur vie (4).
(1) La légion des zouaves pontificaux se constituait dans le collège sous la forme d'une pelile armée, qui vécut plus de dix ans avec une organisation vraiment guerrière, comme une institution entrée dans les mœurs de la maison. Messes militaires, bénédiclion des armes, expéditions, nuits passées sous la tente et en armes dans les cours du collège, on y trouve, en un mot, tous les exercices du soldat. Le baron de Charetle envoya pour le drapeau une décoration. Des officiers supérieurs, des évêques, d'anciens élèves devenus officiers sont allés passer en revue les jeunes zouaves, qui étaient armés de lances et de fusils et qui portaient en petite tenue un costume analogue à l'uniforme bien connu d'Afrique. Naturellement, des critiques et des plaisanteries accueillirent celte innovation. Trois ans après, l'Université et un grand nombre de chefs d'institution l'introduisaient dans leurs maisons.
(2) En octobre 1867, eut lieu un nouveau départ de zouaves pontificaux du Gard et du Midi. Le R. P. Vincent de Paul Bailly les accompagna comme aumônier. Ils partirent tous de la chapelle de l'Assomption, au milieu du plus vif enthousiasme.
(3) Il avait aussi annoncé longtemps a l'avance le Concile et la proclamation du dogme de l'infaillibilité du Pape. Dès 1869, les élèves, inspirés par leur directeur, avaient fait vœu d'ériger une siatue a saint Pierre docteur, si le dogme était détini : ils ont accompli leur vœu. Tout le monde sait que, pendant le concile, le P. d'Alzon, théologien de Mgr Plantier, était très-écouté des évêques qui discutaient entre eux, dans des réunions privées, les grandes questions ecclésiastique».
(4) Les anciens élèves de l'Assomption qui moururent pour la patrie ou pour l'Église s'appelaient: Albert Bouvière, tué à Forbach; de Giry, à Rome; de Vogué, à Patay; de Kreulznach, à Paris; de Brissac, à l'armée de la Loire; Delapille, à Wissembourg, etc., etc.. Pendant la guerre de 1870, le R. P. Emmanuel Bailly, et le R. P. Alexis Dumazer, aujourd'hui supérieur de Talumnat d'Alais, demandèrent à proliter des vacances d'août et de septembre pour partir comme aumôniers volontaires. Ils suivirent le corps de Mac-Mahon à Châlons, à Reims, à Mouzon, à Sedan, dans tous les périls et sous le feu ennemi ; puis ils revinrent, par la Belgique et par Bordeaux, présider à la rentrée d'octobre. Le R. P. Vincent de Paul Bailly et le R. P. Pernet suivirent l'armée de Metz, assistèrent au siège et à toutes les batailles.
Mais le sang des martyrs est une bénédiction. De si nobles victimes, tombées à la fleur de l'âge, ont mérité à leur ancien collège une protection spéciale de Dieu; et, tandis que les Assomptionnistes occupent partout les rangs distingués, dans la magistrature, l'armée, le sacerdoce, l'épiscopat, et dans les hautes fonctions du pouvoir, tandis qu'on les voit à la tête de toutes les bonnes œuvres, les élèves, comme aux plus beaux jours du passé glorieux, continuent de remplir les études et les classes de la célèbre maison de Nimes.
DBVELOPPEMENTS DE L ORDRE DES RELIGIEUX AUGUSTINS DE L AS- SOMPTION. — ŒUVRES DIVERSES. — LES RELIGIEUSES OBLATES DE l' ASSOMPTION. — LES ALUMNATS. — NOTRE-DAME DES VOCATIONS. — LA REVUE DE l'eNSEIGNEMENT CHRETIEN ET LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR.
Dieu s'était plu à bénir de bonne heure l'ordre des Assomptionnistes et leur zélé fondateur. De 1856 à 1873, on voitse former partout, au midi et au nord de la France, à Rome même, de nouvelles communautés. Celle de Rome, où de nouveaux religieux furent envoyés en petit nombre, mais à quatre reprises, était destinée à devenir comme la pépinière des hommes de doctrine de l'ordre. Puis, les œuvres se succèdent sans interruption.
En 1860, l'Australie reçoit des missionnaires de l'Assomption; ils fondent, en 1864, une autre mission très-importante dans la Bulgarie. En 1865, la maison régulière du Noviciat s'établit au Vigan, dans les Gévennes, A Paris, le collège de Clichy-la-Garenne se transforme en maison de résidence pour les œuvres et la prédication (1), et désormais elle sera le berceau d'une foule
accompagnèrent nos soldats en Allemagne et y restèrent de longs mois avec eux. A Paris, pendant le siège et sous la Commune, le R. P. Picard, c'était assistant général de la congrégation, et dont le nom est bien connu de toutes les grandes œuvres de Paris; c'étaient d'autres religieux, sans cesse exposés ; conduits même au quartier prussien, dénoncés à la Commune, prodiguant leur ministère sur tous les champs de bataille des environs de la capitale. Pendant ce temps-là, à Mmes, la chapelle du collège était transformée en foyer perpétuel de prières; adoration du très-saint Sacrement, instructions quotidiennes du R. P. d'Alzon sur des expiations à oEFrir, rien n'était négligé.
(1) Les Pères de cette maison continuèrent, comme ils le faisaient depuis plusieurs années, a diriger les Dames de r Assomption, religieuses augustines vouées k
d'œuvres qui s'épanouiront plus tard (^1). Le nombre des religieux augustins de l'Assomption s'accroit tellement, en 1865, et ils travaillent partout avec tant de zèle, qu'un jour le glorieux Pie IX put dire au vénéré fondateur: «Père d'Âlzonjje bénis vos œuvres de l'Occident et de l'Orient. »
Cependant, pour les écoles et les hôpitaux des Missions étrangères, des religieuses étaient nécessaires. Le R. P. d'Alzon, en 1867, crée l'ordre des Oblates de l'Assomption, et bientôt on les voit, à Andrinople, se dévouer au service de l'enfance et des malades (2). Tout le monde sait que, dans la récente guerre qui a ravagé la Bulgarie, leur dévouement a excité l'admiration des Russes et des Turcs. C'est encore en 1867 que la congrégation de Nimes reçut le R. P. Halluin et, avec lui, l'œuvre si belle et si touchante des Apprentis et Ouvriers orphelins (3).
Mais l'œuvre par excellence, c'est l'œuvre des Alumnats. Elle est inspirée par les plus anciennes traditions de l'Eglise. Autrefois on appelait alumnat une sorte de maîtrise, une école annexée aux grands monastères, où étaient reçus des enfants qui se destinaient au sacerdoce ; ils portaient l'habit monastique et vivaient à peu près de la même règle que les novices. Saint Augustin, surnommé le Père des séminaires, les avait fondés, en établissant, le premier, des écoles de clercs que dirigeaient ses religieux et que les papes cherchèrent ensuite à répandre dans toute l'Eglise (4). Il convenait aux Augustins de reprendre de nos jours l'œuvre de leur saint patriarche.
Depuis longtemps le R. P. d'Alzon et ses plus anciens religieux songeaient à assurer à l'Eglise des prêtres et des apôtres. Il communiqua son idée, vers la Pâque de 1871, au R. P. Emmanuel Bailly et à un professeur de l'Assomption, docteur en théologie, M. l'abbé Desaire; puis, comme il s'agissait d'une chose très-
l'adoration el a renseignement. Elles s'adressent aussi aux classes élevées de la société. Leur genre d'éducation, leur esprit les rapprochaient des religieux de l'Assomption, en particulier pour l'attachement au Saint-Siège et l'apphcation à faire voir dans leur enseignement les relations de toutes choses avec le développement du règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le monde.
(1) Parmi elles nous devons signaler les Petites-Sœurs de VAssomption, ou Petites-Sœurs garde-malades des Pauvres, dites encore Pernettes, du nom du R. P.Pernet, qui les fonda. Elles ont aujourd'hui plusieurs maisons et soignent à domicile les pauvres malades, sans accepter aucune rétribution. C'est aussi en 1865 que fut établie, dans la maison de Nimes, l'adoration nocturne du très-saint Sacrement.
(2) Leur noviciat se fait a la maison mère de Nimes.
(3) Le P. Halluin avait déjà fondé a Arras, pour les apprentis et les ouvriers, un vaste orphelinat qui est bien connu dans tout le Nord.
(4) Voir Theiner, Hist. des écoles ecclésiastiques.
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 247
importante, qui exigeait de grandes ressources, ils implorèrent l'appui du Ciel, et il ai?riva qu'à la fin d'une neuvaine on offrit au R. P. supérieur, pour la congrégation, une maison et une chapelle situées au milieu des montagnes delaTarentaise, en Savoie. Pour toute condition on exigeait seulement qu'un prêtre serait là et y dirait la messe. « C'est la réponse de Dieu, dit aussitôt le R. P. d'Alzon, il faut accepter. )> Et s'adressant aux élèves du collège : « Mes enfants, leur dit-il, Dieu est fatigué de frapper en vain au cœur des riches; il se tourne vers les pauvres. Je recommande à vos prières le projet que je vais mettre à exécution de fonder en Savoie une œuvre de vocations en faveur des enfants des familles pauvres. » Et le P. Emmanuel Bailly et l'abbé Desaire partent aussitôt, pendant la semaine même de Pâques, pour visiter le site et la chapelle qui, tombée en ruines, avait été autrefois un pèlerinage célèbre connu sous le nom de Notre-Dame des Châteaux.
Ils trouvent que tout est à refaire, mais le lieu leur convient à merveille ; et, munis de pleinspouvoirs parle R. F . d'Alzon, ils s'entendent avec l'évêque de Tarentaise, Mgr Gros, sur la concession. Sans plus de retard, on commence les travaux. Les dons arrivent, l'œuvre est comprise, la chapelle est restaurée ; et pour la première fois, à la fin du mois d'août, le R. P. d'Alzon gravit la montagne. Avec celte rapidité d'inspiration et ce juste coup d'œil qui le distinguent, il jette, sur les lieux mêmes, les bases spirituelles de son projet.
« Les alummats seront exclusivement destinés à l'éducation ecclésiastique d'enfants pauvres, avec pleine liberté de choisir plus tard le clergé séculier ou la vie religieuse. Le but essentiel n'est pas seulement de donner à l'Eglise beaucoup de prêtres, mais encore et surtout des prêtres habitués à une vie rude et austère, élevés à l'écart de la corruption actuelle des mœurs et des idées, formés par la Bible, la vie des saints, l'histoire ecclésiastique, les Pères et les études exclusivement chrétiennes; des prêtres armés d'une piété, d'un esprit et d'un caractère fortement trempés par une éducation qui ressemblera plutôt à celle des alumnats des anciens ordres qu'à celle des séminaires actuels, trop semblables à nos grands collèges.
« En conséquence, pour supprimer les mollesses et les condescendances de l'éducation contemporaine, pour écarter la corruption, pour démasquer la duplicité de ceux qui voudraient exploi-
ter rinstruclion après l'avoir reçue; enfin pour se rendre bien compte de la vocation plus ou moins sérieuse des élèves, Valum» nat sera une famille où chacun devra se livrer tous les jours au travail manuel, faire sa part du service de la maison, en un mot gagner son pain comme dans une famille pauvre. L'alumnat sera limité à un très-petit nombre d'élève?, parce que c'est à la faveur des grandes agglomérations que les mœurs se corrompent, que la duplicité s'introduit et que les vocations se perdent. Leur nombre ne devra pas dépasser vingt-cinq ou trente. Enfin la sévérité dans l'admission, la fermeté dans le renvoi dès que l'on s'apercevra de l'indignité ou de l'incapacité d'un élève, seront des règles inflexibles (1). »
Le 23 août 1871, à sept heures du matin, le R. P. d'Alzon offrait le saint sacrifice dans le sanctuaire de Notre-Dame des Châteaux et inaugurait ainsi la fondation du premier alumnat pour six élèves, ses premières recrues; puis, confiant l'œuvre à Dieu et aux soins de deux excellents religieux, il reprenait quelques heures après le chemin de Nimes.
« Dès les premiers mois, écrit l'historien du nouvel établissement, furent inaugurées la plupart des coutumes qui sont devenues aujourd'hui l'ornement et la vie de tous les alumnats (2). » Au bout de deux ans, et malgré des difficultés de toutes sortes, le succès de l'œuvre était complet. Notre-Dame des Châteaux redevenait un pèlerinage et une œuvre que Pie IX bénissait et qu'il enrichissait d'indulgences. Le Bref pontifical donnait à l'œuvre naissante son vrai nom, qu'elle portera désormais : Notre-Dame des Vocations. »
En même temps, d'autres alumnats se fondaient à Nimes, à Nice, à Arras, au Vigan, plus tard à Clairmarais près Saint-Omer, et à Alais. Le travail, la piété, les études,toutyfleurit, elles élèves réali-
(1) Sur riiistoire de Notre-Dame des Châteaux et de la fondation des alumnats, voir le journal VAssoviption, 13 avril 1873.
(2) Voici quelles sont ces coutumes : « La récitation de prime, la méditation faite k haute voix par le supérieur, la lecture et les conférences spirituelles, les vf'pres chantées tous les jours, les cérémonies et les leçons de liturgie, le plain-cliant, les pénitences faites volontairement devant toute la communauté, la lecture pendant les repas, la bénédiction du supérieur, la distribution des emplois, les visites au très-saint Sacrement, les communions pour le pape et pour les bienfaiteurs, etc.
« En dehors des exercices de piélé et des travaux manuels, les études sont poussées si activement que des élèves arrivés sans aucune notion de latin atteignent en quelques mois le niveau de la sixième de nos collèges. Mais aussi quelles conditions magnifiques pour le travail! Pas de sorties, pas de vacances, pas de distracons dangereuses! etc..» {L'Assompiion,G mai IHTÔ.)
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 249
sent pleinement toutes les espérances qu'ils avaient fait naître (1). Dieu les maintient dans leur pauvreté native; mais jusqu'ici rien d'essentiel ne leur a manqué, et l'œuvre est trop belle pour qu'elle puisse périr. Bien plus, dans plusieurs diocèses et dans plusieurs couvents, on s'est empressé d'imiter les alumnats de l'Assomption. Un décret et un induit de Rome ont consacré solennellement cette œuvre, en attribuant des pouvoirs d'une grande étendue au supérieur général des Augustins de l'Assomption et à ses religieux, pour favoriser la vie et le développement des aluni' nats fondés et dirigés par eux.
L-importance de ce Décret et de cet Induit, qu'on lira plus loin, est encore augmentée par les considérants de la supplique qui les a provoqués et qui résume la nature et le but de l'œuvre. Nous donnons ici la traduction de celte supplique :
Très-Saint Père,
Humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, Emmanuel d'Alzon, supérieur général des Augustins de l'Assomption et vicaire général de l'évêque de Nimes, expose :
Que, remarquant les efforts multipliés des sociétés secrètes et des gouvernements eux-mêmes pour diminuer le nombre des vocations ecclésiastiques, et, s'il était possible, les réduire a néant;
Désirant, avant tout, ne pas faillir aux intentions exprimées clairement par Votre Sainteté dans la lettre encyclique : Nostis et Nobiscuin, du 6 décembre 1819, pour que hs recrues de la sainte milice soient reçues, dés leur jeune dge, dans les séminaires ecclésiastiques ; ■
Etant bien persuadé que les vocations au sacerdoce ne doivent pas être cultivées avec moins de soin chez les enfants des ouvriers que les aptitudes aux diverses professions, et que c'est une œuvre pieuse par excellence de fournir aux enfants des pauvres les moyens de choisir librement leur voie, et de devenir eux aussi, à l'exemple de Jésus (ils du charpentier, des hommes sauveurs;
Pénétré de douleur en voyant tant et de si bonnes vocations tristement échouer, parce que, dans ces malheureux temps, la foi ayant diminué sur toute la terre, la sainte Eglise dépouillée de ses richesses, des anciennes fondations et de toute espèce de revenus, ne trouve pas non plus dans les aumônes des riches un secours suffisant pour faire face aux besoins si grands de l'éducation ecclésiastique;
Préoccupé surtout de celte pensée que, selon les constitutions de plusieurs Souverains Pontifes et spécialement de Benoit XIV, de bienheureuse mémoire) selon les décrets de plusieurs conciles, et, en particulier, du saint Concile de Trente, qui recommande de choisir pour le sacerdoce tes enfants des pauvres, d'environ douze ans; enfin, suivant toute la tradition de l'Eglise, il est important, avant tout, de séparer au plus tôt, pour les préparer au sacerdoce, les enfants qui, par une sorte de privilège de la pauvreté, ont été plus préservés de la corruption générale;
Poussé par ces motifs et par d'autres qu'il serait trop long d'énumérer;
11 a établi en l'an 1871, en un lieu de la Savoie, appelé vulgairement Notre' Dame des Châteaux, une maison ecclésiastique, pour y élever gratuUement les enfants désireux de se donner à Dieu, qui, à cause de la pauvreté de leurs parents, ne pouvaient être reçus dans les séminaires diocésains.
(I) Les élèves des alumnats ont concouru avec les élèves du collège de l'Assomption, oii les études peuvent soutenir avantageusement la comparaison avec les plus brillants établissements de l'Université; ils se sont toujours maintenus dans lespre-^ mières places.
Il expose, en outre, que Votre Sainteté, par un Rescril du 18 septembre 1873, a encouragé cette œuvre naissante en la favorisant de sa bénédiciion et d'indulgences.
Que les choses, ainsi commencées avec la grâce de Dieu et poursuivies depuis âvec un succès qui dépassait les espérances purement humaines, une pieuse Association sous le titre de Noire-Dame des Vocations, titre confirmé par Votre Sainteté dans le Rescrit ci-dessus mentionné, s'est formée pour subvenir aux dépenses;
Qu'avec l'aide de cette Associaiion, quatre nouvelles maisons surgirent a l'exemple de la maison-mère de Savoie sur différents points de la France: la première/a Nice, sous le litre de Saint-Joseph; la seconde, a Arras, sous le vocable de Jésus- Naissant; la troisième à Nimes, sous le patronage de saint Augustin; la quatrième, enfin, au pied des Cévennes, dans la ville du Vigan, placée sous la protection de saint Clément, pape;
Que déjà ces maisons ne suffisent plus k recevoir, dans le sein maternel de l'Eglise, autour du tabernacle du Seigneur (1), les enfants des pauvres, qui, poussés par l'aiguillon de l'Esprit-Saint, viennent y chercher un refuge de tous les points de la France, et môme des provinces d'Allemagne et d'Italie;
Qu'il est d'autant plus important de multiplier ces Alumnats (c'est le nom que nous leur donnons), que notre enseignement s'éloigne davantage des voies de la science profane; que nous repoussons, bien plus, que nous attaquons ouvertement le joug humiliant de l'Université française, plus ou moins subi dans tous les collèges catholiques, et ce qui est plus dur encore, jusque dans les petits séminaires ; que l'auslérilé de la vie, le travail manuel exercé de temps en temps sur quelque métier ou dans la campagne, le nombre des enfants de chaque maison prudemment limité, le système d'étude et d'éducation esseniiellement ecclésiastique, enfln la éparalion sévèrement maintenue de la famille et de toutes les préoccupations du *"iècle, sont des moyens proportionnés au but qu'on se propose; et que, en dernier lieu, ce qui est surtout à noter, une liberté plus parfaite est laissée aux enfants, par leurs maîtres, d'entrer dans le clergé séculier, ou d'embrasser les missions, ou encore de choisir tel ordre religieux qu'il leur plaira;
Supplie très-humblemeut Voire Sainteté de daigner accorder sa bénédiction apostolique à la pieuse Association de Notre-Dame des Vocations, dont le siège principal est jusqu'à présent dans la chapelle de notre maison de Nimes;
De donner au Supérieur général des Augustins de l'Assomption et à ses successeurs, comme directeur de la Confrérie, "a eux et à leurs délégués, le pouvoir de recevoir dans la dite Confrérie les fidèles individuellement ou par groupes;
D'ouvrir a tous les membres, soit agrégés, soit souscripteurs, les trésors de l'Eglise et d'accorder les Indulgences qui suivent...
Ce que Dieu daigne...
Kimes, le 10 mai 1873.
I. DÉCRET EN FAVEUR DE LA CONGRÉGATION DES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION.
Notre très-saint Père la Pape Pie IX, sur le rapport du Secrétaire soussigné de la Sacrée Congrégation des Hites et sur les instantes prières d'Emmanuel d'Alzon, prêtre et Supérieur général des Augustins de l'Assomption, a accordé, par une grâce spéciale :
1° Que la pieuse Associaiion, appelée en français : Notre-Dame des Vocations, dont le siège principal se trouve dans la chapelle de la Maison des susdits Augustins dans la ville et le diocèse de Nimes, jouisse dès U présent du litre et des privilèges d'une Confrérie religieuse.
2° Que le Supérieur général des .\ugustins de l'Assomption, lui et ses successeurs k perpétuité, ait le droit, par lui-même ou par les prêtres de sa Congrégation, ou encore, dans les lieux oii il ne s'en trouve pas, par des prêtres étrangers qui devront être délégués par lui, d'admcure les fidèles individuellement ou par groupes dans la Confrérie, pourvu cependant que toutes les Constitutions et
(1) Encyclique Kottis et Koliscum.
LES PÈRES AUCrSTINS DE l'aSSOMPTION. 251
Décrets portés sur cette matière soient fidèlement observés. Et ce nonobstant les choses contraires.
Le 10= jour de juin 1875.
C. Evêque d'Ostie et de Velletri Gard. Palrizi, Préfet de la Sacrée Congrégation des Rites. Place du sceau du Préfet de la S. C. R.
Plac. Ralli Secrétaire de la S. C. R.
ir. INDULT EN FAVEUR DE LA CONGRÉGATION DES AUGUSTIN8 DE L'ASSOMPTION.
Notre très-saint Père le Pape Pie IX, sur le rapport du Secrétaire soussigné de la Sacrée Congrégalio)i des Rites, et sur les instantes prières d'Emmanuel d'Alzon, prêtre et supérieur général des Augustins de l'Assomption, a accordé, par une grâce spéciale :
1° Que les membres de la Confrérie, s'étant fait inscrire sur les registres de la dite congrégation, soit comme Agrégés, soit comme Souscripteurs, puissent obtenir l'indulgence plénière au jour de leur réception dans la Confrérie, pourvu que vraiment pénitents, s'étant confessés et s'éiant approchés de la sainte table, ils visitent une église ou un oratoire public et y prient pendant quelque temps aux intentions de Sa Sainteté;
2* Que les susdits membres de la Confrérie puissent gagner la même Indulgence, une fois par mois, au jour qu'ils auront choisi, pourvu que, outre les œuvres ci-dessus indiquées, ils récitent, s'ils sont Agrégés, tous les jours du mois, le Veni Creator el le Memorare, avec l'invocation: Reine des Apôtres, priez pour nous,ei que, une fois par semaine, ils offrent à Dieu quelque mortification; — s'ils sont Souscripteurs, pourvu qu'ils récitent, tous les jours du mois, la Salutation angélique, et donnent le minimum de l'aumône selon les règles de la Confrérie.
Il a accordé en outre que les mêmes Indulgences puissent s'appliquer, sous forme de suffrage, au soulagement des âmes qui souffrent dans les flammes du Purgatoire. Le présent Induit devant valoir k perpétuité, avec dispense de tout Bref. Et ce nonobstant toutes choses contraires.
Le 10« jour de juin 1875.
C. Evêque d'Ostie et de Velletri Card. Patrizi, Préfet de la Sacrée Congrégation des Rites. Place du sceau du Préfet de la S. C. R.
Plac. Ralli Secrétaire de la S. C. R.
Si l'Eglise doit un jour au R. P. d'Alzon des apôtres nombreux, elle lui devra aussi un avantage précieux que les catholiques réclamaient en vain depuis longtemps. Au sortir de l'affreuse Commune, en 1871, personne ne songeait à la liberté de l'enseignement supérieur. Ce fut pourtant le moment choisi par la Providence. Les RR. PP . d'Alzon, Picard, Vincent-de-Paul et Emmanuel Bailly, Laurent, et MM. Germer-Durand, Allemand, etc., tiennent un jour conseil dans la bibliothèque de la maison de Nimes, et il est décidé que la Meviie de l' Enseignement chrétien reparaîtra pour réclamer cette liberté toujours refusée (1). Dans un travail
(1) M. Allemand était le rédacteur en chef, et M. Trotman, professeur de langues étrangères, le gérant de cette Revue (1871-77, 2« série). C'est elle qui prépara le
252 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION.
important, le R. P. Picard trace le programme d'idées et d'action que la Revue se propose de suivre. Les premiers articles surprennent, mais rallient bientôt les hésitants et les peureux. Les ennemis eux-mêmes ne peuvent rester indifférents. Les injures, les moqueries, les pamphlets pleuvent sur la Revue; mais ces attaques donnent précisément à la question une importance considérable. L'Assemblée nationale est forcée de s'en occuper (1), et après une lutte brillante, elle vote la loi, qui était en même temps le triomphe des idées du R. P. d'Alzon et de la liberté catholique (2).
Le retentissement de ces vaillants combats soutenus avec tant de courage et de fermeté n'était pas sans jeter un grand éclat sur le collège de V AssompHoîi . Xussï, en 1873 et 1874, les élèves arrivent plus nombreux que jamais; la maison suffit à peine à les contenir. C'est une vie et un entrain extraordinaires (3). On y apprend comme aux temps héroïques de l'Assomption (4) à se dévouer, à souffrir, à travailler, à prier; les enfants s'y instruisent à être un jour des hommes, et des hommes capables de défendre les grandes causes de la Vérité et du Bien.
congrès de l'enseignement chrétien en 1872. Elle cessa de paraître, lorsque fut atteint le but pour lequel elle avait été fondée, après la première érection canonique à Lille d'une université catholique. La devise était : Delenda Carlhago, que la rédaction traduisait ainsi : l'Université, c'est l'ennemie; il faut en détruire au moins le monopole.
(1) La Revue exerça une influence réelle sur un certain nombre de députés. L'un d'eux, M. Pradié, lui flt de fréquents emprunts pour ses Notes adressées à ses collègues.
(2) C'est aussi vers cette époque (1872-]87o) qu'il faut placer l'organisation de la grande œuvre de Notre-Dame du Salut, des pèlerinages nationaux, dont la direction a été confiée au R. P. Picard et aux Pères de l'Assomption, k Paris. Ils eurent encore une grande part d'action dans la formation des comités catholiques, des œuvres ouvrières et des divers congrès d'œuvres qui se tinrent alors.
(3) Concours, conférences préparatoires aux universités catholiques, examens solennels à la fin de la quatrième et de la rhétorique, fondation des diplômes et des certificats d'élèves de grammaire et d'élèves d'humanités, création du journal l'Assomption par les maîtres et les élèyes actuels et anciens, rien n'est négligé de ce qui peut exciter l'émulation.
Le journal l'Assomption forme aujourd'hui un recueil des plus intéressants et des plus variés. C'est, a proprement parler, l'histoire du^collége de Nimes, mais l'histoire par le menu, faite de toutes mains, a l'aide des souvenirs et des archives. Outre les articles d'actualité et les correspondances si attrayantes des missions et des aluninals, elle reproduit tous les faits saillants de rœu\re de l'Assomption : souvenirs, chants, poésies, compositions, descriptions, chroniques, œuvres, biographies, etc. en un mot tout le gracieux et solide enchaînement du passé et du présent de l'œuvre.
(4) C'est ainsi que les anciens élèves désignent la période des années qui suivirent la fondation.
DISCOURS DE DISTRIBUTION DE PRIX PRONONCÉS A l'aSSOMPTION. —
LE R. P. d'aLZON. — M. CARDENNE. — L ABBÉ ROUX-LAVERGNE.
MGR PLANTIER. — l'aBBÉ DE CABRIÈRES. — LE R. P. E. BAILLY. — LE R. P. LAURENT^ ETC., ETC.
Dans les maisons d'éducation, à la fin de chaque année scolaire, des discours sont prononcés où des maîtres rappellent aux élèves quelque devoir important. Le collège de l'Assomption s'est toujours distingué par la grandeur des sujets traités et par le talent des orateurs, à ce point que les distributions de prix y ont souvent offert au point de vue des idées et des luttes de l'enseignement chrétien le caractère de véritables démonstrations.
En 1846, le R. P. d'Alzon parla sur l'utilité et la dignité du travail. Il faut travailler, parce que rien n'est fatal comme l'ignorance et l'étroitesse de Tesprit, véritable plaie de notre époque.
« Que d'esprits fauï, dit-il, se disputent aujourd'hui le triste monopole de rimbécillité et de l'impuissance! Que d'intelligences débiles, après avoir commencé par mal placer les mots contre les règles de la grammaire, placent mal les choses contre les règles de la raison. Esclaves nés de toutes les vaines opinions, jouets ridicules et méprisés de tous les plus absurdes systèmes, ils passent dans ce monde comme ces pailles stériles, qui, emportées par le vent, vont se perdre au hasard de ses souffles capricieux. Ne l'oubliez pas, jeunes élèves, cette nullité est une punition. Ces infirmes intelligences ont ignoré, dès le collège, ce que c'était que la culture assidue de l'esprit et les patients labeurs de l'étude. Natures distraites, légères, insouciantes, paresseuses, elles n'ont jamais eu le courage de s'asteindre à développer, par le travail, leur raison et leur jugement, à régler leur goût et leur imagination (1). »
Mais le travail n'est pas seulement utile ; il honore et grandit ; le travail est un honneur.
« Le travail a quelque chose de plus relevé aux yeux de la foi, que son utilité pratique. Il revêt, avec elle, toute la dignité et rirapérissable honneur du devoir accompli.
Sans doute vous devez développer vos esprits par la culture et l'étude, et assurément vos cœurs doivent, par elle, s'imprégner d'une énergie virile ; mais dans quel but ce développement? dans quel but celte force, cette virilité, cette chaste vertu du cœur? S'agit-il seulement pour vous de construire le pénible édifice d'une position sociale? Est-ce seulement une gioire plus ou moins honorable à poursuivre ? N'y a-t-il donc ici qu'un intérêt d'ambition ou de fortune à servir ?
(1) Le R. P. d'Alzon, Discours de distribution d« prix, i8i6.
254 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION.
Nous pouvons, en dehors de ces buts, respectables sans doute, mais après tout secondaires, vous offrir un but supérieur, parce qu'il est moins personnel, parce qu'il est l'accomplissement d'un devoir. A ce point de vue, l'assiduité à l'étude, l'ardeur pour la science, l'application fidèle au développement de l'esprit honorent singulièrement à tous les âges, au vôtre surtout. Car le travail, alors, porte le caractère d'une dette de reconnaissance, trois fois acquittée envers la famille, la patrie, la religion.
Occupés à d'utiles travaux, dit-il, en se résumant, désintéressés des éloges et de la reconnaissance, vous emploierez dès maintenant ces études recueillies et silencieuses à honorer la famille, à servir la patrie et à glorifier la religion (1). »
C'est simple et beau tout ensemble ; et l'on comprend que, sous la direction d'un tel maître, on aime le travail au collège de l'issomption.
En 1848, ce fut M. Cardenne, professeur d'histoire, devenu plus tard religieux de l'Assomption, qui paria aux élèves. Il développa cette thèse que le but de notre vie doit être de rechercher, de défendre et de propager la vérité; et ce but, l'histoire, comme les sciences, comme la philosophie, comme la foi, nous aide à l'atteindre.
« L'histoire abonde en utiles leçons pour conduire au vrai ; et ces leçons, transmises de génération en génération et jugées par la postérité, sont, il faut en convenir, avec un sage du paganisme, l'école permanente de la vie. »
Aussi, dit l'orateur en finissant :
«On ne vous trouvera ni lourds ni distraits. Vous vous laisserez enflammer par cette passion généreuse qui seule est capable de communiquer la grandeur aux idées, l'élévation aux sentiments, et aux caractères la vigueur; et, puisqu'aujourd'hui le respect, la pratique du vrai, sont plus que jamais demandés à toutes les positions sociales, vous aurez bientôt à en faire un magnifique usage. Mûris par l'âge et par le travail, vous allez prendre rang, les uns dans les lettres ou les sciences, les autres dans la politique ou dans l'administration. Si j'étais près de vous alors, je dirais à chacun ;
Avez-vous reçu le don de la parole? Gardez-vous de la prostituer à de vaines chiffières, à d'ambitieuses théories, à des doctrines pleines d'ostentation ; efforcez-vous d'y faire toujours resplendir cette pure lumière dont la raison et la conscience sont le commun foyer.
Etes-vous législateur ? Prenez pour votre devise la réalisation du dogme chrétien dans toutes les institutions sociales, et ne cessez jamais de lui demander conseil; vous aurez ainsi mis à couvert votre responsabilité, et vous entraînerez votre patrie dans la voie du bien et du bonheur.
L'art est-il votre partage ? Devez-vous restaurer l'édifice en ruines de notre renommée littéraire ? Rappelez-vous que l'imagination seule ne peut rien produire ; qu'aux yeux de l'artiste, fidèle à sa mission sublime, la décence doit Ctre l'ornement du beau, et que les charmes dont il dispose sont toujours à employer, comme la chaste parure delà vérité, et non pas comme le coloris trop sensuel d'une beauté dangereuse qui ne saurait briller aux regards de l'âme sans en souiller la pureté.
L (1) Le R. P. d'Alzon, DUcours de dislribulion de prix, 1846.
LES PÈRES AUGUSTINS DB l'.ASSOMPTION. 255
Serez-vous enfin un adepte de la science ? N'altéiez jamais, pour servir vos intérêts ou vos préjugés, ces secrets surpris à la nature par votre sagacité; n'y mettez point la vaniteuse audace de ceux qui pordentdes heures précieuses, de réels talents à combattre la vérité d'une religion que dix-huit siècles, ou plutôt ciq mille ans de luttes victorieuses ont assez éprouvée. Ce serait rechercher honteusement dans le monde les profits méprisés du scandale (i). »
Le discours de 1849 fut prononcé par le R. P. Laurent, professeur de philosophie. Il [n'est pas possible d'en donner ici une analyse complète. Mais l'extrait que nous allons citer prouve que cette science sublime est bien comprise au collège de Nimes. Connaître Dieu, l'homme et le monde, c'est là le but de tout enseignement philosophique ; or, pour acquérir et développer cette triple connaissance, l'école catholique seule a deux principes fondamentaux, conformes à la nature même des choses.
c Le premier de ces principes, dit l'orateur, c'est que chaque partie de la sagesse doit être traitée par des arguments qui lui soient propres. — Ainsi, il faut raisonner sur les vérités divines d'après l'enseignement de la foi ; sur les vérités rationnelles d'après le sens commun ; sur le monde matériel, d'après les données de l'observation c'est donc une véritable folie que de
vouloir acquérir par les mêmes moyens la science de Dieu, la science de l'homme et la science de la matière. « Le second principe, c'est que les sciences, semblables par leur nature (puisqu'elles consistent toutes à descendre des principes aux conséquences et à remonter des connaissances aux principes), ne sont cependant pas égales en valeur et en dignité. De même que Dieu est au-dessus de l'homme et l'homme au-dessus de la matière, de môme la science divine ou la théologie l'emporte nécessairement sur la science humaine ou la philosophie proprement diie;et toutes les deux ont une importance et une autorité plus grandes que les sciences physiques. Or, comme l'homme doit être, non l'esclave, mais le serviteur de Dieu, et que la matière est soumise à l'homme saint, la philosophie doit être le Adèle auxiliaire de la théologie, ei, avec elle, protéger et favoriser la science relative au monde des corps. Magniûque hiérarchie qui assigne à ses parties diverses la place et le rôle qui leur conviennent et qui est elle-même la parfaite image de la hiérarchie naturelle des êtres (2). »
<i Lutte et sacrifices, s'écrie en 1853 un autre professeur de philosophie, M. l'abbé Roux Lavergne, voilà toute l'existence du chrétien ; dans quelque condiliou d'ailleurs que la Providence l'ait placé, lutte plus ou moins pénible, sacrifices plus ou moins difficiles, selon les circonstances et selon les fonctions, mais lutte et sacrifices pour tous. A ce prix, les sociétés vivent et prospèrent ; cartons les éléments dont elles se composent sont le fruit de quelque dévouement. Qui pourrait énumérer les soins et les douleurs que résume le titre de mère, et savoir ce que coûte un enfant? Qui nous dira combien il faut d'abnégation, combien de rudes et persévérants efïortspour créer et perpétuer une famille? Comment exprimer le nombre, l'étendue, la générosité des sacrifices qui fondent et conservent les nations, et cette douleur d'un enfantement continu, chaîne vivanle des générations et des âges, où l'avenir n'a
(1) Cardenne, Disc, de distribulion de prix, 1843. (21 R. P. Laurent, Disc, de distribution de prix, 1849.
256 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION.
de grandeur et de force qu'à la condition de naître dans la souffrance et dans le sang? Toute fécondité est à ce prix. Et cependant heureux ceux qui surmontent les pusillanimités de l'égoïsme, et savent se résoudre à ne tenir aucun compte d'eux-mêmes ! »
En 1862, l'évêque de Nimes, Mgr PJantier, vint aussi rappeler à ses enfantsde TAssomption que la vie de l'homme est un combat.
« De nos jours, dit l'éloquent, prélat, comme à l'heure où ce mot tomba des lèvres du patriarche iduméen, ce mot définit notre devoir et notre destinée. Au collège, on lutte pour conquérir les palmes de la science et les couronnes du travail. Dans le monde, on doit lutter pour rester ferme dans la dignité de sa conscience et de sa foi. Là, vous devez vous armer contre les séductions de Tindolence et les aspérités de l'étude; ici, vous devez vous précautionner contre les surprises et les fascinations de cette puissance perfide qu'on appelle V Esprit moderne...
C'est à vous surtout, jeunes pliilosophes, qui allez aborder la vie sociale avec ses tempêtes et ses écueils, de vous prémunir par avance contre les pièges de cet ennemi redoutable. Il a des prétentions étranges, mais contagieuses, qu'il importe, dès à présent, de vous dénoncer à vous-mêmes, afin de ne pas vous jeter dans le courant où elles emportent la foule....
La grande prétention de l'Esprit moderne c'est d'être théologien. 11 traite l'Evangile comme sa propriété. Sans en avoir officiellement reçu la garde, lui seul en a le sens. Ne lui parlez pas de l'interprétation que les Pères et les Conciles en ont faite : que sont devant lui les Conciles et les Pères? Est-ce que le dernier rédacteur de nos journaux avancés et même révolutionnaires n'a pas plus de lumière pour expliquer un texte de l'Ecriture que S. Athanasse ou S. Basile, et même que les grandes assemblées de Chalcédoine ou de Latran? Ne parlez pas plus du Pape que des Docteurs et de la Tradition ? Qu'est-ce que le Pape devant i'Esprit moderne pour commenter les Actes des Apôtres ou les Epîtres de S. Paul? Le pauvre Pape, il essaiera bien de prouver que le pouvoir temporel n'est pas incompatible avec sa puissance spirituelle, et que Jésus-Christ n'a point prétendu les séparer par d'infranchissables abîmes ! Mais que signiflent ses décisions, quand l'autorité suprême de Y Esprit moderne les casse et les foudroie? Il tentera bien encore de faire croire qu'il peut défendre par l'excommunication les possessions matérielles de TEglise et du Saint-Siège! mais l'esprit moderne n'a-t-il pas déclaré que les excommunications frappent aujourd'hui dans le vide et que les mettre au service des intérêts temporels c'est un renversement et un abus de pouvoir ? Quant aux évêques, il va sans dire que l'esprit moderne les traite avec un dédain plus impudentencore, et que, du moment où il s'agit de déterminer les vrais enseignements du Christ et de l'Evangile, lui peut trancher en oracle, tandis qu'eux n'auront qu'à s'incliner devant leur infaillibilité.
Voilà Y Esprit moderne, mes chers enfants, tel que vous allez le rencontrer au sortir de cet asile. Usurpations théologiques et libéralisme mensonger, tels sont les traits qui le résument. Rien de plus misérable, de plus inconséquent et parfois même de plus odieux. Mais n'importe, les grands mots dont il se pare sont éblouissants.
Ah ! soyez à jamais inaccessibles aux charmes trompeurs de ce mirage. Rappelez-vous toujours qu'il n'y a d'autre autorité compétente, pour interpréter l'Evangile, que le Saint-Siège et l'Eglise. Rappelez-vous aussi invariablement que l'Eglise seule a l'instinct et l'amour de la liberté dans le monde, et que toutes les fois que l'Esprit moderne se mêlera de la démentir et de
LES PFRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 257
repousser son influence, il ne sera jamais qu'un mensonge conduisant plus ou moins rapidement les peuples à la servitude. C'est là ce que vous avez appris dans votre jeunesse, à la lueur de l'histoire ; que cette conviction reste jusqu'à l'extrémité de vos jours le phare et la boussole de votre vie. »
Dix ans plus tard, en 1870, nous retrouvons le vénérable fondateur de \'As807nptio7i en présence de ses élèves pour leur parler des études catholiques après le Concile. Il signale en passant les conséquences qu'aura pour le monde la définition du dogme de l'infaillibilé :
« Ne vous faites pas illusion, dit-il, il n'est pas difficile de prévoir que, l'infaillibilité pontificale proclamée, les catholiques deviendront plus exigents dans la reconnaissance de leurs droits. Me permetlrez-vous d'exposer toute ma pensée?
Il a été dit aux évèques, dans la personne des apôtres :
0 Allez, enseignez toutes les nations. » Voilà leur droit divin d'enseignement, d'enseignement de la vérité religieuse sans doute, mais aussi de tout enseignement dont la vérité a besoin pour se développer et se faire connaître.
Vous comprenez, messieurs, que ce n'est ni le moment ni le lieu de traiter en soi la grande question des éludes théologiques; mais les études chrétiennes établies à la portée des laïques catholiques; mais ces études, mises en face du simulacre de liberté qu'on semble vouloir accorder à notre enseignement supérieur; ces études avec tous les développements que non-seulement on peut, mais qu'on est contraint de leur donner, si on veut les rendre utiles, par des applications actuelles, à l'avenir de l'intelligence humaine et de la société; voilà d'immenses horizons qui s'ouvrent dans l'état présent du monde, et à travers lesquels la pensée débile de l'homme s'égarerait  chaque instant, si un chef infailliblement véridique n'était là sans cesse pour montrer le chemin au milieu de mille faux sentiers. »
Désormais les catholiques ont le droit de tout enseigner et d'illuminer toutes les branches de la science du flambeau de la vérité révélée; ils ont le droit de tout dire dans les questions libres. Cependant le R. P. d'Alzon ne veut point, avec l'enseignement officiel, une lutte corps à corps :
« A Dieu ne plaise ! s'écrie-t-il; nous avons tout simplement à préparer notre enseignement sous la direction du Pape infaiUible, à fonder un enseignement vraiment catholique et dans toute son étendue.
Quel est votre avenir, mes enfants, si vous savez en être dignes ! Une magniûque expansion de la vie catholique dans les idées, dans les sciences, dans l'enseignement religieux, dans la nouvelle société, laquelle ne sera après "tout qu'une nouvelle apphcation, dans des circonstances diverses, des principes éternels.
Pour atteindre un pareil but, il faut sans doute d'immenses efforts de voire "part; il faut de grandes et puissantes éludes sous l'enseignement de maîtres pénétrés de leur responsabilité, dirigés par les évèques, confirmés eux-mêmes par l'infaillible docteur; et si le monde laïque s'en va dans les incertitudes, le doute, la nuit de la libre-pensée, nous, nous irons, grâce aux sciences mieux
258 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTîON.
étudiées et mieux comprises, vers la vérité, vers la justice, vers le bonheur, vers la plénitude de la vie. »
En 1872, Mgr Plantîer prenait encore la parole, le jour de la distribution des prix. Son beau discours, qu'il faut relire, roulait tout entier sur le sentiment de l'honneur.
11 fait bon parler d'honneur sur la terre du Gard ; c'est là, dans l'humble ville du Vigan, que naquit l'immortel chevalier d'Assas, type suprême de l'honneur militaire ; c'est là que se trouve le berceau « de celui qui tient avec tant d'éclat le gouvernail de V Assomption, lui qui a toute la vaillance d'un chevalier dans le cœur d'un apôtre (1). »
t L'honneur, ajoutait l'éloquent évèque, n'appartient ni à ce qui forme la parure extérieure et publique de Thomme, ni à ce qui constitue son importance sociale ; car très-souvent au milieu des plus hautes fortunes et des plus grandes destinées ceux qui les possèdent se montrent d'autant moins honorables qu'ils sont plus honorés.
La peine que prit Alexandre pour l'acquérir vous est bien connue. Qu'il en coûte, s'écriait-il aux bords de THydaspe, pour se faire louer par les Athéniens! — Mais enfin il y réussit. En quelques bonds de son cheval, il soumet à ses lois le Granique, le Cydnus et l'Oronte, le Jourdain, le Nil, l'Euphrate, riaxarle, et l'Indus. A vingt ans, il est simple roi de Macédoine; à trente ans, il possède un empire qui s'étend du Péloponèse à la Bactriane et au pays des Scythes, du Pont Euxin à la mer Erythrée, de la Lybie à cette région de l'Inde qu'on nomme aujourd'hui le Laliore, vieux royaumes de Taxile et de
Porus Mais sa dignité morale répondit-elle à sa grandeur guerrière!
lui, si beau sur le champ de bataille, ne se déshonora-t-il pas dans la vie privée par le meurtre de Clitus, de Parmenion, de Philotas et de Callisthènes ?... Et ne mourut-il pas en débauché dans les hontes d'une orgie? Et si, comme il l'avait prévu, ses généraux lui firent de sanglantes funérailles, n'est-ce point parce que ses exemples leur avaient trop inspiré l'ambition de la gloire et pas assez le culte et l'amour de l'honneur?
On a dit que le beau est la splendeur du vrai, on peut dire aussi que l'honneur est la splendeur du bien. 11 forme le rayonnement et l'irradiation d'une conscience généreuse et d'une conduite sans tache, en sorte que son foyer e sa mesure ne sont autres que ceux mêmes de la vertu.
Qu'on soit empereur ou berger, guerrier ou magistrat, évéque ou charbonnier, en tous, c'est la môme flamme jetant la même étincelle. Que les hommes vous blâment cù vous admirent, qu'ils vous récompensent où vou persécutent, qu'ils vous couronnent ou vous tuent, peu vous importe; ce n'es pas de ce tribunal que votre grandeur morale relève ; il n'appartient qu'à la conscience de dicter la loi de l'honneur et d'en prononcer les arrêts. Si elle vous condamne, vous cessez d'être honorable; si elle vous absout, vous restez, malgré tout, en possession de l'honneur. »
Puis, voulant prémunir de jeunes âmes contre le préjugé de l'honneur :
(1) Le R. P. d'Alzon, fondateur, né au Vigan, en 1810.
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 259
« Mes enfants, dit l'illustre pasteur, servez-vous vaillamment du glaive pour la défense de la patrie ; mais écrivez en grands caractères, au plus haut sommet de voire conscience, que ni le revolver ni l'épée n'ont reçu de Dieu compétence et mission pour trancher les délicates questions de l'honneur....
Quant à l'hypocrisie de l'honneur, ajoute encore le grand évcque, nous l'avons vu pratiquer par je ne sais quels comédiens d'honneur et de patriotisme qui prêchaient la guerre à outrance, commandaient la délense dése:-pérée du territoire, envoyaient nos jeunes générations sans armes, sans vêlements et sans chaussures à la gueule des canons prussiens, et pendant ce tem.ps-là s'imposaient à eux-mêmes le généreux sacrifice d'éviter les champs de bataille et de faire servir à leur propre fortune la détresse de la France! — Oui, le renversement de l'honneur. Que déjeunes gens et même de vieillards dans le monde quise font un triomphe de l'éclat de leurs débordements ! Que d'écrivains dont l'orgueil cherche sa gloire dans la perversité du génie! Uy a plus : il semblait impossible que, au dix-neuvième siècle, au sein de notre civilisation si polie, un homme ambitionnât la gloire d'Erostrate et celle des anciens barbares. |Et cependant la Commune nous a rendus témoins de ce phénomène étrange. Des milliers de Français ont poursuivi, comme Thonneur suprême, le déchaînement delà guerre civile contre les défenseurs de l'ordre et celui de l'incendie contre les plus glorieux monuments de la capitale. Et s'ils avaient triomphé, leurs amis de la province, qui n'attendaient qu'un signal, ne se seraient-ils pas illustrés, sur tous les points où ils auraient été maîtres, parles mêmes actes de vandalisme et de férocité?
Quand on a fait un seul pas hors la voie de l'honneur, on peut être emporté par un courant irrésistible jusqu'à ces extrémités monstrueuses. Eloignezvous des bords du gouffre dans lequel le vertige pourrait vous entraîner: demeurez toujours au cœur même delà conscience et de l'honneur. Ne séparez jamais ces nobles choses que Dieu et son Eglise ont faites pour être unies. Fidélité à la conscience, parce qu'elle est la règle et le soutien de l'honneur. Fidélité à l'honneur, parce qu'il est un des leviers les plus puissants, un des plus énergiques ressorts de la conscience. Enfin fidélité indissoluble à l'un et à l'autre, parce que, si nous pouvons libérer le territoire par les prodiges de l'emprunt, c'est uniquement par la conscience et l'honneur que nous pouvons relever la grandeur et les destinées de la France ! »
L'année suivante, c'est-à-dire en 1873, le R. P. Emmanuel Bailly, directeur de l'établissement, lut un discours remarquable qui avait pour titre : La France régénérée par les collèges catholiques.
Il faut élever l'enfance dans l'amour de l'Eglise, si l'on veut que la France retrouve un jour sa grandeur. A l'œuvre doncles collèges catholiques dont le succès augmente !
«L'histoire pourra constater qu'à cette époque qui vit fusiller les prêtres, arracher le Christ des écoles, proscrire les congréganistesde l'enseignement, retenir dans les fers l'Instituteur et le Docteur de l'humanité, à ce moment-là même, en France, où la lutte se prolongeait acharnée, incessante, on voyait, au plus fort de la mêlée, au milieu d'un amas effrayant de ruines morales et matérielles, rester debout plus de quatre cents établissements catholiques d'enseignement libre ; sur cent huit mille élèves destinés à l'instruction secondaire, soixante mille se presser dansleursmurs,el près de six mille maîtres s'y dévouer à l'éducation ! Témoignage éclatant donné une fois de plus à la pensée de Terlullien, que le sang des martyrs est toujours la semence féconde des héros
260 LES PÈRES AUGUSTINS DE l' ASSOMPTION.
et des miracles ; preuve non moins éclatante de ce proverbe des nations, qu'à la France incombe toujours l'honneur de rejeter la pierre du tombeau, et de proclamer au monde que Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus ! >>
Après ce préambule, l'orateur aborde le fond même de son sujet en répondant à cette question : d^où vient que le nombre des élèves s'accroît dans les institutions catholiques, alors précisément que toutes les fureurs sont excitées contre l'enseignement chrétien? C'est grâce au personnel, à la vie, aux études des malsons religieuses. Et le R. P. E. Bailly prouve que, sous ce triple rapport, les collèges libres l'emportent sur les établissements universitaires.
« Ah ! s'écrie-t-il, si les parents continuent leur confiance aux établissements librâs, avant quelques années, on verrace qu'une jeunesse ainsi forn)ée jettera de vie chrétienne dans la société. Déjà si l'on écarte des exceptions toujours inévitables, quels sont en général les instigateurs, les soutiens, les propagateurs des grandes œuvres de salut et de préservation qui couvrent la France? Ce sont les anciens élève? des établissements libres...
Si, malgré tous les obstacles, continue le R. P. E. Bailly, les études s'améliorent quelque peu en France, c'est dans les établissements libres. Pour le prouver, je n'invoquerai pas seulement l'autorité trop brutale de la statistique des examens (le public sait à quoi s'en tenir maintenant à cet égard), mais je citerai un autre fait : dans quelques départements d'où nous viennent les élèves, il y a de grands collèges libres. Ils sont pleins; il semblait que nous dussions en souffrir. Pourtant nous avons compté cette année plus d'élèves que l'année dernière, et nous aurions un accroissement pareil à la rentrée prochaine, si le local le permettait. Or, nous ne sommes pas les seuls dans ce cas ; nous connaissons même plusieurs villes qui, du nord au midi de la France, sollicitent les fondations de nouvelles maisons. De pareils faits se passent de commentaires...
On me dit : mais les collèges catholiques ne s'occupent pas exclusivement des études, tandis qu'ailleurs c'est la seule préoccupation des maîtres et des élèves.
Je remercie ceux qui font cette objection ; car ils me fournissent l'occasion de montrer, d'une façon décisive, l'incontestable supériorité de l'instruction chrétienne.
En effet, ce prétendu défaut est une qualité essentielle; oui, l'enseignement chrétien sait (et cette science est la base de toutes les autres) que l'homme, fait à l'image de Dieu, n'est pas seulement créé pour connaître, mais encore pour aimer. Dieu est science et amour ; l'enfant est intelligence et cœur : il ne peut développer sa faculté de savoir sans développer parallèlement sa faculté d'agir et d'aimer, Développer celle-là sans s'occuper de celle-ci, c'est faire violence aux lois essentielles de notre nature, c'est insulter à Dieu, en abdiquant à la légère notre ressemblance divine, et se perdre enfin en efforts stériles pour tenter de briser en deux l'ouvrage le plus harmonieux et le plus indestructible du Créateur. Que sert à mon intelligence d'étudier et de saisir la vérité, si mon c(Bur la trahit ? En vain ma pensée s'élève, si mon amour s'abaisse ! »
Pour conclusion, l'orateur répète ces trois mots qui tombèrent un
jour de la bouche du Souverain Maître et qui résument l'enseignement
catholique, seul autorisé à dire de lui-même :
LES PÈRES At'GUSTINS DE L ASSOMPTION. 261
« Par mes exemples, je suis la voie, et je conduis à la plénitude de l'être; •— par mes mœurs et mes œuvres, je suis la vie, et je vous conduis à la plénitude de l'amour; — par ma doctrine, je suis la vérité, et je vous conduis à la plénitude de la lumière. C'est pourquoi je suis un signe de contradiction, et en même temps la résurrection pour un grand nombre. »
De tels discours (1) suffisent à établir la renomme'e d'une maison d'éducation. On voit là ce que des maîtres zélés, religieux et savants peuvent préparer à la société et à l'Eglise de serviteurs fidèles et dévoués; on y voit aussi combien sont injustes les attaques répétées chaque jour, avec une fureur croissante, contre l'enseignement ecclésiastique.
ASSOCIATION DES APsCIENS ELEVES DE L ASSOMPTION. — SON BUT. - SON RÈGLEMENT. — BIOGRAPHIES.
Fondée en 1849, l'association des anciens élèves de lA'ssomption, la première qui ait reparu depuis le rétablissement de l'enseignement libre, est, aujourd'hui encore, très florissante (2). Elle a pour but exclusif de conserver et d'étendre les relations de camaraderie qui existaient entre élèves, et de venir en aide à ceux qui seraient dans le besoin.
La Société a une caisse formée par une contribution obligatoire qui reste fixée pour chaque membre, au minimum de cinq francs. Un comité, composé d'un président, de deux vice-présidents, d'un trésorier, d'un secrétaire et de plusieurs membres correspondants, prévoit tout, règle tout, et prépare les réunions annuelles où un rapporteur indique la situation de la Société.
Rien de fraternel comme ces réunions, où tous les vieux souvenirs — souvenirs charmants de jeunesse et d'enfance — revivent à la fois. Un ancien élève nimois, fixé à Paris, disait : « Il y a vingt ans que j'y assiste; j'en reviens toujours comme rafraîchi à la source de mes pre-
(1) Impossible de citer d'autres discours, non moins importants, de MM. Germer- Durand, Monnier, Allemand, etc. Voir plus loin, a la fin de cette étude, des citations extraites des opuscules et discours de M. l'abbé de Cabrières.
(2) Au 1" janvier 1876, la Société comptait environ 500 membres, dont 2 évoques ou prélats, 32 prêtres réguliers ou séculiers, 23 magistrats, 43 avocats, 36 officiers de terre, 6 officiers de mer, 3 préfets, 5 sous-préfets, 3 conseillers généraux, 4 conseillers de préfecture, 3 consuls, S officiers ministériels, une trentaine d'employés supérieurs, 14 médecins, 12 docteurs en droit ou es lettres, 16 ingénieurs, 10 grands industriels, 27 négociants, 4 banquiers, etc.
2o2 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION'.
mières années, de la maison paternelle, des joies du collège, et des caresses de ma sainte femme de mère [sic], » Quand les affaires sont réglées, quand les résolutions nécessaires sont prises, alors suivent toujours de joyeux banquets et des toasts pleins de grâce et d'esprit.
Une décision, qui devait rendre plus chers encore les liens déjà si étroits de l'Association, fut adoptée, en 1860, grâce à M, Numa Baragnon qui la provoqua : on arrêta qu'une liste aussi complète que possible des anciens membres serait dressée; qu'elle contiendrait, avec leurs noms, les renseignements les plus exacts sur leur demeure et leur profession actuelle ; que cette liste serait complétée tous les ans et adressée, avec des relations du banquet et le compte-rendu de la réunion qui le précède, à chacun des membres actifs de l'Association et de tous les anciens élèves.
Cette heureuse innovation devait avoir de prompts résultats; et, l'année suivante, au toast du banquet, M. l'abbé de Cabrières, aujourd'hui évêque de Montpellier, put dire avec une fine allusion : « Nous voyons finir l'heure pendant laquelle notre existence au milieu de la société n'était, pour ainsi dire, qu'une hypothèse. Nous sommes enfin un corps réel, compact et résistant. »
Et alors, il rappela une des circonstances les plus touchantes du premier banquet, en 1849. Au milieu de la table s'élevait, placé par le R. P. d'Alzon, un arbre symbolique dont les rameaux portaient autant de petits nids qu'il y avait en ce moment d'élèves prêts à quitter le collège. L'arbre, c'était l'Association ; les nids, la bonne et chaude place occupée parles élèves ; et les élèves qui venaient de terminer leurs études, les oiseaux prêts à s'envoler dans l'espace. « Hélas! dit l'abbé de Cabrières, le vol de quelques-uns de ces jeunes oiseaux les a portés si haut qu'ils ont fini par quitter tout à fait la terre. »
« Mais avec nous, dans cet étroit berceau dont nous allions abandonner le duvet pour affronter l'atmosphère extérieure, il y avait des idées chéries, sortes de fantômes invisibles dont la discrète influence devait contenir et diri-» ger notre essor. Dans notre ardente inexpérience, nous tressaillions d'enthousiasme à tous ces noms magiques ; l'Eglise, le saint Père, la France, la charité, le dévouement, l'honneur, dont tous les murs du collège nous avaient si longtemps renvoyé l'écho et qui avaient Gni par être les hôtes familiers de nos cœurs. Comment pom-rions-nous servir ces grandes causes? L'avenir nous fournirait-il l'occasion de développer en nous ces passions généreuses, les plus nobles qui puissent remplir une àrae chrétienne et française? Personne n'aurait pu nous le dire alors. Or, mes amis, que s'est-il passé? A qui appartient aujourd'hui le monde, non pas le monde de la force, mais le monde du respect et du droit? Aux seules idées, remarquez-le bien, qui ont fait, qui font encore l'Assomption. »
LES PÈRES AUGL'STINS DE l' ASSOMPTION. 263
Et plus tard , dans un autre toast porté au banquet de 1875 (1), Mgr de Cabrières prononçait ces belles paroles :
« Je lisais ce malin dans V Histoire des Stuarts une héroïque parole prononcée par un noble Irlandais, blessé mortellement au service de la France. Il mit la main dans sa blessure, et regardant le sang dont elle était couverte : « Ah! s'écria-t-il, si du moins ce sang coulait pour l'Irlande! » — De même Messieurs, quelles que soient les blessures morales ou physiques que je pourrai recevoir, — qu'il s agisse de verser mon sang, ou seulement mes sueurs et mes larmes^ — je désire que ce soit en communauté d'idées avec vous, et pour les principes qui forment l'esprit de l'Assomption. »
Il serait difficile de rencontrer un plus beau dévouement, et Fon voit tout ce que l'Assomption sait inspirer au cœur de ses élèves de reconnaissance et de sentiments chaleureux. Ajoutons qu'en ce moment la Maison compte, parmi les élèves actuels, près de quatre-vingts fils, frères, neveux, cousins, d'anciens élèves.
Et maintenant, si l'on parcourt les journaux, les brochures, et les divers écrits de l'Assomption, on verra de quel respect profond elle entoure ses morts, de quelle affection elle les aime. Elle se plaît surtout à garder et à transmettre aux générations futures le souvenir de leurs vertus. Rien n'est touchant comme certaines biographies écrites avec toute l'émotion et toute l'éloquence du cœur.
Un élève de grand avenir, Félix Hedde, était mort à la fleur de l'âge. Vite, l'un de ses amis, devenu prêtre, prend la plume, et le futur évêque de Montpellier jette sur la tombe de son ancien camarade ces paroles émues :
« L'Assomption perdit, il y a trois ans, Tun de ses élèves les plus distingués par les talens de l'esprit et la bonté du cœur. A la fin de brillantes études et lorsqu'il pouvait se promettre un heureux avenir, il fut enlevé presque subitement à notre affection. Sa mort inattendue ne laissa à sa famille, à ses maîtres, à ses camarades, que le courage de se taire et de se résigner. D'ailleurs, en ces moments de tristesse profonde, le plus bel éloge, le seul qui soit possible, ce sont les larmes versées et les pleurs répandus.
Aujourd'hui, le temps a adouci l'amertume de nos regrets; le souvenir de notre ami, dégagé peu à peu des images sombres de la mort, a revêtu je ne sais quel charme secret qui nous attire et nous repose. Nous le voyons, non plus sur ce lit funèbre où une maladie cruelle l'avait jeté si tôt, mais dans ce bienheureux royaume promis aux cœurs purs, humbles et charitables.
Notre regard, quand il essaie de percer le voi'e épais qui nous cache l'autre vie, croit reconnaître, parmi les Vierges compagnes de l'agneau, cette âme
(1) Cette brillante réunion fut une véritable fête de famille. On comptait, au banquet, cinquante des anciens élèves et huit anciens maîtres, dont les plus distingués s'appellent : Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, le R. P. Emmanuel Bailly, directeur de la Maison, M. Daudé de la Vallette, président du banquet, M. Adrien Robinet de Cléry, procureur général à Lyon, M. N. Raragnon, député dii Gard, M. de Pèlerin, procureur de la République à Avignon, M, Amoureux, rédacteur en chef du Roussillon, etc.
264 LES PÈRES AUGUSTINS DE l'ASSOMPTION.
chaste, ignorée longtemps par ceux mômes qui l'approchèrent de plus près, et dont le mérite et la vertu se trahirent au dernier moment, comme l'encens livre son parfum alors que la flamme va le consumer.
Frère bien aimé ! permets que l'Assomption dont nous avons été l'interprète vienne joindre à la couronne d'immortelles dont elle voulut parer la tombe où tu reposes, ce dernier et sincère témoignage de l'amour et du respect qu'elle a conservés pour toi. Elle te pleure encore, mais elle répète pour soulager ta douleur cette parole sublime qui consolait l'évêque d'Hippone de la perte d'une mère: Nec misère moriebalur, nec omnino moriebatur. Félix, la pureté garde tes cendres, et ton exemple excite à la vertu. Félix, ta mort est une victoire. »
Plus tard, deux autres condisciples de M. l'abbé de Cabrières tombaient au champ d'honneur : Albert Rouvière, chef de bataillon au 77^ de ligne, et Maurice de Giry, zouave pontifical, tués l'un à Forbach, pour la France, l'autre à Rome, pour l'Eglise.
« Nous avons attendu pendant deux ans, s'écrie le futur prélat I La cendre sacrée de nos morts s'est refroidie!
Admirons-les librement aujourd'hui, devant un monde afTolé, sans boussole, sans guide, qui se moque et se rit de tout.
Partout, ajoute-t-il, où de jeunes chrétiens se sont formés par l'étude et la prière à la vie rude des camps, à Saint-François-Xavier de Besançon, aux Enfants-Nantais de la catholique Bretagne, à l'école Albert-le-Grand d'Arcueil, à la rue des Postes et à Vaugirard, partout, dans nos maisons de plein exercice et dans nos petits séminaires, il y a eu des soldats du Pape et des soldats de la France, des victimes du Piémont et des victimes de la Prusse I Partout aussi, il y a eu des grands jours, où les noms de ces généreux morts ont été salués par la voix de leurs anciens maîtres, par celle de leurs anciens camarades, afin que, passant à travers la tombe, ce dernier bruit de la terre vînt les assurer que leur sacrifice ne serait point perdu et que leur exemple enfanterait des légions ! »
Dans son récit l'orateur réunit à chaque instant ses héros. Parlant de leur entrée dans le monde, il dit :
« Nous touchons à la période la plus importante et la plus décisive des deux existences. Cette période a duré dix ans, elle a pris Rouvière à vingt-deux ans pour le conduire jusqu'à sa mort, arrivée quand il atteignait à peine sa trentetroisième année ; elle a saisi Maurice à la première aurore de l'adolescence et l'a laissé sanglant sur le seuil de la jeunesse, comme une innocente et précieuse victime.
A Forbach, Rouvière ne veut pas reculer. Sous une grêle de balle, il crie à ses soldats ;
« Mes enfants, en avantl allez en avant; défendez votre patrie! » A ce moment il avait la poitrine traversée, et comme on s'empressait autour de lui pour le secourir : « Non, laissez-moi, laissez-moi, en avant! Je vous prends à témoin que je meurs en soldat et en chrétien. » Et ce furent ses derniers mots.
A Rome, Maurice de Giry, le 10 septembre au matin, était un des heureux soixante zouaves entre qui le prêtre partagea les quinze hosties qu'il avait pu consacrer. Dès huit heures, le combat était engagé. L'artillerie piémontaise venait d'ouvrir son feu, quand tout à coup le zouave Hébrard (compagnon d'armes et ami de Maurice) se sent le front déchiré par une pierre qu'un boulet avait arrachée au rempart. Débarrassé de la poussière soulevée par la
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 265
chute de cet énorme bloc, il voulut regarder son ami ; ce n'était plus qu'un cadavre. Maurice était parti pour le ciel.
A mesure que nous avons approché nos mains des restes de nos amis, de ces restes glorieux labourés par le fer, il nous a semblé qu'un frémissement joyeux, présage d'espérance, parcourait nos veines ! De ces cendres héroïques s'échappe, non point l'odeur de la mort, mais bien plutôt celle de la vie. C'est ce parfum que le vieil Isaac respirait, en touchant les vêtements de Jacob ! C'est le parfum pénétrant et doux de la moisson qui commence à mûrir : Odor filii met, sicut odor agri pleni,cui henedixit Dominus (1). »
En 1873, un jeune enfant de quinze ans, Augustin Cavalier, était mort en prononçant ces mots : Jésus est avec moi !
« Vous devez penser, trouvons-nous dans une lettre touchante écrite par le R. P. E. Bailly, au R. P. J. Germer-Durand (2), qui fut imprimée alors, vous devez penser, cher père, si l'Assomption a été profondément émue de cette mort. Pour peindre cette émotion, je vous dirai que le nom de ce cher enfant se place dans notre mémoire à côté de ceux de Félix Hedde, Pierre de la ïournelle, Marc d'Entraigues, Charles Barnouin, Louis de Sentménat, Léon Conte, Albert Rouvière, Maurice de Giry, et de tant d'autres élèvesque nous sommes sûrs de retrouver avec les Monnier et les Cardenne, au rendez-vous général de la famille de l'Assomption, le ciel. »
Le P. E. Bailly, qui écrivait à un moment où la liberté de l'enseignement supérieur était encore bien douteuse, disait plus loin :
« Que d'enfants, cher Père, que d'âmes immaculées ravies par Dieu, chaque année, aux collèges catholiques! Anges préposés à la garde de l'enseignement chrétien qui les a préservés, ils plaident devant le trône de Dieu la cause de leurs maîtres. Oui, à genoux sur leur tombe, je crois à la résurrection des
universités catholiques Enfants bien aimés si pieux et si purs, faites
briller sous vos pieds, comme il est dit de Marie dans l'Apocalypse, de grands
astres, des universités libres Que votre pureté lave et féconde l'âme de la
France, de la France dont le sol garde vos corps restés vierges. Que sur vos tombeaux elle fasse germer et fleurir, avec lelysimmaculé, des universités où règne et enseigne Jésus-Christ, seul salut des nations. »
« Comme la mère des Machabées, dit encore le Père E. Bailly dans une autre notice sur le jeune Paul Flandin, l'Assomption a connu l'amer déchirement des séparations; mais, comme elle, elle peut être fière des admirables sentiments dans lesquels tous ses enfants se sont éteints. Comme cette femme incomparable, elle peut dire aux survivants: Peto^ nate, ut aspicias ad cœlum.
Mes fils, voyez au ciel cette génération d'âmes d'élite qui vous appelle et vous attire! Pour les rejoindre, je vous en conjure, suivez la voie qu'ont suivie vos frères bien aimés. »
Au risque de paraître long, nous aimons à reproduire encore la citation suivante comme une preuve que les morts sont honorés et
(1) Genèse, xxvii, 27.
(2) Le R.P. J. Germer-Durand, des Augustins de l'Assomption, avait été professeur de cet élève; estimé pour ses travaux sur rarchéologie chrétienne et membre de la Société de l'art chrétien, le P. Germer est un fils de M. E. Germer-Durand.
chéris à l'Assomption; c'est un extrait de son journal (1" décembre
Le souvenir des morts a l'assouption. — Le jour qui nous rappelait la mort d'Ernest Tassini a vu grouper autour de la table sainte plusieurs de ses camarades. — Le jour anniversaire de la mort de Joseph Mathon, ses condisciples de première communion du grand et du petit collège, presque tous ses camarades des classes inférieures ont fait la sainte communion à son intention, ou plutôt en son honneur. — Enfin le '29 novembre, en souvenir d'Augustin Caralier, de si précieuse et si chère mémoire, les élèves de philosophie, sur le point de terminer leurs éludes, ont voulu, après avoir communié le matin, déposer sur la tombe de leur ancien condisciple, avant de se disperser, le gage de leur amitié persévérante. C'est une couronne de feuilles et de fleurs de lys au milieu de laquelle on lit l'inscription suivante: