ILS ÉTAIENT SEPT
Dans cette pièce, composée à l'occasion d'une des fêtes de TAssomption, Félix rappelle le souvenir de la mort d'un maître et de six élèves et de la réunion de leurs restes dans un seul tombeau.
Hodie homo est, et cras non comparet.
De Imitât. Chritti.
Pourquoi, dans l'allégresse, ,
Noire âme, en son essor,
Mêle-t-elle sans cesse
Les pensers de la mort ?
Pourquoi donc, triste et sombre,
Aime-t-elle parfois
A se plonger dans l'ombre
Des songes d'autrefois!
Pourquoi ? c'est que, dans l'homme,
Le souvenir vivant
Fait que toujours il nomme
Ceux qu'il vit si souvent;
Qui longtemps partagèrent
Ses peines, son bonheur;
Quand il pleura, pleurèrent,
El comprirent son cœur.
Pourquoi î c'est qu'à celle heure
Où l'âme, méditant.
De sa froide demeure
S'élance en palpitant.
Et, franchissant l'espace,
Demande à l'infini ^ -
Pour son rêve une place,
Pour sa douleur l'oubli;
A cette heure d'extase, Où le cœur, débordant Comme l'eau hors d'un vase.
S'échappe en inondant; A cette heure où l'on rêve, Notre esprit indécis Flotte, descend, s'élève De terre en paradis; Et, dépassant les mondes, Perce dans son essor Les ténèbres profondes Dont se voile la mort.
ri'^î^i^'^'^^ ' M. toms Fournery, surveillant de la première division, et les élèves
280 LES PÈRES AUGUSTINS DE l' ASSOMPTION.
Ils étaient sept ici, pleins de joie et de vie;
Ils étaient, comme nous, au printemps de leurs jours;
Ils nous aimaient, et nous, a leur voix si chérie
Répondant k l'envi, nous les aimions toujours.
Pour eux, la vie encore était pleine de charmes,
De projets enfantins, de rêves et de fleurs;
Ils n'avaient pas connu les cuisantes alarmes
Qui font couler les pleurs.
Ils étaient sept ici ; maintenant, a leur place, D'autres se sont assis, comme eux pleins de santé. De leur vie, en ces lieux, je cherche en vain la trace Le souvenir seul est resté.
Le souvenir, vivante image.
Qui, pour nous, miroir d'un autre âge,
Dans son véridique mirage
Nous représente le passé.
Le souvenir, oii se retrace
Chaque astre qui du ciel s'efTace,
Chaque flot qui cède la place
Au flot par d'autres flots poussé.
Le souvenir, sans qui la vie Serait toute monotonie, Espoir déçu, rêve trompeur ; Souvenir, qui vaut la richesse. Et console notre tristesse En nous rappelant le bonheur.
Près de leurs corps glacés nous priâmes une heure, De douleur et d'effroi le cœur tout palpitant, Nous les avons conduits à la triste demeure
Qui, comme eux, nous attend.
Entre leurs morts, le temps mit un long intervalle ; Mais, la tombe unissant ces frères de nos cœurs, Nous vînmes les poser a la place fatale
Avec nos regrets et nos pleurs.
Dans la terre des morts, une fosse était prête Pour les recevoir tous en un même tombeau. Le cercueil a passé ; chacun baissait la tête
Et disait : Il est mort bientôt.
Le prêtre, à demi-voix murmurant la prière, Pour la dernière fois a béni le cercueil; La terre, en retombant, a fait sonner la bière
D'un bruit lugubre et plein de deuil; Et soudain tout s'est tu : le silence a lait place A ces hymnes de mort qui remplissent d'effroi,
A ce chant qui vous glace, Quand on se dit : De même on chantera pour moi!
LES PÈRES AUGUSTINS DE l'aSSOMPTION. 281
Alors, c'en était fait ; une barrière immense Nous séparait, bêlas ! de ces amis si chers, Jusqu'à ce que,itonnant au milieu du silence, La trompette sacrée éveille l'univers.
Nous leur dîmes adieu; cet adieu navre l'âme, Jamais on ne l'oublie; et, tombant à genoux, Nous récitâmes tous la prière de flamme. Frères si tôt choisis, nous priâmes pour vous!
Ah ! c'est près d'une tombe 1
Que la prière en feu
Emprunte k la colombe
Son aile, et monte à Dieu.
C'est là que nous allons, vous visitant encore, Prier Dieu, qui si tôt, hélas! vous rappela, Qui si tôt a vos yeux fit luire son aurore,
Et nous disons : Vous êtes la.
Vous êtes près de nous sous celte froide pierre
Que notre esprit sait bien percer; Vous ouvrez, pour nous voir, votre lourde paupière Que la main de la mort est venue abaisser. Quand vous nous entendez, à la feuille qui tremble.
Mêlant nos voix, vous dites : Les voila, Ils tiennent nous revoir; ce sont eux tous ensemble (1};
Frères, vous êtes là.
Non, vous n'êtes point Ik ; car votre âme immortelle,
Dans la sphère éternelle.
Repose au sein de Dieu; Et, nous laissant ici, pure, candide et belle,
A déployé son aile
Loin du terrestre lieu.
Votre corps est bien la ; mais votre corps sans l'âme»
Sans celte pure flamme
Qui l'animait jadis; Qui maintenant de Dieu partage
Le céleste héritage
Au sein du paradis.
Pourquoi donc, en ce jour, mêler à leur mémoire
Des regrets et des pleurs?
Ënfln contre le monde ils ont eu la victoire;
Chantons, ils sont vainqueurs! .^..,
Dites, le moissonneur pleure-t-il quand la plaine S'est couverte plus lût
(1) Le Jour des morts, les maîtres, les professeurs et les élèves de l'Assomption se rendent au cimetière, pour y prier sur la tombe de leurs amis et de leurs frères défunts.
De la moisson dorée, et que du vent Thaleine
L'agite comme un flot?
Non, il bénit le ciel; et, prenant sa faucille,
Il accourt \ers ses champs ; Il annonce, joyeux, "a sa douce famille
Du pain pour les enfants.
Lorsque le voyageur, dans sa course lointaine,
Se croit bien loin encor, S'il aperçoit le but oii son désir le mène,
Dans son cœur quel transport!
Eh bien ! pour eux ce n'est que la moisson éctose
Sans avoir attendu ; C'est pour eux, chers amis, une hâtive rose
Avant l'été venu.
Dieu les avait placés sur notre pauvre terre
Comme nous, voyageurs.
Ils touchent avant nous au bout de la carrière;
Us sont heureux ailleurs.
Ne les pleurons donc pas pendant cette journée; Mais pour eux seulement prions avec ferveur ; Et surtout pour celui qui, mourant celte année,
A navré notre cœur; Et que, nous inspirant la crainte salutaire Dont s'entoure la mort, leur triste souvenir Nous détache ici-bas des choses de la terre Et nous rende tous prêts, un jour, k bien mourir. Alors, auprès de Dieu, dans un règne de gloire, Nous les verrons toujours et nous les aimerons, Séparés par la mort, unis par la victoire, Frères, nous nous retrouverons.
Félix Hedde.
Avril 1851.