‹ Études sur les principaux collèges chrétiensChapitre 61 sur 66 · TRADITION ET LA ROUTINE · texte numérisé non relu

TRADITION ET LA ROUTINE

Monseigneur, Messieurs,

■ Mes ghers enfants,

A quel titre élevé-je la voix dans cette fête solennelle , au milieu de cette grande et belle assemblée? Je ne suis pas un ancien élève de cette intéressante maison dont Mgr Duquesnay nous racontait hier et ce matin les humbles débuts et la rapide prospérité; je ne suis pas un des chers revenants qu'elle est si heureuse de réunir dans cet anniversaire semi-séculaire. Ilya peu de jours, j'étais encore pour elle un inconnu. Pardon, chers élèves, vous protestez , les chaleureuses acclamations dont, à plusieurs fois, vous avez salué mon arrivée au milieu de vous, m'ont appris que je n'étais pas si inconnu àFelletin. Enfin, à quel titre ai-je été invité à l'honneur de parler ici, quand certes les orateurs ne manquaient pas? A titre d'ami, d'ami nouveau, mais d'ami profondément dévoué.

Monseigneur, Messieurs, j'aime vos maisons pour le bien qu'elles font et pour le bien plus considérable encore qu'elles sont appelées à faire. C'est parce que je les aime qne je demeure pendant de longs mois éloigné d'une famille qui m'appelle, qui se plaint, et après laquelle moi-même je soupire; c'est parce que je les aime beaucoup et bien sincèrement, que, sans interrompre unseul jour des études à la continuation desquelles ma vie est dévouée, mon honneur engagé, je dérobe certaines heures, ou plutôt je double mon travail, pour visiter, au prix de grandes fatigues et de sérieux sacrifices, du nord au midi, de l'est à l'ouest, les principaux collèges chrétiens, qu'ils s'appellent

collèges, institutions, écoles ecclésiastiques, ou bien petits séminaires.

Ce nom de petit séminaire serait peut-être celui que je préférerais pour toutes les maisons ecclésiastiques d'éducation secondaire.

Vous savez, Messieurs, ce que veut dire séminaire. Séminaire, seminariwn, signifie pépinière. Oh ! combien notre malheureuse France si humiliée, si abaissée, objet du dédain ou de la compassion insultante de l'Europe, combien notre infortunée patrie aurait besoin de voir se multiplier et prospérer ces pépinières d'hommes ! Là ou nulle part se formeront nos vengeurs, nos libérateurs; et cette vengeance, cette libération, directement ou indirectement opérées, seront d'autant plus complètes et durables que nous aurons d'abord été vengés et libérés de nos vices, première cause de notre décadence.

Oui, les maisons ecclésiastiques d'éducation sont appelées à contribuer, pour une large part, à la régénération de la France. Mais, pour accomplir dignement et selon toute l'étendue des besoins de notre malheureux et cher pays cette œuvre noble et vaste, il faut qu'elles-mêmes se régénèrent.

Deux choses me paraissent également indispensables : comprendre et maintenir fermement les grandes traditions, en ne confondant pas la tradition avec la routine; et, partant de la tradition sainement entendue, introduire et pratiquer régulièrement, véritablement, les réformes nécessitées par les abus de la routine et par le changement des temps.

Que signifie tradition? que signifie routine? que signifie réforme? 11 importe de bien s'entendre sur ces mots.

Monseigneur, Messieurs, vous n'accuserez pas le lexicographe de trop se souvenir de son métier, au moment même qu'il vient de dire qu'il le laissait un peu pour d'autres préoccupations. A l'heure solennelle où nous sommes, rappeler à l'étude du dictionnaire, ce n'est pns pédantisme, ce n'est pas puérilité, ce n'est pas inutilité. Ah! si l'on n'avait pas tant oublié la valeur des mois, le sens des choses serait mieux compris, et de plus saines notions auraient été suivies d'actes meilleurs.

La tradition, c'est, de proche en proche, d'âge en âge, la transmission de grandes vérités, de principes certains, de pratiques éprouvées et consacrées. La routine, c'est la corruption de la tradition, c'est l'amoindrissement des meilleures choses, c'est

l'apparence au lieu de la réalité, c'est rornière cahoteuse et bourbeuse dans laquelle on barbote, au lieu du grand chemin libre et ouvert sur lequel on marche alertement, sur lequel on Court, sur lequel on vole. La réforme, c'est, après l'abus, après l'oubli, après raffaiblissement, la rentrée dans le bon usage, la reprise des bonnes formes.

Voulez-vous quelques exemples ?

A l'âge convenable, quand les facultés sont suffisamment préparées, quand lacapacité nécessaire est reconnue, quand la langue maternelle a été étudiée dans ses principes premiers et dans sa pratique, quand certaines autres notions fondamentales ont été acquises, aborder alors, graduellement, méthodiquement, l'étude des langues anciennes, c'est la tradition, c'est la raison. Mais qu'un tout petit enfant à peine dégrossi, sans avoir pour ainsi dire appris un mot de la langue maternelle, sans être initié ni à l'orthographe ni à rien de ce qui, rationnellement, nécessairement, s'impose d'abord à tout le monde, soit jeté dans l'aride étude des grammaires latine et grecque, c'est la routine, c'est la violation du bon sens. Apprendre à fond, en quelques années, une langue quelle qu'elle soit, c'est la tradition. Mais languir des huit et dix années sur du latin, pour ne pas arriver à le posséder, c'est la routine. Pour savoir une langue, s'attacher d'abord à en connaître les mots, le dictionnaire, c'est la tradition. Mais s'occuper avant tout, par-dessus tout, et presque exclusivement, de règles abstraites, souvent exprimées d'une manière tout empirique et illogique, c'estla routine. Etudier une langue pour arriver vite à en lire les écrivains, poètes et prosateurs, et s'enrichir de tout ce qu'ils contiennent de notions et de leçons utiles, c'est la tradition. Mais traîner des années et des années sur des règles de grammaire, sur des théories, sur des exercices aussi insuffisants qu'utiles en eux-mêmes, et, à la fin de ses études, avoir à peine effleuré quelques bribes d'auteurs qu'on ne se sentira nullement le goût de voir en entier et d'approfondir plus tard, c'est la routine. Dans tout le cours des humanités , donner à la langue nationale, à la littérature nationale une place honorable, sinon principale, c'est la tradition, la tradition vraie, celle des grands peuples anciens eux-mêmes. Mais bannir presque absolument cette langue et cette littérature, c'est la routine, c'est la déraison, c'est le non-sens.

Vous plaît-il, pour saisir encore mieux ma pensée, que je

descende dans quelques détails d'un ordre moins général, mais non moins éloquent, je crois ?

Étudier la prosodie, s'exercer à la versification latine pour mieux comprendre les vers de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Plaute, de Térence, c'est la tradition; mais prononcer les vers latins d'une manière barbare, en déchirant l'oreille par d'affreux hiatus, en renversant toute mesure, toute métrique par des syllabes qu'il faudrait élider :

Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum.

Au lieu de dire :

Monstr' horrend', inform', ingens.

Conticuere omnes.

Au lieu de :

Conticuer' omnes.

Magnorum hominum.

Au lieu de :

Magnor' homin', •

c'est la routine.

Apprendre et réciter des vers français pour enrichir sa mémoire et se former au débit, c'est la tradition. Mais avoir lu ou appris des milliers de vers français sans connaître les règles les plus élémentaires de notre prosodie, c'est la routine, c'est l'ineptie.

Je pourrais, hélas ! multiplier les exemples à l'infini. Dans la maison de Mgr Duquesnay et de M. l'abbé Penaud, ces quelques indications suffiront amplement pour mon objet.

Maîtres, élèves, actuels ou anciens, parents, amis, je vous adjure tous. Aimez de plus en plus les grandes traditions, mais concevez une aversion salutaire pour la routine, l'ennemie de la tradition, et favorisez de votre approbation et de votre concours toute réforme qui se tenterait pour remédier à l'énervante routine. Telle est, par exemple, la réforme qui, sous les auspices de Mgr Duquesnay et de M. l'abbé Penaud, s'essaye dans cette généreuse institution de Felletin pour mettre au début de tout enseignement de solides études primaires, de sérieuses leçons de français, de bonnes notions d'histoire, de géographie, de mathématiques, indispensable préparation aux études latines

et grecques qui pourront suivre, et, dans tous les cas, première culture réclamée par tous, due à tous, utile à tout.

Monseigneur, voici , exprimées simplement ou plutôt à peine indiquées, quelques-unes des idées qui préoccupent un esprit et un cœur tout pleins de bons désirs, pour la réalisation desquels il sent son insuffisance aussi bien que celle de tous les hommes d'éducation, dispersés sur tous les points de la France, avec qui les circonstances Font mis en communication de pensées et dont il a pu stimuler le zèle.

Rien de sérieux ne peut être fait pour l'amélioration de l'enseignement qu'à une condition : l'appui réel, le concours efficace, la direction effective de l'épiscopat.

Monseigneur, vous que Paris a pu apprécier avant la province heureuse à qui la Providence vous avait réservé pour pasteur suprême, vous dont la voix éloquente a si souvent charmé la génération à laquelle j'appartiens, vous êtes un des membres de ce grand corps épiscopal sur lesquels les hommes dévoués à l'œuvre si importante de la régénération de l'enseignement peuvent fonder leurs meilleures espérances. Sans aucun caractère officiel, mais sûr de répondre aux sentiments de tout ce qu'il y a de plus intelligent parmi les chrétiens, n'ayant d'autre mission que celle qui m'a été assignée par mon dévouement et par ce que j'ai cru être un ordre de la Providence, enfin amené ici par une suite de cette impulsion providentielle, je jette un cri vers vous. Monseigneur, et je vous conjure de l'entendre. Que votre grande intelhgence, que votre âme généreuse aspirent, non-seulement à accomplir dans ses maisons d'éducation tout le bien qui est en son pouvoir, mais encore à préparer an bien plus général. Ce bien, je le dis partout, et je ne me lasserai point de le répéter, ne peut être produit que par une entente, par un concert d'action entre tous les évéques français. Vous êtes digne, Monseigneur, d'être une des chevilles ouvrières de cette œuvre à la fois intelhgente, chrétienne et patriotique.

Et vous, messieurs, intelligents et dévoués collaborateurs de votre éminent évêque, comprenez bien que quelque chose est à faire, qu'il est urgent de sortir d'une menaçante torpeur, qu'il faut former à l'Église et à la France des hommes différents du gros de la précédente génération; que le laisser-aller et la médiocrité, excusables peut-être hier, seraient criminels aujourd'hui ; comprenez cela dans la profondeur de votre esprit et de

votre âme, redites-vous-lc sans cesse, comme de vaillants soldats qui, sur le champ de bataille, n'oublient pas un instant le mot d'ordre, et vous pourrez beaucoup ; et, au bout d'un peu de temps, vous serez étonnés de ce que sont capables de produire la suite dans la volonté et la persévérance dans les bonnes méthodes de travail.

Et vous, chers enfants et jeunes gens, élèves de Felletin qui occuperez désormais une place particulière dans mes plus chers souvenirs, pour tout ce que j'ai vu en vous de bon, de droit, de sympathique, je compte aussi sur un renouvellement, sur une transformation de votre part, qui permettront de dater cette époque de votre jubilé semi-séculaire comme une nouvelle ère de prospérité pour le petit séminaire de Felletin.

Vous travaillez, mes amis, je le sais, mais il faut travailler plus, beaucoup plus, incomparablement plus ; il faut que vous deveniez laborieux jusqu'à Théroïsme.

Et pourquoi vous demandé-je tant, mes chers amis? Parce que l'âge de la jeunesse est arrivé pour vous à une époque rigoureuse, à une époque qui commande impérieusement l'héroïsme. Ces magnanimes efforts, ce redoublement de courage poussé jusqu'à la dernière limite du possible, savez-vous qui vous les demande? C'est la patrie, la patrie votre mère, humiliée, meurtrie, foulée aux pieds. Ah ! qui de vous ne voudrait la relever, la panser et la venger? Eh bien! mes chers amis, pour ce grand office, pour ce pieux devoir, il faut des hommes plus qu'ordinaires par le courage, par le talent, par la vertu.

Ghers élèves, vous pourriez être tentés de plaindre le sort de votre génération. Autrefois ceux de votre âge passaient dans une douce et gaie insouciance ces années de l'enfance et de la jeunesse dont le joyeux et riant souvenir est si bienfaisant dans la sévère maturité de la vie. Le travail et les plaisirs de chaque jour se succédaient sans trouble, l'horizon au loin n'était chargé d'aucun nuage, l'espoir pour soi, pour la famille, pour la patrie était facile; on ne rêvait que bonheur, et les maîtres les plus instruits par l'expérience n'auraient pas songé à désenchanter ces rêves dorés. Quel changement aujourd'hui ! devant les enfants même, devant de tout petits enfants, on parle sans cesse des malheurs, des humiliations de la patrie, et des efforts héroïques imposés aux nouvelles générations pour réparer ces désastres, pour nous laver de ces hontes.

Oui, les enfants et les jeunes gens qui s'élèvent aujourd'hui dans nos collèges chrétiens, sans renoncer aux bonnes et salutaires joies de leur âge, doivent savoir qu'il faut qu'ils mûrissent plus vite que leurs devanciers, qu'ils travaillent plus, qu'ils vaillent plus. La médiocrité dans la science et dans la vertu leur est interdite. Se plaindront-ils? Oh! non. Être pour ainsi dire condamné à l'héroïsme par une nécessité inéluctable, c'est avoir une destinée privilégiée entre toutes, une destinée bénie.

Allons, mes amis, dans ce jour mémorable, une magnanime résolution qui le consacre plus encore que tout l'appareil de cette fête. Jurez de vous élever par des efforts incessants à la hauteur de la grande tâche qui vous est providentiellement assignée. Jurez-le à votre évéque, à vos maîtres, à vos parents, à vos anciens, à vos amis, parmi lesquels je demande que vous me comptiez toujours ; jurez-le h l'Église, à la France.

FA JUS. IMP. JUL£S LS CLMBJt BT C'^, BUE CASSETTE, 2W.

LES

Page 1