DE L'AUTORITÉ DANS LES SCIENCES
Les philosophes du dix-septième siècle continuèrent le mouvement de réaction, commencé dès le seizième, contre lautorité d'Aristote. Descaries affectait d'ignorer même s'il y avait eu des hommes avant lui, pour mieux s'affranchir de leurs opinions. Malebranche méprisera toutes les connaissances d'un caractère historique, ou celles qui n'ont pour objet que de savoir ce qui s'est fait ou ce qui s'est dit jusque-là dans le monde. Pascal fut amené à de semblables déclarations» comme savant plutôt que comme philosophe,
pour répondre à ceux qui lui contestaient, au nom d'Aristole, le résultat de .ses expériences sur le vide. Il y travaillait depuis 1646, sur des indications que le P. Merscnne avait rapportées d'un voyage à Rome. Torricelli avait remarqué que des tubes de mercure qu*OQ tenait renversés dans une cuvette pleine de ce liquide laissaient un espace vide à leur partie supérieure, qui était fermée. Donc la nature n avait point horreur du vide, comme on renseignait dans Técole, ou du moins, elle n*en avait horreur que jusqu'à un certain degré. Cependant les partisans du plein s'ingéniaient à remplir ce vide apparent d'une matière subtile, qui ne tombe pas sous nos sens, et à l'autorité d'Aristole ils pouvaient joindre celle de Descartes. Le P. Noël, entre autres, prit Pascal à partie dans une longue lettre, qui lui valut une vive téponse. Enfin, par les expériences du Puy-de-['ôme et de la tour Saint-Jacques de la Boucherie, Pascal prouva que ce qui maintient le mercure suspendu dans le tube, est la pesanteur de l'air, et que la colonne de liquide est plus ou moins haute selon que l'air est plus ou moins pesant (1648). Il préparait un Traité du Vide^ où cette vérité devrait être mise en tout son jour, et le fragment qu'on va analyser en était sans doute la préface. Un éditeur de Pascal, Bossut, linlitula De Vautorité en matière de philosophie, c'est-à-dire ici de science naturelle, et le publia en 1779.
t. Seienees de raisonnement et seleneesde mémoire.
— Dès les premiers mots, Pascal s'élève contre l'autorité. Toutefois il ne la rejette pas en toutes choses, mais en matière de science seulement. Comme Descartes, il accorde à peine le nom de science à l'histoire, la jurisprudence, etc., et encore moins à la théologie. Là l'autorité doit régner : on n'a pas, en effet, d'autre moyen d'information que le témoignage, pour savoir si un fait s'est passé, ou si tel dogme est réellement d'institution divine. Comme Descartes encore, Pascal déclare que les principes de la théologie sont audessus de la nature et de la raison, et que l'esprit de l'homme est trop faible pour y atteindre par ses propres efforts. Mais, s'il se soumet à l'autorité en ce qui regarde
ces hautes connaissances, il revendique une liberté entière dans les sujets proportionnés à la portée de Tcsprit et qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement'.
La conséquence de cette distinction est que, lorsqu*il s*agit de connaissances historiques ou théologiques, comme on n*y doit rien ajouter et qu'on n*en peut rien retrancher, toute innovation est interdite ; mais dans la science de la nature, on peut et on doit ajoute rsans cesse : et comment le fnire sans inventer ou innover? « Les expériences sont les seuls principes de la physique » ; or, comme elles multiplient continuellement, les conséquences multiplient à proportion. C'est pourquoi ceux-là pervertissent Tordre des sciences, qui n*osent rien inventer en physique, ou qui produiseni des nouveautés en théologie.
». La vraie tradition. — Et Pascal invoque rexemple des anciens eux-mêmes. Ont-ils craint d'ajouter quelque chose de nouveau aux inventions de leurs devanciers? Estce que l'autorité de ceux-ci les arrêtait? Que la leur ne nous arrête donc pas davantage. C'est ainsi qu'il bat ses adversaires avec leurs propres armes, et les invite, comme ils le faisaient eux-mêmes, à imiter les anciens, mais dans leur généreuse audace à l'égard des opinions antérieures.
s. Puisnance de la ralAon. — Dailleurs la raison même nous y autorise. Pourquoi nous serait-elle donnée, en effet, sinon pour augmenter sans cesse nos connaissances? C'est rinstinct qui demeure toujours dans un état égal. Les animaux ne connaissent pas plus la science que l'ignorance.
t. Ces idiîes se retrouvent ithoz tous les grands psprits au vni* siècle; autant {N avaient de soumission et de respect pour les vérités religieuses, qu'ils croyaient à l'abri de toute atteinte, autant ils se montraient libres et inde|teiH dniits en toute autre matière. M** POrior, la <^œiir de Pascal, nous dit de lui : « Il joignait celte obligation à toutes les autres qu'il avait à mon père, qui ayant lui-même un très grand respect f>our la religion, le lui avait inspiré dès Tonrance, lui donnant pour maxime que tout ce qui est l'objet de la foi ne le
saurait être de la raison, et beaucoup moins y être soumis Il regardait les
libertins comme des gens qui élaient dans ce faux principe, que la raison humaine est au-dessus de toutes choses, et qui ne connaissaient pas la nature de la foi; et ainsi cet esprit si grand, si va^te et si rempli de curiosité, qui cherchait avec tant de soin la cause et la raison de tout, était en même tenq* soumise toutes les choses de la reliiiiun comme un enfant. » [Vie dt Pascal par M— Péner. Pensées, «d. llavet, lutrod., p. lxii.)
PASCAL. m
La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse; mais ils oublient aussitôt que celle-ci est passée; et à chaque printemps nouveau, par exemple, Foiseau doit rapprendre à faire son nid. Hais Thomme conserve ses connaissances par la mémoire ; et, capable de conserver, il est aussi capable d'acquérir. En outre, ce qui est une fois acquis se transmet par les livres aux générations futures, si bien que toute rhumanité, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. L*animal est comme un automate, admirablement monté pour accomplii;, sous la pression des choses extérieures, certains actes, toujours les mêmes; mais la nature n*a point prescrit de limites à Tactivite de rhomme : il est produit pour Tinfinité.
4. Bornes de i*expérienee. — Pascal, néanmoins, ne voudrait pas rendre ses idées injurieuses aux anciens, et par là même odieuses à leurs partisans. Déjà il avait dit qu*on peut se servir des inventions d'autrefois, mais comme de moyens pour en avoir de nouvelles; nous ne devons pas en faire la fin de notre élude. Et le mépris qu'il a pour certaines opinions des anciens ne s'étend pas jusqu'aux perrsonnes, qui méritent d'être admirées. Que leur a-t-il manqué, en effet? La force du raisonnement? Non pas, certes; mais le bonheur de rexpérience. Nous sommes heureux, par exemple, de posséder la lunette d'approche, qui ne nous permet plus d'avoir sur la Voie lactée les mêmes opinions qu'ils ont eues en s'en rapportant au témoignage des yeux. Tout ce qu'ils ont dit était conforme aux expériences qu'ils avaient. Mais nous en avons de nouvelles, qui auraient certainement modifié leurs idées. Concluons que ce qui n'a d'autre fondement que l'expérience ne saurait jamais être définitif; il faut toujours rései^ver ce que l'avenir peut nous faire connaître.
Il ne s'agit donc pas de contredire les anciens, quoiqu'on assure le contraire de ce qu'ils disaient. Ce n'est point par esprit de contradiction que Pascal apporte une nouveauté, mais par respect de la vérité, « qui est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu'on en a eues », et dont on
ne doit pas croire « qu*elle ait commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue * » . ,
§ 11. — PKINCIPES DES MATHÉMATIQUES.
1. Invention et exposition. — Nous avons deux autres fragments de Pascal, sous ce titre : De l'esprit géométrique. Il distingue trois principaux objets dans Tétude de la vérité : Tun, de la découvrir, quand on la cherche; l'autre, de la démontrer, quand on la possède; le dernier, de la disceimer d'avec le faux quand on l'examine. Le premier n'est autre, suivant lui, que Vanalyse des géomètres, et Pascal n'en parlera point, après tant d'excellents ouvrages qui ont été faits. C'est sans doute une allusion à Descartes, Robei*val, Fermai, et les autres mathématiciens de son temps. Leibniz dira plus tard, et avec raison, que l'art d'inventer ou de découvrir est, au contraire, la partie la plus difficile de la logique, et celle qu'on a le moins étudiée. Pascal traitei-a les deux autres parties, qu'il réduit à une seule. « Je n'ai pour cela, dit-il, qu'à expliquer la méthode que la géométrie observe, pour démontrer les vérités déjà trouvées; car les démonstrations géométriques sont méthodiques et parfaites. »
Sans s'arrêter aux règles des syllogismes, il empruntera aux géomètres les véritables règles du raisonnement. Ce sont celles de la démonstration. Celle-ci suppose que l'on parte de principes bien définis et bien prouvés.
t. Déflnition. — A propos des définitions, Pascal déclare
1. Ces idées, que Pascal exprime magniâquement, se trouTent déjà dans un ouvrage, imprimé en 1636 par Cureau de la Chambre, qui les empruntait sans doute i Bacon : < On ne saurait, à mon avis, être blâmé, dit«>il, si l'on cherche de nouvelles routes, si l'on prend d'autres guides, et si on laisse aussi hardiment Aristote et Galien comme ils ont fait ceux qui les ont précédés. Aussi, quoi que l'on en veuille dire, nous sommes dans la vieillesso du monde et de la philosophie ; ce qu'on appelle l'antiquité en a été l'enfance et la jeunesse, et après qu'elle a vieilli par tant de siècles et tant d'expériences, il ne serait pas raisonnable de la faire parler comme elle a fait dans ses premières années et de lui laisser les faiblesses qui se trouvent aux opinions qu'elle a eues en cet âge-U. » {Nouvelleê conjectures sur ta digettion, Paris, 1636.)
qu'elles sont arbitraires, pourvu qu*on n'oublie pas dans le cours du raisonnement celles qu'on a proposées et qu'on se garde d'y rien cliangei-, 11 a raison, s'il entend seulement les mots dont elles se composent : ceux-ci varient, en effet, d'une langue à l'autre ; mais les idées qu'ils expriment ne varient pas : la nature du cercle, par exemple, en géométrie, ou de la sphère. Voilà ce qu'on entend aujourd'hui par définitions géométriques; et loin de dire qu'elles sont libres, on dirait plutôt qu'elles sont nécessaires. Au moins ontelles un objet fixe et immuable. Mais Pascal le comprenait ainsi, puisqu'il recommande de toujours substituer mentalement aux mots que l'on prononce l'idée de la chose même, idée qui doit être claire et entendue de tous.
s. Intuition et déduction. — Mais Pascal se plaint que, même en géométrie, on emploie des termes qui ne sont pas défmis et, des principes qui ne sont pas prouvés. L'idéal, selon lui, la méthode éminente et accomplie serait de dé finir tous les termes et de prouver toutes les propositions.
Descartes, dont l'esprit était si rigoureux, n'avait pas eu cette ambition. 11 reconnaissait deux voies qui nous mènent à la vérité : V intuition évidente et la déduction nécessaire. La première lui semblait de beaucoup préférable; n'est-ce pas la plus directe et celle qui satisfait le mieux notre esprit? Mais celui-ci a des bornes : bien des choses ne lui sont pas claires et distinctes. Au moins peuvent-elles le devenir, si elles sont adroitement rattachées à des vérités évidentes, et participent à leur lumière. La déduction ou démonstration supplée ainsi à l'intuition, et l'on a vu les efforts de Descartes pour la résumer et la condenser au point qu'elle devienne elle-même presque une intuition.
Pascal voudrait-il renverser cet ordre, si conforme pourtant à la nature de l'esprit, et faire de la déduction ou démonstration, qui n'est qu'un procédé inférieur et témoigne de l'imperfection de notre esprit, le procédé unique? C'est d'abord oublier l'évidence propre à l'intuition, et méconnaître ensuite les conditions de toute preuve démonstrative: elle n'est possible qu'eu s'appuyant sur des vérités connues sans preuves.
Pascal parle ici de tout définir, mais sans insister davantage. Plus tard il' reviendra à cette idée, et la poussant à ses conséquences extrénies, il donnera raison à Montaigne et à ceux qui doutent de toutes choses. Qu'est-ce que Tespace? demandera-t-il. Qu'est-ce que le temps? Qu'est-ce que le mouvement? Aucune définition satisfaisante n'en a été donnée. Et comme ce sont là les principes des mathématiques, la certitude de ces sciences se trouve ébranlée jusque dans ses fondements. Le scepticisme, voilà donc où conduirait la méthode parfaite que Pascal regrette de ne trouver nulle part.
Pour le moment, il renonce à sa chin\ère, et convient que des termes comme ceux-ci, espace, temps, mouvement, nombre, égalité, peuvent se passer de définition. L'éclaircissement qu'on en voudrait faire, dit-il, apporterait plus d'obscurité que d'instruction. D'ailleurs la nature n'en a-telle pas donné une idée pareille à tous les hommes? Ce sont donc là des choses claires et constantes par la lumière naturelle. De même la cause qui rend certains principes incapables de démonstration n'est pas leur obscurité, mais, au contraire, leur extrême évidence : ce manque de preuve n'est donc pas un défaut, mais plutôt une perfection.
4. Double Infini de grandeur et de petitesse. — Néanmoins Pascal s'efforce de bien connaître la nature de l'espace, des nombres, du mouvement, qui sont les trois grands objets de la géométrie, de l'arithmétique et de la mécanique. Un mouvement, dit-il, peut augmenter ou diminuer de vitesse, sans qu'on arrive, d'une part, au mouvement le plus rapide de tous, et, de l'autre, à un parfait repos. Un nombre peut être doublé ou triplé indéfiniment, sans qu'on en vienne au dernier de tous, comme il peut être divisé par deux à l'infini, sans qu'on parvienne au zéro ou néant. On peut ajouter sans fin à un espace un nouvel espace, et, au contraire, en retrancher quelque portion sans qu'on arrive à quelque indivisible qui n'ait plus aucune étendue. De môme pour la durée. Ainsi dans toutes ces choses se rencontrent un infini de grandeur et un infini de petitesse. Elles se soutiennent toutes, dit encore Pascal, entre le néant et
rinnni, toujours infiniment éloignées de ces deui eitrémes.
Or ces vérités sont a les fondements et les principes de la géométrie ». « 11 n'y a point de géomètre qui ne croie l'espace divisible à l'infini. On ne peut non plus Fétre sans ce principe, qu*étre homme sans âme. »
6. Antinomie mathématlqne. — Cependant Tun des deux infinis, au moins celui de petitesse, n*est pas admis de tout le monde. Quelques-uns s'imaginent que la division d*une chose étendue mène finalement à des atomes, et que la durée suppose de même des moments ou des instants indivisibles. Pascal va leur répondre. Mais remarquons auparavant que cette dernière thèse forme, avec la thèse de la divisibilité à Tinfini, ce que Kant appellera plus tard antinomie mathématique. Selon lui, le pour et le contre peuvent également se soutenir, ou plutôt l'un et l'autre sont également inintelligibles, et nous n'avons des deux côtés que des semblants de démonstration. Pascal, qui parle ici en mathè maticien, est d'un autre avis.
•. Thèse ineompréhcnsible. — Il reconnaît que la divisibilité à l'infini est incompréhensible. On la conçoit néanmoins, ou on l'entend. Quelque partie de l'espace ou du temps que l'esprit considère, si petite qu'elle soit déjà, il la trouve encore divisible : cette possibilité assurée d'une division pour une partie que l'on prend au hasard, suffit à prouver la divisibilité de toute partie à l'infini. On ne peut voir d'une seule vue la série infinie de ces divisions; on peut au moins voir chacune de celles-ci, à quelque endroit de la série qu'on se transporte par la pensée. Et de ce qu'on ne saurait comprendre, c'est-à-dire embrasser et comme limiter avec l'entendement un continu divisible à l'infini, cela prouve seulement que notre esprit est fini, et non pas que cette division soit impossible. Descartes avait dit la même chose de l'infinité qui est en Dieu : la comprendre est impossible à nous; mais nous pouvons la concevoir, « ainsi qu'on peut bien toucher upe montagne encore qu'on ne la puisse embrasser ».
9. Antiihè«e absurde. — • Mais il est absurde, au contraire, ou tout à fait contradictoire, de penser que la divi-
sion 8*arréte à des indivisibles ou atomes qui ne sauraient être que des zéros d*étendue, des zéros de durée, etc. Comment, joints ensemble, pourraient-ils reconstituer retendue, la durée? En vain, on objecte à Pascal que plusieurs unités forment bien un nombre, et plusieurs maisons une ville. Ce sont là des choses de même genre, proportionnées entre elles et qui ne diffèrent que du plus ou du moins : car l'unité est un nombre déjà, et chaque maison, si elle n*est pas une ville, en est le commencement, puisque le mot ville signifie une certaine réunion de maisons. Mais il n*y a pas de semblables unités d'étendue ni de temps; le dernier terme auquel on suppose que la division s'arrête ne doit avoir, pour être indivisible, aucune étendue ni durée; c'est donc non pas une uçité, mais un zéro ou un néant d'étendue et de durée. Qu'on l'ajoute à lui-même autant qu'on voudra, on n'obtiendra jamais que zéro, et non pas l'étendue ou la durée qu'on imagine, à moins d'admettre cette contradic* tion, que quelque chose se fasse de rien.
8. Coneluslon logique. — Ainsi la thèse de la divisibilité à l'infini est seulement incompréhensible, l'antithèse est contradictoire. Celle-ci renverserait les lois de la pensée; l'autre dépasse seulement les bornes de notre esprit,' Nous ne saurions donc admettre la seconde à aucun prix; mais nous devons admettre la première, quoique nous n'en ayons pas une connaissance entière et parfaite. La vérité, dit Pascal, ne nous est pas connue directement; nous commençons plutôt par le mensonge, et c'est lorsque nous l'avons reconnu comme tel, que nous pouvons être certains de la proposition contraire. Leibniz dira de même : « J'appelle faux, tout ce qui implique contradiction ; le vrai sera ce qui est opposé au faux. » La marque assurée de l'un sert indirectement à reconnaître l'autre.
9. Conclusion morale. — Pascal, désormais certain de l'infini de petitesse ou de grandeur, transporte sans crainte à l'espace réel les propriétés de l'espace imaginaire, ou à la matière celles de l'étendue. Il avait dit déjà que les trois choses qui font l'objet de la géométrie, de l'arithmétique et de la mécanique, à savoir l'espace, les nombres et le mou*
vcment, comprennent tout l'univers. Cétait réduire avec Descartes toute la physique aux lois des mathématiques. Hais quelles conséquences n'en tire-til pas ensuite 1 11 a admire la grandeur et la puissance de la nature dans cette double infinité qui nous environne de toutes parts, et il apprend par cette considération merveilleuse à se connaître luimême, en se regardant placé entre une infinité et un néant». Sur quoi, ajoute-t-il, on peut apprendre à s*estimer à son juste prix, et former « des réflexions qui valent mieux que toute la géométrie ». Ces dernières paroles annoncent les Pensées; et c'est ainsi que, chez cet esprit rigoureux, des conceptions morales et religieuses vont naître, et d'autant plus puissantes, du sein même de la géométrie. Dans ce fragment, Pascal se contente encore d'admirer ces deux infinis : bientôt il « s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu entre ces deux abîmes, il tremblera à la vue de ces merveilles ».
§ m. — MÉTHODE GÉOMÉTRIQUE.
1. Science et croyance. — Dans le second fragment, intitulé par réditeur Bossut UArt de persuader^ Pascal commence, en effet, par une longue digression sur cet art. U y a, dit-il, deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, qui sont ses deux principales puissances, Yentendement et la volonté. Descartes distinguait les deux mômes puissances, mais pour les faire concourir ensemble dans tous les jugements. La volonté devait suivre toujours les lumières de l'entendement. En certaines matières, cependant, dans les matières théologiques par exemple, la grâce divine supplée â l'insuffisance de l'entendement, et incline la volonté à croire. Pascal est du môme avis : les vérités surnaturelles entrent, dit-il, du cœur dans l'esprit; il faut les aimer pour les connaître; au lieu que, lorsqu'il s'agit des choses humaines, il faut les connaître avant que de les aimer, et c'est par l'esprit qu'elles entrent dans le cœur. Les expressions mômes dont se sert Pascal, Yetprit^ le cœur^
fu pniLosortTEs modeanês.
qu'il appelle encore la charitéi révèlent une tendance mystique, qu*on ne trouve pas au même degré chez Descartes. En même temps, Pascal assure que si les vérités divines sont au-dessus de notre esprit, qui ne peut y atteindre que par un effet de la grâce divine, c'est, d'une part, « pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend être juge des choses que la volonté choisit, et, d*autre part, pour guérir cette volonté infirme, qui s*est toute corrompue par ses sales attachements o. Voilà une double intention que Descartes n'aurait point prêtée à Dieu, et k laquelle ne pouvait songer qu un janséniste, toujours obsédé par la pensée du péché originel.
t. Agréer et «•Bvalnere. — Hais, lors même qu*il 8*agit des choses de ce monde, il s'en faut de beaucoup que la volonté se décide toujours d*après les lumières de Tentendement. Elle a ses caprices, et souvent elle s*égare. Le principe de ses jugements n*est pas tant Tévidcnce de la vérité que le désir du bonheur. C'est à cela qu elle rapporte tout le reste. Aussi la difficulté est grande de persuader un homme entièrement. 11 est rare que les deux puissances qui sont en lui aient les mômes intérêts, et d'ordinaire ce que Tune approuve comme portant la marque du vrai, ne trouve chez Tautre qu'indifférence, sinon même hostilité. Dans ce dernier cas, « il se fait un balancement douteux entre la vérité et la volupté; la connaissance de Tune et le sentiment de l'autre font un combat dont le succès est bien incertain ». Leibniz dira plus tard que a si la géométrie s'opposait autant à nos passions et à nos intérêts présents que la morale, nous ne la contesterions et ne la violerions guère moins, malgré toutes les démonstrations d'Euclide et d'Archimède, qu'on traiterait de rêveries, et croirait pleines de paralogismes ».
Quoi qu'il en soit, « l'art de persuader consiste autant en celui d'agréer que de convaincre o. Mais, si l'on peut donner des règles sûres pour démontrer, on n'en saurait donner pour plaire. Et la raison en est que « les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier avec une telle diversité, qu'il n'y a point d'homme plus différent d'un
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autre que de soi-même dans les divers temps ». La logique seule aurait donc des lois; la rhétorique, point. Et toute tentative pour traiter celle-ci comme une science serait chimérique et vaine. Platon cependant avait essayé de le faire dans le Phèdre, et Pascal lui-même avait à part lui quelques règles dont il se servait avec succès dans ses discours ^
3. Relaies pour convaincre. -— Mais, ici, Tart de démontrer ou la conduite des preuves méthodiques et parfaites est la seule chose qui Toccupe. 11 y distingue trois parties : Tune regarde les définitions; une autre, les axiomes, et la troisième, les démonstrations. Pascal donne à ce sujet cinq règles d*une nécessité absolue. Ce sont :
Pour les définitions : déHnir tout terme un peu obscur ou équivoque, et ne le définir qu avec des termes parfaitement connus ou diijà expliqués.
Pour les axiomes : n*accepter comme tel que ce qui est parfaitement évident.
Pour les démonstrations : démontrer toutes les propositions, en ne se servant que d'axiomes ou de propositions déjà démontrées ou accordées; — conserver toujours aux mêmes termes le même sens dans la démonstration.
Et Pascal répond ensuite à des objections qu on pourrait faire. Cette méthode n*a rien de nouveau ; ou elle est bien facile à apprendre; ou enfin elle est assez inutile, puisque son usage est renfermé dans les seules matières géométriques. Pascal prétend, au contraire, qu*il n'y a rien de si inconnu, rien de plus difficile à pratiquer, et rien de plus utile et de plus universel.
4. IVonvenoté et dirilculcé de cette méthode. — D*abord elle n'est bien connue que des géomètres, lesquels ne sont jamais nombreux. Eux seuls sont entrés dans Tesprit de ces règles. Les autres qui en ont parlé prononçaient seulement des mots, sans les entendre. Et la chose n*e$t point si rare,
1. ■ U avait une éloquence naturel'e qui lui donnait une facilité merveil* euse i dire ce qu'il voulait ; mais il avait ajouté à cela des régies dont on ne s*étail pas encore avisé et dont il se servait si avantageusement, qu'il était maître de son style; en sorte que, non seulement U disait tout ce qu'il voulait, mais il le disait en la manière qu'il voulait, et son discours faisait l'elfet qu'il ê'iiUït proposé. » (Kic de Pascai^ par Uv Périer, Havct, LitroU.^ p. lu.vvv.\
' Sid PHILOSOPHES MODERNES.
dit Pascal, qui rappelle à ce propos le Je penie^ donc je suis, trouvé déjà par saint Augustin bien avant Descartes. Hais combien il y a de différence entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences! « Les mêmes pensées, dit-il encore, poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur cbamp naturel, abondantes étant trans- . plantées. »
De même, les quelques règles que Pascal donne ont été données déjà plus d*une fois sans doute, mais avec d'autres, auxquelles on attribuait autant d'importance. Descartes avait dit de la logique : a Bien qu'elle contienne, en effet, beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu*il est presque aussi malaisé de les en séparer que jje tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. » Et au lieu du grand nombre de préceptes dont la logique est composée, il en propose seulement quatre. Pascal tient à peu près le même langage : « Ceux, dit-il, qui disent que les géomètres ne leur donnent rien de nouveau par ces règles, parce qu'ils les avaient, en effet, mais confondues parmi une multitude d'autres inutiles ou fausses dont ils ne pouvaient pas les discerner, ressemblent à ceux qui, cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu'ils n'en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable. » Et il se compare à a celui qui, sans s'arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l'on recherche ». Pascal et Descartes sont ici d'accord pour rejeter toute l'ancienne logique et la remplacer par la géométrie, où l'on trouve, et nulle part ailleurs, la méthode parfaite. Tous deux reconnaissent à cette science une vertu merveilleuse, qui en fait la science unique, modèle de toutes les autres, et de ses règles les seules que l'esprit doive suivre pour arriver à la vérité.