‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 179 sur 285 · L'âme et le corps · texte numérisé non relu

L'âme et le corps

YII. Règne de la grâce. — i. Les esprits. — 2. Cité divine. — - 3. La nature et la grâce. — 4. Optimisme. — 5. Providence.

YUi. Conclusion. — 1. Descartes et Spinoza. — - 2. La matière et œs luis. •— 3. La raiiiou. — 4. Continuité.

§ I. — SA VIE ET SES OUVRAGES

t. Ses étades. — GoUfricd-Wilhelm Leibniz naquit â Leipzig le 1^ juillet 1646^ de Frédéric Leibniz, professeur

i. Sa vie est racontée par Fonlenelle, dans un éloge prononcé à l'Académi*

274 PniLOSOPIIES MODERNES.

de morale à Tuniversité de cette ville, et de Catherine Schmuck, fille d un docteur et professeur en droit. U perdit son père à Tâge de six ans; mais sa mère eut soin de son éducation. Ses premières études se firent au gymnase Saint-Nicolas, jusqu'en 1661. Puis, pendant cinq ans encore, il suivit les cours des universités de Leipzig et d*iéna, et en 1666 fut reçu docteur en droit à Altdorf, près de Nuremberg.

 Leipzig, Thomasius lui enseigna surtout Thistoire de la philosophie, tandis qu'à léna il apprit d'Ehrard Weigel les matliématiques. Mais il était avant tout, comme il le dit lui-même, a autodidacte », et c'est dans la bibliothèque de son père qu'il s'instruisit le plus. Poètes, orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes, mathématiciens, théolo* gicns, il voulut tout lire, et trouvait a dans cette merveilleuse variété un charme inexprimable » .

« J'appris Aristote, dit-il encore, et même les scolastiques ne me rebutèrent point.... Mais Platon aussi dès lors avec Plolin me donnèrent quelque contentement. Par après, je tomliai sur les modernes, et je me souviens que je me promenais seul dans un bocage auprès de Leipzig, appelé le Rosenlhal, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je gardes sciences de Paris en 1717. Nous y ferons de nombreux emprunts. — Nais l'ouviage le plus complet est celui de Gulirauer, GoUfried'Wilhelm Freiherr von Leibniz, Ureslau, nouvelle édilioii, I8lt>, 2 vol. in-12. — Leibniz avait écrit lui-même sa propre biographie : In spccimina Placidii tntroductio kUtoriea^ publiée en 1810 seulement par Erdniann, et Vila Leibnitii a se ipso ùreviter di'linenta, puldiée par Foucber do (lareil en 1H57. — Les principales éditions de Leibniz sont :

Celle de Raspe, en 1765, Œuvres philosophique* latines et françaises ae feu U. Uihnitz; .

Celle de Dutens, en 17(>8 :

Celle de Guhrauer, en 1838-1840, pour les ouvrages écrits en allemand;

(k?Ilc d'Krdmann, en 1840 ;

Celle d'Onno Klopp, entreprise en 1864, d'après les manuscrits de la biliIio« tlitM|iic royale de Unnovre ;

Kl colle de Gehrai'dl, qui parait devoir «"re déûnitîve.

El) France, nous avons imc édition des Nouveaux Essais et de la Théodicée^ eic, en t vol. par A. Jacques (Charpentier, 1842) ; une édition des €Eut*re9 philosophiques, par M. Paul Janet (1866). — Consulter surtout 'rs éditions pR!^ ticuliùres de M. Emile Boutiouz, la Monadologie (Delafirave, 1881}, et les Nouveaux EssaiSf liv. I (ib., 1886), dont les introductions et les notes sont si pré*

derais les formes substantielles. Enfin le mécanisme prévalut et me porta à m'appliquer aux mathématiques. » Ailleurs il dit qu*il avait pénétré bien avant dans le pays des scolastiques lorsque les mathématiques et les auteurs modernes l'en firent sortir. Ces modernes ne sont pas seulement Descartes et Bacon, mais Gassendi, Galilée, Kepler, et même Campanella et Cardan. « Leurs belles manières d'expliquer la nature mécaniquement me charmèrent, et je méprisais avec raison la méthode de ceux qui n'emploient que des formes ou des facultés dont on n'apprend rien. »

Mais Leibniz, tout en suivant la philosophie nouvelle, revint de bonne heure à celle de l'école, et, au lieu de voir entre elles une opposition invincible, il prétendit les concilier et compléter Tune par l'autre. Ses idées propres commencent à poindre dans un ouvrage latin, Confessio naturœ contra atheistaSf 1668, et surtout dans une préface pour l'édition d'un livre philosophique, qui datait de la Renaissance, Disputatio de stylo philosophico Nizolii, 1670. Dans le premier, il montre qu'on peut croire, sans faire tort à la Divinité, que la force ou la puissance d'agir appartient aux créatures; et dans la seconde, il affîrmp que, tout compte fait, Aristote contient plus de vérités que Descartes.

». Le mnthLmaticien. — L'année suivante, en 1671, il publia deux petits traités, Theoria motus abstracti, dédiée à l'Académie des sciences de Paris, et Theoria motus concret i, dédiée à la Société royale de Londres. Dans le premier, il parle déjà des infiniment petits. Or le calcul différentiel ou des infiniment petits devait être sa grande découverte dans les mathématiques. « Elle porte nos connaissances, dit Fontenelle, jusque dans l'infini, et presque au delà des bornes prescrites à l'esprit humain, du moins infiniment au delà de celles où était renfermée l'ancienne géométrie. C'est une science toute nouvelle née de nos jours, très étendue, très subtile et très sûre. » Leibniz en donna les règles dans les Acta eruditorum Lipsiensium, en 1684. Trois ans après, en 1687, « parut l'admirable livre de Newton, Des principes mathématifjues de la philosophie naturelle, qui était presque euticrement fondé sur ce même calcul; de sorte que Ton

crut communément que Leibniz et lui Tavaient trouvé» chacun de leur côté» par la conformité dç leurs grandes lumières ». Mais Nevvton avait inventé sa méthode avant 1669» et une lettre de lui» où il en était question» quoique à mots couverts» avait été lue par Leibniz» pendant son séjour à Paris» en 1672. L année suivante, il passa trois mois à Londres avec des mathématiciens et d'autres savants» et il put en entendre aussi parler. Ce fut du moins Torigine d'une longue polémique qui commença en 1699» entre les partisans de Newton et Leibniz lui-môme ou ses amis. On contestait à celui-ci sa gloire d*inventeur» qui semble cependant lui appartenir en toute justice.

Quoi qu'il en soit, ce fut à Paris» où il séjourna de 1672 à 1676» qu'il devint un mathématicien de premier ordre. En y arrivant» dit-il lui-même, il était encore entièrement neuf dans la profonde géométrie. Hais il y connut Huyghens : la lecture de son livre De horologio oscUlatorio, jointe à celle des ouvrages de Pascal, lui ouvrit tout à coup Tesprit et lui donna des vues qui Tétonnèrent lui-même. Son séjour à Paris ne lui fut pas moins profitable pour la philosophie. Il y apprit à mieux connaître Descartes, dont Clerselier lui communiqua même les manuscrits; il fréquenta Arnaud, vit quelquefois Malebranche» et par l'entremise de son compatriote Tschirnhaus, il connut les doctrines de Spinoza. Knfm, il n'aurait pu, dans son siècle» devenir un écrivain européen» s'il n'était devenu un écrivain français : il le devint à Paris.

s. L'historien. — En 1676, le duc de Brunswick» Jean- Frédéric, pour le fixer près de lui, le nomma son bibliothécaire à Hanovre. Leibniz devait garder ce titre quarante ans, jusqu'à sa mort. 11 quitta Paris, fit un second voyage à Londres, puis revint en Allemagne par la Hollande» où il vit Spinoza à la Haye.

Ses nouvelles fonctions l'obligèrent à des travaux historiques. Mais il en avait naturellement le goût» comme de tout le reste. Dès 1668, il avait publié un écrit de circon* stance, pour soutenir la candidature d'un comte de Neu* bourg au trône de Pologne» après l'abdication de Jean*

Casimir. En 1672, il avait composé un long mémoire pour exhorter Louis ^IV à porter ses armes en Egypte, au lieu de menacer continuellement la paix de rAllemagne et de TKurope ; ce fut même l'occasion de son voyage à Paris. Plus tard, il s occupa de Thistoire de la ipaison de Brunswick, et parcourut, pendant trois ans, de 1687 à 1690, rAllemagne et rftalie, pour recueillir des documents. « Ce qui rintéresse le plus, dit Fontenelle, ce sont les origines des nations, de leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions, surtout rhistoire de Tesprit humain, et une succession dépensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, ou plutôt les unes des autres, et dont l'enchaînement bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties. » On trouve ici son principe du déterminisme et de la continuité des phénomènes, dans Thistoire comme dans la nature. — A ce genre de travaux se rapporte aussi son Code du droit des gens, ou Codex juris gentium diplomatiens, en 1693. Cet ouvrage, où Leibniz reprend ses premières études de jurisprudence, ne contient que des déclarations de guerre, des manifestes, des traités de paix ou de trêve, des contrats de mariage des souverains, etc. « Comme les nations n'ont de lois entre elles que celles qu'il leur plaît de se faire, c'est dans ces sortes de pièces qu'il faut les étudier. » Cependant Leibniz ne manqua pas de remonter en pliilosophe aux premiers principes du droit naturel et du droit des gens. Et sa théorie de la jurisprudence, quoique fort courte, était si étendue, que la question du quiélisme, alors fort agitée en France, s'y trouvait naturellement dès l'entrée.

4. Hem éerits. — Cependant ses idées philosophiques suivaient un progrès naturel et continu. On les trouve dans le Journal des Savants, et dans les Acta eruditorum Lipsien' sium, sous différents titres :

Meditaliones de cognitione, veritate et ideis. (Acta, 1684.)

De primœ philosophiœ emendalione et notione substantiœ. (Acta, 1694.)

Système nouveau de h nature et de la communication des substances. (Journal des savants, 1695.) Trois éciaircisse» ments du nouveau système (ib.^ 1696), etc.

En outre, il avait écrit pour Ârnauld, au commencement de ^686, un Discours de méiaphysique, qui ne fui publié qu'en 1846.

Ses deux grands ouvrages furent des écrits de circonstance. En 1690, le philosoplie anglais Locke avait publié ses Essais sur l'entendement humain. Leibniz les lut, y trouva beaucoup à reprendre. En 1696 parurent ses Réflexions sur V essai de M. Locke. C'était Tcbauche de ses Nouveaux Essais^ qui, composés eu 1705-4, ne furent connus qu'en 1765. Locke était mort en 1704, et Leibniz n'avait pas voulu attaquer un adversaire qui n'eût plus été là pour se défendre.

Bayle avait rassemblé dans son Dictionnaire les principaux arguments contre la Providence, et se plaisait à mettre aux prises comme irréconciliables la foi et la raison. Leibniz, à la cour de Hanovre, était très goûté par l'éleclrice Sophie, qui avait eu pour sœur la princesse Elisabeth, Télève de Descartes, et pour frère réiecleur palatin Charles-Louis, qui fit des avances à Spinoza. L'éleclrice Sophie était un esprit fort; mais sa fille, Sophie-Charlotte, qui avait épousé l'électeur de Brandebourg, et devint reine de Prusse en 1700, s'intéressait sérieusement aux choses philosophiques et religieuses. Elle pria Leibniz de répondre à Bayle. Ce fut même le principal objet de leurs entretiens, à Lutzenbourg, non loin de Berlin. La reine mourut le 1<^' février 1705. Leibniz publia en i7iO sa défense ou justification de la Providence, ou, comme il l'appela, sa Théodicée. « Je plaide ia cause de Dieu », dit-il. Et il la plaide en théologien non moins qu'en philosophe ou métaphysicien. Ce n'est pas néanmoins un simple compte rendu de ses conversations avec la reine de Prusse et quelques esprits religieux et peut-être timorés. Dès 1672 il avait apporté avec lui à Paris, pour le communiquer à Arnauld, un traité qui était déjà l'ébauche de la Théodicée. Il reprit les mêmes idées dans sa correspondance avec Arnauld de 1686 à 1690. Eufin, quand Arnauld mourut, en 1694, il écrivit : m J'y perds, car je lui voulais iMivoyer à examiner la suite de mes pensées phitosophico'théolojiqiiesy comme j'avais fait il

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y a quelques ânuées, quand dous avons échangé plusieurs lettres là-dessus... » Enfin lui-même a dit encore : « Comme j'ai médite sur cette matière depuis ma jeunesse, je prétends l'avoir discutée à fond, o

5. Le théologien. — Mais le théologien ne fait point tort au philosophe dans ce bel ouvrage. On y retrouve, à chaque page, les doctrines de Leibniz amenées à leur plus haut point de perfection. Religion, science et métaphysique, les trois choses s'y concilient heureusement et forment la plus belle harmonie. C'est que, dit-il, a la religion ne doit rien avoir qui soit contraire à la raison. Et les plus habiles théologiens de tous les partis sont de mon sentiment... Cela étant, je trouve que les hommes bien souvent n'emploient pas assez la raison pour bien connaître et pour bien honorer l'auteur de la raison. On envoie des missionnaires à la Chine pour prêcher la religion chrétienne, et l'on fait bien; mais il nous faudrait des missionnaires de la raison en Europe pour prêcher la religion naturelle sur laquelle la révélation même est fondée et sans laquelle la révélation sera toujours mal prise o. De ce point de vue élevé, les cultes divers lui paraissaient aisément conciliables. Aussi, dès 1673, pendant son séjour à Paris, il s'entretint avec Pellisson d'un projet de réunion des Églises protestante et catholique. Bossuet intervint dans les négociations à partir de 1678. Mais on ne put s'entendre. En même temps, Leibniz s'intéressait aux travaux de l'évéque anglais Burnel, qui songeait de son côté à réunir l'Église anglicane et la luthérienne. Lui-même, vers la fin de sa vie, s'occupa de réconcilier luthéranisme et calvinisme. « Pendant qu'il était à Paris, on avait voulu l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fit catholique; mais, tout tolérant qu'il était, il rejeta absolument cette condition. »

6. Fin de sa vie. — L'universalité de son esprit apparaît Dien dans deux petits abrégés de toute sa philosophie, qu'il composa en 1714. Le premier, dédié au prince Kugène, fut la Monadologie, et le second, les Principes de la nature et de la grâce. Enfin, les deux dernières années de sa vie, il eut svec l'Anglais Clarkc^ théologien et philosophe, une coc-

respondance où toutes ses idées sur les sciences, la philosophie et la religion, se retrouvent sous une forme de plus en plus précise (i7U-i6). D*autres lettres, très nornbreuses, à Arnauld, à Bayle, au P. Desbosses, à H. Bourguet, nous fournissent aussi les plus précieux renseignements. D'autres encore sont plutôt politiques, et ont pour objet de préparer ravènement de Télecteur de Hanovre au trône d* Angleterre. Leibniz vit au moins le fait accompli en 1714. Il mourut le 14 novembre 1716.

a Gomme il avait une extrême passion pour les sciencM, il voulut leur être utile, non seulement par ses découvertes, mais par la grande considération où il était ». Il inspira donc à l'électeur de Brandebourg, par Tintermédiaire de rélectrice Sophie-Charlotte, le dessein d'établir une Société des sciences à Berlin, ce qui fut achevé en iTOO. a L'année suivante, l'électeur fut déclaré roi de Prusse. Le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps. » 11 avait les mêmes vues pour les Etals de l'électeur de Saxe, roi de Pologne, et il voulait établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Berlin; mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espérance de succès. Plus tard, à la mort du roi de Prusse, en 1713, il se tourna du côté de la cour impériale. 11 y trouva le prince Eugène, qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibniz. Mais la peste, survenue à Vienne, rendit inutiles tous les mouvements qu'il s'était donnés pour y fonder une académie. A sa mort, cependant, ce ne fut ni à la Société des sciences de Berlin, dont il était fondateur, ni à la Société royale de Londres, à cause de son dissentiment avec les amis de Newton, mais à Paris, à rAcadcniic des sciences, dont il était associé étranger, qu'il reçut de Fontenelle un éloge digne de son génie (1717).

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