I. — BIOGRAPHIE
Stuart Mill, né à Londres, le 20 mai 1806» avait pour père James Mill, homme de grand mérite, auteur d'ouvrages estimés, et qui surveilla de près l'éducation de son fils. Celui-ci commença le grec à trois ans; à huit ans, il avait lu IMnahase, Hérodote, les MémorableSy plusieurs Vies de Diogène Laerce, et môme des Dialogues de Platon, y compris le Théélète. A cette époque il se mit au latin; puis ce fut le tour des sciences : à onze ans, il étudiait les sections coniques et le calcul infinitésimal; à douze ans, les quatre premiers livres de ïOrganon. De très bonne heure ces lectures furent faites la plume en main, accompagnées de résumés écrits.
En 1820, Hill partit pour la France, où il resta un an; il étudia la langue et la littérature françaises. Ayant fait la connaissance de Say, il en profita pour approfondir l'éco»
nomie politique, commencée Tannée précédente. De to voyage il rapporta une sympathie pour notre pays qui ne devait plus se démentir. De retour à Londres en juillet 1821. il s'occupa surtout de créer des centres d*études philosophiques; c'est ainsi que, en 1824, la Revtie de Weslmimter, en i825, la Société spéculative furent fondées.
En 1826, une crise nerveuse se déclare, occasionnée sans doute par des excès prolongés de travail; Mil! en sort rajeuni montalenient, rendu à sa vraie nature. Vers 1830, il commence ses travaux sur la Logique; en même temps il preïici connaissance des Saint-Simoniens et de Comte, qui produisirent sur lui une profonde impression. En 4841, il entra en correspondance avec le fondateur de la philosophie positive; en 1844, il lui procura des subsides, qui ne furent point renouvelés. Comte en conçut du dépit; d'autre part, les divergences d'idées, d'abord masquées, se découvrirent, et la correspondance cessa en 1846.
En 1845, le Système de Logique avait paru avec un succès éclatant; Stuarl Mill publia ensuite V Économie politique en 18i8, VEiiiiai sur la Liberté en 1859, V Utilitarisme en 1861, enfin, on 1865, VE.vajnen de la Philosophie de Hamilton, le plus iniporlant de ses ouvrages avec le Système de Logique. A cette même date il entra au Parlement, où il plaida, sans succos d'ailleurs, les droits des minorités et le droit de suffrage des femmes; il en sortit en 1868, lors de la dissolution des Communes. Il monrut à Avignon, le 7 mai 1875.
Stuart Mill s'est dit le disciple de Comte; par le tour d'esprit ils s'opposent l'un à l'autre : le premier est un constructeur, le second un analyste. L'analyste, dans Stuart Mill, frappe par sa subtilité pénétrante; il captive aussi par le contraste de ses idées parfois étriquées et de ses instincts toujours élevés.
§ II. — PHINCIPES GÉNÉRAUX.
f . Pnjchoiogie. — Sluart Mill, c'est Comte superposé I Hume : non pas qu'il ait reproduit sans criti<|ue» servilement.
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leurs idées; au contraire, en acceptant les principes, il a une manière propre de les voir et de les présenter; à vrai dire, en les repensant, il les renouvelle. Comme Hume, il est empiriste, et, dans Texpérience, il attribue à la loi d'association, plutôt qu'à la sensation, le principal rôle. Peut-être pourrait-on noter que, dans Tassociation, le premier a vu surtout la ressemblance, le second plutôt la contiguïté. Des sensations et des images agglomérées, où le monde extérieur et le ^loi flottent confondus, voilà d'abord tout l'esprit. Puis, l'expérience prolongeant son action, des aspects distincts se révèlent. C'est, d'une part, le sujet qui prend conscience de lui-même : il n'est rien de plus que là série de ses propres états ; mais, parmi ceux-ci, il en est qui s'offrent avec un caractère à part, à -savoir les souvenirs, et ce sont eux qui façonnent le moi. « Ce qui constitue la perception que c'est moi qui sens un étal présent de conscience, c'est que je l'identifie avec un état remémoré que je connais comme passé*. » D'autre part, l'idée du monde extérieur se dégage, d'abord avec la notion d'étendue, qui, elle-même, s'élabore par un jeu d'impressions associées : les déplacements de la main déroulent inséparablement une série de sensations tactiles et une série de sensations musculaires, toutes les deux d'ailleurs réversibles, capables par suite de se reconnaître identiques à travei*s les renversements de direction. Puis, c'est l'idée de substance corporelle, ou de matière, qui s'édifie : pour la conscience, un corps est un ensemble de qualités, c'est-à-dire de sensations qui, peu à peu, s'associent. Dès lors, chacune de celles que le sujet éprouve, réveille le souvenir des autres; derrière la sensation actuelle s'amassent les sensations possibles : toutes à tour de rôle passent par celte double condition. Un corps devient ainsi une propriété perçue, que supporte une niasse de propriétés inaperçues, mais pensées. La qualité est une sensation réelle, la substance est une possibilité permanente de sensations*.
De ménie que les idées du moi, de l'étendue, de la substance, l'idée de cause est acquise, et elle est le résultat
1. bi philosophie de Uamilion, traduction, XIII, tSit i. ibid., XI, 215-310.
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d'associalions constantes. On a objecté, il est vrai, la succession du jour et de la nuit, qui est constante, sans être causale. Mais on oublie que, si le jour succède à la nuit, c*est à la condition que le soleil se lève à Thorizon. La eausalité est une succession que Texpérience nous présente comme constante et inconditionnelle'.
t. Loi^lque. — Il n*y a donc point de principes à priori ni absolument nécessaires. Les vérités mathématiques ont, comme toutes les autres, une origine expérimentale; par exemple, c'est l'expérience, et rexpérience seulement, qui nous a appris que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, ou que deux parallèles ne se rencontrent jamais. La loi de causalité n'est pas davantage nécessaire ; sans doute elle nous apparaît jcomme universelle : il se peut que ce soit une illusion, et que, très Idin dans l'espace* quelque système stellaire inconnu lui échappe. Elle r^e dans le nôtre, et c'est encore Texpérience qui, nous révélant peu à peu les uniformités de coexistence, a fiiè sa portée et son rôle. Nous cherchons les lois de la nature, parce que nous avons appris, avec le temps, que la nature a des lois. Toutes les inductions réfléchies de la science ont pour fondement une induction très générale, lentement et spontanément élaborée. Dès lors toute la Logique est à refaire. L'ancienne partait de ce principe, que la déduction et Tinduction sont deux méthodes opposées, se sufïisant à ellesmêmes, toutes les deux fécondes, et la première plus encore que la seconde. Tout au contraire, l'induction est, en dernière analyse, la seule méthode, et elle rapporte à ellemême, comme un de ses éléments, la déduction.
Celle-ci, mise en forme, s'appelle le syllogisme. Le syllogisme s'érige-t-il en principe de découverte, il succombe aussitôt à la critique; car il est ou une pétition de principe, ou une tautologie. Soit l'exemple traditionnel : tous les hommes sont mortels, Socrate est homme, donc Socrate est mortel. La majeure est, et ne peut être, établie que par l'expérience. Sa certitude est faite de toutes les certitudes
1. ira philotophiê de Hamilton, traduction, lYL — Logique, U Ul, cb. t, f S,
$ît]Allt MtU. i^
liées aux cas particuliers, y compris celle qui concerne Socrate : en ce cas, la conclusion est une répétition stérile. Ou bien on ignore réellement si Socrate est mortel : la majeure n'est donc plus démontrée, et alors on prétend tirer une conclusion certaine d'une prémisse incertaine. A vrai dire, on ne conclut rien de la majeure, parce que la majeure est déjà elle-même une conclusion. Proposition générale, elle a un contenu double : d'une part, elle totalise les faits observés, et en ce sens elle est une énumération abrégée ; d'autre part, elle englobe tous les faits non observés, présents ou à venir, et en ce sens elle est une anticipation et une généralisation; elle est tout ensemble constatation et inférence*. L'iuférence, au fond, procède toujours du particulier au particulier. C'est parce que tels et tels sont morts, que tel ou tel mourra; c'est parce que le feu m'a, dans certaines circonstances, brûlé une fois, qu'une seconde fois, dans les mêmes circonstances, il me brûlera de nouveau. La proposition générale n'est nullement une étape nécessaire du raisonnement. Elle n'est pourtant pas inutile : elle dispense l'esprit de se reporter aux expériences passées, et elle se substitue à celles-ci ; elle est un a mémorandum de notes )) . De plus, par sa forme absolue, elle met en éveil la réflexion, qu'une observation de hasard peut distraire, qu'une série illimitée, au contraire, met en défiance; elle est donc à la fois un allégement et un frein. Ainsi comprise, elle restitue au syllogisme sa véritable fonction : il consiste à tirer la conclusion, non de la majeure, mais conformément à la majeure; il est un principe d'organisation, non de découverte*.
Cela ne veut pas dire que, même dans les sciences de la n«iture, la déduction n'ait aucun rôle : elle en a un, au contraire, et très importait. Réduite à ses éléments essentiels, riiiduction consiste à étendre à toute une classe un fait con^ staté dans quelques individus de la classe. Un esprit qui l'emploierait seule, formerait ainsi un ensemble de généralisations brutes, étrangères les unes aux autres ; et la connais-