‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 263 sur 285 · I. — L'INCONNAISSABLE · texte numérisé non relu

I. — L'INCONNAISSABLE

f . Idées dernières de la Religion. — DcscarteS commençait par voir dans toutes les idées des erreurs possibles. Spencer, au contraire, voit en toutes, même les plus fausses, des vérités possibles, tout au moins o une âme de vérité » . On dégage celte âme en rapprochant les doctrines opposées: les opinions discordantes se ruinent par leurs chocs, et le résidu se compose d'éléments communs, impénétrables à la critique, conclusions certaines et définitives.

Le plus ancien et le plus profond de ces antagonismes est celui de la Religion et de la Science, Tune émanée du Fétichisme primitif, qui attribuait à toutes choses des volontés et des caprices, l'autre enfantée d'une observation attentive et qui cherche partout des lois. Toutes deux visent à une explication absolue, et toutes deux échouent. La raison en est dans la nature de nos idées. Nos idées, en effet, sont de trois sortes : d'abord réelles et complètes ; par exemple, l'idée d'un arbre, d'une maison, que je vois. A un second degré, elles sont générales et déjà inadéquates : ayant d'abord repré sente des choses particulières, elles représentent ensuite, pai analogie, d'autres choses de la môme classe, mais d'une manière incomplète ; ce sont alors des idées symboliques, (lelles-là du moins peuvent, par une expérience plus étendue et par dos relouches, se convertir en idées réelles. En revanche, il y en a d'une troisième sorte, composées d'éléments hétérogènes, naturels et conventionnels : par exemple, l'idée de la Terre, qu'élaborent nos perceptions de plaines et de contrées, nos lectures de voyages, nos expériences de globes fabriqués et maniés. Dès lors, nous avons affaire à des notions qu'aucun effort ne peut mouler aux contours de la réalité. Celles-là sont invinciblement « symboliques » et inadéquates.

C'est le cas de» idées derni'>res do la Religion ; elles ont

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Md PHILOSOPHES XODERNBS.

pour objet l'origine du monde. Les hypothèses conceyabU^ se réduisent à trois : l'existence par soi, la création par soi, la création par autrui. L'existence par soi est une notion symbolique tirée de l'expérience ; ce sont les mouvements sans impulsion apparente, déplacements des astres, croissance des plantes, qui nous la suggèrent. Mais, appliquée à la formation générale des choses, elle se résout en un concept négatif, celui d'existence sans commencement. Or, c'est là une notion inintelligible : d'abord, elle suppose dans le passé une éternité écoulée, une série inépuisable épuisée, un infini fini ; de plus, elle ne résout pas la difficulté, elle la recule seulement. En quoi l'acte de projeter derrière une chose donnée une série illimitée d'autres choses non données éclaircit-il la nature de la première? Multiplier, ce n'est pas expliquer.

La création par soi, caractéristique du panthéisme, n'est pas plus intelligible: ou elle ne veut rien dire, ou elle signifie que, par une vertu propre, l'univers s'est élevé d'une existence potentielle à l'existence réelle. Or une existence potentielle, ou bien est déjà quelque, chose j et alors on retombe dans l'existence sans commencement ; ou elle n'est rien, et en ce cas on avoue que la création n'a pas de cause.

Reste une troisième hypothèse, la création extérieure; c'est la conception traditionnelle, qui fait de Dieu un grand artisan, un « démiurge ». Elle n'est pas plus satisfaisante. Le vrai problème est, non pas l'arrangement des matériaux du monde, mais l'origine de ces matériaux: leur création ex nihilo est un mystère impénétrable. De plus Dieu, par son éternité, a l'existence sans commencement, et celle-ci est inconcevable, quel que soit son objet.

Au lieu d'envisager d'emblée l'origine du monde, on peut partir du détail; on cherchera donc la cause des choses perçues, derrière cette cause une autre, et ainsi de suite jusqu'à une cause première, non causée, celle-là même qu'on appelle l'Absolu. Or, suivant des remarques souvent faites, notammentparManse1,rAbsolueslun tissu de contradictions: « Il y a contradiction à supposer qu*un tel objet existe, soit Reul. soit uni à d'autres ; et il y a contradiction à supposer

R. SPENCER. hAl

qu'il n'existe pas. Il y a contradiction à le considérer comme un, et il y a ^contradiction à le 4'onsidércr comme multiph\ Il y a contradiction à le considérer comme personnel, et il y a contradiction à le considérer comme impersonnel. On na peut, sans contradiction, se le représenter comme actif, et on ne peut pas davantage, sans une égale contradiction, se lo représenter comme inactif. On ne peut le concevoir comme la somme de toute existence, ni le concevoir comme une parlie seulement de cette somme*. »

Un résultat pourtant ressort de ces vaines tentatives : toutes les religions conviennent qu'il y a quelque chose à expliquer, et que l'explication doit être telle ou telle; toutes adnoettent que la réalité cache une réalité inconnue, une puissance inscrutablc. Il y a plus : le progrés, pour les religions, c'est le sentiment de plus en plus net des points obscurs, c est le mystère de plus en plus dégagé et affirmé. Avec la critique il achève de se définir et il devient le mystère absolu. Le mystère absolu, c'est le résidu irréductible de toutes les croyances, leur âme de vérité, et c'est cette âme qu'on va retrouver au fond des hypothèses de la science.

9. Idéen dernièreft de la Science. — Celles-ci portent, non plus sur l'origine des choses, mais sur leur substance. Or cette substance, sous quelque aspect qu'on l'envisage, et incompréhensible. Une première forme, qui enveloppi» toutes les autres, est l'espace et le temps. L'espace et le temps, considérés dans leur essence, sont inconcevables. On ne peut pas en faire des non-entités, ce qui les identifierait au néant. On ne peut pas davantage en faire des entités ou des choses, ou alors il faut leur reconnaître des attributs, < t les prétendus attributs abriteraient des tautologies ou des contradictions. Il y aurait tautologie, par exemple, à diiv» que l'espace a pour attribut l'étendue, et le temps la duréf: durée et étendue, est-ce autre chose qu'espace et temps? 11 y aurait contradiction à soutenir, ou que l'espace et le tem^s sont limités, ou qu'ils sont illimités, divisibles ou non-divisibles à l'iniini. l)ira-t-on, avec Kant, qu'ils ne sont ni des

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