‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 43 sur 285 · àîéin., IV, c. V, 6-8 ; c. vi, 5, G, 7, 10 et · texte numérisé non relu

àîéin., IV, c. V, 6-8 ; c. vi, 5, G, 7, 10 et

SOCRATE. i9

tueuses. Conçoîf-on, d'autre part, un bon magistrat, qui connaît ce qui est utile à son pays, et qui négligerait de le proposer et de le faire accepter? On peut trouver étroite celle idée de la vertu réduite aux fonctions du père de famille dans sa maison, et du bon administrateur dans sa ville natale. C'est quelque chose pourtant que le bien de la cité et celui de la famille. En outre, si Socrate ne sépare pas le bon et l'utile, il ne sépare pas davantage le bon et le beau. La vertu prend ainsi un caractère de noblesse et de désintéressement, que l'utilité seule ne pouvait lui donner *.

Oq objecte à Socrate que ce n'est pas assez de savoir ce qu'il faut faire, si l'on n'a de plus la ferme volonté de le faire. Mais cette distinction nous est trop aisée à nous modernes, après tant d'analyses subtiles du libre arbitre, dénoncé en outre par le christianisme eomme un principe malfaisant et rebelle dans notre âme. Au temps de Socrate, la volonté n'élait pas distinguée à ce point de l'entendement. D'ailleurs Socrate répétait à clia({ue instant que la vertu est affaire d'exercice autant que de science. 11 faut s'y exercer sans cesse, comme aux arts mécaniques, sous peine d'oublier vite tout ce qu'on sait. Il faut de mémo, a chaque instant, se remémorer les motifs qu'on a de bien agir, et se répéter à ce sujet les raisonnements des sages. De ces bonnes pensées naissent de bons désirs, et ensuite de bonnes actions. Mais si les raisons de bien agir s'effacent de la mémoire, c'en est fait de tout le reste*.

ft. fio«rate et les «ophistes. — Ainsi Socrate enseignait surtout à devenir un homme de bien. 11 avait pris pour devise cette maxime d'Apollon à Delphes : « Connais-toi toimême », pôitti aeauTov'. C'est-à-dire, connais la nature humaine qui est en toi; apprends de quoi elle est capable,

I. « Le caractère prcc au fond est très positif. Dans l'Atliénion lui-in«îmc il y a deux lioiumcs, très diflôrenls en apparence, et qui cependant s 'accordont en«eint)le le mieux du monde: le traliqu.int et le poèlc ; lun qui calcule au |dus juste le profil d'une honuc acltoii. l'autre qui sV prend du beau «l du bieu pour eu\-inêincs. » (A. Croisel, Xénuitlwn^ p. b8-8'J.j

t. Mè.m.,\. CM, 19-?4; IV, c. i.

3 i/ém., IV, c. u, U.

quelles sont ses facultés et quel usage elle en peut faire. Et tu y trouveras, outre toile et telle aptitude particulière, une inclination universelle vers la tempérance, la justice, la piété. En cela consiste donc la fonction propre de Thomme et sa vertu. — Mais, pour arriver à cette conclusion, il faut avoir véritablement la science de l'homme, et non pas cette connaissance vague dont se contentaient les sophistes. Eux aussi s occupaient surtout des choses humaines. Mais ils les étudiaient sans le désir de connaître le vrai, uniquement soucieux de gloire et d*argent, soutenant sur chaque sujet toutes les opinions les plus opposées. Socrate, rempli d*un amour sincère pour la vérité, la rechercha avec autant de zèle dans le monde de Tâme que les autres philosophes avaient fait dans le monde extérieur. Le premier il tenta de ramènera des notions scientifiques bien des choses protégées jusque-là par la tradition et la coutume. De là tant d'inimitiés contre lui. — Il y a deux manières, en effet, d'appliquer aux choses morales le libre examen, ou bien avec un esprit de doute et de négation, comme faisaient les sophistes, ou bien pour en discerner le fond vrai et eolidc. Ce fut la tâche de Socrate. 11 cherchait la raison de certaines lois établies, qui sont bonnes sans doute, mais dont on voit mieux encore la bonté, et qu'on respecte davantage, (juandonsait qu'elles sont raisonnables. C'est un devoir pour les enfants d'honorer leurs parents : Socrale montre, en elfet, que rien n'est plus juste, après tous les bienfaits qu'ils ont reçus de ceux-ci. C'est un devoir d'obéir aux lois de la cité : Socrate montre que la force et la grandeur d'un pays, ainsi que la paix au dedans, sont à ce prix. C'est un devoir de rendre hommage aux dieux : conmient, en effet, ne pas leur témoigner quelque reconnaissance pour tous les biens qu'ils prodiguent à l'homme? Ainsi les choses cjue la loi civile d'accord avec la loi religieuse prescrivait à tout le monde, Socrate les prescrit également au nom de la raison. C'était raffermir, et sur des bases plus solides, toutes les croyances morales, si fortement ébranlées par les sophistes. C'était opposer à leur scepticisme une certitude fondée non plus sur l'instinct aveugle, comme dans les premiers âges, mais sur

le raisonnement, c^esl-à-dire sur Tévidcnce môme de la vérité *.

1. « Socrate blâmait les physiologues de n'avoir pas eu co sens des choses humaines qu'il louait chez les sophistes : il hlànoait les sophistes d'avoir omis cette conception do la science, qu'il trouvait chez les physiologues. Les physiolo^'ucs aTatent appliqué la Torme de la science h un objet qui la dépasse : les sophistes avaient né'^lisré de l'appliquer à un objet qui la comporte et l'exi^. Lu physique, c*«'-tnil la sriei:re isolée de l'art et de la vio pratique, et se perdant en vaines spéculations ; la sophistique, c'était l'art isolé de la science et réduit ainsi à une routine dan^'ercuse. Socrate recueillit et cumliina les principes qui lui paraissaient viables dans chacune de ces deux disciplines, c'est-i-dire ta forme scientiflquc, d'une part, ot l.i préoccupation exclusive des choses humaines, d'autre part. Fu appliqii.mt a l'objet do la sophistique la forme scientifique créée par les physiologues, on constituerait une sa{;»*sse utile comme Tari, universelle et coiuuiunicable cotume la science. » (E. Uoutroux, Socrate,

CnAPITRE Tl

(429-348 av. J.-C.)

I. Platon et »e» ouvrages. — 1. Sa vio. — 2. î^os ouvrngres. — 7». Objet de sa philosophie.

II. Morale et puUlique. — l. Trois parties dans l'Aine. — 2. Les vertus. — 5. Trois parties dans l'État. — 4. Les révolutions.

III. Thfforte des idf'es. — 1. hoctrines antérieures. —2. Les idées. — 3. l.eni-s caractères. — 4. Le bien.

IV. Théorie de la connaissance. — 1. Quatre degfrés. — 2. Allégorie de la caverne. — 5. Matliéinalique et dialecticpie.

V. La ri^viiniHceme et l'amour. — 1. I'rér»xistf*nce des fnnes. — 2. Héniiniscence. — ô. Myth»* d'Kro^. — 4. (^«inciusidn.

§ 1. — PLATON ET SES OUVRAr.ES*.

i. Hwk wic. — Platon nacpiit à KjL^iïie, ou pcut-êlre à Athènes, vers 429 av. J.-C. Il descendait de Solon et de Codi'us par sa nièn» Périctionè, de Codriis encore par son père Ariston. Mais, suivant la U^gende, il élait fils d'Apollon : enfant, les abeilles de rilynielte venaient déposer leur miel sur ses lèvres, et plus lard, quand on le présenta à Socrate, celui-ci avait rêvé la nuit précédente qu'un cygne se rélu-

1. Lire In Vie et les écrits de Platon^ par M. rhaignet. el la Philosophie de Platon, ilo M. Fouillée. -- Oaiis coUe «^lu«ie, on hl^isle |iartici]liéreinent sur le Uvrr \'l (te ta Uéjmblique^ qui d'ailleurs est capital dans l'œuvre enliéru da T'Ialon.

ginit dans son soin, pour s'envoler de là vers le ciel avec un cliiuil niélodif'iix.

Pendant sa jeunesse, Plalon s'occnpa de gyninastiqno, et on même temps de umsique, «le peinture et de potjie. Le premier philosophe qu'il entendit, lut un discifile d'Heraclite, Cratyle; puis, à vin^lans, il s'attacha à Soeratt Après la mort de son maître, il se relira à Mégare, où il étudia sans di)ute la dialecli(|ue avec Kuclide, en même temps qu'IIermogène lui enseignait les doctrines de Parmêmde et des Éléates. Puis il s'eniharqua pour Cyrène, où il apprit les mathématiques aupi-és de Théodore. Il y fit de grands pfogrès, et, plus tard, il ne devint pas moins cc'ilèbre connue géomètre que comme philosophe. Il pas^^a en Égy[>te, mais la guerre Tempècha de pousser jusqu'en Asie, il lui restait à visiter la Grande-Grèce; à Tarenle, il rencontra le philosopha Archylas, et s'instruisit dans les doctrines pythairorici*'nnes; il acheta même les écrits de Philolaùs. Knlin il se rendit en Sicile ; Denys l'Ancien, qui régnait û Syracuse, raccueillit fort hien d'abord, puis, mécontent de ses leçons et de Si s conseils, le vendit connue oselave; il fut raclieté pjir un ami qui le ramena h Athènes en 5S8 ou r»87. ("est alors qu'il ouvrit dans les jardins d'Acadénius une véritable école qui garda le nom dWcadcmle. 1! fit un scicond voyage en Sicile, et même un troisième, pour essayer avec Denys le Jeune l'application de ses théories politiques. Mais il ne fui guère plus heureux qu'il n'avait été avec Denys l'Aneien, et revint à Athènes, où il mourut à l'ûge de quatre-vhigt-un ans (348 ou 347).

9. Hem oavraf(e«. — La doctrine de Plalou se trouve éparse dans de nombreux dialogues, dont on ne connaît pas l'ordre chronologique, et dont quelques-uns même ne sont pas authentiques. En voici la classification le plus comnmnèmenl reçue : i« les dialogues, on il traite surtout des questions morales, le Charmide, le /.//>•/.<, le Lâchés, K» /Votagorax^ le Gorgia»^ etc.; 2^ d'autres où il se montre plutôt dialecticien, le Théétète. le SopliisiCy le l*armcnuU\,., 3» enfin les plus importants de tons, où morale, dialeelirjue et physique sont iniimement unies et développées ensemble,

le Phèdre, le Banquet, le Phédon, le Philèhe, le Timée, la nrpubli(/ue, et les Lois, qui furent son dernier ouvrage.

Le principal personnage de ces dialogues est toujours Socrale; Platon n'y parait jamais. Il st'mble rapporter seulement les entretiens de son maître; et sans doute renseignement par la conversation, que celui-ci préférait à tout autre, donna lieu au genre littéraire dont les écrits de Platon rost(»nt le parfait modèle. On dit bien que Zenon d'Élée écriv;nl déjà des dialogues. On dit également que Platon rapporta de Sicile les Mimes de Sophron, et s*en inspira, au moins pour donner parfois à la parole de ses interlocuteurs un tour vif et plaisant. Quelques anciens ont aussi prétenlu qu'il s'était servi des comédies d'un autre Si:ilien, Épicharme, et pour la forme dramatique et même pour la doctrine*. 11 lit néanmoins une œuvre originale, que luiniAme caractérise en ces termes, l'opposant aux vaines discu.ssions des sophistes : « On n'a guère assisté jusqu'ici à (le beaux et nobles entretiens, consacrés à la recherche de la vérité par tous les moyens possibles et dans la seule vue de la coimaître; on Ton rejette bien loin tout vain ornement et toute subtilité; où Ton ne parle ni pour la gloire, ni par esprit de contradiclion'.... ^

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