‹ Études sur les principaux philosophes, rédigées confermément aux programmes officials du 31 mai 1902, à l'usage de la classe de philosophie et des candidats au baccalauréatChapitre 49 sur 285 · II. — MORALE ET POLITÏQL'E · texte numérisé non relu

II. — MORALE ET POLITÏQL'E

i. Troia parties daim l*Àin«. — La maxime de Socrate était: Connais-toi toi-même, c'est-à-dire connais Tâmc de l'homme. Platon y fut fidèle plus encore que son maître. Il distingua dans l'âme trois parties, comme il les appelle: l'une qui raisonne et connaît, xb XyfWTixo*; nne autre qui s'émeut et s'indigne, xo ôufxoetos;; la dernière enfin qui convoite tout ce qui se rapporte au plaisir et aux délices du corps, To iirt6o{jir,Tix()v. Cette dernière, èmbxjxioi, est placée dans le ventre, et représente les appétits matériels. La colère ou le courage, 6u{/ô;, que Bacon plus tard traduisait par animositaa, se trouve dans le cœur; Platon la compare à un lion, tandis que l'autre serait une espèce de monstre à mille tètes. Knfin rintelligenco, vou;, Xô^o;, est dans le cerveau. Tel est l'homme, pour le successeur de Socrate, et, sur celte connaissance plus précise qu'il en a, se fonde tout son système moral et politique*.

2. Les Tertus. — Chacune des parties de l'âme ne devrait faire que ce qui convient à sa nature : au raisonnement il convient de prévoir ce qui est utile et de s'en instruire; au 6o,ao; il convient d'obéir à l'intelligence, et de la seconder courageusement, en dépit des révoltes de ViTct- Ouuia, à qui il conviendrait de se modérer le plus possible et de se refréner. Chacune de ces parties a dune une vertu qui lui est propre : à la raison appartient la science ou la sagesse, stcictthjlt,, ao9Îa ; aux instincts généreux, le courage, âvopEia ; aux appétits matériels, la tempérance, aojtppoauvrj. Ht lorsque les trois parties sont d'accord entre elles, l'ordre, l'harmonie, régnent dans l'âme, et par \h même la justice, oixotiocuvr]. Celte vertu suprême comprend toutes les autres

1. n^p.., VI, XVI, 501 A: apn's avoir distingué trois parties dans râmft, nous nous s«»inines servi de cette di^lillclion pour expliquer la nature de la justice, de la terniiéraiice, du coura;^e cl tic la i»rudonce. TptTtà tïtr\ ^jy^: BtotoTT}- (Tajj.£voi Ç'jvcoiÔâÇopiÊv 6ixa'.oa-jvT,; re 7:£pi xa\ awçpoa-jvTjç rtai àvôpetoc xa\ aoçia; '6 £xa<TTOv eîr).

et les résume Suivant Platon, elle consiste pour chacun à remplir la fonction à laquelle la nature le destine particulièrement. Parmi les hommes, tout le mal vient de ce que beaucoup veulent faire plus qu'ils ne peuvent, ou bien autre chose que ce qu'ils peuvent, -izohji^^oLy^ocùvriy àXXoTpioirpayfAo<niVT,. Mais un cordonnier qui fait bien sa besogne, sans s'occuper d'autre chose, un architecte qui songe seulement à b«àtir, nous donnent une image de ce qui est convenable et juste. C'étaient là des comparaisons familières àSocrate; mais Platon ajoute que, au lieu de régler simplement, comme son maître, les occupations du dehors, c'est dans l'intérieur même de Tàme qu'il voudrait introduire cette justice. En même temps, une connaissance plus approfondie de nos facultés sert de base à une véritable théorie des quatre vertus, taudis que Socrate n'avait fait que raisonner sur celles-ci sans beaucoup d'ordre, les empruntant à la morale vulgaire*.

3. Trois parties dans l*État. — Mais les mêmes choses qu*oi\ observe dans lâine de chacun se trouvent dans tout l'État. Socrate s'était contenté de dire que la vertu d'un homme est de savoir bien administrer sa maison, et, au besoin, la cité*. Cette analogie entre le bon ordre d'une ville et celui d'une famille, Platon va la poiisser à l'excès et nous en donner les raisons. D'abord ce n'est pas tant la famille qu'il prend pour modèle que l'individu môme et son for intérieur*. Dans l'État, comme dans l'âme de cha-

1. Bép., rV, xTi, XVII el XVIII, 441-i45. et en particulier ilô G: To 5f yerjvapa. 2i'bxa'KÎ>çe).et» eiotu/.ôv ti TTjçStxa'.OT'jVT,;, totov jjlev çx'jTOTOfJi'.xôv <p'j<Tct

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2. Mém., IV, I, 2: oTxov Te xa).â)C oîxeîv xa\ itoXtv. Et encore, III, iv, 12 : fir) xaTaçpovei T(*)V oIxovo{jlixÛ)V àv8o^>v t| yàp Tct>v tSîtov éTTifxsXeia TrXr/Jsi p.6vov Sta^lpei tt,; tûv xotvwv.Ta o'àXXa TcapairXi^a'.a ^*/^^',

3. Rép., IVj xM, 411 G : Ta awTa {xàv ev nôXe:, Ta auTa ô' iv ixaorou tyj 4r,i^ yévri cvcivai xa\ iaa Tov àpiOfiâv.

cun, une partie commande tout le reste, et ce doit être la plus raisonnable. Une autre partie exécule les ordres donnés et di'fend le pays : ce doit être la partie la plus courageuse, analogue au Oojjlo; dans Tâme. Enfin une dernière partie, la plus nombreuse, cultive le sol et exerce divers métiers, pour fournir à la subsistance de tous; telle est, dansTàme. la fonction des appétits inférieurs. Mais, pour qu'un État soit bien ordonné, il faut que, aussi bien que dans Tâme, la sagesse seulement, ou les philosophes qui la possèdent, ait droit de commander ; il faut que les guerriers, qui sont la force publique, ne fassent qu obéir et prêter docilement leur concours aux plus s.iges ; il faut enfin qu'artisans et cultivateurs soient uniquement occupés de subvenir aux besoins matériels par leur travail. Leur vertu sera donc la tempérance; celle des combattants, le courage; enfin celle des chefs de l'État, la sagesse ou la science; et, dans l'a^isocialion entière, régnera le bon ordre, ou riiarmonie, ou la justice, comme dans cette société plus petite que forment au dedans de nous les trois parties de l'âme. Ainsi Plalon transpoçte audaciensement à tout l'État ce qu'il avait dit d'abord de l'individu. La connaissance de l'homme lui fournit celle de cet être collectif qui est une cité. Il n'admet pas plus d'indépendance entre ce qu'on pourrait appeler les différents membres du corps sorjal qu'entre les parties de ce tout (jui est l'âme humaine. Il prétend assurer par une subordination convenable le bonheur de l'ensemble. « C'est l'Étal heureux que nous croyons fonder, disait-il, sans faire acception de personne, ayant en vue le bonheur de tous et non pas du petit nombre. »

llemar(|uons d'ailleurs que les trois castes on lesquelles Platon divise l'Ktat, ne sont point irrévocablement fermées. Au contraire les deux premières restent toujours ouvertes au mérite, et ceux qui les composent peuvent venir n'importe d'où. Seulement Platon ne se fie pas à l'initiative mdividuclle, pour l'adjonction de nouveaux membres. C'est l'État qui se charge de l'éducation connnune, et qui seul fixe à chacun la place à laquelle sa nature le rend le plus propre. Bien plus, l'Etat intervient jusque dans les unions : son intérêt

n'esl-il pas de voir naître des enfants semblables à leurs pères, et meilleurs, s'il est possible?

De peur que quelques-uns n'oublient qu'ils se doivent tout entiers à l'Élal, de peur qu'ils n'aspirent à une vie propre et séparée, et ne revendiquent leur liberté'*, Platon supprime résolument ce à quoi l'homme lient, en effet, le plus, et qu'il préfère même souvent au reste, ses biens et sa famille. Platon prétend introduire dans sa cite idf'ale, au moins pour ceux qui doivent se dévouer à la défense du pays, la communauté des biens — tout n'est-il pas commun entre amis, conmie disait un proverbe antique, — et même la cunnnunaulé des femmes, — sans doute la famille impliquait encore trop le souci et l'amour de soi; IdTia ôôsi, cil^ait-Oll de l'égoïste; il ne sacrifie qu'à son foyer, il oublie les autels de la cité*.

4. E.es ré ymIo lions. — Mais Platon ne se dissimule pas qu'une telle cité serait difficilement réalisable. A supposer qu'elle le fût, se maintiendrait-elle en un si haut état de perfection? Uientôt on assiste à sa décadence, et, de degré en degré, Platon la suit jusqu'au plus bas de sa ruine. Il a soin de remanjuer que l'abaissement des caractères accompagne toujours, comme cause et comme effet, cette déchéance; et qu'aussitôt que se corrompt la forme du gouvernement, les mœurs aussi sont corrompues. Bientôt donc les cbefs de l'État sont moins sages, et la partie turbulente, mais noble encore, l'emporte;" le gouvernement des meilleurs, àpt^roxo^T a, fait place à celui des hommes ambitieux et violents. Celte aristocratie nouvelle, xtuLoxpaîi», marque dans l'Klat l'avènement des guerriers au pouvoir ; en même temps, dans les âmes, le ôujxoç l'emporte sur le vouç. Puis le %\x6q lui-même cède devant VimhwiAtx, qui renijmrte à son tour; à l'amour des honneurs succède la passion de l'argent, et une aristocratie mercantile, é/.t^ap/iot, régne dans l'État. Au moins a-l-elle encore quelques vertus, l'amour du travail et de l'épargne. Dans l'âme aussi, on ne i?atisfait d'abord que les

1. Voir la Cité antique, de M. Fustel de Coulantes, p. 107. Luc inssi dans le mrine ouvrage^ liv. UI, c.xvii : De l'omnipulence de l'Ùlat : Ici anciem n'oHt pas connu la liberté individuelle.

besoins impérieux ; les autres sout soigneusement contenus. Mais ils deviennent enûn les maîtres, etTâme s'abandonne d tous les désordres. A celte anarchie correspond dans TÉtât le pouvoir de la multitude, sans règle ni loi, STiuLoxpocrta. Aussi beaucoup appellent de tous leurs vœux un libérateur; mais, sous prétexte de sauver le peuple, il ne tarde pas à l'asservir et se change en tyran. C'est le dernier degré d'abaissement où se trouve réduit un État. Socrate avait dêjH défini avec précision toutes ces formes de gouvernement. Mais Platon sut marquer les rapports qui sout entre elles, et établir Tordre dans lequel elles se succèdent logique ment; c'est une nouvelle conséquence de sa théorie sui les trois parties de l'âme *.

Il serait difficile de faire cependant la part de Platon el celle de Socrate dans ces théories morales et politiques. Er écoutant le Lysis, publié de son vivant, Socrate disait ; « Que de choi^es ce jeune homme me prête, auxquelles je n'ai jamais songé! » Il l'aurait dit plus encore sans doute i propos de la République. Platon d'ailleurs avait conscience de faire une œuvre originale : « Jusqu'ici, dit-il, on n'a en tendu sur ces matières que des phrases d'une symétrie re cherchée (allusion aux sophistes), au lieu de propos naturels et sans art, comme les nôtres.... où l'on cherche la vérili! dans la seule vue de la connaître*. » Néanmoins Socrate avail déclaré qu'on pouvait connaître scientifiquement les clioseî

1. Voici les indicalions de Socrate, Mém.^ IV, c. yi, 12 : ^fl(7t>eîav oè xal rypavvîSa àpyàç iiàv àjJiçoTlpa; TiYEïto eîva'., fiia^fpeiv ôà âXXrjXo» évo(xiCe.-. xai otiou pièv ex twv ta vofJLijxa èTïiTS/.ojvTwv al àp'/at xaôîaxavTati Ta'JTrjv (xèv ttiv TroXixEtav àpidioxpaxtav èvôfxissv eivai, oiro\. o' EX xijirjjiaTcov itXouToxpaTtav, otio'j û' èx udtvxwv or,{j.oxpaTtav. — Voici iiiaii'.teriaiit le tableau des diriêrentcs rennes de gouvernement avec le caiac* tèrc que doivent avoir les citoyens sous chacun d'eux ;

àpiaToxpatta à ÔixatwTaxoç àvr,p.

T'.p.oxpaTia çi).ov£Txoç xa\ 91X0x1110;.

oXiyapxîa çiXo'/pr,ji.axtaxT,; xa\ (piXo*/pi'i|Aaxo;.

SY](i.oxpaT(a à<rra<7éa(rxoc èv èauxà>... oO'xe xiç xa^ic oC/te àvâ^xv) 'éneaxiv auxoO xâ> ^cco.

rjpavvi».

Lire tout le livre VIII de la RépublignSf et lecomparer avec le livre IV d« il. Fustel de Coulantes sur les lli vo luliont dinsïti Cité antiqt^f»

PUTON. 3S

humaines. Avec son esprit sysléina!i(}iHî, Pl.ilon essaya de construire une telle science. 11 unit, du lien le plus étroit, morale et politique : dans TÉtat reparaissent, innis en plus gros caractères, les mêmes choses qui se trouvent déjà dans l'âme humaine. Le fv^jôi oEotuxdv est donc le principe qu'il suffit de développer. En outre Plafon veut tout réduire à des définitions et des divisions logicjues : Socrate avait sans doute recommandé cette méthode, mais il nous faut voir mainleiianl l'usage qu'en fit son successeur.

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