L — APERÇU GÉNÉRAL
i . Le bien it*es( pa« le plaUlr . — La morale d^s Staîciens est la partie la plus importante de leur philosophie. Reprenant contre les Épicuriens Tanalyse qu Aristote avait faite du plaisir, ils observent que le plaisir n*est pas ce que nous désirons d'abord; chaque être a sa constitution propre, et son premier désir, sa première tendance est de la conserver. Il demande à vivre avant tout, et non pas à vivre agréablement. Que le plaisir s'c^oute ensuite à la satisfaction de cet
stoïcisme. 111
impérieux besoin, on ne le refusera pas sans doute : mais il n*est qu*un surcroit sans lequel le but de la nature serait néanmoins atteint. Donc ce qu*il y a de primitif en nous, ce n^est pas Tamour du plaisir, ce sont nos tendances naturelles à persévérer dans notre être, comme dira Spinoza, et à Tac* croître sans cesse. — Hais les Stoïciens s'éloignent d'Aristote aussi bien que d*Épicure. Aristote ne séparait pas le plaisir de Taction même; il s*ajoute à celle-ci, disait-il, comme à la jeunesse sa fleur. Les Stoïciens semblent croire, au contraire, que Taclion serait complète et parfaite, même s'il ne survenait aucun plaisir. Et Sénéquc se sert d'une autre comparaison qui montre le peu de cas qu*il faisait d'un tel accessoire : dans un champ qu'on a labouré et semé en vue de la moisson, naissent çà et là quelques fleurs qui peuvent plaire aux yeux; cependant est-ce pour ces méchantes herbes qu'on a pris tant de peine? On avait autre chose en vue au moment des semailles, et ceci ne vient que comme surplus*.
L'inclination naturelle des êtres ne tend donc pas au plai^iir; elle tend au maintien de leur constitution, soit dans l'individu ou dans fespèce. Ils y parviennent par dilTérenls actes : ce sont les actes qui conviennent à leur nature, d'un seul mot leficonvenableSf x«Oy,xovT«, ou, suivant l'expression latine, les fonctions, les ofûces» officia. Telle Cbt la nutrition, la reproduction dans Taniniai; telle est, de plus, chez l'homme, l'acquisition de la science, avec les soins de la famille, de la société, la grandeur d'âme, la bienfaisance, etc.; en un mot, tout ce à quoi nous porte notre nature '. Dans le xa67,xov des Stoïciens se retrouve l'olxitov £pvov d'Aristote, de Platon et de Socrate; mais les Stoïciens lui donnèrent un nom nouveau, qui signifie devoir, non pas encore sans doute avec le sens d'obligation morale, mais
1. Sëiièquet i>9 vila beata, IX : « Sicut in arvo, quod segcti piofcissum est, aliqui flores intcrnascunlur, non tamcn huic herbulx, quanivis dcicctel o(ru> lu», taiilum operit iusumptum est : aliiid fuit sereiiti piuposiluiii. hoc sui>cr- TCDil: sic et voluptasnon est nicrces, nec causa virtutis, sed acce*»io. • — Voir p!iis haut, c. m, p. 54-^. Ei Diog. Laérce, VII, c. i, g 8o et 86.
S. M. R^vaiiMm, Métaphyiiqut d'ArUlote^ U H, p. 1S4.
iii rniLosopHEs anciens.
qui exprime quelque chose de plus que la simple actioo, dont tel et tel est capable. Ce nom marque la finalité et comme Tintention expresse de la nature : c'est pour tel genre d*actions que chaque être est spécialement né.
•. Le bien est le beav. — Or ces fonctions naturelles ont entre elles un ordre qui résulte, dans le corps et dans Tâme, de la convenance des parties les unes avec les autres, et, pour ainsi dire, de leur harmonie. L*homme n'est pas longtemps sans s'en apercevoir. Dés lors il travaille à réaliser en lui de plus en plus cet ordre, qui est le bien et qui est la beauté. Son rôle est a uniquement d'achever, de parfaire en lui-même la nature, en voulant par raison, par vertu, pour Tordre et la beauté qui y régnent, ce que la nature poursuit par instincts »
Les actions simplement convenables, xxOi^xovTa, deviennent des actions droites^ xaxopOwfAara, des actes de droite raison et de vertu. Et ce caractère nouveau leur vient du motif qui l<-s inspire, de l'intention avec laquelle on les accomplit. Celle-ci est d'une tout autre valeur que Faction elle-même. Peu importent, après tout, les fonctions dans lesquelles se réalise Tordre ; Tesscîntiel est qu'il soit réalisé. Vn bon archer prend n*imporle quel objet pour but ; la seule chose à laquelle il songe, c'est de bien viser, et de frapper juste.
Le souverain bien consiste donc dans la réalisation d'un ordre raisonnable au sein d*une matière que fournit la nature. Mais cela même est-il toujours possible? Non sans doute, si la matière, loin de s'y prêter, résiste par trop; et c'est pouiH|uoi les Stoïciens en vinrent peu à peu à se contenter du seul vouloir, qui au moins dépend toujours de nous. Le principe de la morale passe alors de la raison à la volonté. Celle-ci, ccpond.int, ne parut pas suffire à tous, et plutôt que de se borner à une vertu toute d'intention, sans effet au dehors, quelques-uns préféraient renoncer à la vie. Ne pouvant, quoi qu'on fasse, la rendre raisonnable, comme il faudrait, on la quitte sans regret. Ainsi, laisse-t-on, dit Senèque, un vêtement qui gêne ou qui sied mal. Mais, avant