M. Ravaiison, Uitaphy»,^ t H, p
stoïcisme. i1^
d'en arriver à celle exlrémilé, on doil s'efforcer le plus possible de faire prévaloir en soi la raison'.
C'est ce que Zenon appela le premier vivre conformément à la nature^ ôfxoXoYouusvw; tt) çuaEi Çr,v. Il voulait dire la nature propre à chaque Atre, et, pour l'homme, la raison. Cléanlhe, après lui, entendait la nalun» en général, celle qui se trouve partout. Chrysippe prit le mot dans les deux sens, notre nature élant, en effet, la nature universelle, puisque c*est la raison répandue dans tout l'univers et qui trouve en nous sa plus haute manifestation*.
S. Paradoxes ■toîeieoa. — Mais il y avait, à identi/ier ainsi la nature et la raison, un danger que n'évita pas le stoïcisme. Tout ce qui est en dehors de la raison, se trouvet-il pour cela en dehors de notre nature? Que devient alors la partie physique, et même la partie sensible de notre être? C'est là que se montre bien la différence entre la morale d'Arislote et celle de Zenon : la première s'occupe de cette partie inférieure pour la perfectioiuier et Tennoblir; la seconde prétend la supprimer, l/une s'adresse à des hommes, au sens complet du mot; l'autre à des (Mros raisonnables seulement. Zenon, comme si nous n'avions pas de corps, ne s'occupe que de l'àme'. La raison, avec l'ordre qui en est inséparable, lui semble d'un si haut prix, que tout le reste vaut peu de chose en comparaison, quoique, à vrai dire, on ne puisse s'en passer. Ce n'est pas la malièro dont une statue est faite qu'on estime le plus, mais la forme que l'artiste a su lui donner. Brisez-la : que fcrez-vous des frai;^ments, fussent-ils du marbre le plus précieux? Au contraire, un méchant morceau de bois, mais travaillé avec art, devient inestimable.
Cette façon esthétique de concevoir la morale est peut-être cause de tous les jmradore^ stoïciens. Le premier, qui comprend tous les autres, est la disproportion infinie entre la raison et ce qui n'est pas elle. Il en résulte qu'il sulfit de
1. M. Ravaisson, E^ai »ur le Slolcisme (M/'in. île l'Acai]. des inscr., l. XXI). î. DioK. Laércc, VII. c. i, §87-90.
3. ■ Zcno, qua« experte» coipori» simu»». .'iniinuin •joIhim coniplprlitnr. • (Cic., De finibus, liv. U. c. Il)
iU PHILOSOPHES ANCIENS.
posséder la raison ou la vertu, pour tout avoir: bonheur, santé, richesse, science, pouvoir, etc. Ou plutôt on a mieux (jue tout cela; auprès du bien qu*on possède, les autres choses perdent leur valeur. Par contre, celui qui n'est pas vertueux, a beau posséder le reste; il est pauvre, il est esclave; bien plus, c*est un insensé ou un imbécile. Et les Stoïciens en vinrent à nier tout intermédiaire entre ces deux états. Qui n*a pas encore la raison, la vertu tout eptière, ne Ta à aucun degré. Une ligne courbe, si peu qu'elle le soit, n'en est pas moins une courbe; un petit chien, tout proche du jour où ses yeux s'ouvriront, n'en est pas moins incapable de voir; un homme qui se noie, pour être tout près de la surface de IVau, ne s'en noie pas moinsMl s'ensuit également que, vus de cette hauteur où nous élève la vertu, les autres biens n*ont plus rien qui les distingue encore et attire le regard; ils se confondent avec tout le reste. C'est pourquoi les Stoïciens ne voulaient pas qu'on les appelât des biem, et réservaient'ce nom â la seule vertu- De même les prétendus maux de ce monde ne méritent pas davantage cette appellation : le vice seul est un mal.
4. OseiiiatioB* da •yMéme. — Pourtant lorsqu'il fallait agir, et réaliser quelque part dans la vie ce bel ordre que conçoit la raison, toutes choses ne semblaient pas également propres à un si noble dessein. Il fallait faire un choix parmi elles. La nature était alors consultée, et les actions qu elle nous conseille ne pouvaient manquer d'avoir la préférence du sage. Ainsi les Stoïciens étaient forcés de reconnaître que la santé, la richesse, le pouvoir même, valaient mieux que leur contraire. Ils ne les appelaient pas des biem^ leur doctrine le défendait, mais des choses préférables; de même la maladie, la pauvreté, le déshonneur ne sont pas des ntanxy mais néanmoins des choses à rejeter^. C'est ainsi que dans la pratique ils faisaient fléchir la rigueur de leurs principes; et, comme toute doctrine trop austère, la leur devait, pour se faire accepter, avoir quelques tempéraments. De là tout