‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècle (volume 2)Chapitre 10 sur 25 · ULRICH ZWINGLI · texte numérisé non relu

ULRICH ZWINGLI

RÈFORMATEUB DE ZURICH

La réformation de la Suisse allemande a un caractère spécial qui la distingue profon^ dément de celle de Luther. Elle procède de la raison bien plus que du sentiment. Elle se développe avec la nécessité d'une opération logique et s'élèye de conséquence en conséquence jusqu'au point extrême où Tesprit humain pouvait être conduit, sans sortir de la prémisse, je veux dire ratitorité des Écritures. Tandis que Luther est disposé à conserver tout ce qui, dans la tradition, n'est pas directement contraire au texte de TEcriture, Zwingli n'admet que ce qui est positif vement, formellement ordonné par elle, et, dans celte opposition de principes, se trouve

en germe une série de différences imporlantes dans les procédés et dans les déductions.

L'on ne voit point dans Zwinglî , ni dans hs autres réformaleurs suisses, ces luttes si dramatiquesde Luther, ces terribles etviolenb combats d'une âme partagée : ils ne TodI entendre ni ses cris de détresse , ni ses chants de triomphe. Ils accomplissent la révolution la plus radicale' avec le calme et la sécurité de philosophes qui , bien convaincus de l'exactitude de leur principe et de la précision de leur méthode, eiposent leurs théories, sans se laisser arrêter par la crainte de heurter des opinions reçues et de contredire d'nDtiques traditions. Il en résulte une singuière impression de force , qui dédommage l't'sprit de ce qu'il perd du côté de l'imâginallon.

Cette marche décidée et radicale de la réformation suisse a, pour rhistorien, un avantage inappréciable. Elle lui permet d'embrasser d'un seul coup d'œil les résultats exacts de la réforme du xvr siècle. Ni squs le rapport dogmatique , ni sous le rapport liturgique, ni enfin 30us le rapport politique et social, l'œuvre de Zwingli na jamais été dépassée dans les écoles réformées. On lui a souvent reproché d'être allé trop loin : l'on est revenu en arrière sur bien des points ; jamais l'on n'est allé au delà, et on ne pouvait le faire, sans sortir du Christianisme. Si quelques sectes paraissent avoir développé plus complètement certains côtés de la réforme, il est facile de se convaincre que leurs doctrines sont en dehors de la révélation ou qu'elles manquent de cet ensemble qui fait la force et la grandeur de celles de Zwingli.

Ce caractère achevé, si je puis ainsi dire, de la réFonne de Zwingli esl dû sans doute ponr la plus grande partie à l'esprit éminemment logique et synthétique du réformateur lui-même ; mais il faut l'attribuer aussi aui circonstances locales , extrêmement favorables, dans lesquelles il lui a été donné d'agir. II n'a été ni entravé ni entraîné par ces résistances qui presque toujours détournent les révolutionsde leurs voies. Il a pu longuement, patiemment préparer les esprits el les amener successivement aux convictions où lui-même n'était arrivé que successlvemenl. La netteté, la résolution et le libéralisme de ses doctrines a'*aienl de grands attraits pour le peuple républicain (le Zurich, et en même temps cette popiilalîon. habituée à la vie politique, avait ■,\?sc7. dr lumières pour suivre la discussion , îissez d'énergie pour défendre la liberté re-

conquise, la vérité reconnue par elle-même.

Elle couvrit à la fois la réforme et le réformateur par sa bravoure et sa constance. Par cela même Tautorité hiérarchique était désarmée. D'ailleurs le pape avait à ménager les Suisses qui lui fournissaient ses meilleures troupes, et l'on vit, chose bizarre, la cour de Rome entourer d'avances et de séductions l'homme qui rompait violemment avec la tradition tout entière, au moment même oii elle lançait ses foudres contre Luther. A Tabri de cette tolérance et surtout du dévouement du peuple de Zurich, Zwingli put continuer son œuvre et l'accomplir sans trouble. Quand la résistance enfin fut organisée et entra dans la lutte, il fut trop tard. Le réformateur pouvait périr : la réforme était sauvée.

L'œuvre de Zwingli n'était pas seulement

religieuse : elle était aussi politique. Il unis-

sait au plue haut degré les deux sentimenls qui sont partout au fond , mais à des degrés divers, daus la réforme ; la haine de la tyrannie spirituelle, et la réaction des nationalités contre le cosmopolitisme romain, la haine de l'étranger. La haine de l'étranger, c'était en Suisse non-seulement la haiae d'un souverain anlinational, mais encore et surtout la haine de l'aristocratie; car l'aristocratie concluait les capitulations, ces marchés odieux par lesquels les Suisses se mettaient aux enchères et vendaient au plus offrant leur courage et leur sang. En politique, Zwinglî poursuivait une réforme non moins radicale qu'en religion : il fut le martyr de son patriotisme aillant que celui de sa foi religieuse.

n'était pas de ceux qui croient qu'une l'itvolulton peut se faire dans une portion de la vie sociale, sans avoir son écho et son

contre-coup dçins Fensemble. La liberté religieuse devait amener la liberté politique , et celle-ci des améliorations matérielles ou, comme on dit aujourd'hui , des réformes sociales. Il n'avait pas, commeen Allemagne, des princes et des seigneurs à enrichir avec les dépouilles des couvents : m£^is il en enrichit les pauvre?. Sur ce terrain, il se trouva en présence d* esprits impatients qu'il dut combattre. Ces luttes où s'agitèrent la plupart des questions qui se posent encore aujourd'hui en face de nos misères sociales sont une des pages les plus importantes de sa vie. Si par tous ces côtés, l'œuvre de Zwingli a droit à notre attention, il en est un qui nous intéresse davantage encore. Il nous appartient en quelque sorte. Non-seulement plusieurs de ses écrits les plus considérables furent faits à l'intention de la France, mais Calvin

— 22* — procède dimctement de lui , et avec Calvin toute la réformation française, hollandaise, écossaise. Seulement en se transportant sur iiQ autre terrain, l'œuvre de Zwingli a perdu quelque chose de sa nature première : elle a pris une couleur somhre, une saveur Âpre et rude qu'elle n'avait pas dans son pays natal, au moment de sa première fleur.

J'ai cru devoir adopter la forme de la biographie. Elle me permettait d'isoler l'œuvre de Zwingli et de l' étudier en ellemême , sans entrer dans les détails nécessaires d'une histoire générale. Cette histoire d'ailleurs est faite et bien faite par M. Merle d'Aubigné. J'y renvoie le lecteur.

nie semble que la biographie doit reciulre une placeconsldérabledans nos études storiques. Elle eu a été trop éloignée peut- Ivn par les grands travaux de généralisation

qui sont une des gloires de ce siècle. S'aitachant exclusivement à constater la filiation des idées et à vérifier les lois du progrès historique^ ces beaux ouvrages ont un peu négligé la part qui revient à l'individu dans cette longue éducation du genre humain par lui-même. lien est résulté qu'avec une ample moisson d'idées générales dont plusieurs, sans aucun doute, sont des conquêtes définitives de la science, ils nous ont souvent laissé à désirer une notion précise du commencement des choses. Cette notion où peut-on mieux la saisir que dans les hommes mêmes qui ont donné l'impulsion? Tout le travail qui s'est réalisé dans la société en réformes religieuses ou politiques, en lois, institutions, mœurs, tous les combats qu'il a fallu livrer, tontes les actiom et toutes les réactions se sont opérées dans leur esprit avant d'éclater au

grand joOr. L'Allemagne n'a pas été plus agitée par l'opposition violente des forces sociales mises en mouvement par la réforme, que l'âme àa Luther par la lutte de ses idées premières contre ses nouvelles idées.

Par là aussi la biographie acquiert une immense vertu d'enseignement! Contbien de grands hommes ont trouvé dans Plutarqoe comme la révélation de leur génie I Montrer les promoteurs des grandes révolutions qui ontillustrérbistoiremodeme dans la religion, dans la science, dans la politique, aux prises avep les passions et les préjugés qu'ils venaient combattre et qu'ils durent extirper de leur propre cœur; faire voir comment par un rlïovL de volonté et de conscieace, ils ont (i'ioni|i1ié et de l'empire que la tradition exerçait sur lair e^rit et de celui qu'elle exerçait la société contemporaine, ce serait en

tout temps Tune des œuvres les plus utiles qu'on pût tenter. Mais en ce moment, je ne sais pas s'il en est une qui soit plus nécessaire. La vraie maladie dont nous souffrons , c'est l'affaissement des caractères et l'énervation de la volonté. Nous avons encore peut-être l'audace des entreprises et des aventures; mais nous ne savons rien continuer avec constance, parce que nous ne savons rien vouloir fortement. Ceux qui nous ont précédés ont eu des luttes plus terribles à soutenir, un autre fardeau à soulever. Nous n'avons plus pour ainsi dire qu'à conclure, et nous hésitons si misérablement; c'est l'heure ou jamais d'évoquer la mémoire de ceux qui ont fait marcher le monde, parce qu'ils ont osé se mettre en marche eux-mêmes !

Zuricb, février 1853.

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