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ta corruptioD a tout corrompu. Tu as amassé, comme dans un réservoir, les dépouilles de l'aniTors entier et tu les as données à dévorer à une nuée de parasites. Ils ont d'aîwrd sucé notre sang, puis ils ont mangé notre chair; ils en sont venus jusqu'à la moelle de nos os, et ils ne sont pas encore rassasiés! Et les Allemands hésiteraient à prendre les artues I Là sont les ravisseurs de notre patrie : nous faisons les frais de tous leurs vices. Avec l'argent qu'ils nous dérobent, ils entretiennent leurs chiens, leurs chevaux, leurs courtisanes. Nous payons la pourpre qui les vêtit, les palais de marbre qui les logent. Et maintenant ils nous menacent, ils nous violentent; ils nous défendent d'hésiter, de murmurer devant leurs intolérables exactions. Ils veulent, avec notre argent, notre honte et nos sourires. Quand donc aurons-nous des yeux pour voir notre
humiliation et notre ruine, des bras pour les venger '. »
La Triade romaine produisit une immense sensation en Allemagne. « Par ce libelle, dit Cochlœus, qui n'est pas suspect, flutten a fait que le nom le plus odieux en Allemagne soît celui de la curie romaine. » Et c'est principalement à ce livre qu'il faut attribuer le mouvement d'opinion qui éclata contre les légats en 1519 et 1520, comme on l'a vu plus haut.
Le bruit en arriva jusqu'à Rome, et valut,
1. J^ai résumé ce pamphlet en suivant principalement Meiners. Je ne puis cller tout ce que j'emprunte à ce lirre excellent.
— H2 — pour la première fois, à Hulten l'honneur des colères pontificales. Mais avant que le pape n'eût fulminé l'analhème, Hutten s'était déjà bit un aouyeau litre à ses rancunes implacables. 11 imprima, en juin 1520, plusieurs lettres écrites, à la fin du xiv* siècle, par les plus illustres universités sur les moyens de mettre 6n au schisme de l'Église.
Sa préface se termine par la noble devise qu'il a adoptée depuis la Triade romaine :
Vive la liberté! Le sort en est jeté! Son but, en publiant ces lettres, était surtout de montrer avec quelle liberté les anciennes universités traitaient des droits des peuples, de l'Empereur, des conciles, de la puissance illégitime des papes. 11 voulait exciter, par cet exemple, l'émulation des hautes écoles de son temps, et protester contre les condamnations prononcées par les universités de Co-
logne et de Louvain contre Luther. Il cite à la fin de sa préface cette belle parole de saint Grégoire : « Il faut rappeler aux sujets qu'ils né doivent pas être trop sujets ; autrement, ils en viendraient jusqu'à vénérer les vices de leurs maîtres, d Et il faisait à la cour de Rome l'application de cette grande et éternelle réserve en faveur du droit !
Cet écrit fut imprimé au château de Steckelberg. L'audace de la Triade romaine^ imprimée à Mayence , avait sans doute dépassé la mesure que l'archevêque voulait mettre dans son adhésion aux idées nouvelles. Peu après , celui-ci reçut du pape un bref qui, avec tous les ménagements nécessaires envers un si important personnage, exprimait son étonnement et sa douleur d'apprendre qu'on imprimât dans son archevêché, et presque sous ses yeux, de telles énormités, et l'exhortait à
— iU —
sévirconlre l'impudence d'uD ccrtom Hutlen' pour que SOD châtiment servit aux autres d'avertissement et d'exemple. Albert ne suivit pas à la lettre l'injonction du pape , mais il demanda à Hutten la promesse de ne plus rien écrire contre la cour de Rome. Hutten refusa d'asservir sa conscience, et l'archevêque défendit, sous peine d'excommunication, de lire les écrits de Hutten et autres semblables: « Ceci, écrit Luther, est sans doute à mon adresse : s'il m'avait nommé, je lui aurais répondu de manière à lui ôter l'en- ^^ vie de m'atlaquer. Par tes violences, ils pré-
^^B parent eux-mêmes la fin de leur tyrannie. »
^^B Hutten n'espérant plus le concours de l'ai^
^^H chevêque de Mayence , et affranchi des mé-
1. Cette outrecuidance de style était d'usage à ta cour de Borne. Dans la bulle contre Luiber, on lit de même : un certain Lutber. Hutten met en note sur ce mot : attende enphtuin.
nagements que cet espoir lui imposait , se hâta de se rapprocher de Luther. Déjà il arait apprécié l'importance de la mission que ce grand homme était appelé à remplir.
11 ayait compris que cette querelle de moines dont^ au premier moment, il arait ri, contenait en germe la révolution même qu'il poursuivait de tous ses efforts. 11 avait été charmé, entraîné et dompté , comme T Allemagne tout entière, par la parole enflammée du docteur de Wittemberg , et avec le coup d'œil de l'homme d'expérience et la modestie du héros, il avait salué dans Luther le chef de la réforme. Dès 1519, il lui avait fait offrir un asile sûr chez Sickingén. En juin 1520 il lui écrit lui-même :
« Vive la liberté ! Ulrich de Hutten , chevalier, à Martin Luther, théologien. — Si tu rencontres quelques difficultés dans h^
— ne -
grandes choses que tu entreprends d'un si ferme courage, sois assuré que je suis avec toi de cœur et d'âme. Et moi aussi , je ne reste pas oisif. Que le Christ soit avec nous, qu'il nous assiste , puisque nous restaurons, toi avec plus de succès, moi selon mes forces, ses divines lois , et que nous remettons en lumière sa doctrine, faussée et voilée de ténèbres par les constitutions pontificales. Plût à Dieu que tous sentissent comme nous, et que nos adversaires reconnussent eux-mêmes leurs injustices et rentrassent dans la bonne voie ! On dit que tu es excommunié. Combien cela te grandirait, Luther! Tous les hommes vraiment religieux diraient de toi :
« Ils ont enchaîné la parole du Juste, et condamné le sang innocent, mais le Seigneur notre Dieu les punira de leur injustice et les fera périr dans leur iniquité. » C'est
là noire espoir et notre foi. Eck revient de Rome, comblé, dit-on, d'argent et de bénéfices; et après? Le pécheur est loué dans ses desseins , mais que le Seigneur nous dirige dans sa vérité ! • • • Cependant , sois sur tes gardes, et ne détourne de tes persécuteurs ni ton esprit, ni tes regards. Si tu périssais maintenant , tu sens toi-même combien ce serait une calamité publique ! Je sais bien que ton courage est tel que tu préfères mourir ainsi plutôt que de continuer à vivre comme tu l'as fait jusqu'ici. L'on me menace également, et je suis décidé à prendre toutes les précautions possibles : s'ils emploient la force, je leur opposerai une force, non pas seulement égale, mais, je l'espère, supérieure, : toutefois je désire sincèrement qu'ils puissent me dédaigner. Eck m'a désigné comme étant des tiens , et en cela,
il n'a pas menti ; car j'ai toujours été avec toi dans tout ce que je connais de toi. Mais jusqu^ici, nous n'avons eu aucune relation ensemble ; il a donc menti y quand il a dit , pour plaire au pape, que nous agissons d'après un plan concerté entre nous. quel homme méchant et impudent!... Quant à toi, reste ferme , et n'hésite pas dans la voie où tu es entré. En toute rencontre , je serai ton second : tu peux donc me confier tous tes projets ultérieurs. Unissons-nous pour sauver la liberté; affranchissons notre patrie depuis si longtemps opprimée. Le Seigneur est avec nous; qui donc serait contre nous?... Je pars aujourd'hui pour me rendre auprès de Ferdinand. Je n'épargnerai rien pour y faire le plus de besogne possible dans l'intérêt de notre cause. Sickingen t'engage à venir auprès de lui , si tu n'es pas en sûreté là où tu
es : il te fera F accueil que tu mérites , et te protégera contre tout ennemi. Il m'a recommandé plusieurs fois de te T écrire...»
Cette lettre paraît avoir été imprimée immédiatement, sauf le nom de Sickingen qui est en blanc dans l'édition que j'ai sous les yeux : on voulait sans doute ne pas divulguer à l'avance la retraite offerte à Luther. Elle parait avoir fait une grande impression sur l'illustre réformateur. Il se sentit dès lors plus libre , et moins tenu de modérer la fougue de sa généreuse colère, comme il l'avait fait jusqu'alors par égard pour l'électeur de Saxe. C'est à ce moment qu'il publia sa Captivité de Babyloney et spn Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande pour la réformation de l'Église (décembre 1320).
Hutten parlait plein d'espoir pour le Brabant où se tenait la cour de Ferdinand , dans l'attente de Cbarles-Quint. Le jeune Empereur venait visiter l'Empire. Il paraissait impossible que Charles-Quint , élu malgré le pape , et qui semblait vouloir porter si fièrement toutes les couronnes réunies sur sa tête, ne saisit pas cette occasion, unique dansl'histoire, de terminer à son profit la guerre séculaire de l'empire et (Ju sacerdoce , et de réformer les abus sous lesquels croulait l'Église. La faveur dont Sickingen jouissait à la cour augmentait encore ces espérances ; car personne n'ignorait les engagements pris
envers les novateurs par ce noble chevalier , en qui l'Allemagne honorait un autre Bayard.
Mais où Hulten voyait un encouragement donné au fervent sectateur des idées de réforme, il n'y avait qu'un calcul de politique. Charles -Quint avait voulu s'attacher un homme qui représentait, avec un grand éclat, l'ancienne chevalerie, un bras de fer, un cœur de lion, que la noblesse allemande tout entière saluait comme son héros et son modèle. C'était gagner au cœur même de l'ÂU lemagne , un point d'appui important contre les Princes qui , depuis un siècle , tendaient de tous leurs efforts à constituer dans l'Empire une sorte de gouvernement constitutionnel oligarchique. Quant au pape, si Charles- Quint n'avait été qu'empereur, il l'aurait sans doute franchement accepté pour ennemi ; car, malgré son éducation espagnole , on ne peut
supposer beaucoup de scrupules religieux à l'homme qui déchaina plus tard contre Rome les bandes lulliériennes He Frundsberg. Mais, dans ce moment , le pape étant utile à ses projets sur Tllalie, il lui sacrifia l'Allemagne. Hutten entrevit bien vite les mobiles d'une politique qui devait aboutir au décret de Worms ; mais , fidèle à l'idéal qu'il s'était fait de l'Empereur, il aima mieux mettre sur le compte de sa jeunesse, de son inexpérience abusée par un délastable entourage, une conduite dictée par un génie qui fui profondément calculateur à l'âge même de la passion.
Hutten ne put rester longtemps à la cour.
Dès son arrivée, on l'avertit que les légats en voulaient à sa vie, qu'ils avaient aposté des assassins pom' se défaire de lili par le fer ou par le poison. Ses amis le supplièrent de s'éloi-
gûer. Il résista longtemps ; mais enfin il fut obligé de se rendre à Tévidence des faits, et partit en toute hâte. A Mayence^ on le croyait mort 7 et son retour fut fêté comme une ré* surrection. A Francfort, il apprit que le pape avait écrit à plusieurs princes pour les itiviter à s'emparer de lui^ et à l'envoyer prisonnier à Rome. Cette demande avait été faite notamment à l'archevêque de Mayence. Enfin le légat requit l'Empereur de mettre Hutten au ban de T Empire, et de permettre aux agents de la curie romaine de se rendre maîtres de sa personne partout où ils pourraient le rencontrer.
Ces nouvelles firent autour de Hutten une sorte de solitude. Parmi ses amis, les plus faibles le renièrent : les autres s'éloignèrent de lui. Quant à lui, dans ce péril extrême , il n'en fut que plus résolu à défendre
la vérité , à revendiquer la liberté de sa patrie , « pour laquelle , dit-il , c'est mon devoir de mourir.)) Son ami Sictingen lui donna, dans son château d'Ebernbourg, un refiige inaccessible à toute violence, à toute trahison. De là, comme d'une autre Warlburç, ce digne frère d'armes de Luther continua ses ardentes publications.
Celte fois, il s'appuya sur sa propre injure, et en fil le lexle d'un appel énei^ique à la liberté , à l'honneur de l'Allemagne. Comme au début de sa carrière , il éleva son affaire privée à la hauteur d'une grande cause nationale , et agita tous les esprits par la véhémence de ses protestations.
11 écrit à son ancien protecteur, l'archevêque de Mayence • : « J'ai appris par d'au-
1. Cette leitre et les suirontes sont réunies dans un recueil qui porte en tête la devise : Jaeta e*t otra, et qui
très ce qae t'a mandé Léon X, par quel ordre, quelle yiolence, il te pousse à m'en- Toyer enchaîné à Rome. J'aurais peut-être dû m'attendre à en être averti par toi-même.
Sans doute tu as craint le pape. Je désire que tu te trouves bien de tant de condescendance ; mais j'ai grande peur que, par une prétention aussi inouïe, il vous prépare à tous, évéques et prêtres, quelque coup lugubre, atroce. Songez à cela, et prenez vos précautions à temps. Plus que jamais il serait nécessaire que je pusse m^entretenir avec toi , et rien ne m'est plus pénible , dans ma situation présente, que de ne pouvoir le faire. Je suis exclu des cours , des villes , de toute vie publique, de toute société humaine, et pour quel crime? Parce que j'ai défendu la vérité
se termine par ce mot du psalmiste : Dirumpamui vincttto eorum et projieiamus a nobis jugwn ipsorum.
et conseillé le bien : sans jugemeni , on m'a condamné, et l'on ne tcuI m'avoir à Rome que pour me faire périr. Qui donc a une goutte de sang allemand dans tes reines, et n'est pas soulevé par une telle indignité?
Oui, je méprise, je déteste, toutes cesiaventions des évêques de Rome. Elles ne sont pas inspirées par Dieu, mais par l'esprit de lucre. Je brave leur colère, leurs excommunications et leurs poisons : mon secours est dans le Seigneur, créateur du ciel et de la terre (septembre 1520). »
A son ancien ami , le cbevalier de Rotenhan : « A ce coup de foudre lancé contre moi, que fais-tu ? Quelles sont tes espérances, les prévisions d'avenir? Quand on m'attaque, oses-tu me défendre? As-tu encore le cœur d'un Franc, la vieille liberté de notre pays ? Non , TAllemagne n'est pas tellement aban-
donnée du ciel que beaucoup ne se joignent à moi pour faire ce grand acte qui ne saurait plus être ajourné sans ruine pour notre liberté, pour toute vérité chrétienne. Si je reste seul , je me réfugierai dans ma conscience et me consolerai par l'espoir d'un pjrochain avenir. Car il ne peut être si bien éteint, l'incendie que j'ai allumé, qu'il ne renaisse bientôt plus terrible. Vois donc avec soin ce qui se fait : sonde les intentions de la noblesse. Quanta mes ennemis, dis-leur que je suis découragé : ils me dédaigneront peutêtre. Je me plains à l'Empereur, aux princes, aux peuples d'Allemagne, non pas que je craigne pour moi, mais je veux soulever l'opinion pour la cause de la liberté , par ce qu'il y a d'inouï dans cette conduite des romanistes. Le pape invoque contre moi le bras séculier, et moi j'invoque la vertu du
Seigneur ! Comment finira tout ceci? Tu peux faire des conjectures : mais il est sûr que nous tenterons quelque chose et que nous ne mènerons pas lâchement cette affaire. » (Septembre 1520.)
 la même date , il adressa à Charles- Quint une lettre dans laquelle il insiste sur Toffense faite à la dignité impériale par cette prétention du pape, de faire amener, enchaîné à Rome, sans jugement, un chevalier allemand, un membre du corps dont l'Empereur est la tête. « Et pour quel crime? Ils avouent eux-mêmes qu'il n'en est aucun; mais pour quel motif? Parce que j'ai proclamé la vérité chrétienne, protesté contre les inventions nouvelles des papes, revendique la vieille liberté de l'Empire , et surtout parce que j'ai diminué leurs receltes et le fruit de leurs dilapidations. Si c'est un crime,
— laïque du moins je sois jugé et puni par toi, mon seul souyerain. Que deviendrait F Ailems^ne, si nous ne pouvions plus ni te servir sans péril ni faire sans péril les affaires de la patrie? Et que deviendrait la religion, si nous étions forcés de mettre les petites traditions romaines au-dessus de ses divines prescriptions? Plût à Dieu que tu pusses voir quelle indignation soulève cette violence, avec quelle passion on attend de toi vengeance et justice. Chacun se sent menacé :
n'est-ce pas^ en effet, une chose atroce, inoiûe de vouloir enchaîner un homme, le torturer, le tuer sans l'entendre? Oui, j'ai attaqué, je ne cesserai d'attaquer les ennemis de la vérité, les oppresseurs de la liberté publique, les détracteurs de ta dignité. Veiller à ta dignité, c'est mon devoir; aimer la patrie, c'est ma piété. Je n'ai dans tout ceci au-
cun intérêt particulier. Aussi, je me défends par ma conscience, et j'ai foi dans ton équité. Ton intérêt est le mien, ma cause est la tienne : si tu me liyres , tu es perdu. Après cette première concession , tu ne refuseras plus rien à leurs insatiables prétentions, ou ils t'abatti*ont comme ils ont fait à tant de tes prédécesseurs. Que n'ont-ils pas arraché à l'Empire par la ruse, par la force? Us ont fait baiser leurs pieds par des empereurs; ils leur ont imposé le serment de yasselagCé Us ruinent ton empire par leurs exactions. Ils vendent les indulgences, les absolutions, les dispenses, trafic infâme par son objet, plus infâme encore par les manœuvres de ceux qui l'exploitent. Us anathématisent les meilleurs de tes sujets; ils en ont empoisonné, ils en ont livré aux ennemis. Us soufflent la discorde entre les princes allemands» Voilà ce qu'ils
ont fait jusqu'ici. Il ne manquait qu'une chose : se faire livrer ceux des Allemands qui leur déplaisent. Et yoilà ce qu'ils te demandent aujourd'hui. Songe à ta dignité, à la majesté de l'Empire, à mon propre rang.
Jilge loi-même ma cause : que peut avoir i faire un chevalier allemand avec l'évêque de Rome? »
Sickingen remit cette lettre à Charles- Quint, qui promit que Hutten ne serait pas livré avant d'être jugé.
. Une autre lettre, adressée aux princes, aux nobles et au peuple d'Allemagne, reproduit les mêmes considérations, les mêmes
— 13Î — plaÎDles éloquentes. Mais la plus importante de ce recueil est celle adressée à Frédéric de Saxe, au protecteur modéré, mais résola, de Luther. C'est tout ua manifeste.
Le moment est venu, prince Frédéric, de s'opposer à la tyrannie romaine. Malgré tant d'avertissements fraternek, non-seulement les romanistes n'agissent pas avec {dus de modération, mais ils sont devenus plus violents encore. Tu sais qu'ils veulent qu'on m'emmène enchaîné à Rome. Et Luther?
quelle bulle violente et cruelle ils ont lancée contre lui I Rugissement de lion qui a fait frémir toutes les brebis chrétiennes I Où voit-on la moindre trace de la douceur, de la modération apostolique? Plus atroce encore quand le pape se couvre, dans cette bulle, du manteau de la bienveillance, et qu'il invile, d'un ton mielleux, Luther à venir à
Rome. Luther à Rome! Mais ne savons-nous pas trop ce qu'on ferait de nous, si Luther y allait volontairement , si Ton m'y emmenait de force? Quant à moi, j'admire comment Léon a pu se persuader qu'il serait si facile de s'emparer de moi et de me traîner à Rome I Et puis, quelle conduite pour un pasteur, pour un évéque, pour un vicaire du Christ, de condamner au dernier supplice un chrétien sans le juger, sans même l'entendre? Et quel crime nous vaut sa fureur?
Nous avons voulu remettre en lumière la doctrine chrétienne, obscurcie et presque effacée par sa rapacité : nous ne pouvons nous résigner à voir dans la servitude notre patrie, la nation la mieux faite pour la liberté. C'est là ce qui déplatt à ce bon pasteur; mais cela plait au Christ. Nous ne pouvions servir à la fois le Christ et le pape, notre patrie et ses
eppreaseun. La paix ne peut être entre loi et nousj -car elle est entre nous et ta vérité !
a Le moment est venu où la latte ne peut plus être différée. Leur perversité et notre misère eont à leur oomUe. Le jour approche où tombera cette grande Babyloae, mère des corruptions et dea abominations; je veux dira ce siège de Borne, souillé de loua les orimei, et qui, hostile à toutes les institutions du Cbrist, prétend tenir U place du Cbristj qui, plein de concupiscences et ensanglantant la terre pour les satisfaire, n'en montre pas moins aux yeux des ûdèlea les cleis qui ou-?
vrent et ferment le ciel, avec une foi si complète, qu'il ne craint pas de nous vendre les choses sacrées ou de nous les interdire, selon soa caprice. Il me semble entendre nue vmx céleste qui nous ordonne d'attaquer, de détruire cette béte à cent têtes : ses crimes
potirraient-^ilfl croître encore? Et s'ils sont à leur comble^ ne faut^il pas enfin quUls soient punis?
c< Mais (pii renversera cet odieux édifice?
Qui réformera ces yices et layera ces souillures? Dieu? Oui y sans doute^ mais par la main des hommes. Que feites-vous donc^ princes? Quel oonseil, quel ap|)ui nous donnez-vous? Toi surtout à qui il appartient de droit héréditaire de défendre la liberté allemande : toi| le chef de ces nobles Saxons que jamais étranger n'a domptés 1 de la patrie d'ArminiuSy des Henri et des Othon ! Plût à Dieu que vous, qui avez la puissance^ vous eussiez notre audace^ ou que nous, ^ui avons l'audace, nous eussions votre puissance!
Quant à moi, je ne cesserai de vous exhorter jusqu'à ce que vous ayez retrouvé votre ancienne vertu, ou que je voie que vous n'en
êtes plus capables. Alors, je Terrais à m'adresser ailleurs. Si la tête de la nation manque à cette grande cause , les bras ne lui manqueront pas !
(( Mais nous ne pouvons nous affranchir sans verser le sang? Que ce sang retombe sur ceux qui ne veulent pas renoncer à leur injuste tyrannie. Frappons , s^il le faut, par Pépée ceux qui se sont tant de fois servis de Tépée. Peut-être ne Êiudra-t-il pas en venir là. Il est un moyen assuré de détruire la tyrannie romaine : gardons notre argent.
Ensuite , sous un autre Othon , nous purgerons la ville de Rome et son sénat; nous rendrons à l'Empereur la capitale de TEmpire ; nous remettrons le pape au niveau des autres évêques; nous diminuerons le revenu des prêtres et leur nombre : nous en garderons à peine un sur cent. Quant à ceux qui s^ap-
pellent frhres , et qui ne vivent que de disputes, nous les supprimerons complètement.
Alors nul n'entrera dans le clergé par mollesse ou par amour de Targent , et tous ces moines hypocrites cesseront de tromper le peuple et de mendier la sueur et le sang des pauvres I
ce En détruisant les couvents, en fermant à notre argent les routes de Rome , nous aurons bien des ressources à employer -utilement ; nous pourrons alors lever des années contre les Turcs , entretenir tant de malheureux que la faim pousse au vol / protéger les sciences , soulager la misère, encourager la vertu.
Alors nous donnerons une main aux Bohèmes qui se sont débarrassés avant nous de cette engeance rapace ; et Fautre aux Grecs qui se sont séparés seulement de la tyrannie roumaine.
« Jh diront (jue c'est couler bas la barque de saiut Pierre ^ déchirer la tuniqne sans couture : c'est le thème habituel de leurs Réclamations. Mais toi, ta le vois bien, loin de supprimer la charité ^ je yeux lui faire une large place en chassant ceux qui lui font obstacle. Loin de détruire l'Église y j'ouyre se$ bras à tous les chrétiens s au lieu de ces romanistes corrompus , de ces suppôts de Tantechristy je veux confier le sacerdoce à ceux que recommande la pureté de leur vie.
Les frelons éloignés , les abeilles TimdrODt d'elles-mêmes.
a Quant à moi , si je ne parviens à tous gagner à ce noble dessein , ni à allumer ail"* leurs le feu qui purifiera cette pourriture ,. je ne ferai rien du moins qui ne soit digne d'un chevalier. Jamais je ne reculerai d'une ligne de tout ce que je viens de dire ; je resterai
libre ^ ear je ne crains pas la mort. Jamais Hutten ne se iera Tesclave d'un souverain étranger , quelque grand qu'il puisse étre^ et du pape moins que de tout autre; car je croirais me déhonorer, et appeler sur moi la colère divine si j'adorais avec vous la bête à cent têtes!
« Et maintenant , j'abandonne les villes , parce que je ne puis déserter la vérité; je vis dans la solitude, parce que je ne puis vivre libre parmi les hommes. Du reste , plein de dédain pour les périls qui me menacent ; car je puis mourir , mais non servir. Je ne puis accepter avec patience la servitude de ma patrie. Mais un jour, peut-être, je sortirai de ma retraite; j'arriverai au milieu de la foule
assemblée , et je crierai à mes concitoyens : a Qui veut vivre et mourir avec Hutten pour la liberté? » (septembre 1520.)
Luther, en envoyant cette lettre à Spalatin , pour la remettre à l'électeur , ajoute : u Dieu bon I qnelle sera la fin de toutes ces nouveautés t Je commence à croire que la papauté, jusqu'alors invincible, sera renversée contre tout espoir, ou bien le dernier jour approche I »
Hutten avait cru longtemps que l'accord de l'Empereur, des nobles, des savants et de la bourgeoisie libérale des villes pourrait opérer pacifiquement et sans mouvement révolutionnaire la réformation de l'Église et la constitution d'une église nationale sur les ruines de la curie romaine; car c'est à ces
deux points que semble s*ètre arrêtée d'abord sa pensée et que se borna sa polémique.
C'est pourquoi il écriTait en latin <x pour donner, comme il le dit lui-même, ses conseils en quelque sorte en secret. Je n'ai pas voulu m'adresser de suite au peuple, quoique j'eusse tant de motifs pour le faire. »
Mais il vit bientôt que rien n'était possible sans un grand mouvement d'opinion. Il ne pouvait plus se faire illusion ni sur l'archevêque de Mayence, qui l'avait abandonné, ni sur Charles-Quint, qui s'était allié au
pape, ni sur les princes, qui suivaient tous un but particulier. Il comprit qu'il fallait chercher ailleurs la force que les puissances lui refusaient.
Dès le mois de septembre 1520, il publia une traduction de sa lettre à l'électeur de Saxe, et un peu plus tard il lança dans le
peuple, en allemand, un poëme qui ^ pour titre : Plainte et avertissement contre la puissance excessive, antichrétienne du papCy et contre les religieux irréligieuœ^ écrit en vers par Ulrich de Hulten^ poëte et orateur , pour le bien de toute la chrétienté et spécialement de sa patrie, V Allemagne. Jacta est aléa. Je Vai osé (Ich habs gewagt). Qu'on se figure les accusations passionnées et trop véri* diques de la Triade romaine f ses invocaliong à la patrie, à sa gloire, à sa liberté comprimée, ses protestations ardentes contre la tyrannie et la corruption roùiaine, jetées dans un peuple qui venait à peine de lire quelques écrits de Luther, et qui n'avait guère eu jusqu'alors d'autre nourriture intel* lectoelle que ids ronians de chevalerie, et Ton comprendra V effet produit par le poëme de Hutten. CSertes, il n'y faut pas chercher
l'image poétique ; mais le rhythme et la rime^ ajoutés à la netteté populaire de la pensée, doublaient sa force et la fixaient dans la mémoire. Aussi, le plus pauvre achetait le poëme f le plus ignorant le comprenait ; partout, jusque dans les hameaux les plus éloignés, il se trouvait quelqu'un pour répéter aux populations émues les paroles d'affranchissement. Ce succès immense, vraiment populaire, attesté par un nombre infini d'éditions qui se succèdent de mois en mois, et dont quelques-unes descendent jusqu'au milieu du XYii* siècle, était bien ce qu'avait espéré Hutten. « Jusqu'alors j^avais écrit en latin ; tout le monde ne me comprenait pas* Maintenant j'invoque la patrie dans sa langue nationale. Il faut vous souffler des yeux la fumée qui vous aveugle. Si vous vouliez comprendre, compatriotes, vous purgeriez
bien TÎte TETangile de toates ces fables ro-* maines. »
Après ce qoe j*ai dit des précédents écrits de Hutten, et surtoat de la Triade romaine, je ii*ai pas à m'arrêler longtemps sur celuici. Ce qui est nouveau ici, ce n'est pas la pensée, c'est la forme, la langue, la rime, Fappel au peuple. Cependant, je dois noter deux choses qui feront bien saisir la nature des idées qui occupaient Hutten à ce moment. La première est la réhabilitation de Jean Huss, qui sera bientôt suivie de celle de Ziska.
a Us ont brûlé Huss comme un hérétique, parce qu'il se tenait à la doctrine du Christ, sans s'inquiéter des paroles des prêtres, parce qu'il dénonçait leur avarice, leur orgueil, leur luxure , la tyrannie du pape ^ et tout ce qu'il ravit aux chrétiens, et comment est fait le droit canonique, opposé en tout point à
rÉcriture. C'était vrai alors et c'est encore Trai. Et pourtant les prêtres s'irritèrent.
Huss fut cité devant eux , avec un sauf-conduit de l'Empereur: mais Sigismond respecta son serment comme le font encore tant de princes* Il se laissa entraîner par le conseil des prêtres qui a aussi condamné le Christ.
Ils lui dirent qu'il n'était pas tenu de garder sa foi à un hérétique. Aussi , quand il serait trai que Huss fût un hérétique, on n'en aurait pas moins commis un crime en le condamnant malgré son sauf-conduit. Jérôme de Prague ne fut pas plus épargné. Depuis, nul n'a suivi leur exemple : tous ont craint le bûcher. Mais nous voici deux qui vous appelons, etc. 1»
Ma seconde citation sera la conclusion du poëme qui contient un appel très-direct aux
armes :
« Gomment poavons-nous supporter une pareille tyrannie? Je dis que nous ne le devons pas. Le temps est venu : Dieu a réservé pour notre flge raffranchissement de la patrie. J'espèire que le roi Charles sera avec nous, qu'il ne se laissera pas opprimer luimême. J^appelle à cette œuvre fous les princes, les nobles et fous ceux qui veulent écraser Thérésie du pape. Celui qui resterait indifférent à cette grande entreprise, n'aime pas sa patrie et ne connaît pas le vrai Dieu ! Nous voulons abolir la superstition , restaurer la vérité. Et puisque cela ne peut se faire de bon gré , il faut bien que le sang coule. Et moi aussi, j'ai reculé devant cette extrémité; j'ai cru qu'on pourrait arriver aU but par une autre voie. Mais il faut faire comme on peut. L'heure a sôntié t nous ûWons subi déjà que trop d'insultes. A moi , Allemands,
prenez courage ! Noos ayons bien des bauheits et des eheyaux , des hallebardes e( des éféesj et puisijue les conseils pacifiques ne mènent h rien i prenons nos armes 1 L'aide et la vengeance de Dieu sont avec nous ! No^ ennemis sont les ennemis de Dieu ! Que ma parole éveille les princes dans leurs cours^^ les chevaliers dans leurs châteaux, les bourgeois dans leurs villes l Qui voudrait rester chez soi dans upe ù i^elle cause ! Moi je l'ai osé , voilà ma devise ! ^
La même année 1520, cette amiée si fisconde dans la vie de Hutten^ si importante daps rhistoire de la Réforme, oii Luther publia son livre de la Captivité de Babylone, et brûla sur la place publique à Wittemberg la buUe du pape et les décrétalesi Hutten traduisit en allemand plusieurs de ses dialoguesi et notamment la Triade nmainey et les publia
avec Une dédicacé au noble , céllhre, couragtux et très-honorable conseiller, serviteur et capitaine de Sa Majesté l'Empereur, Franz de Sickingen, mon ami bien-aimé, mon consolateur. Je ne sais si je me fais illusion; mais il me semble qu'on trouve dans ces pages quelques-uns des accents touchants de Montaigne parlant de La Boëtie.
« Ce n'est pas sans raison que le proverbe dit : Dans le malheur on reconni^l ses amis!
car personne ne peut être assuré d'avoir un ami, s'il ne l'a éprouvé dans ses traverses, de manière à le connaître d'outre en outre.
Quoiqu'il faille estimer heureux ceux qui n'ont pas eu à éprouver ainsi leurs amis , ceux-là peuvent aussi rendre grâces à Dieu qui ont trouvé, dans leurs infortunes, un ami fidèle et constant. Plus que personne, je dois donc bénir Dieu et ma destinée. Car
poursuivi par mes ennemis dans mes biens, mon corps et mon honneur, avec une telle violence ^ que j'ai eti à peine le temps d'appeler mes amis à mon aide , tu es venu à moi , non pas comme il arrive souvent, avec des paroles de consolation, mais avec des secours efficaces. • . Ce n'est pas que je dédaigne ceux qui nous sont amis au temps de la prospérité (quoique cela soit plutôt une société agréable qu'une vraie amitié ); mais je fais entre les deux la même différence que les médecins entre les mets : les uns sont seulement savoureux ; les autres, en outre, salutaires. Et ainsi le ciel t'a donné à moi, quand j'avais besoin des secours et des remèdes. Par amour pour la vérité, et par pitié pour mes malheurs, tu t es chargé de moi, sans t'inquiéter de mes ennemis. Et quand , par l'imminence du péril, les villes m'étaient
180 fermées, tu m'as ouvert tes cbâleaox, que j'appellerai pour ce motif et pour d'autres encore , les hôtels de la Jtatice,
u Aussi, je ne me suis pas senti peu conûrmé dans mon dessein , quaqd j'ai vu que toi aussi , tu le nommes juste et honorable. Et tous las savants d'Allemagne qui sont menacés en moi, ont repris courage, tandis que les romanistes qui, me croyant abattu, célébraient déjà leur triomphe, ont perdu leur audace, quand ils m'ont retrouvé appuyé à un mur inébranlable. Pour te prouver ma gratitude , ce n'est pas le cœur qui me manque, ni la volonté, mais le bonheur et le pouvoir : mais du moins , je te donne ce que nul ne paît m'enlever, les forces de mon esprit et de ma raison.
« Je t'oiljre donc, pour ton nouvel an, mes
petits livres que j'ai traduita en aUetoand, dans cet hôtel de la Justice. Et je te souhaitei Qon pas eomme on le fait sourent^un agréabk reposi mais de grandes , séiieuies, nobles et laborieuses affaires où, pour le bien des hommes , tu puisses déployer ton coeur de héros. Que Dieu te donne le bonheur et le salttt«
a Écrit a Ebembourg, la TÔlle du nouTel an » (31 décembre 1520).
Les rapports de Hutten et de Luther devenaient de plus en plus intimes ^ ils se com*muniquaient leurs projets , leurs craintes y leurs espérances, et puisaient, dans ces communications fréquentes ^ de jiouyelles forces
et un plus ferme courage. Dans les premien jours àe 1521, Hutten écrit cette belle lettre à son trèt-cher frire el ami , l'invincible héraut de la parole de Dieu, Martin Luther : « Tu me plaindrais certainement si tu savais toutes les contrariétés avec lesquelles j'ai à lutter. Tandis que je cherche à attacher à notre cause * de nouveaux amis, beaucoup d'anciens s'en détachent, tant les âmes sont encore sous l'empirO' de ce préjugé, qu'attaquer le pape, c'est commettre un crime irrémissible. Le seul Franz de Sickingeo nous reste fidèle ; et lui-même, on l'a presque ébranlé, en lui montrant, comme
I. Il est imporunt de Doter que Buiien n'admeiiait pu toutes les docirines de Lulber. La théorie du Serf Arbitre
Dlstes le combattaient, c'était moins pour ses opinions dogmatiques que pour ses rudes invectives contre leur corruption el leur rapacité, a Aussi, dit-il lui-même, j'accepte le litre de Luibérien, pour qu'on sache que je suis toi^ours lidële i la cause de la vérité et de la liberté. »
venant de toi^ des choses monstrueuses que tu n'as sûrement jamais écrites. J'ai effacé cette impression en lui lisant tes livres qu'il connaissait fort peu jusqu'à présent. Il n'a pas tardé à y prendre goût , et voyant la grandeur de ton entreprise , il s'est écrié plein d'admiration : c( Est-il bien possible qu'un homme ait le courage de s'attaquer à tout le passé , et s'il a ce courage , aurat-il assez de puissance?» Il est tellement enthousiasmé, qu'il se passe rarement une soirée sans qu'il me demande de lui lire l'un ou l'autre de nos livres. Ses amis lui conseillant de quitter une voie si périlleuse : « Non , dit-il , la cause que je défends n'est ni dangereuse, ni douteuse* C'est la cause de Dieu et de la vérité : c'est la patrie elle-même qui nous ordonne d'écouter les. conseils de Lu-^ ther et de Hutten, et de défendre la vraie
toi. Cependant, je ne dois pas te cacher»
que Sickingeo m*a jiuqo'ici retenu de tout acte contre mes ennemii. 11 croit qu'il but attendre ce que décidera l'Empereur et ce qu'on fera à notre ^rd après la diète de Wornii. Quant à moi, j'ai peu de confiance dans l'Empereur : il est toujours entouré de prêtres et prend parmi eux ses plus assidus conseillers. Ils abusent de sa jeunesse-, et le poussent à des démarches qui, certes, ne tourneront pas à son pT<^t. Sickingen crut au contraire qu'A Wonns l'Empereur reconnaîtra ce qu'il faut penser de ces papes sans t(à et de leurs partisans. Plusieurs prophétisent même qu'il se fera dans cette diète une grande scission entre le pape et l'Empereur, et lu peux compter que Sickingen y aidera de tout son pouvoir, et son crédit est grand auprès de l'Empereur... Us ont brûlé Uois
fois tes livres I Mais qu'importe? Le peuple s'anime chaque jour davantage* Dans tout ce pays^ ton nom n est prononcé qu'avec vénération^ tandis qu'Âléander a failli être lapidé à Mayence. J'ai écrit à Spalatin pour qu'il tâche de connaître les intentions de votre prince : occupe*toi toi «même , je te prie^ de ce soia. Ce serait un grand point pour nous d'apprendre qu'au besoin, il nous viendrait en aide ou du moins nous donne*rait asile dans ses États. Aussitôt que j'en serai assuré , je volerai vers toi : car je ne puis résister au désir de voir enfin un homme que j'aime tant pour ses vertus. »
La diète de Worms eut uoe influence déciaive sur les événeineats qui vont suivre. Elle poussa, elle força à la violence une révolution, toute pacifique jusque-là, et qui promettait de transformer l'Allemagne par la seule influence de la parole. Ce n'est donc pas nous écarter de notre sujet que de nous y arrêter quelques instants. Aussi bien nous assisterons à l'un des beaux spectacles que présente l'histoire.
Pour Charles-Quint , nous l'avons vu , la question qui agitait l' Allemagne, qui ébranlait jusque dans ses fondements la vieille organisiitiou de l'Europe chrétienne, se réduisait
à un calcul assez mesquin d'une politique sans idéal. Luther deyait lui servir soit à tenir le pape en respect ^ soit à payer son alliance. C'est la déclaration que son ministre fit très-franchement au nonce qui lui remettait les bulles contre Luther : a L'Empereur fera tout pour être agréable au pape , si de son côté le pape se montre ami de l'Empereur et ne pactise plus avec ses ennemis. » A Rome , on se le tint pour dit. Aussi ne chercha-t-on pas à agir sur la conscience de Charles-Quint : on fit appel à ses seuls intérêts; l'on employa des moyens moins avouables encore. On mit à la disposition dil légat Aléander tous les moyens de corruption qui lui parurent utiles pour agir sur le gouvernement , sur la diète. A un évêque très-'bien en cour, il donne un bénéfice déjà assuré à un autre ; il paie un seoréfaire de l'Empe-
rênr pour de bons et secrets setvices; il Ta jusqu'à corrompre les gardiens des portes , pour qu'ils interceptent les lirres de Luther. Il étale toutes ces turpitudes arec un cynisme qui confond. Il se Tante d'aToir obtenu par la ruse et la célérité que les ouTrages de Luther fussent brûlés dans les Flandres: a L'Empereur et ses conseillers Tirent flamber le bûcher aTant de bien saToir qu'ils aTalent donné Tordre de l'allumer. »
L'habileté de cet homme ne fut pas inutile , comme nous le Terrons^ pour obtenir le fameux édit de Worms. Quant à Charles- Quint ^Toici comment on s'assura son concours. Les certes d'Aragon aTaient obtenu , après de longues instances , un bref du pape qui modifiait Toi^anisation et la procédure de l'Inquisition et la rapprochait du droit commun. L'Inquisition était la colonne de la
royauté en Espagne : tout ce qui pouyait en diminuer TimpUcable et arbitraire rigueur paraissait à Charles^Quint ébranler son trône. Il réclama yivement. Le pape révoqua le bref: en retour, TEmpereur s'engagea à exécuter la bulle contre Luther. Rapprochement instructif et curieux : le despotisme religieux donne la main au despotisme politique t la suspension de tout progrès en Espagne est le prrii de la compression du mouvement d^émancipation en Allemagne. Toutes les li-^ bertés et tous les despotismes sont solidaires ! Mais en Allemagne , rien ne pouvait se faire sans la diète* On craignait son opposition ; car depuis un siècle , elle ne se réunissait pas sans diriger contre la corruption de l'Église f dés réclamations toujours inutiles , mais dont l'énergie croissait incessamment.
On voulut donc brusquer la chose. Un jour
qu'un lounioi était annoncé, que tous les préparalifs étaient faits, l'Empereur appela inopinément les princes en séance et leur fit donner lecture de la huile contre Luther , et de l'édit qui la rendait exécutoire. L'on juge de l'émotion que cette proposition inattendue jeta dans l'assemblée. L'Empereur roulait pnhlier immédiatement l'édit , sans entendre Luther : c'était l'avis des théolc^iens Aléander, Eck : « 11 est condamné, disaient-ils, que faut-il de plus? n Mais la diète fut moins iacile à satisfaire. Quoique la majorité ne fût peut-être pas opposée à la condamnation , elle sentait bien que cette condamnation , prononcée en l'absence de Luther et sans qu'il eût pu K défendre , soulèverait la conscience publique. Elle exigea que Luther fût cité, qu'on lui donnât un sauf-conduit et qu'il fût entendu , déclarant au surplus
qu'elle accepterait Tédit si Luther persistait non pas dans ses attaques contre la corruption de rÉglise ( sur ce point j tous étaient d'accord ayec lui ) mais « dans ses doctrines contraires à la foi que nos pères et aïeux nous ont transmise. »
La citation fut donnée dans ce sens , et un héraut impérial se rendit à Wittemberg pour chercher Luther. Beaucoup espéraient que ce grand homme reculerait, qu'il se contenterait d'insister sur la réformation de l'Église, si populaire en Allemagne et, à vrai dire, généralement désirée. Mais Luther avait d'autres desseins : aucune considération , aucune réduction , aucune crainte personnelle ne pouvait lui faire déserter ce qu'il considérait comme la vérité.
Il partit immédiatement sur un char que
lui fournit la ville de Wittemberg. En route,
il put tire lur tous lei murs nn mandat împé> rial qui condamnait sec livret. Ceci pouvait donner des orâites : Is héraut lai-même , se mé6ant du sauf-«onduit , lui demanda & Weimar, s'il ne voulait pas reloumer. A h dernière halte , un conseiller de son [votec> Irar l'électeur de Saxe, lui vint dire qu'il ferait mieux de ne pas aller plut loin , qu'il courait au-devant du sort de Husi. Hais lui : « HuM a péri , maû non pas la vérité. J'irai , quand j'aurus contre moi autant de diidiles qu'il y a de luiUs «ur les toits de Worms I » Le mardi 16 avril l&H , à midi , le gardian de la tour sonna de la trompe pour annoncer son arrivée. La foule se précipita sur son passage. 11 était sur son char découvertf ditns son habit de moine : devant lai , le héraut, à cheval, portant au bras l'écu impérial. Luther contem[4a d'un calme regard la
foule émue > agitée, H lut dans tous les yeux la Bympathie pour sa cause : sob courage se changea en confiance ^ et quand il descendit de son char , il s^écria : « Dieu sera avec moi. »
Dès le lendemain , il fut appelé dans la diète* L*assemblée était nombreuse, splendide : l'Empereur, entouré des six électeurs^ de tous les princes laïques et ecclésiastiques , des députés des villes , des plus illustres capitaines et conseillers , tous attendaient Luther avec une visible curiosité, A la vue d^une si magnifique assemblée, le pauvre moine ne pu| maîtriser son émotion. Il parla d'une voix basse , étouffée, presque incompréhensU>le ; plusieurs crurent qu'il avait peur. On lui demanda s'il voulait défendre tout ce qui se trouvait dans ses livres ou en rétracter ^elque chose. Il demanda un délai pour
réfléchir. On lui accorda viogt-quatre heures. Le lendemain, il comparu! de aouvean. Il était tard : la nuit tombait : les flambeaux étaient allumés. L'assemblée était plus nombreuse encore que la veille : le concours du peuple si grand que les princes trouvèrent à peine où s'asseoir. L'anxiété était à son comble. Maintenant Luther était mattre de sa pensée : sa conscience lui donnait le courage de lever la tête en face de ces princes devant qui tous courbaient le genou : il se sentait , lui aussi , une puissance et il voulait honorer par son attitude la vérité dont il était l'organe. Aussi n'y eut-il plus oi dans sa voix, ni dans ses réponses aucune hésitalion. Quand on lui renouvela la question de ta veille , il répondit d'une voix ferme, virile, entendue de tous. Il divisa ses livres en livres de doctrine , livres contre les abas du siège
de Rome et livres de polémique : « Rétracter les premiers^ c'est impossible, puisque la bulle elle-même y trouve beaucoup de boa :
les seconds , ce serait donner aux romanistes je moyen d'écraser complètement TAllemagne : les troisièmes , ce serait encourager mes adversaires dans leuf lutte contre la vérité. » L'official de Trêves Fengagea à ne pas refuser toute rétractation : a si Arius avait retiré quelques erreurs , on n'aurait pas été obligé de brûler ses bons livres avec les mauvais : on trouverait aussi le moyen de sauver ses ouvrages , s'il consentait à effacer ce qui avait été condamné par le concile de Constance. » On voit que l'Allemand subordon-* nait volontiers l'infaillibilité du pape à celle des conciles. Mais^ Luther ne croyait plus ni à Tune, niÀFautre, Il répondit «un concile aussi peut errer. » Et siu* la dénégation de
l'c^cial, il offrit de prouver que las conciles pouvaienterrereta¥aient erré. L'on oevoulut pas entaoïer ce débat L'olScial demanda pour la deruière foie à Luther , l'il voulait défendre tout ce qui se trouvait dans ses livres, ou en rétracter tout ou partie , lui dédaraat durement que s'il refusait toute rétractation, l'Empire saurai! comment il fallait traiter un hérétique. Luther s'étaU attendu à une diiicuesion , à une réfutation : quand il vit qu'il s'agissait simplement de se condamner luimême ou d'être condamné, sou grand cœur n'en fut que plus résolu. Il répondit avec calme : a Si je ne suis pas convaincu d'erreur par le texte de la Sainte-Écriture , je ne puis et ne veux rien rétracter ; ma conscience est liée par la parole de Dieu. Je m'en tiens là : je ne puis faire aatrffmeot. Que Dieu me soit en aide. Amen. »
L'Allemagne entière tressaillit de cette noble attitude* Elle se sentait dignement représentée par son apôtre. Les guerriers admiraient son courage. Quand il entra dans la salle, le yieux Frundsberg lui frappa sur l'épaule y en signe de sympathie. Pendant la séance, le brave Éric de Brunswick le voyant saffoqué par la chaleur, lui porta de la bière dans une cruche d'argent; Quand il sortit, on entendit une voii qui criait : <x Bienheureuse la mère qui t'a enfanté ! » Les princes le visitèrent dans sa fetraite et s'entretinrent familièrement avec lui. Ailleurs, l'opposition prit une forme plus menaçante. On trouva dans les appartements de l'Empereur des billets qui portaient : « Malheur au pays dont le roi eM nn enfant. » Sur les murs de la ville, des placards annonçaient aux romanistes que quatre cents chevaliers s'étaient ligués con-
tre eux , ponr défendre l'honneur et le droit écrasés , la juste cause de Luther : « J'écris mal, mais j'agis fortement. J'ai huit mille hommes arec moi! Bimdschuh! Bundschuk!... a On se rappelle ce formidable cri de guerre des paysans Souabes. Retentissant à cette place, à ce moment, il semblait annoncer l'alliance des chevaliers et des paysans en faveur de la réforme ; alliance souvent tentée, jamais réalisée. Les courtisans se senluent mal à Taise au miUeu d'une population si violemment agitée. Les plus sages voulaient essayer encore une transat^on. Aussi, l'Empereur ayant proposé immédiatement à la diète de traiter Luther comme un hérétique convaincu , la diète réclama un délai de quelques jours. On les employa à agir sur Luther par tous les moyens. On le supplia de rétracter au moins ses opinions sur les conciles et d'ac-
cepter pour juges de sa doctrine, VEmpereor et la diète. A la première insinuation , il répondit : m Oui y Huss a été condamné injustement. » A la seconde : « Je ne puis accepter Jes hommes pour juges de la parole de Dieu. » Rien ne put l'ébranler, et il partit, laissant la diète dans la j^us grande agitation.
Restait à prendre une résolution. La diète ne semblait pas vouloir s'en tenir à sa précédente délibération. Plusieurs la regrettaient : la présence de Luther, son courage, ayaient rallumé les sympathies^ et l'opinion publique, non douteuse, pesait sur l'esprit de beaucoup de membres. Le voté définitif était au moins douteux. Pour le décider, on recourut au moyen préconisé par Aléander, la ruse et la célérité.
Pendant longtemps il ne fut question de rien» La diète ayait acfaeyé ses travaux,
— no —
plusieurs de ses membres s'étaient retirés.
Le 25 mai , l'Empereur se rendit à la salle des séances pour accomplir la Formalité de l'acceptation de ses décisions : il loi demanda de rester encore trois jours ponr Tider quelques affaires pendantes. Snijant l'usage, à sa sortie, l'assemblée lai fît cortège jusqu'au palais épiscopal où il logeait. L'électeur de Saxe et l'électeur palatin étaient déjà partis : les quatre autres électeurs étaient présents. Au palais, ils trouvèrent tes nonces du pape qui leur remirent des brefs à leur adresse. Pendant qu'ils s'witretenaient de celte communication tout à fait inusitée, l'Empereur leur dit. qu'il arail fait rédiger un tiilit dans l'aiïaire de Luther, conformément à leur précédente décision. Il en fît donner lectire aussitôt anz membres présents. Soit surprise, soit conyiction, personne ne fit
aucune objection : r^iecteur de Brandebourg reconnut que l'édit était en effet conforme à la volonté précédemment exprimée par h diète. Aléander ne hâta d'en dresser aete. Il en fit le même jour deux copiei, l'une en latin 3 l'autre en allemand , et le lendemain (un dimanche)» il poursuivit l'Empereur juirque dans l'église, pour obtenir plus tôt sa signature. Enfin, pour ajouter un dernier trait ; l'édit fut rendu le 26 mai ; Aléander trouva utile de l'antidater du 8 mai j jour où la diète était encore suffisamment nombreuser Tel est ce fameux acte .législatif, non soumis à la diète dans son assemblée, non déli« béré, non yoté, arraché par surprise à des membites réunis par hasard et dont plusieurs sans doute l'auraient repoussé, s'ils avaient pu se consulter. « Heureuse surprise , s'écrie pieusement un écrivain catholique, qui a
empêché les ^nces de se parjurer! * »
L'édit était aussi rude que possible. Luther était mis au ban de l'Empire, comme un membre retraoché de l'Église de Dieu, avec tous ses adhérents, protecteurs et amis. Ses écrits et ceux de ses partisans devaient être brftiés; et pour qu'il n'en pût plus paraître de semblables, la censure était établie sur tous les imprimés.
Cet édit n'arrêta pas la propagation de la réforme; il n'ôta pas un partisan à Luther; au contraire, la conscience publique s'indigna d'une telle violence, et s'opposa, dans presque toute l'Allemagne , à son exécution. Les livres de Luther, de ses amis, se répandaient de plus en plus , malgré la cen-
> C. BiRe), GbrisUiche Kircbengescbicbie der neuesien ZbU, t. I,p. lU.
sure y malgré les bûchers. Un des arguments qui reviennent sans cesse sous la plume des écrivains y et qui semblent avoir produit le plus d'effet, est celui-ci : « Pourquoi n'a-t-on pas réfuté Luther à Worms? » On ne fera jamais accepter de la conscience droite du peuple une condamnation qui se substitue à une réfutation. Une foule de brochures furent répandues dans le pays : mais le danger était grand, et tous les auteurs gardèrent Tano* nyme. Hutten seul osa signer la sienne : elle ne s'attaquait à rien moins qu'à l'auteur de redit, au légat du pape, à Aléander lui-même, et lui infligeait le rude châtiment du patriotisme et de rhonnéteté indignés '•
1. Ce chapitre est en grande partie traduit de Ranke, Histoire de VAttemagne au temps de la Réforme, un des livres qui mériteraient le plus d'être connus en France.
Hutten n'avait pas attendu ce nument pour remuer plus profondément encore l'opuiiDa déjà à Tivemeot exàtée. Dès l'ouverture de la diète, il avait publié quatre nouveaux dialogues : la Bulle, h Premier Moniteur, k Se~ condJâoniteurf les Briyands. Les[4uB imporlanis de cee écrits sont la Second Monileur «t les Brigand» ; il n'eu eet pas qui jette plut de jour sur les projets de Butleu et de sec amis. Les ioterlocuteors du Mpniteur sont le Moniteur et Sickingeu.
Le MoDÎteur avertit Sickingen des bruits fàchen qui courent sur son compte. On le soupçonne d'hérésie parce qu'il protège Lu-
ther et loga Hutten ; on craiot qu'il ne pré* pare quelqoe entrepriBe contre le pape, les évêques et le cleif;é : a C'est un jeu dangereux : Songe au proYorbe : Nul ne s'est trouré bîeu de s'attaquer aux prêtres ! »
Sickingen, a Ce proYerbe a souYeot menti.
Je n'en Yeux pour preuYe que Jean Ziska , TinYincifale ebef des hussites, dans cette longue guerre contre les prêtres. N'a4-il pas le renom d'un grand capitaine? N'a4>il pas la gloire d'aYoir déliYré sa patrie de la tyrannie, purgé la Bohême de ces prêtres et moines faipéantSy et rendu leurs biens en partie aux héritiers des trop généreux donataires? N'a* t-il pas soustrait son pays aux exactions des papes ; et Yengé la mort de Huss , ce saint assassiné par les prêtres? Et ne sait-on pas que dans toutes ses grandes entreprises, il n'a jamais cherché son intérêt, qu'il n'a
songe qu'à la patrie, à la religion? Aussi, après avoir en la fortune constante, il est mort pleuré par ses coDcitoyens. »
Le Moniteur: a II semble vraiment que (u veuilles suivre son exemple. »
Sickingen: « El pourquoi non? Si le clergé ne se rend pas à nos conseils, ni à nos correctioDS fraternelles, il faudra bien enfin user de contrainte. »
Le Moniteur : « Et si l'Empereur te le défend?»
Sickingen: uie n'en persisterai pas moinii dans mon dessein. Je lais comme ceux qui , avant de construire un édiQce, catcnlent longuement ce qu'il pourra coûter, et qui , le plan arrêté, le mènent à bout. Certes je ne ftrai rien de ce que des conseillers perfides ou ignorants conseillent maintenant à l'Empsreur, mais ce qu'il approuvera plus tard
quand il aura plus d'années et des vues plus njûres. Si notre jeune Empereur av^^it la fièvre chaude, et qu'il me demandât de l'eau froide , devrais-je lui en donner? Je lui suis trop fidèle et trop dévoué pour rien faire qui puisse lui nuire : ne pas obéir est souvent la meilleure manière d'obéir. Le mieux serait que l'Empereur ne se mêlât pas des affaires religieuses. Si par le conseil intéressé des prêtres, il n'avait pas entravé le cours naturel des choses, la connaissance de la doctrine é vangélique, répandue par Luther, aurait peu à peu amélioré les hommes^ restauré la dignité impériale, et chassé les pervers et pernicieux romanistes de l'Allemagne tout entière. Ses résolutions sont dans la main de Dieu. Mais quant à moi, je chercherai toujours à le servir plutôt- qu'à le flatter. S'il m'ordonnait quelque chose contre ma conscience, je m'y
— i78 — refuserais publiquement : car il laut obéir à Pieu plutôt qu'aux hommes, surtout ici où il s'agit de la religiou elle-mâme. Si donc je vois qu'il n'y a rien à espérer de l'EImpe-r reor, je tenterai l'entreprise a mes risques et périls, quelle qu'en puisse être l'issue.
Le Moniiettr: « Et pour ce beau projet, tu as un chaud conseiller dans ton Ulrich de Hulten. Il ne peut plue suppOTter aucun délai et se donne toutes les peines du monde pour assembler l'orage sur la tête de ses enoemis. h
Sickingen : k Oui sans doute : ses services me sont précieux; il s l'esprit qu'il faut pour ces sortes d'ralrepriBes. »
QoelétâitdoiicrappuisQr lequel comptaient les deux amis? L'Empereur était entraîné par les exigences de sa position politique et par les impatiences de son ambition : les princes étaient indifférents, timides^ ou gagnés par la cour de Rome. Que restait^il donc? Deux grandes forces : la noblesse et le peuple, surtout la population des villes ; car c'est à peiné si à cette époque , lés plus intrépides osaient jeter un regard vers ces masses profondes des populations rurales, si violemment agitées par le souffle de la réforme* La question était de savoir si l'union pouvait s'établir entre les deux forces régulières , en quelque
sorte, de la société laïque^ divisées par tant de préjugés et par tant de justes griefs. Ce fut Fune des grandes préoccupations de Hutten.
La première tentative qu'il fit pour opérer un rapprochement si nécessaire , fut le dialogue qui a pour titre les Brigands (prœdo^ nés). Les interlocuteurs sont Hutten, Sickingen et un commissionnaire de la grande maison des Fugger à Augsbourg* Hutten se prend de querelle avec le commerçant parce que celui-ci a appelé les chevaliers des brigands, Sickingen intervient : il calme son fougueux ami, et s'adressant au marchand :
« En ce qui me concerne , je n'ai pas besoin de me justifier. L'Allemagne le sait, et l'histoire en a pris note : je n'ai jamais fait éprouver aucun dommage à qui que ce soit , sans lui avoir déclaré la guerre. — Le morchand : Mais de quel d roit déclares-tu la guerre?
cette raison ne t'excuse pas. — - Sicktngen : Comment I tu dis que nous n'avons pas le droit de faire la guerre , en la déclarant ? — Le marchand : Non ! sans la permission des princes. — Sickingen : Je te demanderai donc : faut-il conserver la noblesse? — Le marchand : Je le pense. — Sickingen : Les princes sont-ils seuls nobles ? — Le marchand : Non sans doute : je compte aussi dans la noblesse les comtes et même les simples chevaliers comme vous, en tant que vous pratiquiez la vertu ; car c'est mon opinion depuis longtemps que la noblesse n'est que dans la vertu. — Sickingen: Tu as raison : je pense aussi que la vertu ne se transmet point par héritage, et quiconque a commis une action honteuse doit être rayé de la noblesse , fût-^1 prince. C'est perdre la noblesse que de ne pas imiter les glorieux ancêtres qui l'ont conquise : je
méprise hautement tons les prétendus nobles qui ont beaucoup de quartiers et peu de services personnels ^ de nombreuses images d'aïeux et pas de couronne autour de leur propre firbnt. Je ne considérerai jamais comme mon pair^ fût-il mon plus proche parent y un homme qui aurait une tache dans sa yié. Mais qu'appelles*tu vertu dans la no* blesse ? — Le marchand : on dit que c'est la valeur. «— Sickingen : Tu veux dire la vertu guerrière ; mais qu'est-ce , selon toi , que la vertu guerrière?-^ Le mare Aonct; La valeur au service du bon droit. — Sickingen: Très-bien, et je conclus : tous les hommes sont égaux de nature , mais le plus vertueux est lé plus noble. Tu m'accorderas aussi qu'un homme est d'autant plus noble qu'il défend plus chaudement le droit. Et enfin tu cdnviendras que si la défense du droit appartient plus
spécialement aux princes, elle appa;rtient aussi aux nobles, puisque c'est par là qu'ils sont nobles , comme tu le dis. — - Le marchand :
Soit , mais à condition que vous ne combattiez que sur Tordre des princes. — Sichingen :
Mais s'ils n'ordonnent jamais , s'ils sont tous absorbés dans leurs intérêts particuliers, indifférents au bien général , ne pourrons-nous pas alors faire nous-méme la guerre ? — Le marchand : Il faut bien tous l'accorder pour ce cas. — Sickingen :Et si quelqu'un Voulant te faire tort , j'écartais de toi ce péril , sans attendre l'ordre du prince, ne ferais-je pas bien ? — Le marchand : ce ne sersdt que juste. — Sickingen : Tu vois donc combien l'on aurait tort de nous èter la seule chose par laquelle nous sommes nobles , je veux dire le pouvoir de défendre le droit par les armes.
Car c'est là notre loi et notre devoir : secou-
rir les malheureux , relever les opprimés , venger ceux qui ont été injustement lésés , tenir tête aux méchants, protéger les veuves et les orphelins. Nous ne rougissons pas de nous ranger derrière les princes, et dous tes servons fidèlement quand nous avons volontairement accepté de les servir. Hors de là , nous ne reconnaissons d'antre seigneur que l'Empereur : en lui nous voyons le défenseur de la liberté publique. Mais si l'Empereur lui - même nous ordonnait quelque chose contre la justice et le droit, ce serait notre devoir de lui refuser l'obéissance. Il te dirait lui-même, situ pouvais l'interroger, qu'il n'a pas le droit d'ordonner quelque ch(»e d'icjosle ni de s'opposer à quelque chose de juste , et si l'Empereur n'a pas ce droit , comment les princes l'auraient-ils? M
Je doute que cette apologie un peu sophis-
tique ait converti le commerçant. Combien les faits étaient éloignés de l'idéal de noblesse que le chevalier expose en termes si magniGques ! La prétention de la noblesse à conserver sa turbulente anarchie explique la réserve de la bourgeoisie des villes dans ce premier épisode de la longue guerre pour la liberté de conscience. Mais c'est un devoir pour le biographe de réunir tous les traits qui forment le tableau , et de ne pas sortir les hommes du milieu dans lequel ils ont vécu et agi , pour leur donner les idées et les passions d'un autre temps.
Sickingen prend ensuite l'offensive : « les grands brigands ne sont pas ceux qu'on pend à la potence : ce sont les prêtres et les moines, les chanceliers et docteurs , les gros marchands , surtout les Fugger. — Le marchand :
Comment? nous des voleurs ! nous qui détes-
tons si cordialement les chevaliers, à caose de leurs brigaDdages I — Sîckingen. Oui sans doute ; vous ae volez pas à force ouverte , mais par des pratiques secrètes et souterraines. Les Fugger , tes maîtres , a* ont-ils pas exclu par tous les moyens honnêtes et malhonnêtes , les autres marchands du commerce des Indes, pour s'enrichir seuls par rimporlation de ces denrées ^^emeat nuisibles à la sahlé et aus moeurs de la patrie ? N'est-ce pas le vœu de tous les bons citoyens de voir expulser ce fléau public? Ou bien diras-tu que ce n'est pas voler , d'inonder rAllemagne d'une monnaie qui n'a pas le poids , de monopoliser les denrées indiennes, d'y ajouter le trafic des dispenses papales , des indulgences, des bénéfices, de verser sur l'Allemagne toutes ces drogues et d'en retirer de beaux écus ? »
a Mais de bien plus dangereux brigands sont les docteurs et les chanceliers des princes^ tous ces Rabulisles qui, dans ces derniers temps , ont fondu sur notre patrie. Les vieillards se souviennent encore de l'heureux temps où Ton ne connaissait pas cette lèpre, et maintenant ils sont partout p ils volent partout , dans les cours des princes , dans les sénats et tribus des villes, dans toute réunion publique ou privée , à la paix , à la guerre I Et ceux qui siègent dans les tribunaux 1 Us cherchent toujours le droit et ne le trouvent jamais : ils pétrissent les lois comme de la cire molle et les tournent à leur profit : entre leurs mains vénaled, l'injuste devient le juste. Ils font plus de mal à FAUemagne que la guerre la plus désastreuse , et mieux vaudrait trancher nos procès par les armes que par leur science fausse et contradictoire. Quel
bonheur si nous pouvions voir un jour chasser tous ces docteurs et brûler tous leurs livres! »
a Soyons justes pourtant .v il est des brigands plus pernicieux encore dans notre malheureuse patrie : ce sont les évêques ^ chanoines et moines. Non contents d'avoir attiré à eux la meilleure et la plus belle partie de l'Allemagne , d'être gorgés de richesses qu'ils dissipent dans des guerres criminelles et dans les plus honteux plaisirs , ils corrompent la raison et le cœur du peuple par la superstition et par leurs mauvais exemples y détestent la science qui ouvrirait les yeux à la nation, et rendent plus intolérable encore le joug des papes, dont ils sont les créatures. N'ont-ils pas le front de prétendre que le vicaire du Christ peut changer, étendre et restreindre la doctrine du Sauveur, condam-
ner les hommes les plus verineux j sanctifier les plus pervers , faire ou omettre ce qui lui coDyieDt , sans que nul n'ose murmurer !
Quand nous aurons brisé les chaînes de la tyrannie romaine , forcé les prêtres à remplir leur office , appliqué à Futilité commune les revenus des évéques, des chanoines et des moines , et les trésors des églises , aboli tous les ordres religieux , alors seulement l'Âllemagne sera libre et heureuse. Mais les prince font obstacle . à ce dessein , parce-** qu'ils ont leurs parents dans les évêchés et qu'ils craignent de les voir retomber à leur charge. »
Le marchand: a C'est donc pour cela qu'on ne peut mener à bien une entreprise si belle et si utile. — ^ Huiten : 11 est d'autant plus nécessaire que les chevaliers arrangent au mieux les affaires qu'ils peuvent avoir avec les
villes et s'uoisseBt avec elles . Elles sont ri et puissantes et plelaes d'ardeur pou liberté. Avec leur concours, nous pou commencer la guerre, la plus juste des g res, codIl'g nos tyrans ; car si Ton a touj considéré comme un devoir de combi toute tyrannie , comliien plus devons-i nous soulever contre ces tyrans qui s'i qnent non-seulement à nos biens, ma notre foi, à noire religion, qui nous ravis la vérité et veulent perdre nos âmes avec corps. Quant à moi, ce que je désire, i que celle guerre commence aujourd'hui ] tôt que demain, »
Et Sickingen reprend avec calme : u ( les, je te seconderai de tout mon pou' quand le moment sera venu. Mais lu hâtes trop : si nous cédions à Ion impaliei nous serions écrasés dès
de notre entreprise. Ne crains pas d'ailleurs que la guerre tarde beaucoup. Par Luther et par toi, r Allemagne a été réveillée du profond sommeil où elle était comme ensevelie.
L'heure approche qui sera la jdus opportune pour cette grande œuvre. »
rai donné la plus grande partie de ce dia« logne, parce qu'il explique la pensée des deux amis, leurs projets et les secours sur lesquels ils croyaient pouvoir compter. Leur entre-* prise échoua, et le triomphe de la liberté religieuse vint du côté d'où personne ne pouvait l'attendre. La réforme avait fait surtout des progrès dans les campagnes^ dans les villes
et parmi la petite noblesse : les princes ,lui étaient hostiles ou indifférents. Outre qu'ils plaçaient dans les meilleurs évêchés les cadets de lenrs familles, ils trouvaient la cour de Rome très-facile pour toutes les concessions qu'ils convoitaient : c'est un fait acquis à l'histoire que les premières sécularisations furent faites sans opposition de la part da pape dans les pays les plus catholiques, en Bavière, par exemple, et dans les États héréditaires d'Autriche. D'un autre côté, les princes ne se dissimulaient pas qu'au fond de la réforme , dans sa première période, se trouvait un grand mouvement d'unité iialionale tout opposé à la constitution des principautés et à l'étabUssement de ce gouvernement oligarchique que les 0ecteurs n'avaient cessé de poursuivre depuis un siècle. Que fallut-il pour changer tout cela?
Deux choses : la ruine de la noblesse immédiate par la défaite de Sickingen et l'obstination de l'Empereur à se mettre du côté du pape, à refuser l'appui que lui offrait la révolution religieuse, et à se jeter, lui, le représentant de l'unité nationale, du côté de l'oppresseur étranger. Alors une partie des princes se déclara pour la réforme, et s'ils suivirent en cela l'impulsion de leur conscience, il n'en est pas moins certain que pour eux là réforme ftit aus^i un instrument politique qui les mena à leur but. Mais nul ue pressentait alors cette brusque péripétie. Hutten, qui avait toujours lutté contre le particularisme, et Sickingen, le dernier et plus illustre représentant de la noblesse immédiate contre la souveraineté des princes, la prévoyaient moins que personne,
11 semble qu'après la déclaration de
— iM — Worms, Ub dussent aToir perdu tout espoir du c6(é de l'Empereur. Cependant sou appui élait si nécessaire, et Vidée qui e'incamait en lui si enracinée dans leurs cœurs, qu'ils y revenaient sans cesse. Un moment encore ils purent croire qu'il serait possible de le gagner à leur cause.
Charles-Quint, après avoir sacrifié Luther au pape pour faire un ennemi de plus à François I", voulut utiliser pour la même cause les talents de ^ckingen, la verre de Hutten et leur influence sur la noblesse. U leur envoya, au château d'Ëbernbui^, son confesseur Glapion. Glapion était an fond un homme très-éclairé et aussi pénétré que personne des vices de l'Église et de la nécessité d'y porter remède. On assure qu'il avait menacé Charles-Quint de là colère céleste s'il ne les corrigeait pas ; mais quand il vit
où tendait Luther, il fot au iM)iiibre de ses plus ardents persécuteurs. L'on pense bien qu'il se montra sous un tout autre jour aux deux amis : a Jamais, dit Hutten, il n'y eut un plus grand hypocrite ; tout trompait en lui i le visage, les yeux, la bouche, les discours et les gestes. Il s'accommodait à toutes les situations et changeait suivant les circonstances. « Il est certain ^ nous dit-il, que Luther a ou-vert la porte par où tous les chrétiens sont arrivés à la vraie intelligence des Saintes-Écritures. j> Et comme je demandais quelle faute il avait donc commise qui pût compenser un tel bien&it, il répondit : « En vérité, je n'en vois aucune. » Et pourtant il a insisté plus que personne pour que Luther fût condamné sans être ni défendu ni même entendu. 9
Il est probable que ce singulier ambassadeur n'eût pas entraîné les deux amis s'ils
n'avaient pas tu dans les ouvertares de l'Empereur une dernière chance de le ga- ' gner. Sickingen lera une armée de trois mille chevaux et douze mille hommes à pied.
Il voulait pénétrer, par une marche hardie, au coeur de la France; mais le comte de Nassau, auquel il était subordonné, insista pour le siège de Mézières. Là se trouvèrent en présence les deux derniers chevaliers de France et d'Allemagne, Bayard et Sickingen, dignes de se comhattre, dignes de s'estimer. Les Impériaux furent repoussés. Sickingen y perdit la solde de sa troupe et l'espoir de s'attacher l'Empereur par ta reconnaissance.
Lt! désir de réparer l'échec fait à sa réputation par cette déroute,, et peut-être aussi celui de remettre en état ses finances épuisées, s'ajoutèrent aux motifs reli^eux qui
poussaient Sickingen à commencer la guerre contre les prêtres ; car il faut bien avouer que ce héros aimait l'argent et thésaurisait Tolontiers. Mais Fappui de l'Empereur perdu sans ressource, il n'était que plus nécessaire de grouper tous les éléments d'opposition.
Les chevaliers rhénans, réunis à Landau, sur l'appel de Hutten et de Sickingen, avaient formé une ligue pour la défense de leurs intérêts, et sans doute aussi de la réforme :
ils élurent Sickingen pour leur chef. En même temps, une foule d'écrits furent lancés dans le peuple pour le soulever. Parmi eux, il en est un qui parait être de Hutten, et qui mérite de nous occuper. C'est encore un dialogue, intitulé le Nouveau Karsthans^ qui fait suite à un autre Karsthans^ écrit en dialecte alsacien par un auteur inconnu. Il parait, du reste, que ce Karsthans était un personnage
réel, un paysan qui parcourait (es campagnes des bords du Rhin^ préchant la doctrine de Luther, et très «-populaire dans ces contrées.
Les interlocuteurs du Nouveau Karsthans sont Sickingen et le paysan. Le chevalier demande à celui-ci pourquoi il a l'air si soucieux : « Le moyen d'être gai ayec ces prêtres qui me tourmentant de toute façon ! Je ne sais plus comment faire, et si cela dure, je m'oublierai grossièrement; car vraiment Is passent la plaisanterie, » Sickingen lui dit de prendre courage, que les choses pourraient bien changer de foce avant peu. Mais le paysan n'a pas beaucoup d'espoir. Alors se noue un dialogue où ils déroulent tour à tour les exactions des prêtres, leur avarice, leur luxure, toute leur conduite si opposée à la doctrine du Christ. Karsthans s'interrompt
souvent pour s'écrier : « Eh I donc, il faudra bien que les fléaux s'en mêlent ! » Tous deux sont d'accord que le pape est l'antechrist, que la noblesse et le peuple sont ruinés par les prêtres, et que les choses ne peuvent durer ainsi. Il faudra bien employer la force si les prêtres ne veulent entendre raison, a Ce n'était pas un sot, ce Ziska, dit le paysan, quand il démolissait les églises ; s'il les avait laissées debout, sa prédiction aux Bohèmes se serait bien sûr vérifiée. 11 leur disait : «c Lais* sez les nids, et dans dix ans vous y retrouverez les oiseaux. » Je ne me lasse pas de l'admirer pour avoir chassé et extirpé tous les moines^ ces fainéants insatiables d'où viennent tous nos maux. » Sickingen pense aussi qu'il faut supprimer les chapitres, couvents et fondations perpétuelles. — Karslhans. C'en serait fait depuis longtemps de toute cette en-*
geance si la noblesse voulait; mais vous ne voulez pas. » — A la fin du dialogue se trouvent trente articles, gages de l'alliance solennellement jurée entre Karsthans et les chevavaliers Hulfreich et Heintz. Ils sont d'une audace extrême, et plus tard on les a trouvés parmi les papiers des paysans, dans leur grande insurrection.
Je ne fais que citer un poëme aux villes libres pour les engager à s'unir à la petite noblesse contre les usurpations et les violences des princes, et une lettre de Hutten à la ville de Worms, que l'on peut considérer comme une avance de Sickingen à ses plus anciens ennemis. En ce moment suprême, les deux chevaliers éprouvaient peut-être au même degré le désir de gagner des alliés à leur cause et celui de se réconcilier avec leurs ennemis. On ne commence pas une si
grande entreprise sans se recueillir dans la pensée de la mort.
Ces derniers écrits lancés, la guerre de religion commença par n'être plus interrompue que par des trêves jusqu^à 1648. Que cette guerre séculaire ait coûté à l'Allemagne, à l'Europe entière des flots de sang, qui le nierait? Mais c'est la fatalité de l'histoire que le passé ne veuille pas céder la place sans violence à l'avenir. Faut-il pour cela que la vérité se voile, que l'avenir s'ajourne, que le progrès s'arrête? Que le sang répandu retombe sur ceux qui n'ont pas su se retirer à temps 1 Et nous qui, après avoir donné tant d'exemples au monde, sommes réduits aujourd'hui à en recevoir, que cette lutte solennelle, héroïque, nous confirme dans notre foi. Les morts seuls dorment dans leurs tombeaux; les vivants vivent, et vivre, c'est lut**
— «)î — ter, hélas t c'est Boufî'rir. Heureux ceux qui, dans les temps de dissensions intestines et de guerres de conscience, luttent et souffrent pour la vérité I Heureux , même dans leurs afflictions, les champions de l'avenir!
Bien des causes contribuèrent h faire échouer la première guerre de la réforme. Les deux amis et leurs^ bouillants compagnons de l'Ebemburg avaient calculé tout, hormis le temps qui féconde les pensées des hommes et mûrit leurs fruits, ^t puis, il fout bien le dire, leur point d'appui n'était pas posé sur un terrain solide. Unir la rénovation religieuse à la restauration de la noblesse, c'était
vouloir attacher FaTenir au passé , le yiyant à uu mort. Par là, la réforme se reiidait suspecte aux villes et aux paysans , odieuse aux princes. Elle qui voulait pousser le monde en avant, elle rétrogradait de plusieiirs siècles. La politique et la réforme religieuse ne devaient, ne pouvaient certes pas se séparer ; mais ce fut le malheur de cette première période que la réforme s'alliât à une politique en contradiction avec les instincts, avec les besoins du siècle. Hutten voulait donner un grand élan à la liberté, tous ses écrite en font foi. Dégagé des préjugés de la noblesse, il vante l'esprit libéral des villes et l'exalte eu toute occasion. Il tend même la main à la passion d'indépendance qui gronde parmi les paysans, et ce n'est pas lui qui aurait dit le mot cruel de Luther : « Mieux vaut que tous les paysans périssent que si les princes
et les magislrals éprouvaient quelque préjudice; car les paysans ont pris le ^ive contre la volonté de Dieu 1 » Mais ses amis et ses alliés n'avùent pas dépouillé leurs vieilles rancnoes et leur orgueil nobiliaire : ce qu'ils voulaient avant tout, c'était le rétablissement de l'anarchie féodale comprimée par la souveraineté des princes, et c'est là ce que détestaient par-dessus tout les paysans el la bourgeoisie des villes. De cette alliance malheureuse vint la ruine de projets si longuement combinés. Aussi, Luther, qui avait à un haut degré le tact politique, refusa de s'associer à ses amis ; « La parole a vaincu le monde, dit-il, la parole le sauvera, u Sur <{uoi, Hutten répondit : a Nos voies sont diverses : moi, je me détermine par des consiflérations purement humaines ; toi, plus parfait, tu remets tout entre les mains de Dieu ! «
La guerre résolue^ Sickingen n'hésita pas longtemps sur le choix de l'ennemi qa'il fallait combattre d'abord. Il avait de vieilles querelles à vider avec l'archevêque de Trêves, et il comptait trouver de l'appui parmi les habitants du pays. C'est contre lui qu'il dirigea ses forces. Pour bien marquer le but et Tesprit de son entreprise, il donna pour mot d'ordre à son armée : Que la volonté de Dieu soit faite / et il adressa ce manifeste aux troupes de l'archevêque : « Ghers frères et voisins, pourquoi marchez-vous contre moi?
Ma cause n'est-elle pas la vôtre? Je viens vous délivrer du joug antichrétien des prêtres, vous apporter la lumière de l'Évangile et. vous faire jouir de la liberté chrétienne, et vous me combattez I semblables à des hommes atteints d'une maladie mortelle et qui ne voudraient pas guérir 1 Songez que vous T. I. 4S
comb&ttet coDtre le Christ et son Énugile, et non pas coatre moi I Pour le Cbiist et toù ÉT8DgiIe, je brave la mort t Qu« la volonté de Dieu soit âûtel »
Sickiogen rencoatm une résistance qa'il n'attendait pas, et les secours qui devaient loi arriver de Ctèves, de Gologne, de BruDsvick Itirent écrasés avant de l'avoir rejoint. En même temps, il apprit que le comte palatin et l'électeur de Hesse s'avançaieùt pour le combattre sous les murs même de Trêves.
fut obligé de lever le siège. Les princes le poursuivirent chaudement, et détruisirent saccessivement tous les châteaux de ses partisans.
Quant à Sickingen, bien décidé à continuer la lutte, mais en comprenant tous les périls, il se sépara de ses amis les plus compromis, surtout de ceux qui, comme Hutten
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et (fficolampade, avaient tout à craindre, et dont le génie était nécessaire à leur cause.
Puis il s'enferma dans le château de Landstuhl, forteresse réputée imprenable, et dans laquelle il espérait pouvoir soutmir un long siège et attendre les renforts annoncés. Mais le eaoon eut bientôt abattu ces murailles et fait du château un monceau de ruines. Sic* kiQgen lui-même fut blessé à mort par la chute d'un pan de mur. Il fellut se résigner à capituler. Il demanda^ selon l'usage, qu'on le laissât sortir en liberté. Les princes refusèrent : aie ne serai pas longtemps leur prisonnier^ d dit-il, et il se rendit à discrétion. 11 lui restait à peine assez de force pour signer la capitulation. Les princes le trouvèrent mourant, couché sous une voûte, seul débris de sa forteresse. L'archevêque de Trêves lui dit : a Pourquoi, Franz , m'a&*tu attaqué.
moi et mon pauvre peuple? m Sickiogen répondit : <c J'ai mes comptes à resdre à ua plus puissant seigneur... » Son chapelain lui demanda s'il voulait se confesser. Il répondît : « Je me suis confessé à Dieu dans ma conscience. » Le chapelain prononça les prières des mourants et leva l'hostie. Les princes se découvrirent et se mirent à genoux. A ce moment, le héros expira. Les princes récitèrent un Pater pour son âme ^.
En quittant Sickingen, Hutlea et Œcolampade se dirigèrent vers la Suisse. Sans ressource par suite de l'abandon qu'il avait fait
Jfanb, d'après la Chronique de Flenheim.
de sa fortane à sa famiUe, sans patrie, sans asile assuré, Hutten n'en refusa pas moins une pension de quatre cents ëcus que François ¥^ lui fit offrir, avec le droit de choisir le lieu de sa résidence. Son patriotisme se révoltait, même dans cette détresse, à Tidée d'être le pensionnaire de l'ennemi de l'Empereur.
Hutten fut très-bien reçu à Bâle. Les membres du conseil , la population tout entière se pressèrent autour du malheureux proscrit. Seul, son plus ancien ami, celui qu'il avait tant loué, et qui naguère encore était si fier de ses éloges, Erasme s'éloigna de lui.
n le pria de ne pas le visiter s'il n'avait pas un besoin absolu de le voir. Et plus tard, après la mort de Hutten, il eut l'impudeur d'écrire à Mélanchton a qu'il l'avait tenu à l'écart parce qu'il ne cherchait qu'un nid
poqr 7 moniwi » tont le mai eM Mmveat fwtit dao» dee esfKit» n énuneQts !
Jj'érdqqe et le» partisani récUmàrast avec iaïUiiGa réloigaeipeDt de Hutten. Le sénat n'osant résilier, mais ne roulant pas s'nsso* cier h- des rencunes qu'il délestait an fond , pria Hatten de e'élQigiier daa( Tintérét de la paix publique et de sa propre sécurité, }1 se rendit h, Uulhopse : le magiçtrat et la boorgeoisie l'avaient d^à consulté sur l'étaljissement de la rélbrme, et le i% mer* 1623 , il eut le bophenr d'assister à la auppreseion solennelle du pouvoir papal dans cette ville. La sympathie dont il était l'objet adoucissait l'emertume de lesdeuleups patriotiques, et lui Taisait oublier la maladie que les voyages ,
incertitudes de sa position et tant de malheun loi avaient rendue plus cruelle que jauiais, quand il reçut communication d'uiie
lettre d'Érasme qui contenait une nouvelle insulte 9 mêlée à des attaijues perfides contre ' les principaux réformateurs. Cette nouvelle lâcheté alluma toute sa colère , et dans un pi^mphlet violent , mais trop mérité, il châtia les ^aûblesses et les compromis de conscience de l'homme qui voulait à la fois sauvegarder la paix de sa vie privée et semer la guerre dans le monde par sa parole !
Cependant la réforme ne s'établit pas) à Mulhouse sans opposition et sans réaction.
Un mouvement, excité par les prêtres , força Hutten à chercher un autre asile. Il se réfugia à Zurich, auprès du grand réformateur Zwingli. c< Est-ce 1^ , écrit celui-ci à Pirckheimer, votre terrible IJutten, ce destructeur , ce vainqueur 1 Lui qui s'abaisse avec tant de douceur vers ses amis , vers les
eahnt» et les plus hamUes des hunines !
Comment croire qu'âne bonche à amiable ait soofBé nne telle tempéle ! »
Hatlen était an bout de ses forces et sentait déjà les approches de la mort. Le 12 mai 1524, il écrit à son ami Eoban Hess , à Erfurth : « La destinée ne finira-t-«tte pas de me ponrsnÏTre « cruellement 1 Ha seule consolation , c'est qne j'aie un courage égal à mon malheur. L'Allemagne réduite comme elle l'est , ne pouvait plus me donner asile : nne faite volont^re m'a conduit en Suisse et me conduira peot-élre plus loin encore...
J'espère que Dieu réunira un jour les amis (in la vérité, dispersés maintenant dans le monde, et qu'il humiliera nos ennemis. >■ L'on aime à croire que cette espérance n'iibaadonna pas le héros avant la dernière
heure et qu'elle adoucit pour lui l'amertutne dé la mort , loin de sa patrie , loin dé toutes ses affections.
Zwingli avait envoyé Hutten dans la petite lie d'Uflhau pour y recevoir les soins du curé, qui se connaissait en médecine. C'est là qu'il mourut le 29 août 1524, âgé de trentesix ans, dans la plus complète misère. Il est enterré dans cette île verdoyante , à l'extrémité du lac de Zurich , au pied des grandes Alpes. Aucun monument ne signale le lieu où repose un héros , et par une ironie du destin, le couvent d'Einsiedeln possède la tombe du fougueux ennemi des moines. Lés larmes de ses amis ne manquèrent pas à sa mémoire.
Crotus Rubianus , Mélanchton , Hess surtout lui dirent , avec une émotion touchante , les paroles de l'éternel adieu. « Nul ne fut plus grand ennemi des méchants ; nul ami plus
— su -
divoaé det bons. « Cea porolM d'un homme qui l'avait bien connu * rétament bien la \ie d'un des plus nobles champions de la liberté!