Voir les Notes à la fin du Tolume
long des montagaes, couronnées par les roches gigantesques des Sept-Electeurs et du Sxntis. La famille de Zwingli était en haute estime dans le pays pour sa bonté et sa loyauté (2) : son père était amman de la commune et jouissait de quelque aisance.
Mais outre qu'il avait dix enfants à élever, dans cette forte race de pâtres, comme parmi nos paysans , la différeace de fortune n'amenait aucune différence dans le genre de vie.
Le jeune Ulrich passa ses premières années aveclesenfanlsdu hameau, dans cette incomparable nature alpestre : rapproché ainsi des' cieux, dit l'ami qui Fut son biographe, Oswald Myconius, son âme prit quelque chose de divin (5)1 Son corps aussi se fortifia de bonne heure et se prépara pour les grandes luUiis qu'il était destiaé à subir, et son tangage s'impréguade celte énei^ie qui semble propre
aux habitants des montagnes et d'une sorte 4e rusticité qui n'est pas sans charme, bien qu'elle heurte quelquefois notre goût raffiné.
En été, tous les hommes et tous les jeunes gens étaient sur la montagne à garder les troupeaux. Souvent les enfants du village partaient en chantant et allaient de hutte en hutte visiter les pâtres. En hiver, Ton abrégeait les longues veillées par la musique et par le répit des hauts faits des ancêtres.
Aujourd'hui encore cette population se distingue par son patriotisme et par son goût pour la musique : l'on assure qu'il n'y a pas une maison qui ne possède plusieurs instruments. J'aime à rattacher à ces premières impressions de Tenjance quelques«unes d6s plus vives passions de Fhomme fait. Zwingli quitta de bonne heure son village et sa
famille : mais il en conserva toujours les mœurs simples et leur garda un pieux souvenir. Longtemps après, il félicite ses frères de vivre du travail de leurs mains et de n'èlre pas dégénérés de la noblesse d'où ils sont issus (4),
Ses parents ayant remarqué en lui de bonnes dispositions, le confièrent à son oncle, curé de Wesen, sur les bords du beau lac de Wallenstadt. Il y reçut les premiers rudiments de toute instruction, la lecture et l'écriture. Puis il dut s'éloigner davantage encore de ses affections et de son pays; il fut envoyé à Bâie, à l'école de Grégoire Binzly, bomme bon , instruit et d'une douceur admirable , dit Myconius. Il y fit de très-grands profilés et surtout il étonna ses condisciples et son mallre par les talents qu'il montra pour la musique vocale et instrumentale (5). Mais
bientôt il eut appris tout ce qu'on pouvait apprendre à ^ cette école, et Binzly, qui valait d'ailleurs mieux que son enseignement, déclara lui-même qu'il n'avait plus rien à lui donner. Il conseilla de l'envoyer à Berne.
L'école de cette ville avait un maître que les contemporains appellent l'homme le plus savant et le plus illusfre qui fût dans la confédération , Wœlflin , ou pour lui conserver son nom érudit, Lupulus. Il était initié aux premiers résultats de la renaissance, et avait renoncé, dans l'enseignemeiit du latin, aux méthodes puériles du moyen âge et au langage scolastique. Il appréciait les chefs-d'oBuvre de l'antiquité classique, et sous son habile direction Zwingli pénétra dans ces riches dohiaines et forma son jugement , son goût et son style ( 5 bis ) .
A Berne, comme à Baie, les talents de
Zwingli furent remarqués. Les Dominicains; toujours attentifs à s'attacher les jeunes gens d'espérance et à les enlever à leurs rivaux les Franciscains, Feniourèrent de séductions ; mais son père et son oncle Tarrachèrent à ce péril. Quel(|ues années après, ce couvent acquit une renommée scandaleuse par une infâme comédie d'apparition qui conduisit quatre moines sur lebûchçr et fournit quelques-uns de leurs traits les plus piquants aux Epistolœ obscurorum virorum (6). .
En 1 499, Zwingli, âgé de quinze ans, quitta Berne et la Suisse et se rendit à Vienne, pour étudier, dans cette université fameuse , la philosophie ou ce qu'on appelait alors de ce nom. Il était prémuni par sa forte éducation littéraire et mieux encore par sa droite et énergique nature contre les subtilités misérables d'une vaine dialectique. Dans ce siècle
sceptique^ l'on a tenté une réhabilitation impossible de la seolastique. Délivré par une succession d'héroïques efforts, l'esprit moderne s'est pris d'une piété singulière pour tout ce passé si légitimement jeté dans la tombe. Persuadé qu'il n'en sortirait jamais, l'on s' est amusé à lui consacrer de magnifiques et menteuses épitaphes. Ce que nous voyons est un solennel enseignement* Gomme une armée qui gardé un pays conquis, l'esprit moderne est averti qu'il doit être constamment en éveil. Du moins, ne soulevons pas nous-mêmes la pierre du sépulcre, et, par je ne sais quelle évocation puérile qui se décore du nom d'impartialité, ne ressuscitons pas ce qui a dû périr. Tous les vaincus ne méritent pas les hommages de Vhistoire, car toutes les victoires ne sont pas le triomphe de la violence, de la perfidie et de la corruption.
Comme tous tes grands hommes du XVI* siècle, Zwîagli eut pour la scolastlqne une haine vigoureuse. Il ne lui prit que la dextérité dans l'usage du raisonnement, et plus tard il put battre ses adversaires avec leurs propres armes. Mais il eut toujours un mépris profond pour ce vain appareil dialectique qui mettait des mots à la place de raisons et qui cherchait plutôt à surprendre l'intelligence par des arguments captieui, qu'à l'éclairer et à la fortifier. Il continua à s'exercer dans la musique et à cultiver les lettres, en compagnie de quelques amis qui, plus tard , furent illustres (Vadian , Glaréan , Jean Faber).
Après deus ans de séjour à Vienne, son père le rap])ela. Aucun témoignage ne nous tisl arrivé ni sur les motifs qui déterminèrent sa. famille à interrompre ses études, ni sur les
impressions qu'il recueillit en revenant dans son hameau, après une si longue absence. Il est permis de penser qu'après la première émotion du retour, son esprit éprouva un grand vide et un insurmontable désir de reprendre ses travaux préférés. Ce qui est certain c'est qu'il quitta bientôt ses montagnes et retourna à Bâle où il fut chargé d'enseigner aux enfants les premiers rudiments des langues dans l'école de Saint-Martin.
C'est alors qu'il commença l'étude de la théologie. « Mais, dit Myconius (7), à ces études sérieuses il joignait les ris et les jeux : car il était d'un esprit aimable et d'une conversation charmantQ au delà de toute expression. Non-seulement il faisait de la musique pour son propre compte; mais il persuada à tous les étudiants de faire comme lui.
Rien, disait-il, nest plus propre à ï*éjôuir
le cœur d^un homme troublé par le chagrin ou fatigué par des études trop austères. Rien ne rend Thomme plus homme ! n Un autre contemporain raconte que nul ne pouvait lui être comparé pour le chant et la musique instrumentale : il avait une facilité merveilleuse et savait tirer parti, aussitôt qu'il les prenait en main , des instruments qu'il connaissait le moins (8),
Je recueille les tépioignagés qui attestent ce goût passionné pour U musique dans rhomme qui devait donner au culte une forme si sévère. Ses eniiemis lui reprochèrent avec aigreur ce|te passion. Us l'appelèrent la flûte évangélique. 11 répond à l'un 4' eux, moitié riant; moitié sérieusement:
« Ce que je sais de musique me vient merveilleusement en aide pour faire taire le^ enfants. Mais |i| es up trop ^aint homme pour
qu'on puisse plaisanter avec toi : sache donc que David, avec sa harpe , calmait la passion diabolique de Saûl. Si tu comprenais les chants de la conr céleste , tu perdrais Famour des hoiineurs et de-rargerit. Socrate rajeunit quand , dans' sa vieillesse , il apprit la intisique (9). »
a Quant à la théologie scolastique , dit Myconius , il vit bientôt combien c'était perdre son temps que de Tétudier. Cette prétendue science n^élait que pure confusion, sagesse du inonde , vain bavardage , barbarie : Ton n'en pouvait retirer aucune saine doctrine. »
Mais déjà la réforme jetait quelques rayons avant - coureurs. L'enseignement initiateur des humanistes avait réagi même sur les théologiens : on n'approche pas des grands génies de la Grèce el de Rome sans retirer de leur commerce un souverain dédain pour
toule sublllité. Zwîngli eQtendil a Bâle un de ces hommes qui , comme notre Lefebvre d'Etaples, préparaient lea Toies eu portant sur un grand nombre de questions délicates tes iavestigalions de leur esprit tadépendant.
L'un et l'autre vécurent assez longtemps pour voir germer les doctrines dont ils avaient confié la semence à des génies plus vigoureux. « Théodore Wittenbach était, au témoignage de Léon Jud qui fut aussi son disciple (1 7), un homme versé dans toute science et d'une érudition si universelle qu'il était regardé à hon droit, par les plus savants hommes de son temps, comme une merveille et un phénii.
C'est à son école que Zwingli et moi fûmes formés non-seulement dans les belles lettres, qui lui étaient très-familières , mais encore dans la vraie doctrine évangélîque. Car Wittembacb possédait , outre une rare élo-
quence , un esprit très-pénétrant. Il devançait et présageait bien des choses <|ue d'autres ont accomplies plus tard, concernant les indulgences et autres doctrines dont le pontife romain avait affolé le monde depuis si longtemps. » Wittembach disait souvent à ses élcTCs : « Le temps approche où la théologie scolaslique sera abolie et la primitive doctrine de l'Eglise restaurée. » Et Zwingli reconnaît que c*est de lui qu'il a recueilli, pour la première fois, le principe fondamental de la réforniie , \di justification par le Christ (H).
Zwingli ne parle jamais de son bienraimé maître (12) sans l'expression de la plus sincère vénératloo* Il lui paie en toute occasion la dette de la reconnaissance , car il considérait ses maîtres et les aimait comme des pères (13). Plus tard, excité par l'exemple
de Zwingli , Wittembach quitta l'université T. I. 24
de Bâle et s'éiablit à Bienne , sa patrie , où il commença la réforme (1 525}.
C'est aussi à Bâle que Zwingli iioua deux des plus constantes amitiés de sa vie, avec Léon Jud , son fidèle lieutenant à Zurich , et qui, survivant au désastre de Cappel , sauva son œuvre et la continua , et avec Capiton qui marcha du même pas que lui dans la réforme.
Pour se conformer à l'usage et pour obéir aux instances de ses amis , Zwingli se fit recevoir maître es arts. Mais il ne se para jamais de ce titre : car, disait-il, nous n^avons qu'un maître , le Christ (14).
Zwingli était à peine âgé de vingt-deux ans quand la commune de Glaris l'élut pour son curé. Il n'était pas encore prêtre, L'évêque 4e Constance lui conféra les ordres. Il prononça son premier sernion à Winterthur et dit sa première messe à Wildhaus , devant sa famille et ses compatriotes. Il eut à disputer sa cure à un courtisan qui arrivait muni d'une de ces nominations papales qui étaient l'un des griefs du temps ; mais les Suisses n'étaient pas hommes à sacrifier leurs franchises, et le pape avait trop besoin d'eux pour ne pas les ménager. Zwingli resta maître de la cure.
C'est à Glaris que Zwiogli termina son éducation de . réformateur. Il suivait depuis longtemps le grand mouvement qui entraînait ^Thumani lé à celte époqne. L^on sait quelle influence l'étude des langues exerça sur la marche de la civilisation au xv^ et au xvf siècle. En ouvrant à l'esprit les grands génies de l'antiquité , elle ne formait pas seulement le goût , elle donnait une base solide à tous les progrès ultérieurs, et fournissait à Fhumanité, comme un point de départ dans toutes les directions, les résultats derniers de la civisation gréco - romaine. Appliquées à la religion , las langues brisaient le joug des prescriptions papales en permettant de les rapprocher du texte non altéré de l'Ecrilure. Elles eurent dans la révolution du xvi' siècle une importance tout à iPait comparable à celle que les sciences mathématiques et naturelles
ont prise de noire temps. Aussi tous les grands esprits de cette époque en célèbrent à l'envî et en recommandent Tétude. Zwingli les appelle en plusieurs endroits des dons de Dieu : « Elles sont, dit-il encore, les vraies pioches avec lesquelles nous creusons jusqu'aux racines de la vérité (15). »
A Berne , à Vienne il s'était familiarisé avec la littérature latine. A Bâie , il avait commencé , sans niaître , à aborder les grecs , si supérieurs aux latins, comme il le dit luimême. A Glarîs il poursuivit avec ardeur ses études. Sa correspondance à cette époque est presque exclusivement littéraire. Il demandeà ses amis les livres qui sortent des presses de Baie , de l'Allemagne et de l'Italie. Quoique très-croyant encore, il n'est pas exclusif:
« Dans les meilleurs auteurs, je trouve à blâmer : dans les plus mauvais , je trouve à ap-
prendre, n L'on rencontre dans divers endroits de ses œuvres une caractéristique souvent frappante des grands génies de l'aotiquité : Platon a bu à la source sacrée.
Mais quelque admiration que j'aie pour sa richesse , sa splendeur et son ampleur, j'apprécie aussi la finesse d'Aristote , sa clarté et son émdition. Sénèque est le laboureur des âmes (^agricola animarum). Dans le Catilina de Salluste, on apprend à connaître l'audace, les brigues et la corruption des grands : dans son Jugurtha , on voit ce que peut I3 vénalité et ce qu'osent les hommes achetés à prix d'argent. Valère Maxime est très-r^commandable à cause àe» beaux exemples qu'il rassemble : les Vies de Plutarque sont au premier rang des livres à étudier.
II parle ailleurs de ce vaste fleuve àeshisioires de Tite-Live. Il commente Homçre et Lucien,
étudie Démosthèoe , fait une table pour Cicéron , une préface pour Pindare (16). Pindare surtout le passionne. Il reconnaît en lui ce caractère qu'a signalé un grand poêle :
a Sous l'apparente ic|olâ(rie de l'art et de la parole , Pindare jette les éclairs les plus ex* traordinaires et les plus divins oracles (17). » Zwingli donne le conunentaire de q^tte parole dans la page suivante : ce Qui çaura^t dire si le génie de Pindare fut plu^ savant ou plus saint , plus agréable ou plus vertueux ? Sa droiture est sans égale : sa pnreté , telle qu'on chercherait en vain dans ses poésiçs une expression lascive. Personne plus que lui n'eut un cœms incorruptible , épris du jus^e y du vrai , du saint. Cest de là que coule à ûots limpides toute sa poésie. Quoiqu'il parle des dieux magnifiquejnent , on sent qu'il ne croi pas à leur multitude, et bien souvent il s'élève
- HH — jusqu'à l'uailé de l'Etre divin : bien supérieur en ceci aux autres poêles donl Augustin et Origène ont dit avec raison que tout eu chantant plusieurs dieux , ils savaient bien qae Dieu est unique. Aucun auteur grec ne me semble aussi utile pour l'Ialelligence des Ecritures, surtout des Psaumes, de Job, de ces cbanis divius qui n'ont pas d'égaux pour la piété et pour l'esprit, pas de supérieurs pour la beauté (iS). »
Tout me frappe dans ce jugement : nonseulement l'hommage rendu à l'esprit divin de Pindare , mais encore celte admiration si bien sentie pour la beauté littéraire de la Bible. L'un me semble aussi nouveau que iiiitre à cette époque.
« J'ai eu, dit-il ailleurs, bien des maîtres inr les lettres sacrées : les Hébreux(il n'appril l'hébreu qu'en 1520), les Grecs et les
Latins. Combien donc je serais coupable si j'élais ingrat envers l'un de ceux qui m'ont aidé à pénétrer dans le sanctuaire de la vérité... J'ai toujours pensé que les savants et les sages forment comme une société d'élite où chacun prend la parole à son tour et dit son opinion. Ce que chacun a écrit est nôtre et n'est plus sien : car le sage, selon le mot de Socrate, est un bien public (19). »
Il existe à Zurich un monument précieux des études de Zwingli sur le texte original du Nouveau Testament. C'est une copie des épîtres de saint Paul, écrite de sa main dans un format plus porialif que l'édition in-folio que
venait de publier Érasme (1516). L'on sait l'imporlance de saint Paul dans la réforme :
il est clair que dès ce moment Zwingli avait reconnu en lui son modèle el'son maître.
L'on signale comme ayant eiï une grande
influence sur son esprit, à celte époque, les fameuses thèses de Pic de la Mlrandole. Elles avaient produit un grand scandale, etZwingli en ne les condamnant pas en masse , se fit beaucoup d'ennemis (20). Il est à regretter que rhîstoire n'ait pas noté quelques-unes des propositions qu'il approuvait. Dans ces neuf cents thèses empruntées à toutes les sciences, on lisait entre autres choses hardies : a. Le péché originel étant un mal Uni, ne mérite pas une peine infinie. — Dieu n'a pu apparaître que Eous la forme d'une créature douée de raison ; s'il pouvait apparaître sous L la forme de toute créature , le changement
^^ du pain en corps de Jésus-Christ, sans des-
^^ truction de la substance du pain, serait pos-
^H sible. Les mots de la cène, ceci est mon
^H corps, doivent s'entendre non pas matériel-
^P lement, mais par ligure. — Dieu est la plé-
nitude de l'être. — L'homme est né pour rechercher la Térilé : la seule récompense de cette recherche est la possession même de la yérilé (21). »
Cette dernière pensée était bien faite pour plaire à l'homme qui dit cette belle parole : «La vérité est une dette sacrée que toiit homme doit à tout homme (22)... C'est par la vérité que l'homme se rapproche de Dieu.
Toutes les autres vertus en découlent : elle est kur tnère et leur source et leur plus solide fondement. La vérité est à Tesprit de l'homme ce que le soleil est au monde (23). »
Dans cette première partie de la vie de Zwingli, les actions sont rares et la tâche du biographe consiste presque uniquement à recueillir les influences. Nous assistons ainsi en quelque sorte au travail de l'esprit sur lui-même et nous saisissons dans leurs
germes des pensées qui vont éclore. Parmi les promoteurs du grand mouvement de la renaissance , Érasme est l'un de ceux qui eurent sur ZwÏQgLi l'influence la plus profonde et la plus durable. Us furent longtemps en correspondance : ZwingH lui écrit toujours avec la déférence d'un disciple pour son maître et Érasme lui répond en style trèsétogieux, mais où perce néanmoins l'immuable vanité du savant. Ils se séparèrent quand Erasme, tournant le dos au progrès, commença à écrire contre Lutber. Zwingli n'admirait pas seulement en lui son érudition et la verve inépuisable qu'il avait mise au service de la restauration des lettres : il lui allribue une influence décisive sur ses idées comme réformateur. Cest à lui, avecWittembacli, qu'il fait remonter sa conversion au principe de la jusliflcation par le Christ (24).
J'aurai phis tard à revenir sur ce point, et à montrer comment cette doctrine fondamentale de la réforme constituait une conquête immense, même bu point de vue de la liberté de la conscience humaine* Ici je note seulement les origines de la réformation du réformateur lui-même : car la réforme, comme toute œuvre durable , a été précédée d'un grand et profond travail de renaissance morale dans les hommes qui devaient être ses promoteurs.
Ce principe entraînait comme conséquence immédiate le rejet de l'invocation des saints et de toutes ces pratiques <[ui pour l'Eglise romaine, étaient une source de revenu autant au moins qu'un objet de piété. Zwingli n'attaqua pas encore en face les abus. Il se coqtenta de les passer sous silence et de prêcher J
le grand principe qui désormais devait domi-
— «R4 — ner sa doctrine : « Il voulait, dit Hyconius, laisser la venté faire bod office dans le cœur de ses auditeurs, bien assuré qu'ils ne tarderaient pas à reconnaître d'eux-mêmes Terreur et à la délester (25). »
J'atrive à un autre fait qui eut snr le carac- ' tère de Zwinglî et sur ses opinions une influence incalculahle.
Le voyage d'Italie est décisif dans l'hisloirc de la réforme. Tous les réformateurs vont y aiguiser leur indignation el leur colère. Zwink gli l'accomplit croyant comme Luther, et,
^^^ comme Luther, il en revint troublé dans sa
^^H consdence. C'était l'époque des grandes
^^^1 guerres dltalie. Le pape avait entraîné les
^^^1 Suisses dans son alliance, et ZwJngli accom-
^^^1 psgna, en qualité d'aumônier, le contingent
^^^1 de Glaris. Il assista à la reprise du Milanais
^^H par les Suisses après la bataille de Ra-
venne (1512), à la bataille de Novare (1513), à celle de Marignan (1515). Il a fait lui*inèine l'histoire de la première de ces expéditions : c'est un récit animé , plein d'ardeur patriotique et d'une admiration sincère pour les exploits de ses compatriotes. BuUinger lui rend ce témoignage : «Dans les camps , il prêcha avec zèle ; dans les batailles, il se con* duisit en héros. Il mérita ainsi l'estime de ses concitoyens (26). » L'on a conservé le sou* venir des paroles prophétiques qu'il prononça à Monza, cinq jours avant Marignan, quand l'or de François P'' sema parmi les Suisses ces divisions qui leur furent si funesteSi
Il semble que dans les premiers temps, Zwingli ne fut pas trop opposé à ces guerres entreprises sans intérêt national, et par un vil désir de lucre, à peine rehaussé dans quelques-uns par le goût des aventures. Le
plus ferme esprit n'échappe pas sans peine à t'influence des passions nationales. Zwingli devait s'élever successivement au-dessus dii milieu dans lequel il était né, et faire son éducation de patriote en même temps que celle de réformateur. Les malheurs de cette guerre, la corruption de l'armée, la rapacité des chefs; les divisions que des rivalilés de dignité OD d'intérêt engendraient entre les confédérés, la misère qui attendait dans leurs foyers les plus braves soldats, tandis que leurs capitaines, gorgés d'or, vivaient dans le luxe et fondaient une nouvelle aristocratie, ce spectacle de corruption qui déshonorait le présent et menaçait l'avenir, fît sur lui une impression profonde qu'il n'oublia jamais.
Dès 1511, il commença à verser son cœur dans deux poèmes allégoriques : le Bceufet le Labyrinthe. Ces deux poèmes sont les pre-
mières œuvres de Zwiogli : à ce titre, ils méritenl Fattention. Zwingli, déjà très-opposé aux autres souverains étrangers, se montre encore assez favorable au pape. Il ne lui répugne pas trop que son magnifique Bœuf {la Suisse) quitte ses verts pâturages pour aller au secours du paisteur menacé : cependant il entrevoit déjà les périls qui peuvent résulter de cette alliance : il devine quelque fourberie du pasteur, et le bouc, le sage qui porte barbe, s'écrie en forme de morale : «C'est un miracle si le bœuf ne périt pas. Les lacs sont tendus : pourra*t-il les déchirer par les armes? Salutaire avertissement pour moi !
Combien il vaut mieux rester dans ma riante prairie, broutant le cytise en fleurs et dédaignant les présents. Quand ils arrivent, c'en est fait de la liberté, la liberté, le plus précieux des biens. Dans les ta'.ailles sanglantes,
au milieti de Teffroyable danse des morta, que le glaive , la hache et la laace défendent la liberté (27)!»
Ces allégories, un peu roides^ étaient împuissantes à réfréner l'ardeur belliqueuse de cette nation enorgueillie par une longue succession de triomphes , et dont Zwinglî luimême a dit ce mot qui reteutit un jour dans la Convention t » 11 semblait qu'ils eussent tail une alliance avec la mort et un pacte avec l'enfer (28). »
Son &me fut surtont ulcérée quand il vit ^k les Suisses , après ce grand désastre de Mari-
^^ gnao , ouvrir l'oreille aux projMHitions de
^^K François I"" et tendre la main à la corrup-
^^H t)0O. « L'égoïsme, dil-il quelque pari, nous
^^P a conduib sur une tout autre voie que celle
^M où marchaient nos aïeux. Eux, ils ont chassé
- ÎB0 —
ligues , par de terribles combats, ils ont conquis la liberté. Nous, nous laissons 8'éle*> y^r parmi nous une nouvelle noblesse, pire que l'ancienne. Ils jouent, boivent, se trat* nent dans la débauche et le luxe, et, corrom* pus , ils corrompent la nation tout entière.
Personne ne veut plus gagner sa vie par le travail. Le sol manque de bras : sol béai et bon pour ceux qui le cultivent. Sans doute il ne produit pas la soie , la vanille , le malvoisie , les épices , les oranges et autres régals des femmes ; mais il donne le beurre , le lait , les chevaux , la laine des moutons, le chanvre, le lip et le blé en abondance. Il ne se refuse pas à nourrir une forte et vaillante population. Le travail que vous dédaignez est une si belle et sainte chose ! Il chasse l'orgueil et tous les vices, il rend le corps allègre et vigoureux, et par un privilège ad-
mirable , il associe le travailleur à l'œuvre même du Créateur. Vous livrez à des étrangers la force qui ne devrait servir qu'à défendre la pairie. Si un père a élevé un brave garçon, le capitaine vient le séduire, et le jette dans les plus grands périls ; et le pauvre vieux père, qu'il devait nourrir de son Iravail, n'a plus qu'à mendier son pain, tandis que ces grands messieurs ne manquent de rien, car ils reçoivent l'argent et le gardent. En vain disent-ils : Nul n'est forcé de nous suivre!... Les racoleurs vont aux jeunes gens avec leur or et leurs belles paroles, et l'on ne sait que trop ce qui va se passer dans tes jeunes têtes. Croyez-vous qu'un père serait innocent de la perle de sa fille s'il ne h jetait pas lui-même dans les bras de son ïiéducteur ; mais si, lié par un pacte infâme , introduisait l'amant auprès d'elle et lui
laissait toute liberté pour la séduire (29) ? » Je citerai encore ce mot , quoiqu'il ait été prononcé plus tard : mais il peint bien l'énergie de la haine que Zwingli portait à ces odieux trafics : « Beaucoup , dit-il , s'indignent qu'on mange de la viande le vendredi et le considèrent comme un péché : mais Us ne considèrent pas comme un péché de vendre la chair humaine (30) ! »
Outre l'horreur que Zwingli avait pour ce commerce en lui-même, il le détestait à cause de la corruption qu'il engendrait et des divisions quil faisait naître parmi les confédérés. On avait vu , à la veille de Marignan , une partie de l'armée suisse accepter l'or de François I" et se retirer , laissant les troupes de quatre cantons , restées fidèles à leur serment , soutenir seules le choc de la plus formidable armée que les Français eussent
encore amenée en Italie. De là uoe îrritatioa qui pouvait aboutir à la ruine de la confédé- Fation. On a aouvenl dit que la réforme a divisé la Suisse : il serait plus juste de dire que c'est l'or de l'étranger. Nous aurons plus d'une occasion de donner la preuve de ce fait. En 151 6 , les cantons conclurent une pais perpétuelle avec la France. Mais cela ne suffisait pas à François 1*' : il voulait enchaîner les Suisses à son alliance. Il fallait pour cela bxiser un traité existant avec le pape : mais qu'importait à ces nobles corrompus ? Ils livraient au plus offrant le sang de leurs compatriotes. Zwingli combattit énergiqueiiient l'alliance française, qui ne fui conclue qu'en 1521. De ce moment les nobles s'unirent contre lui avec les prêtres , qui ne pouvaient lui prdonner ni son approbation de quelques-unes des thèses de Pic de la Miran-
dole, Bi le silence significatif qu'il gardait sur les pratiques les plus lucratives de l'Eglise. Os finirent par lui rendre insupportable la Tie de Glaris. H accepta avec empressement l'offre qui lui fut faite d'administrer la cure d'Ëinsiedeln.
Il faut ajouter que Glaris lui coûserra^ jus* qu'en 151 9, le titre et les appointements de sa cure, dans l'espoir qu'il y reviendrait : car il y avait des amis nombreux , dévoués j et plus tard les germes qu'il avait déposés dans leurs cœurs lie furent point perdus. A uu moment décisif, Glaris se déclara pour la réforme.
Si les intrigues de la foction française déterminèrent Zwingli à quitter Glaris comme
— se* —
il le dit lui-niêin6 (51), il semble qu'il fui surtout attiré vers Ëinsiedeln par le désir de prêcher la parole devant la foule nombreuse, fréquemment renouvelée qui accourait de tous les pays environnants vers le célèbre pèlerinage. Tous les témoignages contemporains en font foi (52).
Il trouvait du reste, dans cette capitale de la superstition, des esprits singulièrement préparés. L'administrateur du couvent, Diebold de Geroldseck, fut pour lui plus qu'un ami.
Il mérita ces belles paroles de Zwingli : « Jamais depuis que lu as mis la main à l'œuvre , tu ne l'as désertée : lu es l'ami de tous tes savants, mais moi, tu m'as aimé comme un père aime son enfant. Poursuis comme tu as commencé; reste ferme dans ta voie. Dieu te conduira au but. Nul n'a droit à la couronne , avant d'avoir vaillamment corn-
battu (33). » Diebold combattit vaillamment à Cappel et mourut à côté de Zwingli.
L'abbé Conrad de Rechberg, était un homme déjà âgé , mais encore plein de verve et d'énergie, grand chasseur, peu instruit, mais très -ami des. savants; il se distinguait par un rare bon sens et par l'indépendance un peu brusque de son esprit. Sa famille Favait mis au couvent contre son gré, et il lui en garda toujours rancune. Quand il fut abbé, ses parents vinrent le voir , persuadés qu'il leur distribuerait, selon l'usage, les meilleurs fiefs de l'abbaye. Mais il leur ferma la porte du couvent et les repoussa avec colère : (c Ah ! oui , vous venez maintenant chercher les dépouilles de mon abbaye. Vous m'avez endossé cette robe au péril de mon âme :
vous avez fait de moi un moine , pour que
Vos Seigneuries pussent vivre dans l'opu- T. I. 23
lence. Paisque tous t'avea voulu , que venez- TOUS donc chercher maintenant chez le pauvre moine ? Par loua les diables , reprenez bien vile le chemia par où vous êtei venus, u Voici uo min mol Irès-grave qui montre comment les idées de réforme Termentaient dans loutes les têtes. Les io^tecteurs du l'ordre étant venus visiter flon eouvenl et lui reprochant de ae pas dire la messe, il leur répondit : < Mes chers messieurs, quoique je sois maître dans mon couvent, et que je sois en droit de voua faire une autre el plus courte réponse , je vous dirai ceci : s'il csl vrai que Noire Seigneur Jésus-Christ soil réellement dans l'hostie, je ne sais quelle opinion vous avez de vous-mêmes : mais quant à moi , pauvre moine , je me sens indigne de le contempler, combien plus de l'immoler! Mais s'il n'y est pas, malheur à
moi si j'osais donner au pauvre peuple et lui faire adorer du pain en place de Notre Seigneur (54). »
Dès son arrivée y Zwingli commença à prêcher l'évangilô sans aucune addition humaine. Il nous rapprend lui-même ; « mais y ajoute-t-il^ j'étais encore très-attaché aux anciens docteurs en qui je voyais les plus clairs et les plus purs commentateurs de l'Ecriture. Pourtant ils ne me satisfaisaient pas complètement. Aussi , tout en conseillant à Diebold de Geroldseck Tétude de saint Jérôme ^ j'ajoutais : Le jour n'est pas loin où Jérôme ni aucun autre ne comptera beaucoup et où Ton s'attachera uniquement à rÉcriture. Car je commençais à sentir que les Pèreafont souvent violence à l'Écriture (55). i»
Dans ces lieux tout pleins des miracles de la Vierge , au milieu de cçs moines qu'enri-
cbissait son culte et de ces populations qui se pressaienl dévotement devant ses autels, Zwingli eut le courage de prêcher que Christ est le seul médiateur , et que la seule manière d'honorer Marie est d'avoir foi et confiance en son fils, de consacrer aux pauvres les sommes qu'on voue à ses images. L'on conçoit l'émotioD .produite par de telles paroles : « Beaucoup s'en indignèrent, dit Bullînger, et les trouvèreut étranges , inouïes , impies : d'autres les approuvaient hautement (36). »
Les pèlerins quittaient Einsiedeln , emportant leurs offrandes et semant en tout pays la nouvelle doctrine. Des foules qui étaient en chemin retournaient sur leurs pas , méditant celle grande parole qui , jusqu'aux conquêtes de la philosophie moderne , fut la plus puissante parole d'affranchissement qui ait été prononcée dans le monde depuis le Christ.
Malheureusement ces discours sont perdus et l'on ne peut juger que par quelques témoignages incomplets de l'effet immense qu'ils ont produit.
L'on assure que sur le conseil de Zwingli, l'administrateur fit enterrer les reliques et effacer l'inscription qui se trouvait sur la porte extérieure de l'abbaye : « Ici l'on obtient rémission complète de tous les péchés. >> Il fit uue autre chose non moins importante.
U envoya Zwingli pour visiter un couvent de femmes dépendant de Fabbaye : Zw^ingli recommanda aux noniies de lire l'Ecriture , et permit à celles qui ne se sentaient pas de vocation de rentrer dans le monde et de contracter mariage. Ceci se passait en 1 5 1 6 ^^ avant le grand coup de tonnerre que frappa Luther et dont le monde retentit encore.
Dès ce moment donc, Zwingli était en
possessioD des deux principes foDdameDtain d'où devait découler toute son cBavre : la justificalioD parle Christ, les Écritures interprétées par elles-mêmes. 11 commençait à tirer quelques conséquences, de ces principes, et n'était pas homme à reculer dans la déduction de ses idées. Elles n'allaient à rien nHHDS qu'au renversement du eathoUcisme et de sa clef de voûte, la papauté. ZwingU, qui domina toujours avec un rare bon sens l'ensemble de ses doctrines , ne semble pas s'être jamais mépris sur leur portée : il n'eut pas ces hésitations qui si longtemps tinrent W Luther en suspens entre la soumission et la
^^ révolte, a II y a huit ans, écrit-il en 1625,
^^k j'ai atGnné plusieurs fois au cardinal de Sion
^^^^ que la papauté avait un mauvais fondement
^^^ft et qu'elle ne pouvait se souteuir en face de
^^^K l'Écriture. Plusieurs personnes encore vi-
vantes ont entendu cette déclaration ( il donne leurs noms ). Elles ont aussi entendu ce cardinal liie dire : Que Dieu me remette sur pieds ( car il était mal avec le pape et les papesses , je yeux dire les cardinaux qui font les papes ), je ferai en sorte que l'orgueil et la fausseté de Tévéque de Rome soient mis au jour et réprimés (37). « Mais ce n'étaient là a que de belles paroles , » ajoute naïvement le chroniqueur (38).
Cependant le pape ne l'attaquait pas avec les mêmes armes qu'il devait bientôt employer contre Luther. Les Suisses étaient ses meilleurs et plus utiles auxiliaires : il était obligé de ménager tous les hommes influents de ce pays, et cherchait à se les attacher. Zwingli à Glaris était déjà un personnage assez important, pour que le pape lui allouât une pension de 50 florins. Dans les sentiments où il était
— 27« — alors, Zwîngli pouvait l'accepter honorablement; en 1517, quand il eut reconoii les vices de la papauté, il voulut la refuser. Mais l'on continua de la lui payer pendant trois ans encore, et il eut le tort de se laisser faire. Du moins il ne sacrifia pas à t'intérél ta liberté de sa proie, et il ne mérita point par des services la pension qu'il aurait dû rejeter comme une injure (59). Plus lard il reconnut lui-même sa faute avec une noMe francbise.
A ce moment (1518) Il se beurta comme Lutber à la question des indulgences. Si les documents les plus positifs n'en faisaient foi, notre siècle aurait peine à croire à l'excès d'impudence où l'on était arrivé dans ce Iralic. L'on sait ce que s'était permis en Saxe le moine Telzel et par quelles manœuvres odieuses et impies il alluma la généreuse indignation de Luther. Samson en Suisse ne
suivait pas d^autres pratiques. C'était un moine franciscain, discret, audacieux, plein de ruses et de fourberie. 11 se vantait, lui aussi, d'avoir des indulgences pour les péchés commis et à commettre. Il en avait à tous prix, pour les riches et pour les pauvres, pour les individus et pour les familles, pour les communes entières. Un noble lui donne un magnifique cheval blanc et reçoit en retour une indulgence pour lui, sa famille et ses serfs. « Quand l'obole tombe dans le tronc , disait le moine, l'âme vole vers le ciel. » 11 dispensait des contrats, des serments. A Zug, une foule nombreuse de pauvres gens entourant son étalage, un homme de sa suite s'écria : « Chers amis, un peu de patience. Chacun aura son tour. Laissez passer d'abord ceux qui peuvent payer, y^ A Baden (en Argovie) il allait, après la messe, au cimetière, chantant le chant des morts, et
s'écriait devant la foule ébahie : « Voyez !
voyez ! les âmes s'envolent an ciel (40) ! »
A Schwytz^ Samson rencontra Zv^ingli. Celuici monta en chaire et attaqua avec une telle vigueur cet infâme trafic que le moine se retira confus. L'année d'après, il lui fit fer** mer les portes de Zurich et mit fin par là à cette odieuse exploitation. Au surplus, il faut faire remarquer que la querelle des indulgences n'eut pas dans l'œuvre de Zwiugli l'importance qu'elle a dans celle de Luther.
Ce n'est point par cette brèche que la vérité pénétra dans son esprit et, dès son début, il dirigea contre la papauté un principe qui entraînait, avec les indulgences, tout l'édifice catholique. ,
Zwingli était depuis (rois ans dans cette féconde retraite d'Einsiedeln, foi^eant ses armes et préparant son cœur pour le grand
combat qu'il allait livrer. Il se sentait en conifdète possession de sa pensée : il voyait le but et savait la voie la plus sûre pour y arriver. Au premier appel qui lui ouvrit la carrière, il se présenta. En décembre 1 5 1 8, le. chapitre de Zurich le désigna pour la cure 4e l'égUse paroissiale.
Les uns furent déterminés par la liberté déjà célèbre de sa prédication ;,les autres, par son ardente opposition aux capitulations. Le chapitre comptait parmi ses membres Conrad Hoffmann dont on a conservé ces paroles :
a Messieurs, dit-il un jour en chaire ^ vous faites dans le conseil des choses impies avec les princes et les seigneurs étrangers. Et ensuite personne ne veut Tavoir fait et chacun dit :
« J'étais de la minorité. » Qui donc est de cette majorité qui se rencontre toujours pour voter ces alliances criminelles? Je voudrais
qu'on plaçât à la porte du conseil un huissier chargé d'asperger d'eau bénile messieurs les conseillers, car il faut bien que des diables se cachent sous leurs habits, puisque personne ne veut jamais avoir fait ce que fait le conseil (41)! «
Cependant l'élection ne se fit pas sans contradiction. On reprochait à Zwiogli son goût pour la musique. Les rigoristes, ou ceux qui voulaient être pris pour tels, le trouvaient trop mondain, trop enclin aux plaisirs, d'un commerce trop facile avec les libertins (42). Il est certain que Zwinglî ne s'était pas encore élevé à celle dignité morale qui, seule, donne la force d'accomplir une grande œuvre. Il s'était laissé aller aux mœurs relâchées des prêtres de ce temps. Les relations irrégniières avec les femmes lui paraissaient excusables, quand elliîs étaient couvertes du voile du myslère :
si non caste tamen caute, dit Myconiusl Le scandale lui paraissait plus à craindre que la faute. De la part d'un homme aussi sincère , cette ci^nte peint mieux qu'aucune parole la démoralisation profonde de l'époque, et rien ne fait mieux comprendre combien il faut d'éilergie pour résister aux mœurs générales de la société au milieu de laquelle on vit:
Nous devons nous arrêter sur ce point. Les ennemis de Zwingli l'ont accusé violemment de manquer à la chasteté. Ses amis le défendirent mollement : ils auraient considéré comme une hypocrisie condamnable toute affectation de rigorisme, et ils se contentaient de renvoyer l'accusation à leurs adversaires. La réforme, qu'on s'en souvienne, n'était pas encore faite ni dans l'Église, ni dans les réformateurs eux-mêmes. Ce qu'on peut leur reprocher, avant leur régénération, est moins T. I. 24
à eux qu'à Leur époque. On a dît souveut que les réformateurs voulaient réhalHliler la chair : rien n'est plus faux. Ils ont épuré, tanctiiié des mœurs déploraliles. La chasteté ne peut être que la vertu exceptionuelle de quelques âmes d'élite, de quelques positions particulières : elle suppose un haut et constant effort de Tolonlé et la plus exacte surreillance de tous les mouvements naturels. Le catholicisme avait évidemment manqué le but, en voulant faire de cette vertu d'exception la loi de ses immenses populations de moines et de prêtres. De là une corruption dont rien ne peut donner une idée et dont les témoignages les plus irrécusables se trouvent partout. Il n'est pas nécessaire de soulever de nouveau celte fange. Je rappellerai seulement ijuc beaucoup de communes exigeaient, comme garantie, que leurs curés eussent une