‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècle (volume 2)Chapitre 17 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Premier colloque de Zurich. — Doctrines de Zwingli.

L'apparition de Lambert , la victoire de Zwingli , le noble aveu du moine , avaient produit une profonde impression à Zurich.

L'ardeur des réformateurs augmentait tous les jours et les exigences de leurs amis ne pouvaient plus être contenues. La réserve du conseil leur paraissait intolérable : ils résolurent de le forcer à se prononcer. L'ami de Zwingli,

son compagnon d'études y nommé depuis peu

par son iafluence à l'une des cures de Zurich, Léon Jud, amena la solution. C'était, dit le chroniqueur contemporain, un petit homme hien doux et hiea raisonnable (l)j mais la douceur n'excluait pas en lui l'énergie. « Le conseil , écrit Zwingli , tenait trèsrigoureusement à la loi qu'il ayait faite de maintenir la paix dans les Eglises. Mais un jour notre Léon se rendit au sermon du prieur des Augustins , et comme celui-ci , selon son bahitude, rabâchait ses vieilleries, il l'interrompit le plus amicalement du monde et lui dit : « Écoute un peu, révérend père prieur, et TOUS, chers concitoyens, ne tous troublez point; car je TOUX agir en bon chrétien, etc." It serait trop long de tout raconter. Bref, il en résulta presque une tragédie; car lu comprends quel auditoire se trouTait là. AJais des amis de Léon intervinrent, et la chose se

termina comiquement. Par là , le conseil fut déterminé à convoquer le premier colbque » (2). La convocation fut faite pour les premiers jours de 1525.

Aux termes de Tordonnance de convocation f tous les prédicateurs , curés et ecclésiastiques 4u territoire de Zurich étaient invités à se rendre dans cette ville le 29 janvier, pour exposer, en se fondant sur les textes de TÉcriture , ^t en langue allemande , ce qu'ils pouvaient avoir à reprocher aux prédicateurs de Zurich. (( Ceux-ci, dit le conseil, affirment qu'ils ont prêché VÉvangile dans sa pureté, tandis que d'autres les accusent d'avoir agi avec précipitation et imprudence, ou ménje d'être des corrupteurs et des hérétiques. » La convocation fut aussi adressée à l'évêque de Constance, ^lle se termine par cette clause remarquable ;

« Nous assisterons à ce colloque et nous en suivrons les débats arec tout le zèle possible, et, suivant ce qui se trouvera être conforme à la parole de Dieu et à la vérité , nous idonnerons aux uns ou aux autres l'ordre de continuer ou de s'abstenir, afin que chacun ne prêche pas dans sa chaire, selon son caprice , sans pouvoir s'appuyer de l'Écriture Sainte (5).» Par cette déclaration, la société laïque proclamait elle-même son aSr&nchissement : mais ne substituait-elle pas un un joug nouveau et plus dur à celui de l'autorité religieuse qu'elle destituait aussi péremptoirement? Tous les témoignages contemporains et la lettre même de convocation prouvent que cette grande mesure fut provoquée par Zwrngli : il est permis de penser qu'il ne fut pas étranger à la rédaction même (|ui fut adoptée par le conseil. Quelle était

doDC son opinion sur les drdts du pouvoir temporel en matière religieuse ? C'est par là que nous commencerons l'exposition de ses doctrines, telles qu'il les résume dans les soixante-sept thèses soumises au colloque, et développées dans un écrit un peu postérieur.

En premier lieu , Zwingli n'admettait aucun jugé en matière religieuse, «c Qui sera juge? s' écrie-t-il lui-même. La vérité quia sa preuve dans l'Écriture , preuve évidente , irrésistible. Qui était juge quand Jésus forçait au silence les Saducéens et les Pharisiens, quand Pierre triomphait de Simon le Magi-

cien, quand Paul, dans les synagogues, faisait taire tous ses contradicteurs? (4) » Il voulait pour tous la liberté de conscience et avait une foi absolue dans la puissance de la vérité. Mais dans toute communauté d'hom-

mes, il faut une règle, une loi. En réservant à chacun la liberté de sa conscience, en s' abstenant rigoureusement ^ele contraindre à aucun acte qui puisse le blesser, il lautque la vie collective, la volonté collective, ou si l'on aitne mleui , la conscience collective ait aussi sa liberté et son expression. En un mot, en laissant à chacun le droit ^e sortir de l'Église , il faut que l'Église elle-même ail sa constitution. A qui Zwingh reconnajssait-il donc le droit de parler au nom de l'Église t A l'Église elle-même ; non pas cette prétendue Église universelle qui s'incarnait dans la personne du pape ou qui s'exprimait dans les conciles par une représentation fictive; mais ciiaque Église particulière , chaque commune, chaque paroisse. C'est |a conséquence forcée de la libiTlé de conscience. De même que chaque individu peut et doit déterminer

librement sa foi et son culte ; de même chaque commune peut et doit déterminer sa foi et son culte. Aucune autorité extérieure ne peut la lui imposer : car en matière de foi , il n'y a d'autre autorité que la vérité ellemême et Tassentiment spontané que lui donne la conscience.

Zwingli cite saint Paul (ICor. xiv. 29-33) :

c< Que deux ou trois prophètes parlent ( sur un texte de rÉcriture ) et que les autres jugent. Mais si l'esprit est révélé à quelqu'un des assistants, qu'il parle t car vous pouvez tous , l'un après l'autre, prophétiser ( c'est-àdire expliquer le sens de rÉcriture ). » Puis il ajoute : « Ici les papistes triomphent. Vous voyez bien , disent-ils , qu'on peut juger la parole de Dieu. Mais en vérité ^ ils lisèi^t sans comprendre. Quels sont les autres dont parle l'Apôtre et qui doivent juger ? C'est évidem-

ment la communauté cliréllenne qui est dans l'assemblée et qui a enlenilu les interprètes de l'Ecriture. D'où il résulte que la communauté juge les docteurs et leurs doctrines vraies ou fausses, tandis que les papistes veulent ériger en juges les docteurs euxmêmes. Mais comment, dira-t-on, la communauté peat-etle juger? Quand la parole de Dieu a été lue et expliquée devant l'assemblée , chacun juge , selon sa conscience , si elle a été bien ou mal expliquée. L'homme inlérieur juge la parole extérieure, et voit sî elle est conforme ou non, à la vérité divine. » Puis il pose immédiatement la réserve nécessaire au proiit de la liberté individuelle :

« Quanà mille hommes , quand toute la communauté, sauf un seul membre, confirmeraient l'explication donnée , ils ne peuvent forcer ce seul croyant à l'admettre, si dans sa

conscience il la juge contraire à la parole de Dieu (S). » Mais il veut qu'on n'use de ce droit extrême qu'avec réserve : « Le chrétien est vis-à-vis de l'Église comme le bon citoyen vis-à-vis de l'Etat : de même que c&lui-ci s'accomm^ode de concessions et de faiblesses qui ne compromettent pas le salut de l'État , mais s'oppose de tous ses efforts à ce qui pourrait perdre la cité , de même le chrétien doit tolérer des choses , itiéme nuisibles , jusqu'à ce qu'il les puisse faire disparaître en les combattant toujours , mais il ne doit jamais accepter celles qui seraient mortelles (6). »

Après avoir posé ajnsi le droit de l'individu et celui de la communauté y Zwingli se tourne vers l'Église universelle et se demande si j chaque paroisse étant juge de la doctrine y les divisions ne sont pas à craindre.

Il répond hardiment : « Si l'on suivait l'or- T. I. 29

donnance de Paul, ai chacun pouvait dire ce que Dieu lui inspire , l'esprit de Dieu viendrait sûrement dans l'assemblée : car Dieu est partout où l'on est réuni eo son nom [7). » Il cite à l'appui l'exemple des Evangiles apocryphes : « Qui les a rejetés? Le pape? D n'était pas connu même de nom. L'Église des évêques ? On ne voit nulle part que les Évangiles de r^codème , de Pierre , de Barthélémy et de Thomas aient été rejetés par on concile. Qui donc les a rejetés? L'Église universelie de tous les chrétiens qui, dans leur conscience, distinguant le divin du non divin, le vrai du faux, ont vu que ces Evangiles étaient pleins de folies et d'inepties, indignes de la parole de Dieu : de là il arriva qu'ils n'en tirent oui cas. Et pourtant ils ne les ont pas brûlés , comme font les brûleurs de livres d'à présent. Personne n'y a cru ,

parce que chacun a tu qu'ils étaient indignes de la parole de Dieu (8). )»

Ainsi, chacun juge, dans sa conscience, de sa foi : chaque paroisse , juge de sa religion : mais qu'est-ce que la paroisse , sinon la commune? Zwingli fait encore ce pas et le fait logiquement. L'on en a conclu qu'il asservit] l'E^glise au pouvoir temporel ; mais il &ut faire a ce sujet une observation ))ien simple. Zwiugli ne discute nulle part la question théorique des droits de l'état en matière de religion. Il la pose et la résout uniquement sur le terrain pratique des constitutions républicaines au milieu desquel|es il vivait : dans ces conditions, il était fondé à demander : — L'Église , qu'est-ce autre chose que la commune? « Vous avez, écritil à Blarer à Constance , des assemblées du peuple ou toutes }es tribus sont convoquées :

le peuple ainsi assemblé n'est -il pas l'élise elle-même? Que le sénat ( le conseil ) propose et que le peuple statue , après avoir discuté el entendu les pasteurs (9). »

Ce système, on le voit, c'est le presbytérianisme, et nous trourons en effet de bonne heure (dès 1528), les synodes qui, dans le système presbytérien , remplacent l'autorité disciplinaire des évêques (10). H est évident que Zwiagli remet la décision au peuple, parce que le peuple se confond parfaitement arec l'Église. Seulement, par une inconséquence regrettable, il admet que les conseils élus, représentant le peuple, représentent aussi l'Eglise et sont autorisés à statuer à sa place. Cette concession à des difScultés d'exéculioa semble avoir troublé sa conscience. Il aflirme en plusieurs endroits que les conseils ue sont investis de cette autorité que par le

consentement tacite du peuple : «J'ai conseillé au peuple de remettre aux deux cents la décision des choses extérieures, à la condition que ceux-<;i se conforment exactement à la parole de Dieu, promettant solennellement que s'ils se permettaient de la transgresser, je me hâterais de les dénoncer à l'Église. VÉglise y a consenti jusqu^à présent quoiqu'elle n'ait rendu aucune loi à cet ^ard. Dans les campagnes où, les paroisses étant moins peuplées, il y a moins d^ occasions de querelles, les églises prononcent elles-mêmes (1 1). » Ainsi le conseil ne statue que par suite d'une délégation tacite de l'Église et sous la réserve expresse que sa décision n'est obligatoire qu'autant que l'Église la reconnaît conforme à la parole de Dieu, Cette réserve ne doit pas être oubliée, si l'on veut apprécier équitablement la

portée de la concession faite par Zwingli au

— 3*2 — pouvoir temporel (12). Il ne lui livra aucun principe, et en posant l'idenUtéde la commune et de rpiglise il entra dans une voie féconde et libérale. Rendre l'Église au peuple c'était, à vrai dire, dans ce qu'elle avait de plus radical, toute la révolution religieuse dn xvi' siècle.

Nous voulons rapprocfter de cette théorie du pouvoir en niatière religieuse, l'opinion il(! Zwiiij'li sur le pouvoir temporel. ^ premJùre |)roposition est la négation même de toutes lus doctrines qai régissaient la société depuis l'ûtablissoment de la hiérarchie romaine. 11 refuse l'instilution divine au pou-

li' spirituel et la confère au pouvoir tempo-

rel. « Le prétendu pouvoir spirituel , dit-il , n'a ^ucun fondement dans l'Écriture (13) : »

encore moins admettait-i} <jue les préfres pussent exercer, sous un prétexte quelconque, aucun pouvoir temporel, l^e pouvoir temporel au contraire est ïouàé sur la parole de Dieu (14) : il s'étend sur tous |es citoyens, même sur les prêtres, moines e^ nonnes :

tous, sans exception, lui doivent obéissance, en tant qu'il n'ordonne rien qui soit contre la parole de Pieu. « Par ce^te réserve, dit-il, la tyrannie des supérieurs est réfrénée. ^ ne faut pas qu'ils croient que tout leur est permis, parce qu'il est ordonné de leur obéir.

Les chrétiens ont leur, règle : il faut o))éir à Dieu plutôt qu'aux hommes (Actes, v, 29).

Si donc, pieux chrétiens, des princes se permettent de vous interdire la doctrine d^ Christ, ne vous en inquiétez pas. Mais, dites-

VOUS, ils finiront par nous tuer ! — Je réponds : que la volonté de Dieu soit faite! — Qu'ils le fassent, s'ils le veulent, semblables aux Juifs maudits; mais, soyez-en certains, Totre mort servira votre foi : votre sang prêchera plus haut que les plus fortes paroles. A Torigine du christianisme, ils ont immolé d'innombrables multitudes de chrétiens : et jamais la foi n'a crû avec une telle vigueur. Réjouissezvous que Dieu se serve de votre sang pour arroser et féconder la semence de sa parole, plutôt que de le laisser se perdre dans Totre corps mourant. Aussi bien, sans vous exposer à la mort , vous ne triompherez pas de cette démence furieuse et forcenée. Si vous reculez , vous êtes perdus ; mais si vous mourez pour la doctrine de Dieu, elle vivra et portera ses fruits. Pour que la plante sorte de la semence , il faut que la semence pourrisse

et meure. De même que Christ, par sa mort, nous a tous faits enfants de Dieu, de même, intrépides soldats du Christ, vous devez livrer vos corps à leurs coups. Néron, Domitien et Maximien n'ont pu arrêter la doctrine du Christ à sa naissance ; combien moins encore pourront-ils la chasser aujourd'hui^ si vous leur résistez en hommes?

Qu'importe qu'après vous avoir tués, ils cherchent à salir votre mémoire du titre d'hérétiques, de pillards, de factieux : vous êtes à la solde de Dieu : plus votre nom sera méprisé parmi les hommes, plus il sera glorifié dans le ciel. A l'œuvre donc, vous tous qui êtes les soldats de Dieu. Voyous enfin ^ui sera le plus fort, de Dieu ou de tous ces danseurs de cour. Je ne parle pas des seigneurs pieux, mais des rudes adversaires de l'Évangile qui ne savent que hrûler de$ livres, piller

— stèles propriétés, tuçr de pauvres cbrétiens Bans défense. Qu'ils le sachent : à la violence, on opposera la violence. Dieu peut attendre : ils ne lui échapperont point. Je le dis à tous ceux qui tiennent le pouvoir : Soyez assez sages pour ne pas croire que la force vaut mieux que le droit (15).»

iy|ais il ne se contente pas de ces termes vagues dans leur éloquente généralité. 11 définit nettement et avec upe franchise repuhlicaine, le droit et le devoir des opprimés :

« Les tyrans sont aussi nombreux aujourd'hui que les puces au mois d'août. Presque tous les princes se conduisent de façon que ^ut homme sensé voit bien qu'il vaudrait mieux qu'ils n'y fussent pas. Ils mettent de nouvciiui impôts sur le pauvre peuple sans son consentement, pour payer leur luxe, leur jeu, leurs festins, leurs mailress^, leurs

guerres : ils établissent^ au milieu du pays^ les juifs et les usuriers (Jui escomptent aux pauvres gens la vie si cher que ni juifs ni princes ne valent tant d'argent. Ils donnent à des monojpoleurs le commerce des épiées, de Fétain, du cuivre, de la toile : tout le monde en est ruiné , car les monopoleurs fixent les prix qu'ils veulent. Par là ils amassent trésors sur trésors. Puis les princes viennent et leur prennent leurs richesses, comme oïl prend le miel aux abeilles. De sorte qu'après avoir reçu de fortes sommes pour établir les monopoles, les princes en perçoivent de jplus fortes encore en faisant rendre gorge aux monopoleurs :

mais le peuplé n'y gagne rien. A quoi il faut ajouter le luxe et les richesses des prêtres, le mauvais emploi qu'ils font de ces trésors qui devraient être le patrimoine des pauvres, les indulgences vénales du pape, les idoles d'or

6t d'ai^ent, les osteasoirs, calices, croix : le pauvre peuple paie tout cela(16)... Le peuple est-il forcé de subir une si détestable tyrannie? Le peuple a le droit de se défaire des princes qui, au lieu de protéger les bons et de punirles méchants, punissent les bons et protégent les méchants, tels que les prêtres et moiaes fainéants, corrompus et rapaces. C'est ce que prouve clairement l'exemple de Saûl.

Mais le peuple n'a pas seulement le droit de se défaire d'un tyran : c'est son devoir. Israël a été puni pour avoir laissé Manassé commettre tous ses crimes. Si un peuple tolère la tyrannie, il ne peut manquer d'être puni avec le tyran, et qui pourrait s'en plaindre? Ëtant si tièiies dans l'amour de la justice, nous tolérons tous les crimes des tyrans, et par là nous soriiines justement déchirés par eux et ensuite châties avec eux. Mais prenez garde, tyrans :

l'Evangile élèvera des hommes vertueux.

Devenez vertueux vous-mêmes, et Ton vous portera sur la main : sinon, votis serez foulés sous les pieds (17). » Les puritains devaient se charger de yérifier cette prédiction,

Zv^ingli, comme nous le, verrons bientôt, n'était pas nn sectaire ni un enthousiaste. Il ne voulait pas pousser le mouvement de la réforme au delà du but qu'il pouvait atteindre en ce moment. Nul ne combattit plus vivement les anabaptisteé. Mais il ne voulait pas davantage arrêter la réforme dès son.pre^ mier pas, et, au milieu d'un si grand ébranlement de la société, il lui paraissait impossible que tout ce monde féodal, si écrasant au temporel et au spirituel, restât debout.

En présence de cette société, uniquement fondée sur l'égoïsme et sur le droit arbitraire du seigneur, il définit, avec une éléva-

tion qui n'a pas été dépassée , l'origine et la mission da pouvoir. Quelle plus belle définition de la loi que celle-ci : r Toutes les lois doÏTent être dirigées de telle sorte, qu'elles protègent l'opprimé, même s'il ne se plaint pas ? D — a Suivant la loi de nafure, qui n'est autre chose que l'inspiration même de l'Espril saint, tous les hommes sont égaux : maïs l'orçueil de l'homme ne l'entend pas ainsi.

S'il est plus instruit, plus riche, plus fort, il veut qu'on le serve : îl serait offensé si l'on considérait le faible, l'ignorant, le pauvre, comme son égal. Tous, nous naissons et mourons nus : c'est une preuve que nous sommes de même sang... Si nous croyons que nous venons tous d'un même père, la loi de nature nous est expliquée. Nous voyons alors (|ue nous sommes frères, et que tout ce que nous avons, est à la communauté. Nul

ne s'appartient à lui-même : il est tout à ses frères. La )oi 4e nature vient donc de Dieu : elle n'est rien autre chose que le pur esprit de Dieu qui souffle et éclaire intérieurement^ C'est pourquoi les païens, qui connaissaient aussi la loi de nature, la tenaient non àp leur propre raison, mais de l'esprit même de Dieu. Si l'on vivait suivant la loi de nature, on n'aurait pas besoin de magistrats. Le magistrat n'est institué que dans la nature corrompue et dans la justice tiède et mutilée. Oui, ce n'est qu'une ombre de justice qui ne peut songer même à atteindre à la justice naturelle. Ainsi , le magistrat ne peut forcer personne à donner son bien aux pauvres, quoique par la loi de nature et de Dieu, on doive partajger avec eux. Tu es ob)igé, magistrat, d'accepter un homme pour homme de bien , du moment qu'il ne nuit à per-

sonne, alors même qu'il ne sert à personne.

Ainsi j un homme peut être juste devant toi et ne l'être pas devant Dieu. Tu as donc pouvoir parmi les méchants, et encore sur ceuxlà seulement qui ont l'audace de montrer publiquement par leurs actes leurs méchantes pensées : car ceux qui ont ces pensées dans le cœur, et qui, devant Dieu, ne sont pas moins coupables , tu ne peux les punir. Ton office est donc de punir les méchants qui révèlent leur perversité par leurs actes, et de protéger les bons, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas révélé leur perversité parleurs actes, quoique intérieurement ils puissent être aussi pleins de souillures. Tu règnes pour empêcher que l'extrême mal ne soit fait. Dieu le veut ainsi, et te conserve comme un remède héroïque, après qu'aucun emplâtre ne fait plus de bien (18).»

Rendant ce service à la société, les magistrats ont droit d'exiger qu'elle pourvoie à leurs besoins : « S'ils étaient assez riches pour cela, ils devraient donner gratuitement leur temps et leurs soins, et, à Fîmitation de Dieu, se faire le bien commun de tous les hommes.

L'on trouve quelquefois ce désintéressement parmi les magistrats des villes, mais non point parmi les seigneurs. Le magistrat a le droit d'imposer des taxes modérées.» Puis, répondant à quelques utopies qui déjà se faisaient jour, il s'écrie : c( Ne dis pas : tout doit être commun : nous sommes frères ! La pauvre et infirme justice humaine n'y peut rien ; çUe veut bien que nous soyons frères, mais elle ne peut forcer nos bourses à être sœurs. Mais, dis-tu, mettre toute chose en commun, c'est plaire à Dieu. Oui, mais

Dieu n'y oblige personne : tu ne peux y con-

traindre Ion procbain; autrement tu tombes sous le commandemetA : fu ne voleras point .' Si Dieu nous éclairait bÎ bieo que, TolontfûremeDt, nous missions, touf en (wnimuo, nous vivrions comme au temps des apôtres :

car alors aussi personne o'é^ forcé de le faire (tS). »

Il est inutile d'ajouter que le meilleur gouvernement , aux yeux de Zmn^ , était le gouvernement réputticain démocrafîque. P comprenait encore la monarcjije élective avec droit de révocation. Quant à la monarchie héréditaire, « Je ne puis comprendre , dit-il , sur quels fondements elle repose. Elle force un peuple à reconnaître pour roi, un enfant, lin fou. Des sages administreront à sa place? ïlii^ux vaudrait faire^e suite d'un de ces sages un roi : c'est un pays maudit celui dont le roi est un enfant. L'on dit que le tyran est celui

qui règne par sa propre volonté. Je vois donc ce qu'est 1a monarchie héréditaire. Son vrai nom est tyrannie (20). »

putre ces thpses sur le pouvoir que j'ai cru devoir reproduire avec quelque étenduci parce qu'elles 4isfinguent nettement l'œuvre démocratique de ^wingli de l'œuvre moiiarc|iiqu6 de Luther, Zwingli livrait à la discussion une série 4e propositions non moins radicales sur le terrain plus spécialement religieux. Par }a première I il renverse toute la dogmatique catholique : L'Évangile {ait autorité par lui-même, sans aucune confirmation par l'Église. — Le Ghrîstestla seule voie de salut ; quiconque cherehe une autre .voie est un

meurtrier et un larron des âmes. — Ceux qui estiment égales ou supérieures à rÉvangile d'autres doctrines, ne savent ce qu^estrÉvangile. — Le commentaire se chargeait d'expliquer ce qu'il pouvait y avoir d'obscur dans les thèses. Voici un exemple de cette manière tour à tour triviale et élevée , du réformateur suisse : « Si tu leur dis, que signifient ces paroles Christus est caput Ecclesiœ ? ils répondront certainement : Christ est le chef de FÉghse . — Bien ; mais comment alors pouvezvous donner ce titre au pape? — Le papiste :

Nous devons comprendre ces mots comme nous l'enseigne notre saint Père.— Demandeleur alors ce que signifie Christ ? Us répondront (car ils ne savent pas assez de grec pour donner le vrai sens du mot ) Christ , c'est Christ. — Dis-leur al9rs : Comment donc Christ peut-il signifier pape ? — Le papiste :

Notre saint Père Ta ainsi décidé. — Reprends alors : Si le pape l'a ainsi décidé , il est donc l'antechrist ; car il est écrit que quiconque se donne pour le Christ est un antechrist (Math. XXIV, 5). Ici ils ne manqueront pas de crier : Au feu, au feu , l'hérétique! Mais ne te laisse pas émouvoir et continue tranquillement : Cher ami , pourquoi donc as-tu appris le latin ? — C'est pour comprendre rÉcriture. — Mais non , ce que tu viens de me dire le prouve assez , tu as appris le latin pour ne pas comprendre rÉcriture. Chers frères, pardonnez-moi d'insister si longuement sur cette plaisanterie : c'est pour vous faire voir la longueur des oreilles de ces Welches. »

Puis il reprend gravement : «( Le Christ est la voie, le guide et le chef, donné par Dieu aux hommes. Il est le salut éternel de tous les

croyants, et les croyants sont son corps, mais un corps impuissant et mort sans lui. D'où il résulte que ceux qui vivent en lui sont les enfants et les membres de Dieu , la communauté des saints , l'épouse du Christ , l'Église universelle (Ecclesia ccUholica). Les évêques ne sont donc pas l'Église : ils sont membres de l'Église comme tous les chrétiens , s'ils reconnaissent le Christ pour chef. L'Écriture ne connaît que deux Églises : la communauté de tous ceux qui croient en Jésus-Christ , l'Église universelle dont Borne usurpe le nom, et les agrégations particulières que nous appelons paroisses, c'est-À-dire des conununautés assez petites pour que leurs membres puissent s'assembler commodément (21). »

Le sacrifice par lequel Christ s'est immolé pour le salut des hommes , étant un sacrifice expiatoire permanent, la messe ne peut être

un sacrifice : la cène n'est que la commémoration du sacrifice et l'assurance de la rédemption que le Christ nous a acquise (22).

Christ est le seul médiateur entre Dieu et nous. Dieu Toulant nous donner tout en son nom^ nous n'ayons besoin d'aucun autre intercesseur hors de lui. Christ est notre justice : donc nos œuyres sont bonnes en tant qu'elles sont de lui, mais en tant qu'elles sont de nous, elles ne sont ni bonnes ^ ni justes.

Puis viennent quelques aphorismes d'une application pratique, immédiate. Christ repousse les biens de la terre , donc ceux qui perçoivent des richesses en son nom l'insultent gravement ; ils en font un manteau pour leur avarice et leur avidité. -— Aucun chrétien ne peut être obligé aux oeuvres que Dieu n'a pas ordonnées (donc ni jeûnes , ni dispenses). — Les temps et les lieux sont soumis aux hommes

— .10(1 — fît non les hommes aux temps el aux lieux :

ceci va contre les pèlerinages, contre les fêles, même contre la célébration pharisa!que du dimanche, a Je n'ai vu nulle part que rester dans l'oisiTeté soit servir Dieu ; mieux vaudrait aller aux champs, après avoir rempli ses devoirs religieux , semer ou récoller, ou faire quelque autre ouvrage selon la saison (25). » — Rien n'est plus désagréable à Dieu qu'une piété de parade : àbas donc, robes de moines, calottes de prêtres (24). — Tous les chrétiens forment une seule famille de frères : donc plus d'ordres, de sectes. — Tout ce que Dieu permet est bien : donc le mariage convient à tous les hommes , aux prêtres comme aux autres. — Dieu seul remet les péchés par Jésus-Christ, son Bis: donc la confession doit être supprimée (25). Quant à celui qui remet li:s péchés pour de l'argent , il est le compa-

gnon de Simon et de Balaam et l'allié du diable (26). L'Ecriture ne connaît pas le purgatoire. — Elle méconnaît pas le caractère du prêtre. — Tous les supérieurs ecclésiastiques doivent se hâter de se démettre de leurs fonc* tions contraires à l'Écriture^ ou ils périront. La hache est à l'arbre. Il n'y a d'autre prêtre que celui qui annonce la parole de Dieu : cependant il faut laisser mourir tranquillement les anciens détenteurs de bénéfices (27). .

L'on voit tout ce que Zwingli battait en brèche : c'était à vrai dire l'institution catholique tout entière avec son fondement dogmatique ; le pouvoir infaillible du pape , avec son organisation hiérarchique ; le sacerdoce , avec son système financier ; les indulgences , les messes privées , etc. Il ne conservait qu'une règle, qu'une loi, l'Écriture, et qu'un

juge, la conscience. L'on a tu aussi sous quelle forme saisissante , populaire , il présentait ses idées. ïen yeux encore citer un exemple relatif à l'inyocation des saints, a Combien n'a«t-on pas m d'insensés, qui, persuadés qu'en honorant sans cesse leurs patrons , ils ne pouyaient être damnés , jouaient, juraient, yolaient, incendiaient, faisaient la débauche. Comme si les saints étaient morts pour qu'on pût pécher à leurs dépens , ils se disaient dans tous leurs yices : Mon saint patron a tant mérité de Dieu qu'il peut obtenir pour moi toute chose. C'est là que l'ayarice et les mensonges des prêtres ont conduit la pauyre humanité, non sans profit pour eux. Quand yenaît le jour de la Saint-Sébastien (qui préserye, comme on sait , de la peste et des arquebusades ) , les paysans accouraient en foule à l'offrande ;

c'était une joie dans tout le chapitre. C'est pourquoi ils crient maintenant : Ne doit-on plus honorer nos cher» saints 1 La mère de Dieu est insultée ! • . • Tu ne crierais pas tant , si I^ neige d'argent tombait encore aussi drue sur l'autel ! Ces gens-là mentent comme des charlatansl))(28).

Au fond de toutes ces thèses se trouve la doctrine essentielle de la réforme, l'impuissance de l'homme à se justifier par ses œuvres , la justification par la foi^ et la foi elleinâme donnée par un acte tout arbitraire de Dieu , la prédestination ^ ou , comme le dit Zwingliy l'élection. Il importe de montrer comment Zwingli entendait cette doctrine si

dure : ce sera faire Toir en même temps ce que la conscience humaine avait encore à conquérir, après la réforme , pour assurer sa liberté morale.

Mais d'abord , il faut faire remarquer que la liberté reyendiquée par la réforme n^était pas la liberté morale , telle que Font posée les pbilosophies modernes : je veux dire la libre détermination de se conformer à la loi reconnue par h ra^n. La réforme posait la loi en . dehors de Thomme, dans FÉcriture. Ce seul ' ^ mot suffit pour faire apprécier l'abime qui la sépare de nos principes philosophiques : mais r esprit humain procède ainsi. Il ne s'élance pas d'un seul bond d'un pôle à l'autre du monde moral ; il avance par des progrès lents et successifs. La conscience de Thumanité était écrasée sous un double joug : l'Ecriture et rinterprétation de l'Écriture^ ou plutôt le

despotisme législatif d'une Eglise, hiérarchiquement organisée pour la domination. Le nombre des questions soustraites au libre examen et résolues par voie d'autorité , était en quelque sorte infini : tout était réglé : le dogme et le culte, la science et la vie.

L'homme ne pouvait se mouvoir sans se heurter à une prescription de l'Église, ni contrôler une de ces lois si minutieuses sans tomber dans une hérésie» Le cercle était étroitement tracé autour de l'intelligence.

Pour briser ce cercle , il fallait hardiment rejeter le pouvoir législatif que s'arrogeait l'Eglise, et pour détruire les institutions oppressives des siècles d'ignorance , remonter à leur origine, FEcriture. L'Écriture, pour laquelle le pouvoir hiérarchique luimême affectait nécessairement la plus grande

déférence , était par cela même le seul instm-

ment qai pût le renvûraer. En tout cas , les hommes de ce temps n'en connaissaient pas d'autre, ils n'en auraient pas accepté un autre ; car il faut bien se souvenir que la ré* forme est sortie non pas d'un affaiblissement du sentiment religieuip, mais au contraire de son ravivement. Ainsi contre l'i^faillibité du pape et contre les lois qui en dérivaient, la réforme invoquait l'Ecriture : à une loi arbitraire elle substituait une loi extérieure et supérieure à l'homme, et, par une conséquence naturelle, elle subordonnait l'homme à son législateur; elle absorbait l'homme en Dieu (29). Ce serait d'ailleurs une grande erreur de penser que la question se posât entre }e serf arbitre et le libre arbitre* Le catholicisme avait condamné le pélagianisme tout aussi bien que le fit la réforme. Il admettait , lui aussi , que l'homme ne peut être sauvé que

par la grâce; seulement il voulait que la grâée pût être corroborée ou suscitée, soit par cer* taiues pratiques calculées de manière à augmenter la force et la richesse de la hiérarchie, soit par une sorte de réversion des mérites surabondants des saints, dont TÉglise était la dispensatrice. A ce système admirablement conçu et coordonné pour asseoir sur des bases inébranlables le pouvoir pontifical, la réforme répondait : « l^homme n'a pas en lui le principe de la moralité. Aucun homme ne mérite le salut par lui-même , et bien moins encore a-t-il des mérites superflus, dont d'autres puissent profiter. Le salut est en Christ seul : il est donné à quiconque croit en Christ. » Pour affranchir F homme du pape , elle le jetait dans la servitude de Dieu. Ne nous en plaignons pas : affranchie du joug de rhomme, la ccmsciencé humaine devait

arriver bientôt et logiquement à ne plus relever que d'elle-même.

II est clair que pour les réformateurs , la doctrine de la justification par la foi avait une valeur absolue, qu'elle leur apparaissait comme la vérité même. Ils la trouvaient toute formulée dans l'Écriture. Ils y trouvaient aussi des textes formels sur la prédestination : mais d'ailleurs ^ la prédestination et la justification par la foi sont deux thèses corrélatives : la foi n'étant pas du ressort du pur raisonnement ne saurait être (toute la théologie chrétienne le reconnaît) qu'un don de Dieu (29 bis).

Au surplus, cette théorie se rattachait, dans Z^ingli, à un ensemble d'idées* philosophiques qu'il me parait important de résumer rapidement.

Pour lui, la foi était tout ensemble la con-

naissance de Dieu et la confiance en Dieu , ou, comme il dit ailleurs, la science, Tamour et l'espérance (50). La foi étant la seule condition du salut, avoir la foi c'est avoir la conscience, la certitude qu'on est parmi les élus (51). Parole hardie, d'une portée immense et qui suffit à elle seule pour expliquer l'énergie de conviction des Églises qui l'ont adoptée. Bien différente en cela de la prédestination admise par Luther après saint Augustin, et suivant laquelle nul n'a de son salut aucune certitude, la prédestination, dans le système de Zwingli, se confond avec la foi elle-même , et celui qui se sent croyant se sait élu. Elle devient ainsi le plus énergique des principes d'action (52).

La foi elle-même ne peut venir que de Dieu ; car, selon Zwingli , Dieu est tout ce qui est* a La Genèse dit : tout ce qui est, est bon, et

Christ dit (Lue. xvin. 19 ) que Dieu seul est LoD ; c^est que Dieu est tout ce qui est, c* està-dire toutes choses ne sont que parce que Dieu est et qu'il est leur esscQce (33). » Zwingli pousse très-loin les conséquences de cette doctrine : « Nous parlons comme si les astres éclairaient , si la terre produisait et si Tair fécondait. Erreur 1 C^est Dieu qui fait tout en tout. C'est lui qui éclaire, qui produit, qui féconde (34). La nature est la TÎyante yolonté de Dieu (35). » Et ailleurs : « Avec les philosophes , j'appelle la nature Dieu : je lui donne le nom du principe d'où toute chose tire son être (36). » Et il cite comme autorités Moïse , Paul , Socrate , Pline , Sénèque, surtout Sénèque dont il dit en le comparant à saint Basile : a Celui"*ci était chrétien et grand théologien, Tautre païen et encore plus grand théologien (37). »

Cependant Zwingli n'était pas panthéiste.

Il repoussait l'identité de Dieu et du monde : il voulait bien que Dieu fût en tout, mais non pas que tout fût Dieu. Il croyait fermement à la création y à un Dieu personnel. L'action de ce Dieu non-seulement dans le monde physique , mais encore dans le monde moral, était à ses yeux incessante , universelle. L'idée de la Providence était la clef de voûte de tout son système $ et il voyait dans la Providence le perpétuel et immuable gouvernement de toute chose (38). La Providence régit les actions des hommes comme les phénomènes naturels, et de même que la nature ne produit rien par une force qui lui soit propre, de même l'homme n'est pas l'auteur de ses œuvres.

« Plus la foi est grande, plus les œuvres sont bonnes : car plus la foi grandit en nous, plus aussi Dieu est grand en nous (39). »

Zwinglî rsTieat plasieurs Tois sur ce point capital. Je citerai de préférence une sorte de résumé dogmatiqae qu'il adresse à un ami dans la franchise d'une lettre particulière (40).

« Quoi que les hommes puissent penser et discuter touchant Dieu et les choses invisibles, cette opinion doit l'emporter qui a^rme que tout est gouverné et disposé par sa divine providence. Car si lu 6tes à Dieu la providence, tu lai 6tes à la fois la sagesse , la bonté et la justice. 11 n'y a plus de Dieu. Dieu ordonne et règle tout au mieux avec sagesse : car s'il ne règle pas les choses à venir, c'est qu'il ne le veut pas ou qu'il ne le peut pas. S'il ne le peut pas , il n'est pas tout-puissant. S'il ne le vi^ut pas , il n'est pas souverainement boo.

Ne croyons donc pas que rien se fasse sans sa volonté : c'est lui qui opère en nous, qui nous lait agir et vouloir selon sa volonté.

Mais y dit-on , je me livrerai donc à mes passions , puisque j'agis par la yolonté de Dieu, quoi que je fasse. Ceux qui parlent ainsi montrent bien de quel troupeau ils sont.

Soit ! j'admets que c'est par la volonté de Dieu que tel est parricide , tel autre assassin : mais c'est un effet de sa bonté que ceux qui doivent être les vases de sa colère se trahissent eux-mêmes par de tels actes. Car qui ne reconnaîtrait à ce signe les fils de la Géhenne I Qu'ils disent donc que par la providence de Dieu ils sont des traîtres et des homicides, j'y consens : je le dis de même , mais j'ajoute : ceux qui agissent ainsi , sans s'amender ni se repentir, sont livrés par la providence de Dieu aux tourments éternels ^ comme exe mples de sa justice. »

Il est inutile de faire remarquer que l'objection n'est pas résolue : c'est qu'elle est en T. I. 32

effiet insoluble dans ce système. Je la retrouve pcwée dans toute sa force , et plutdl tournée que résolue dans le passage suhaat :

if Toutes les bannes œuvres sont de Dieu.

Mais l'on objecte : pourquoi donc Dieu nous

damne-t-ilsi nous ne faisons pas bien? Dieu

ne peut être injuste à ce point de me punir

pour un acte que je ne puis pas ne pas faire I

■ — Je réponds : un bon arbre porte de bons

fruits : il n'en peut porter de mauvais et le

mauvais n'en peut porter de bons ! Si donc

tu ne portes pas de bons fruits , c'est une

preuve que tu es un mauvais arbre : c'est

pourquoi tu seras arraché et brûlé. — Ob-

^^^ jeciion : mais si je ne puis rien par ma propre

^^C force, et queje ne sois boa que par la volonté

^^H de Dieu, pourquoi ne me fait-il pas bon ou

^^^^ pourquoi me punit-il pour ne l'être poiat ?

^^^^^ — Réponse : pourquoi Dieu ne t'a pas fait

bon y va le lui demander à lui-même : je n'ai pas assisté à ses conseils ! Mais j'ai appris dans saint Paul ( Rom. ix. 20. 25 ), que Dieu n'eçt pas injuste, parce qu'il use de sa créature selon sou bon plaisir , tout comme un potier ne peut être accusé d'injustice pour ses vases, selon qu'il les destine à des usages nobles ou ignobles. Nous sommes moins de* vaut Dieu que le limon devant le potier.

C'est pourquoi il fait de nous ce qui lui platt : il élit l'un «t repousse l'autre (41). »

Zivingli rejette même, comme un misera* ble échappatoire , le concours de la volonté avec la grâce : son raisonnement est celuici : « Si l'homme vient de lui-même, il est aussi le principe de ses œuvres : mais si l'homme est de Dieu, Dieu est aussi le principe et la cause de ses œuvres : car comment l'homme s'attribuerait-il quelque chose,

quand tout ce qu'il est, est de Dieu? Nous ne ressemblons pas mal, avec nos préteolions, à ce Guggy, qui voulail toujours être chevalier et n'eut jamais de cbeval. 11 finit par tomber malade et devint si pauvre, qu'il chevaucha vers l'hôpital sur une tonne à fumier. Pardonne-moi, pieux chrétien, cette plaisanterie. Je pourrais l'effacer : mais je la garde, car c'est une trop juste image de notre sagesse 1 (42)»

Je donne ces textes sans commentaire.

Quoique les réformés et les protestants insistent beaucoup sur cette thèse, et qu'elle soit restée le fondement de leur dogmatique, il est clair que la vie de la réforme n'est pas là. Ce n'est pas du moins par là qu'elle a si puissamment agi sur le développement des sociétés modernes. Je rappelle néanmoins les observations présentées un peu

plus haut, et comment une doctrine qui portait en elle le germe d'une sorte de fatalisme musulman a pu, dans des circonstances données, servir à affranchir la pensée humaine. Je veux ajouter dès ce moment que Zwingli donne à cette théorie une grandeur singulière, en la portant même en dehors du christianisme : a Ote du magistrat la religion : ce n'est plus un magistrat, mais un tyran. Les deux Caton, Camille et Scipion, s'ils n'avaient été religieux, n'auraient pas été si magnanimes. La religion n'était pas alors renfermée dans les limites de la Palestine : car l'Esprit divin n'a pas créé la seule Palestine, mais l'univers entier. Il a donc nourri la piété chez tous ceux qu'il a élus, en quelque lieu qu'ils fussent (45)... Ils sont dans une erreur complète ceux qui

vouent à la damnation... tous les gentils.

Que pouTons-nou8 savoir de la foi que Dieu peut leur avoir mise dans le cœur? qui n'admire la foi de Sénèque, quand il dit dans sa lettre à Lucilius : « Nous devons vivre comme « si nous étions devant un témoin , penser a comme si quelqu'un voyait au fond de nos o cœurs : qu'importe, en effet, que nos acu lions ou DOS pensées soient cacbées aux < hommes? Dieu les voit, a Qui, je le demande, a mis une telle foi au cœur de cet homme?... La vie éternelle étant à ceux que Dieu a élus, pourquoi osons-nous juger et condamner, quand l'élection de Dieu nous est cachée? Avons-nous été appelés dans ses cooseils pour l'emptoher de choisir un indigne (4-i)? B Nous verrons plus tard des paroles plus expUcites encore. De ce soufQe divin, communiqué à quelques-uns, en demciue de l'Eglise chrétienne, il n'y a

qu'un pas à faire pour arriver à la loi morale, innée et immanente en toute conscience. Et, quoi qu'on doive penser du fond de la doctrine, Ton ne peut méconnsdtre une singulière vertu d-afifranchissement dans un dogme qui, du même coup, brisait le despotisme catholique, et relevait l'antiquité de la longue malédiction que l'Église avait fait peser mr Aïe.

ZwiqgU publia ce3 thèses si hardies quelques jot)rs avaut le colloque (45) , déclarant qu'elles contenaient le résumé de ce qu'il avait prêché à Zurich, et qu'il était prêt à les discuter et à les prouver par l'Ecriture.

Le 29 jaavier 1525 , près de six cents per-

sonnes se trouvèrent réunies dans l'hôlel de ville de Zurich : tous les curés et prédicateurs du territoire et beaucoup d'étrangers, parmi lesquels des membres des universités les plus rapprochées , avaient répondu à l'appel du conseil : car on était dans nne grande attente de ce qui allait arriver. L'évèque de Constance avait epvoyé quatre députés : le plus important était son vicaire général Jean Faber, autrefois condisciple et ami de Zwingli , mais devenu depuis son ennemi le plus acharné Ces députés d'ailleurs ne venaient pas pour discuter : ils le déclarèrent eux-mêmes. Ils se flattaient que le conseil les prendrait pour arbitres, ou tout nu moins qu'il les consulterait en secret (46); leur attente devait être déçue.

Le colloque s'onvrit par une déclaration bourgiiemestre Rojst qui exposa le but de

la conTOcation , et déclara que Zwingli était prêt à rendre compte de sa doctrine. Il in- "vita quiconque avait quelque chose à y reprendre^ à se lever et à parler librement. Zwingli renouvela la même invitation. Sur quoi Faber prit la parole : a L'évêque de Constance ne m'a pas envoyé ici pour discuter. Ces questions appartiennent à un con** cile de toute la chrétienté : si vous preniez une décision , que diraient les autres nations? Attendons le concile. Si Ton veut discuter, qu'on le faàse au moins devant les savantes universités de Paris , de Louvain y de Cologne. — Zwingli : M. le vicaire demande un concile ; cette pieuse réunion n'est-elle donc pas une assemblée chrétienne ? Christ dit :

Où deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai avec eux. Nous n'avons besoin ni de conciles, ni d'universités : nous avons l'Ecri-

-98»tuiT, qui ne peut mentir ni tnnnper. »

n »e fit eoBuKe un grand sUenee. Personne ne prenant la parole, malgré les pressantes instances du bourgmestre, Zvingli reprit:

<t Je TOUS en conjure par l'amour du Christ et de la vérité, montrez-moi mou erreur, si je me suis trompé. Je vois parmi tous bien des personnes qui m'appellent bérétique : si aucune d'elles ne se lève , je serai forcé de les appeler par leurs noms , pour pouvoir enfin me défendre 1 7> Nouveau silence. Un autre s'écrie alors : « Où sont doue ces messieurs qui voalaient nous brûler et parlaient d'apporter le bois eux-mêmes? Qu'ils se montrent donc une fois? Où sont ceux qui ont fait arrêter le curé de Fisslibach et qui le Uenncni en prison? Puisqu'ils ne parlent pas, Je pense qu'ils vont le mettre en liberté.»

Ceci él{iit directement à l'idresse de Fa-

])er. Il se décida à sortir de son silence:

« J'ai démontré ^ dit-il , à ce curé que l'invocation des saints est conforme à TEcriture : il a révoqué son erreur. » Alors Zwingli vi<^ vement : « C'est Dieu même qui a fait parler le vicaire : l'invocation des saints est l'un des principaux articles que j'aie traités. J'espère donc que M. le vicaire voudra bien nous indiquer les textes qui ont convaincu le curé, i» Ainsi s'engagea la discussion ^ Faber citant la tradition, les conciles^ et Zwingli lui demandant toujours les textes de l'Écriture. La bourgmestre termina la séance en disant ; « L'épée qui a percé le curé de Fisslibach n'a pas voulu sortir du fourreau , aujourd'hui! » Dans la séance suivante , le conseil fit lire une ordonnance , aux termes de laquelle ç( personne n'ayant attaqué ou n'ayant réfuté par l'Ëcriture les thèses publiées par Zwingli; »

celui-ci était invité à continuer de prêcher, comme il l'avait fait jusqu'alors, le saint Evangile et la vraie Écriture, selon l'esprit de Dieu. De plus, il était enjoint à tous les prédicateurs de ne prêcher que ce qu'ils pourraient prouver par des textes de TÉcriture.

Alors Faher déclara qu'il était prêt à discuter devant Tune des universités de Paris, de Cologne ou de Fribourg. Zwingli : Je répondrai partout ; mais je ne veux pas d'autre juge que l'Écriture. — Faber : Quand deux hommes se disputent un champ , ils prennent un juge. Que diriez-vous si je proposais pour juges messeigneurs de Zurich? «— Zwingli:

Dans les choses temporelles, il £aut des juges , et là, bien certainement , je ne récuserais pas messeigneurs. Mais dans les choses de la vérité divine , je ne reconnais pas d'autre juge

que rÉcriture. — Le docteur Martin j de Tubingen : Vous entendez l'Écriture d'une façon , moi d'une autre : il faut que quelqu'un décide. — Zwingli : L'Écrilure décide elle-même. Faber: — Arius régnerait encore , s'il n'y avait pas eu de juge. — Zuiingli : Les pères qui ont combattu Arius, l'ont fait avec des textes de l'Écriture, et ainsi c'est l'Ecriture qui a jugé. » La question se posait ainsi nettement entre l'autorité et la liberté d'examen. Faber ne répondit rien et la séance fut levée (47).

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