livre, c'est la vérité, tellement que ceux
qu'il couvrait de ridicule le prirent d'abord
au sérieux. « 11 est curieux de voir, écrit
Thomas Morus à Érasme, combien les Lettres
des hommes noirs plaisent aux savants et aux
ignorants» Quand ceux-ci nous voient rire à
cette lecture, ils imaginent que nous rions seulenient du style qu'ils consentent à ne pas défendre ; mais sous cette langue un peu barbare 9 disent-ils, quelle abondance de maximes excellentes! C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre : il se passerait cent ans, que ces imbéciles ne comprendraient pas à quel point ils sont joués. »
Érasme raconte de même que, dans le Brabant, un prieur des Dominicains acheta un grand nombro d^ exemplaires pour en faire hommage à ses supérieurs, ne doutant pas que le livre eûi été écrit eu l'honneur de leur ordre ! « Et voilà les Allas qui se croient destinés à soutenir TÉglise croulante ! »
Cette satire, le plus grand monument de ce genre en Allemagne, rappelle en plus d'un point notre immortelle Ménippée. Elle remet aussi en mémoire le grand nom de
Voltaîre. Gomme l'œuvre de ce grand homme, elle a la yerve, la vivacité, quelquefois trop de libet-té de langage, la personnalité incisive et implacable, l'esprit enfln qui couvre tout. Elle fait jaillir le ridicule dô la même source ; elle s'attaque volontiers aux mêmes objets, aux histoires des saints apocryphes, des reliques imaginaires. Elle se moque, par exemple, comme Voltaire Ta fait, je crois, quelque part, de ces trois rois de Cologne qui sont peut-être trois paysans de West- |)halie. Enfln, elle aime à chercher dans les Écritures mêmes ses traits les plus acérés, et l'histoire d'Ézéchiel, certaines maximes trop pratiques de l'Écclésiaste et certaines crudités, sans doute symboliques, des prophètes
se trouvent ici comme dans les Facéties.
Il est dans la nature d'un tel travail de ne pouvoir être traduit. Plutôt que d'essayer
une traduction impossible, j'aime mieux ren« voyer au livre lui-même. Celle fois encore, l'ironie, au service du bon sens, a vaincu. Les ordres mendiants et le vieil échafaudage scolaslique , dont ils étaient le plus ferme appui, ne s'en sont jamais relevés.
Les moines d'Allemagne ne s'y trompèrent pas comme ceux d'Angleterre et de Brabant. Ils sollicitèrent, ils achetèrent, diton , du pape un bref qui ordonnait de brûler le livre et ses auteurs quand ils seraient connus; car ce pamphlet avait paru sans nom d'auteur. On l'a revendiqué quelquefois pour Reuchlin, pour Erasme; mais, dès le premier moment, les amis et les ennemis furent d'accord pour reconnaître, dans la plus grande partie, la main qui avait écrit le Triomphe de Capnion, et la critique moderne a mis ce fait hors de doute.
11 est permis de penser que le jugement du pape fut moins sensible aux auteurs que celui d'Érasme. Tant que les lettres furent manuscrites, Erasme y avait pris goût plus que personne : il en avait appris plusieurs par cœur; il les récitait à ses amis; il les envoyait comme des merveilles à ses illustres correspondants de France et d'Angleterre.
Quand elles furent publiées et que la tempête éclata, il eut peur d'en être cru l'auteur, et se hâta d'écrire que ces lettres lui déplaisaient fort, qu'il appréciait la fine ironie, mais que toute personnalité lui était odieuse.
Hutten put se consoler de ce lâche aban'don en contemplant le succès de son œuvre.
La guerre s'ouvrait par une victoire : ce premier succès fut pour lui un présage et un encouragement.
Dès cette première journée, la lutte s'était
engagée au-dessas de la tête de Retichlin : il disparaît presque dans la fumée de la bataille. Cependant, il faut dire comment se termina ce premier épisode. En 1520, après l'éclat jeté par les écrits de Hatten et de Luther, les Dominicains obtinrent enfin la condamnalioD de Reucblin. Mais les temps étaient bien changés : l'Allemagne ne tint nul compte d'un acte ^i, naguère encore, aurait conduit le condamné sur un bûcher. Seulement le prolecteur de tous les dpprimés, l'ami de Hutlen, Franz de Sickingen, prit en main la cause de Reucblin; il fit si grand'peur aux Dominicains qu'ils promirent en toute hâte de ne jamais inquiéter le protégé du brave chevalier. Reucblin mourut la même année.
Quelle plus triste condition que d'être méconnu par $es proches , par ceux-là mêmes è qui Ton sacrifierait tout, hormis sa foi l C'est la^upréme tentation, celle à laquelle les plus fermes esprits savent seuls résister. Elle ne fut pas épargnée à Hutten. .
Dans sa première douleur, après le crin^e qui l'avait plongée dans le deuil, sa famille s'était rapprochée de lui. Hutlen Vêtait hâté d'accourir. Mais il fut loin de recevoir rac<cueil qu'il avait droit d'attendre après une si longue absence, après tant de malheurs. On ne lui dissimula pas le dédain qu'on avait pour des études qui faisaient son honneur et
sa joie. Qu'avaït-il appris? Rien. Qu'était-il? Un savant, un poëte, un être inutile, presqu'un opprobre pour les siens. « Un jour, dit-il plaisamment, un noble ami de la famille, demandant à l'un des miens de quel titre il devait me saluer : « Hélas ! répondit- « il, il n'est encore rien ! » Encore s'il avait consenti à entrer au couvent! Ce n'est pas que son père fût au fond Irès-fàché qu'il lui eût désobéi en ce point : il avoua un jour à Crotus Rubianus, avec un mélange de rancune et d'amour- propre paternel, qn'il ne croyait pas que son fils fût fait pour une telle vie. Mais, en père prévoyant, il voulait qu'il fût quelque chose, et Hutten n'était rien, pas même docteur. « Il faut être docleur ou tout au moins maître {es lois) ou bachelier, sinon l'on n'est rien. On ne demande pas ce que vaut un homme, mais ce
qu'il est. La fortune, le titre sont tout; la vertu, rien, »
Trois grands chemins conduisaient à une position dans le monde : la guerre, le couvent, le droit. La guerre ? Malgré son incontestable bravoure , Hutten y était impropre, puisqu'il était savant. Ses parents, ses amis regardaient avec mépris ses membres plies par la maladie et par l'étude, son front creusé par la pensée, ses mains plus habiles à manier la plume que l'épée.— - Le couvent? Rien ne pouvait vaincre l'horreur que Hutten en avait prise à l'âge même qui pare et embellit tout. — Restait le droit. Les docteurs faisaient très-bonne figure dans la société du xvi® siècle. Ils peuplaient les cours des princes et de l'Empereur. « Ils remplissent comme des éponges l'oreille des grands; ils sont leurs conseillers, leurs agents en toute
affaire de paix ou de guerre. Qu'on eoit docte, peu importe , pourvu qu'on soit docteur ; avec ce ti(re, on est sûr d'être bien reçu partout. Les princes se minent pour les enrichir '. j» Pour tout dire, être docteur ce n'était pas déroger, même pour un noble francomea. 11 fut décidé que Hutten irait en Italie conquérir ce titre précieux.
Hutten partit avec répugnance ; il aurait mie us aimé se rendre a Bâle , auprès d'Érasme, pour continuer, sous ce mattre illustre, ses cbères études grecques et latines. Cependant il était résolu à satisfaire la volonté de ses parents , et il travailla avec une consciencieuse ardeur. Mais il ne fut pas gagné à la science des bartholistes, à cette science stérile et vaine , que les derniers glossateurs