CHAPITRE II
Zwingli à Zurich. — Premières années.
Les premières paroles de Zwingli , à Zurich, annoncèrent l'œuvre qu'il voulait accomplir» Il déclara au chapitre qu'il se proposait d'expliquer en chaire , dans son entier, l'évangile de saint Mathieu , ce que personne encore n'avait fait. Beaucoup s'effrayèrent d'une telle innovation (1); car prêcher la parole du Christ était chose inouïe depuis des siècles dans les églises chrétiennes. Mais Zwingli persista.
Le 1er janvier 1510, il monta en chaire pour la première fois : ce jour est , à vrai dire , la date de l'inauguration de la réforme à Zurich : car tout était en germe dans ce seul fait : prêcher l'Évangile* Zwingli commença et poursuivit son œuvre avec la constance et le courage qui font le succès, mais aussi avec la modération qui le rend définitif en empêchant les réactions. « J'ai tenu grand compte du temps , dit-il plus tard : car Christ lui-même loue le serviteur qui donne au moment opportun la nourriture à la famille de son maître. Qui ne changerait le serviteur qui, au milieu de l'hiver, irait fendre la terre de la charrue et y jeter la semence ? C'est au printemps qu'il faut faire ces choses. Et ainsi j'ai fait bien des concessions à la faiblesse de mes auditeurs, ne voulant pas compromettre la vérité , en l'exposant avant que
les esprits ne fussent préparés pour la voir (2). 9 « J'aime mieux , écrit-il encore à un ami (31 décembre 1610), séduire mes auditeurs par la bienveillance et l'honnêteté que brusquer leurs convictions et les enlever de haute lutte. »
Cette modération qui ne se démentit jamais, comme nous le verrons, est d'autant plus remarquable que Zwingli était d'un caractère très-irritable. 11 s'accuse lui-même d'avoir prêché souvent avec trop de vivacité, et plus d'une fois il fut obligé de s'interrompre dans ses imprécations contre les corrompus, en disant : « Ne prends pas cela pour toi , homme pieux. » — Ce beau mot est de lui et le caractérise : la bravoure de la prédication (3) .
Son premier succès fut d'arrêter aux portes de Zurich le marchand d'indulgences. Il fut soutenu, dans cette occasion, par l'évêque de
Constance , qui s'indignait surtout que Samson osât vendre les indulgences dans son diocèse , sans lui en avoir demandé l'autorisation. Zwingli aurait désiré que les prélats entreprissent eux-mêmes la réforme : il écrivit à l'évêque pour le supplier de s'opposer aux corruptions romaines, et d'inaugurer la libre prédication de l'Évangile (4). Mais il vit bientôt que les puissants ne lui apporteraient aucune aide, et qu'il fallait que les humbles se missent hardiment à l'œuvre.
Zwingli fut interrompu dans ses travaux par la suette anglaise, qui vint jeter dans Zurich l'épouvante et la mort( 1519). Elle enleva deux mille cinq cents personnes. Zwingli était aux bains de Pfœffers 9 déjà malade , quand cette grande peste du xvie siècle se déclara à Zurich. Il se hâta d'accourir et se prodigua. Bientôt il fut atteint lui-même. Son sentiment reli-
gieux se fortifia dans cette épreuve et s'exprima dans des poésies, qui sont restées classiques parmi les réformés (5). « Tous les fidèles, dit Bullinger, furent saisis dune grande affliction quand ils apprirent la maladie de leur pasteur. Ils implorèrent le Seigneur qu'il voulût bien le guérir. Il guérit en effet, mais il perdit son frère, André, jeune homme de grande espérance, qu'il regretta beaucoup.» Zwingli se ressentit longtemps encore des suites de cette rude atteinte; «La peste m'a enlevé la mémoire, écrit-il plusieurs mois après , et tellement fatigué la tête, qu'en parlant il m'arrive souvent de délirer. Mes membres peuvent à peine me porter (6).»
Outre la mort de son frère et d'un si grand nombre de personnes, dont plusieurs lui étaient chères , son cœur , à ce moment ,
était blessé d'un coup cruel : Oswald Myconius , son ami préféré , l'avait quitté. Pensant pouvoir être utile à la cause de la réforme dans sa patrie , Lucerne, il y avait accepté une place de maître. C'était s'exposer à un péril certain dans cette ville dont le catholicisme était alors et est resté si fanatique. «Chaque jour, lui écrit Zwingli , je me rappelle ce moment où nous avons été arrachés l'un à l'autre et je sens mieux la perte que j'ai faite en te perdant. Je suis dans la situation d'une armée qui serait coupée de l'une de ses ailes devant l'ennemi. » Cependant il ne se laisse pas aller à ses regrets et relève par ces belles paroles l'esprit moins ferme de son ami (7) :
«Tu n'es pas le seul, cher Myconius, dont l'âme soit troublée. Nous vivons dans un temps d'attente générale, où tout est triste-
ment mêlé et confondu. Les éléments les plus contradictoires sont en lutte. Chaque cbose qui surgit semble évoquer son contraire. Au moment même où natt l'espérance, T homme perspicace voit se lever des sujets de crainte. Tous les amis de la vertu (humani candoris) croyaient naguère que nous allions voir refleurir les sciences comme aux plus beaux âges : mais voici que cette espérance nous est ravie par l'ignorance ou plutôt par l'impudence de quelques hommes qui se liguent contre toute science, pour n'avoir pas à rougir d'eux-mêmes. Il semblait que le Cbrist allait renaître : tant d'hommes savants et vertueux réunissaient leurs efforts pour féconder cette semence divine 1 Mais voici que l'ennemi sème l'ivraie, et qui peut dire si au jour de la moisson , elle ne sera pas tellement mêlée aux racines mêmes du froment, qu'il
soit impossible de les séparer ? Ayons confiance pourtant. Il faut que l'or soit purifié par le feu , et par le feu l'argent est séparé de sa gangue. Christ a dit aux apôtres : « Vous serez haïs à cause de moi* Le temps approche où quiconque tous mettra à mort, croira servir Dieu.» La vie de l'homme est un combat. Couvert des armes forgées par saint Paul, il faut combattre bravement l'ennemi. Et ne dis pas : « A quoi bon enseigner, quand si peu veulent s'instruire? » Travaille au contraire sans relâche , pour montrer au plus grand nombre possible cette perle précieuse que le vulgaire dédaigne, mais qui n'en brille pas moins de sa beauté propre. L'Église, née dans le sang, ne peut être restaurée que par le sang. Heureux ceux qui souffriront la persécution pour la justice. Sois de ferme courage. Les
hommes ne manqueront pas , qui donneront t. i. 2K
volontiers leur vie pour le Christ, dussent-ils être flétris du nom d'hérétiques. Quant à moi, je suis résigné d'avance à tout le mal que pourront me foire les prêtres et les laïques. S'ils m'excommunient, je me souviendrai d'Hilaire, cet homme très-savant et très-saint qui fut relégué de Gaule en Afrique, et de Lucius qui, chassé du siège de Rome violemment , y revint avec beaucoup de gloire. Non pas que je me compare à de tels hommes ; mais ce sera ma force de penser que, bien meilleurs que moi, ils ont subi les plus indignes traitements. Je demande seulement au Christ qu'il me donne de supporter tout d'une ftme virile.»
Dans la même lettre, ZwingU annonce à son ami qu'il essaiera de détourner de Luther l'excommunication qui le menace.
Il tint parole. Non-seulement, il parla au légat
et le supplia, dans l'intérêt mfanede la papauté, d'empêcher Léon X de lancer sa fondre qui pourrait allumer un tcrriU* incendie* maïs 9 publia un écrit où , avee tous \m ménage* inents nécessaires pour être écoulé, il eiposé que si Luther i'êtt eaàprimi sur certaines ekoeee trop librement, il y a été pénssé par la violerioe de ses ennemis. D rejette toute In responsabilité de cette grande querelle sur esm qui m! écrit ou sujet de$ indulgence* et de la puissance pontificale, des ekoses qui aucune oreille pieuse et savante ne pou» voit entendre sans indignation. * Luther se recommande à tous par la pureté de sa vie t nul n'a lu ses livres sans en devenir meilleur ) le nutade est las d'une théologie sophis* tique et plus las encore d'une tyrannie qu'il impute moins au pontife qu'à son entourage i il a soif des doctrines étangfliques. Si on ne
lai ouvre pas l'entrée de cette source sacrée, il la forcera. » Enfin il conseille an pape de ne pas juger lui-même danfe sa propre cause, et de remettre la décision de ce débat à des arbitres d'une science et d'une impartialité reconnues , qui seraient désignés par l'Empereur et par les rois d'Angleterre et de Hongrie (8). Avis timide sans doute, et qui restait bien en arrière des opinions de son auteur lui-même. Mais combien de révolutions radicales ont commencé par des demandes modérées 1 Le despotisme qui les repousse force ses adversaires à porter leurs coups plus haut. Presque tous les pouvoirs tyranniques meurent par le suicide. Dans l'infatuation de leur force , ils ne voient pas l'abîme où ils se précipitent eux-mêmes. Quand la lettre de Zwingli arriva à Rome , la bulle était lancée. La réforme pouvait suivre son cours.
C'est ici le moment d'indiquer les rapports de Zwingli avec le grand réformateur de la Saie. Les différentes écoles réformées ont vivement agité la question de savoir si Luther a précédé Zwingli , on Zwingli Luther. Vaine discussion , s'il est prouvé historiquement que les deux réformateurs n'ont point procédé l'un de l'antre. Tout ce qu'on vient de lire a démontré , ce me semble , que Zwingli entra dans la réforme spontanément , sans aucune impulsion extérieure , et par le seul travail de son esprit investigateur et droit sur les sources de la foi chrétienne. Tandis que Luther était encore arrêté dans sa controverse sur les indulgences et hésitait à entreprendre des réformes , soit dans le dogme , soit dans le culte , à Zurich on s'était déjà mis à l'œuvre (9). Mais d'un autre côté , il est établi par
la correspondance, que dès 1518 , les amis
de Zwingli lui avaient envoyé les premiers écrits de Luther, et qu'ils le tinrent au courant des divers incidents de cette lutte mémorable, Neus venons de voir quelles impressions Zwingli en recueillit» Ces écrits, encore très» modérés au fond , le confirmèrent sans doute dans son dessein , et son oœur se fortifia par l'exemple d'un si grand courage. 11 conçut dès lors pour Luther la plus vive admiration* « Luther, écrit-il en 1523 , est un si excellent champion de Dieu, il pénètre si profondément dans les Ecritures , que nul autre de-* puis mille ans ne saurait lui être comparé. Pour le courage viril aveo lequel il combat le pape , il n'a pas son égal depuis que la papauté existe (10). » Mais dans la conscience de la spontanéité de son. développement moral , il repoussait le titre de luthérien, 11 détestait ces noms de secte. 11 ne
voulait pas que Ton divisât en factions l'Église universelle* D'ailleurs , il »lui paraissait bon que l'interprétation de la Parole fût tentée par plusieurs, en différents lieux , dans la pleine indépendance de leur esprit. Lear aceord se* rait la preuve de la vérité de leur doctrine ; leurs dissidences même seraient utiles en provoquant de nouvelles méditations. C'est pour* quoi il se fit une loi de n'écrire jamais à Luther, et même de ne lire ses livres qu'avec beaucoup de réserve (1 1). Voici, du reste, ce qu'il dit lui-même à ce sujet (1525) avec un accent de sincérité qu'on ne saurait méconnaître.
« Les grands et les puissants du monde ont cherché à rendre odieuse et méprisable la doctrine chrétienne en l'appelant du nom d'un homme. Alors que personne , dans nos contrées, ne connaissait encore le nom de
Luther, dès 1516, j'ai commencé à prêcher F Évangile. En 1519, quand j'arrivai à Zurich , j'annonçai immédiatement an chapitre que je prêcherais l'évangile de Matthieu, sans addition humaine, A ce moment , on ne savait encore rien de Luther, si ce n'est qu'il avait écrit contre les indulgences : aussi personne ne songea à m'appeler luthérien. Quand parut l'opuscule de Luther sur l'oraison dominicale , on trouva une telle analogie entre sa doctrine et l'explication que j'en avais donnée en chaire peu auparavant , que plusieurs crurent que j'en étais l'auteur et que je me cachais sous son nom. Les cardinaux et les légats qui étaient alors à Zurich , commencèrent à me haïr; pourquoi donc ne m'ont-ils pas appelé luthérien, jusqu'au jour où (bien à tort) ils ont traité Luther luimême d'hérétique? Je prêche la parole du
Christ, pourquoi donc ne m'appellent-ils pas chrétien? Ce que je connais des livres de Luther est si bien fondé sur la parole de Dieu que nul au monde ne pourra le renverser. En plusieurs points cependant je me sépare de lui; non pas qu'il aille trop loin , mais, au contraire, il fait trop de concessions , par exemple , sur la confession , l'invocation des saints, etc. Ils ont commencé par condamner le plus é minent des serviteurs du Christ, et maintenant ils nous imposent son nom pour faire de la doctrine du Christ une secte. Ne prenez pas et ne vous laissez pas donner le nom d'un homme. Il faut prendre le nom de celui pour qui l'on combat et dont on est le serviteur. Combattez-vous pour le pape et défendez-vous son honneur, sa parole , vous êtes des papistes. Combattezvous pour le Christ et défendez-vous son
honneur, sa parole, tous êtes des chrétiens* Ne souffrons donc pas qu'on nous appelle luthériens : ear Luther n'est pas mort powr notre salut, mais 11 nous enseigne celui de qui rient notre salut. Luther prêche le Cbrist et je le prêche aussi, quoique, parla grftoe de Dieu > il conduise au Seigneur des multitudes entières/ tandis que moi et les autres nous ne gagnons que quelque* Ames* Je raie le soldat du Christ t je conserve le nom de mon chef. Chacun comprendra maintenant pour* quoi je repousse le nom de luthérien , quoi* que Luther soit à mes yen* le plus grand homme de ce temps. J'affirme devant Dieu que je ne lui ai jamais écrit, ni fait écrire , ni reçu un mot de lui; non pas que j'eusse aucune crainte , mais j'ai voulu Caire oem+ prendre à tous les hommes combien l'esprit de Dieu est uniforme, puisque si loin l'un
de l'autre et sans nous entendre , nous enseignons uniformément sa parole (12). »
L'enseignement de Zwinglij porta bientôt ses fruits. Dès 1520, le conseil de Zurich ordonna à tous les prédicateurs du territoire de ne prêcher que l'Écriture et ce qu'ils pourraient prouver par l'Écriture. L'on sait que ces paroles sont la formule même de la réforme à son début, et l'on comprend tout ce qui , dans l'édifice du catholicisme , tombait en raine de ce coup. En même temps , on fit une loi sévère contre les pensions des souverains étrangers et l'on ferma les asiles. Le droit d'asile qui , dans des temps de violence , où la force régnait sans frein , avait
été souvent une garantie pour les iaibles et pour les opprimés , ne pouvait se maintenir dans une société régulière; mais les corporations religieuses qui le possédaient, avaient défendu toujours cet abus, comme tant d'autres, et pour le leur enlever, il fallut une forte réaction de la société laïque.
Zwingli ne voulut point garder plus longtemps la pension du pape. Depuis 1517 elle pesait à sa conscience, et il sentait bien que ce n'était pas assez pour son honneur d'avoir déclaré aux légats que jamais pour de l'argent, il ne dissimulerait un mot de la vérité. On avait fait appel à son ambition , on avait bit briller devant ses yeux les pins hautes dignités ecclésiastiques. Mais il ne se laissa pas plus éblouir qu'il ne s'était laissé acheter. Cependant sa situation était très-pénible à Zurich. Le revenu de sa cure, bien inférieur
à ce qu'il touchait à Einsiedeln , ne s'élevait qu'à 60 florins, et il ne voulait pas du casuel. Il avait formé le projet de quitter Zurich : ses amis le retinrent , et un chanoine lui ayant résigné son bénéfice, il put à la fois tranquilliser sa conscience en repoussant l'argent du pape et rester dans les lieux les mieux appropriés à l'accomplissement de son œuvre (13). En 1521 , le parti français arriva à ses fins, et la paix perpétuelle conclue, après Marignan , avec François I*r, fut changée en alliance offensive et défensive, malgré les traités qui liaient encore la confédération avec le pape. Zurich refusa d'entrer dans cette alliance. Zwingli eut la plus grande part à cette résolution : « A qui ressemblent les capitaines? disait-il en chaire. Aux bouchers qui conduisent le bétail à Constance : là ils en
reçoivent le prix et puis ils reviennent en t. ï. 20
chercher d'autres. Ainsi font les capitaines. Ils mènent le pauvre peuple aux combats , à la mort, mais eux (je ne sais comment ), ils en reviennent toujours sains et saufs, et la bourse pleine pour chercher d'autres victimes. Quel nom trop dur pour ces marchands de sang humain 1 Ne sont-ils pas une noblesse eent fois pire que celle que nos pères ont chassée ?... Tous courent sus au loup qui mange nos moutons ; mais ceux-ci qui vous ravisserft vos frères , vos enfants , vous ne passez pas à côté d'eux sans leur tirer le chapeau. Si tout cela dure , la vengeance de Dieu ne fera pas défaut : car Dieu n'a jamais laissé impunies ces violences contre le pauvre peuple (14)... c< Tous ceux qui servent dans les armées des princes comme mercenaires sont coupables de tout le sang répandu : car ils forment ensemble une même bande , font
une même, œuvre , reçoivent un même salaire (15). »
La haine des pensionnaires ne se trompa point sur l'auteur de la généreuse résolution de Zurich. Ils se tournèrent avec fureur contre Zwingli et la réforme. « Beaucoup de ceux qui jusqu'alors n'avaient pas eu un grand zèle polir la religion devinrent subite* ment fanatiques. Ils voulaient , disaient-ils , défendre à tout prix la vieille foi de leurs pères contre la nouvelle hérésie i mais c'étaient les écus qui leur tenaient à cœur (16). » Ils insinuèrent que Zwingli s'était laissé corrompre par le pape pour s'opposer à F alliance française (17) : mais il ne tarda point à démontrer par des actes éclatants la fausseté de cette accusation.
Le pape avait fait appel aux confédérés en vertu de son ancienne alliance* Pendant
plusieurs mois , ses envoyés et ceux du roi de France et de l'Empereur remplirent la confédération de leurs brigues et de leur corruption. Zwiogli voulait qu'on repoussât toute alliance, qu'on brisât celle existante avec le pape. Il ne croyait pas que F État fût lié par un traité arraché par l'intrigue à la corruption (1 8) : « On ne doit rien , dit-il , à qui a agi frauduleusement. Il faudrait faire un trou dans le traité du pape et le charger sur le dos du légat pour l'emporter. C'est avec raison que les cardinaux portent de larges chapeaux et des robes rouges. Quand on les secoue , il en tombe des ducats et des couronnes : quand on les presse, il en coule le sang de vos fils , de vos frères , de vos pères. (19) » Le grand conseil commença par refuser l'expédition : mais sur de nouvelles instances du légat, qui représentait que
l'alliance subsistant encore, on ne pouvait y contrevenir sans déshonneur, il revint sur sa première résolution. Zwingli s'y opposa énergiquement, mais inutilement. (20)
Zurich et Zug envoyèrent leurs troupes au pape , mais avec Tordre formel de se borner à défendre les États de l'Église. Les autres cantons suivirent François Ier et supportèrent en grande partie les désastres de la Bicocque , de Pavie. Zwingli ne laissa pas échapper une occasion de s9 élever contre ces alliances si criminelles en soi , si funestes dans leurs résultats. Il échoua presque partout : seulement, après la mort de Léon X , Zurich, affranchi de son ancien traité, renonça pour toujours à toute capitulation avec les souverains étrangers, et défendit, sous peine de mort, d'en recevoir des pensions. Ceux des
autres cantons qui adoptèrent successivement
la réforme, rendirent en même temps la même loi.
Je dois mentionner de suite une circonstance qui se rattache à l'expédition consentie par Zurich en faveur du pape, par respect pour la foi jurée. Les troupes revinrent sans avoir touché leur solde : cela donna lieu à des réclamations très-vives en 1525. Le pape reconnut qu'il devait vingt-cinq mille florins, et promit de les payer quand Zurich serait revenu à la vraie foi : Zug sera payé, ainsi que les capitaines qui ont fait cette expédition pour leur propre compte, excepté le capitaine Vœgeli qui est luthérien. « Si, ce qu'à Dieu ne plaise , vous persistiez dans ces erreurs nouvelles et impies, comment pourrions-nous vous payer ce que nous vous devons? L'on ne doit pas même laisser aux hérétiques les biens qu'ils ont hérités de leurs
pères et de leurs aïeux1. » Le conseil de Zurich répondit noblement : « Ce que nous avons promis, nous voulons le tenir, comme il convient à des chrétiens , non-seulement envers les chrétiens, mais encore envers les Turcs eux-mêmes, sans contester. » En 1SS3 encore, le légat essayait de gagner par la promesse du paiement de cette dette, Zurich vaincu, mais ferme dans sa foi (21).
L'année 1523 est décisive dans l'histoire de la réforme à Zurich. Après avoir longtemps et patiemment préparé les esprits par la prédication , Zwingli jugea que le moment était venu de commencer l'application. Quelques habitants de Zurich se mirent à manger de la viande pendant le carême, sans en avoir obtenu la dispense. C'était un