Ce sont les propres, expressions d'un bref du pape
crime à cette époque, où le pouvoir social n'était en quelque sorte que l'exécuteur des hautes œuvres de l'Église : c'en était un spécialement à Zurich , où les droits de justice appartenaient à l'abbesse d'un couvent de femmes qui nommait elle-même le juge criminel. Le magistrat fit jeter les audacieux en prison. Zwingli les défendit en chaire, et publia un livre sur la liberté des aliments (22). Il y eut d'abord quelque émotion , mais bientôt la foule suivit. Alors l'évèque de Constance sortit du silence qu'il avait gardé aussi longtemps que l'acte n'avait pas accompagné la parole. Il publia un mandement très-vif, et envoya une ambassade au conseil de Zurich pour l'inviter à rester dans la foi et les bonnes lois et coutumes des saints, dans la pratique traditionnelle , et à repousser toute nouveauté. Le conseil sup-
plia l'évêque de vouloir bien réunir tons les savants et prêtres de son diocèse et des diocèses voisins pour s'entendre sur les points en discussion, « afin qu'on sache ce qu'il faut croire : F un dit oui et l'autre non. De sorte que le pauvre peuple ne sait plus à qui entendre. » Provisoirement il défendit de rompre le jeûne (23) , et essaya de rétablir la paix dans la ville môme, où les deux partis étaient très-animés, en ordonnant aux prédicateurs de ne pas discuter en chaire les uns contre les autres, et de ne rien prêcher qui n'eût été soumis au chapitre. Cette entrave à la liberté de la prédication révolta Zwingli : il protesta qu'il continuerait de prêcher librement et sans restriction l'Évangile, comme son serment l'y obligeait. D'un autre côté, les moines demandèrent qu'il leur fût permis d'exposer la doctrine de saint
Thomas, et d'invoquer son autorité. La discussion fut très-vive dans le conseil, mais enfin il en resta à la décision prise antérieurement, qu'on n'eût à prêcher que ce que Ton pourrait prouver par le texte de l'Écriture.
Nouvelles réclamations de l'évêque de Constance adressées cette fois à la diète réunie à Baden et au chapitre de Zurich. La diète, où les catholiques dominaient, fait arrêter le curé de Fisslibach, accusé d'adhérer à la nouvelle doctrine, et l'envoie dans les prisons de Constance. « C'est, dit Bullinger, le premier acte de persécution contre l'Évangile , commis par les confédérés, à l'instigation des
prêtres qui ont toujours livré Christ à Pilate(24).B
Zwingli répondit d'abord à l'évéque de Constance par un livre qui justifiait sa doctrine (25), puis par un acte bien plus grave.
C'était une supplique adressée .à l'évêque ainsi qu'aux confédérés, pour réclamer la libre prédication de l'Évangile et le mariage des prêtres. Dix prêtres seulement osèrent la signer avec Zwiugli. Ce coup frappait au cœur l'organisation de la hiérarchie romaine, cette organisation qui n'est si puissante que parce que, dans le prêtre, elle tue l'homme. L'écrit rédigé par Zwingli et répandu à un grand nombre d'exemplaires, est très-beau et surtout très-franc. L'on voit quel profond travail de rénovation morale s'était opéré chez le réformateur depuis la triste lettre qu'il avait écrite avant de partir pour Zurich. 11 traite cette grande question simplement, noblement, sans réticence, sans hypocrisie, comme il convient à un homme sûr de sa conscience. «Votre sagesse sait la vie déshonnête que nous avons malheureusement menée (nous
ne voulons parler que de nous) au grand scandale de bien du monde, quoique la faute en soit en partie à la jeunesse que nul ne peut dompter tout à fait, et principalement à ceux qui n'ont pas voulu mettre fin à cette hypocrisie de chasteté, sachant bien que nul ne l'observe, et ne l'observant pas eux-mêmes. Pourquoi n'ont-ils pas renoncé à ce commandement d'invention humaine, d'où est toujours sorti tant de mal? C'est sans doute à cause du grand profit que plusieurs retirent en vendant l'absolution. La chasteté est de Dieu : nous avons fait la triste expérience (car il faut avoir le courage de confesser sa blessure au médecin qui peut la guérir) que Dieu nous a refusé ce don; et c'est une grande misère que les hommes soient assez inhumains pour nous interdire comme un crime et une honte, ce qui pour tous est permis et hono-
rable. Dieu compatissant à la faiblesse humaine, a institué le mariage : il a voulu que les rapports de l'homme et de la femme fussent fixés par la loi et par une foi réciproque et non par le caprice des passions, comme il Va enseigné quand il a assisté Adam d'une seule femme. Il lui a donné une compagne et non un compagnon, pour montrer que tous les fils d'Adam ont besoin de l'aide d'une femme. Dieu compte la foi tenue à notre semblable comme tenue à lui-même : il ne se croit pas aimé par nous, si nous n'aimons pas notre prochain... Que dire des malheureux enfants qui naissent de ces unions illégitimes? Méprisés dès leur naissance, ils sont livrés presque fatalement à tous les vices (26) x. »
1. Une des grandes objections au mariage des prêtres était la crainte que les entés n'en vinssent & rendre leur position héréditaire. Les signataires de la supplique se croient obligés de fcire une protestation I cet égard.
Je rapproche de cette citation un antre passage où le sentiment moral s'élevant toujours à mesure que l'œuvre de réformation avance, Zwingli rend au mariage sa vraie grandeur : a Paul nous montre le Christ uni à son Église, comme l'époux à l'épouse : par où il enseigne que de même que Christ est mort pour les siens et s'est fait leur, de même les époux doivent réciproquement tout faire et tout supporter l'un pour l'autre. Pour ressembler à Dieu, l'homme doit aimer sa femme, la défendre, se donner tout entier pour elle : la femme, de son côté, doit sTallacher à son mari par une constante foi et un unique amour. Ainsi les époux seront semblables à Dieu qui n'a pas dédaigné de s'appeler lui* même et son Église du nom d'époux et d'épouse. Le mariage est donc une chose sacrée. Quoique nous n'en fassions pas un
sacrement, nous le considérons comme !e lien le plus saint (27). »
La supplique des dix prêtres produisit une immense sensation. Plusieurs prêtres se marièrent. .Zwingli ne les imita point d'abord. 11 craignait sans doute, en paraissant parler daus son propre intérêt, de perdre l'ascendant moral dont il avait besoin pour continuer sou œuvre. Ses amis lui reprochèrent celle hésitation comme une faiblesse (28). Ils sentaient que c'était affaiblir la parole que de ne pas la confirmer par l'acte, et ils ne comprenaient pas (pie celui qui avait eu l'audace de réclamer on ces tonnes le mariage des prêtres, n'eût pas celle de se marier lui-même.
Cette réserve ne sauva pas ZwingU de la calomnie. L'on se fait difficilement une idée de la violence et de l'absurdité des injures répandues contre lui. Il est bon de s'approcher de cette boue , malgré le dégoût qu'elle inspire. À voir ce qu'on a osé contre les meilleurs des bommes et contre la plus juste des causes , l'âme se fortifie contre les atteintes de cette arme déloyale , mais impuissante , des lâches. On accusait Zwingli d'avoir comparé la Vierge à une courtisane , d'avoir dit que ce n'est pas Jésus qui a souffert pour le salut des hommes, mais saint Jacques le Mineur, que Jésus n'est pas le fils de Dieu. On prétendait qu'il avait tout appris des Juifs, qu'il s'était secrètement converti au judaïsme. Quelques-uns le poursuivaient dans sa moralité d'homme : ils disaient qu'il était père de quatre enfants , qu'il passait ses nuits dans la
débauche, qu'il recevait des pensions de toute main. D'antres inquiétaient sa famille; ils avertissaient ces pauvres paysans que leur frère était un hérétique destiné au bûcher et dont le supplice couvrirait leur nom d'infamie. Ce qui est pénible , c'est que Zwingli fut obligé de répondre sérieusement à ces honteuses inventions (29): il le devait à sa cause. Surtout il avait à cœur de rassurer les siens. Il leur écrit (17 septembre 1522 ) cette lettre si pleine de courage et de sentiment :
« Chers frères et sœurs, j'apprends que vos cœurs sont tourmentés à mon sujet , par suite des calomnies qu'on répand contre moi. Par affection fraternelle, vous refusez de les croire et vous me demandez ce qu'il en est. Sachez d'abord que je m'informe de vous assidûment et que je sais toujours ce que vous faites.
Quand j'apprends que vous vivez du travail
de vos mains, comme Font fait nos pères , je suis heureux , car je vois que vous conservez fidèlement la noblesse d'où vous êtes issus. Mais quand il me revient que quelques-uns de vous font la guerre pour de l'argent , je m'attriste profondément de les voir ainsi sortir de la classe pieuse des paysans et des artisans, pour se livrer au brigandage et au meurtre : car servir un maître étranger pour de l'argent et faire la guerre pour lui, qu'est-ce autre chose que meurtre et brigandage? C'est pourquoi je n'ai pas besoin de m' adresser à vous pour savoir à quoi je dois m' attendre. En ceux qui administrent leur ménage, je vois tout bien et tout honneur ; en ceux qui vont ainsi à la guerre , je ne vois que la misère et la perdition de leur âme. Que Dieu leur donne un cœur juste et les fasse changer de conduite, comme ils me l'ont promis.
« Vous devez aussi penser que je yeux accomplir fidèlement , avec l'aide de Dieu , la grande tâche qu'il m'a confiée : je ne me laisserai pas arrêter par les entraves que m'opposent les hommes et les choses du monde qui ne veulent pas se courber sous la parole divine. Qu'il m'arrive selon la volonté de Dieu ! Parmi les choses que je puis avoir à redouter, il n'en est pas, croyez-le bien , que je n'aie prévue et pesée à l'avance. Je ne sais que trop combien je suis peu , et combien sont puissants ceux contre lesquels je combats. Mais Christ est ma force : avec lui, je peux tout, comme dit saint Paul. Si moi , je me taisais , un autre ferait ce que Dieu m'ordonne de faire , et je serais justement puni pour avoir manqué à mon devoir. Dieu veut corriger ce méchant monde par sa parole comme il l'a fait tant de fois. Quand
Sodome , Ninive , Israël étaient dans la plus profonde corruption , il leur envoyait ses prophètes et sa parole : ceux qui les écoutaient étaient sauvés et ceux qui les méprisaient, livrés à la servitude ou à la mort. Le monde n'est-il pas de nos jours si mauvais qu'il fait horreur? Si du milieu de cette perversité la parole de Dieu se lève de tout pays et de toute classe , n'est-il pas manifeste que c'est l'œuvre même de Dieu qui ne veut pas que sa créature , qu'il a rachetée au prix de son propre sang , se perde si misérablement ? La corruption ne veut pas qu'on l'attaque. Si celui à qui la parole de Dieu est confiée remplit son office , il sera calomnié , méprisé , tué par le monde ; mais s'il hésite et se tait, il aura à rendre compte pour tous ceux dont il aura ainsi amené la perte. Qu'aimeriezvotfs donc le mieux , chers frères et sœurs ?
Voulez-vous que je me taise, laissant faire le mal que je puis empêcher, et me donnant au diable pour sauver mon repos et mon renom temporel ? Je sais bien que vous me répondrez : Non 1 mais corrige avec mesure. Écoutez : les vices de ce temps vous semblent-ils donc si légers, que mes paroles vous parraissent trop rudes? Quant à moi, je crois que les plus dures paroles des prophètes ne les flagelleraient pas assez énergiquement. Je crains plutôt d'avoir dit trop peu que trop. « Ne pensez-vous pas que pour sauver tant d'âmes pieuses , je dois accepter de perdre mon nom , ma fortune , mon corps et ma vie? Que si vous disiez : « Mais si tu étais décapité ou brûlé, ce serait une honte pour nous, quoique nous sachions bien qu'on te ferait tort. » Je réponds : Christ dont je suis le champion dit (Luc. vi, 22): «Heureux
tous que les hommes haïssent et méprisent et dont ils rejettent le nom à cause du fils de l'homme : votre récompense sera grande dans les deux. » Vous l'entendez ; si donc, chers frères et sœurs , l'on tous dit de moi quelque chose qui vous fasse rougir, voyez d'abord ce que c'est. Si l'on m'accuse de pécher par vanité ou par impureté , pensez que je puis bien avoir commis ces fautes : car je ne suis malheureusement pas exempt de ces vices : mais si l'on vous dit que j'ai trahi la vérité pour de l'argent , ne le croyeg pas , quelque serment qu'on vous fesse. Je veux remplir mon devoir jusqu'au bout , quoi qu'il arrive. Les hommes peuvent tuer le corps, mais non pas l'âme , et ceux qui tuent ainsi un corps a cause de Dieu, se tuent eux-mêmes , fussentils évèques, papes, rois, empereurs! Christ, notre chef , a versé son sang pour nous ; c'est
un lâche soldat celui qui refuse de suivre son capitaine (30). »
Cette lettre parut comme dédicace d'un sermon sur la vierge Marie que Zwingli avait prononcé pour répondre k ceux qui l'accusaient de ne pas honorer la Vierge et les saints. Son opinion sur ce grave sujet était faite depuis longtemps. Le principe de la justification par le Christ s'était profondément gravé dans son esprit, depuis qu'il l'avait entendu énoncer pour la première fois par Wittenbach : tout l'y ramenait. « Il y a sept ou huit ans, dit-il en 1523, je lus un poâme d'Érasme de Rotterdam où Jésus se plaint en termes magnifiques qu'on ne cherche pas tout secours en lui seul, lui, la source de tout bien , le sanctificateur, le consolateur et le sauveur des âmes. Alors , j'ai réfléchi en moi-même : s'il en est
ainsi, pourquoi cherchons-nous un secours dans les créatures? Et quoique je lusse dans le même auteur des poèmes en l'honneur des saints , ils n'ont pu me faire trébucher dans mon opinion. Dès lors, j'ai commencé à consulter l'Écriture et les Pères pour voir si j'y pouvais trouver quelque enseignement positif sur le culte des saints , et je me convainquis facilement que l'Ecriture non-seulement ne l'appuie pas d'un mot, mais lui est contraire, et que les Pères sont partagés sur la question. Je n'ai pas été troublé d'en trouver quelquesuns favorables à cette doctrine ; car les Pères ne sont que des commentateurs. Il faut les juger par l'Écriture. Or, l'Écriture dit clairement que l'homme ne doit se tourner vers aucune créature ni en faire des images. •• Et pourtant combien n'avons-nous pas de ces idoles? L'on revêt l'un d'une cuirasse, comme
un soldat : on habille l'autre comme un galant l , sans doute pour porter les femmes à la dévotion. Les saintes sont représentées comme des courtisanes : elles semblent placées dans nos églises pour tenter les hommes plutôt que pour les édifier... Ils disent : «Oh! nous savons bien qu'il ne faut pas adorer les images ! » Mais que font-ils autre chose? Qu'est-ce donc que leurs images miraculeuses? S'ils n'en attendent aucune grâce, pourquoi les placent-ils sur les autels ? Oh ! qu'il nous vienne un homme intrépide comme Hélie , qui délivre les croyants de la vue de ces idoles : car tu es , ô Jésus , le seul bien, la seule consolation, le seul refuge (31). « Honorer Marie, c'est reconnaître profondément la grâce que son fils nous a faite : c'est avoir foi et confiance dans le Christ : car tout