CHAPITRE VIII
La Cène à Zurich. — Colloque de Baden. — Colloque
de Berne.
La doctrine de Zwingli avait quelque chose de net et de tranché qui devait plaire à des populations habituées aux luttes de la liberté, et plus accessibles à l'influence des démonstrations logiques qu'aux entraînements de la passion ou aux séductions poétiques du mystère. Aussi fut-elle accueillie avec un ent. n. 14
thousiasme qui dépassa même l'espérance de Zwingli et d'OEcolampade, dans les républiques réformées de la Suisse , dans plusieurs villes libres d'Allemagne, et plus tard en France, en Ecosse,. en Hollande; à Zurich, elle triompha dès 1525.
Nous avons vu qu'à plusieurs reprises Zwingli , Léon Jud et leurs amis avaient demandé la suppression de la messe. Le conseil avait toujours ajourné, soit qu'il craignit d'irriter les confédérés et de les pousser aux
résolutions extrêmes par une démarche aussi grave, soit que la doctrine ne lui parut pas encore assez élaborée ni les esprits préparés suffisamment. Zwingli lui-même n'était pas opposé à ces retards. H lui semblait intolérable que dans la même Église la cène fut célébrée selon deux rites différents, et pour que l'union ne fût pas rompue, il préfé-
rait continuer d'agir par la prédication et attendre qu'elle eût convaincu tous les fidèles (}). Cette modération réussit complètement : le conseil ayant décidé , comme nous l'avons vu , que personne ne serait plus contraint ni à dire la messe ni à y assister, il arriva qu'elle ne fut plus célébrée que rarement et devant un petit nombre de personnes (2). Pendant ce temps, Zwingli élaborait sa doctrine et l'exposait au peuple avec beaucoup de force et de succès (5).
En 1525 (mars), maître enfin de sa pensée , il publia son commentaire sur la vraie et la fausse religion et sa lettre à Mathieu Alber. Ces publications produisirent une impression immense : le moment parut veau de faire le pas décisif. Le 1 1 avril (mardi de Ja semaine sainte) 9 les trois pasteurs , Zwingli 5 Léon Jud , Engelhard , se réunirent avec
Grossman(Megander), curé de l'hôpital, et Myconius qui , chassé de Lucerne par le fanatisme de ses concitoyens, était revenu auprès de son ami et faisait un cours trèsadmiré à l'école du chapitre (4). Tous les cinq se rendirent au conseil, et demandèrent solennellement que la messe fût abolie et la cène célébrée dans la forme décrite par les évangélistes et par saint Paul. Le conseil nomma une commission qui fit son rapport le lendemain : après une courte , mais vive discussion, la proposition des pasteurs fut adoptée.
Il est probable que cette importante mesure avait été préparée par dtes délibérations antérieures (5). Car le jour même où fut rendue l'ordonnance du conseil, Zwingli publia le nouveau rituel. On lit dans la préface : « En ce qui concerne les cérémonies, quelques-uns
pourront trouver que noua faisons trop , d'autres, trop peu. En ces chose», chaque église a son opinion et nous ne voulons avoir aucune discussion avec personne à ce sujet. Nous avons cru devoir ne conserver que le inoins possible de cérémonies et de pompe dans l'usage de la cène, pour éviter tant de préjudices qui sont résultés de l'abus des cérémonies. Cependant pour que la cène ne fût pas traitée trop grossièrement et pour faire quelque concession à la faiblesse humaine, nous avons établi les cérémonies qui nous ont paru utiles pour la commémoration spirituelle de la mort du Christ , pour l'augmentation de la foi et de la charité et l'amélioration morale des fidèles. En cela d'ailleurs nous n'avons aucunement entendu condamner les cérémonies plus nombreusesdesautreséglises, qui les ont sans doute jugées utiles et profitables. »
Ce rituel fut mm pour la première fois le jeudi saint (15 avril 1525) pour les jeunet gêna, le vendredi saint peur les personnes d'un âge mûr, et le dimanche de Piques pour les vieillards (6). Il s'est toujours main*
tenu depuis. Il est d'une simplicité extrême, mais non pas sans grandeur. « Une table recouverte d'un linge blanc, des pains sans levain et des coupes de bois remplies de vin retraçaient le souvenir du dernier repas de notre Rédempteur avec ses disciples. Le premier pasteur, Zwingli, se plaçant devant cette table, annonça aux fidèles -que l'acte religieux qu'ils allaient célébrer deviendrait le gage de leur salut ou le motif de leur condamnation , selon les dispositions qu'ils y apporteraient, et par une prière fervente il tâcha de faire naître dans leurs cœurs le repentir da leqrs fautes passée* et ht résolution
de vjvre d'une vie nouvelle. Après cette priera, et la lecture des textes des Évangiles et de ceux de saint Paul relatifs à la cène, Zwingli et les deux ministres qui l'assistaient se présentèrent mutuellement le pain et la coupe , en prononçant les paroles que Jésus-Christ proféra au moment de l'institution. Puis ils distribuèrent les symboles du corps et du sang du Rédempteur à tous les chrétiens présents qui , profondément recueillis , écoutaient la lecture des derniers discours de Notre-Seigneur, tels que son disciple chéri nous les a transmis. Une seconde prière et des chants d'actions de grâces terminèrent cette cérémonie solennelle et touchante (7). »
La même forme fut adoptée par tout le territoire de Zurich (8). Cependant il y eut quelques résistances qu'on ne ménagea pas, comme on l'aurait dû* Il est trop certain que
cette réforme qui touchait au fond même des croyances, fut imposée à plusieurs. Voici eo effet ce que raconte Bullinger : * Un certain nombre de bourgeois de Zurich qui tenaient encore à la messe et généralement au papisme, demandèrent , puisqu'on ne voulait contraindre personne en matière de foi , qu'on leur abandonnât l'une des églises pour y célébrer et pour y entendre la* messe. Mais cela leur fut refusé pour beaucoup de raisons; cependant, par amour de la paix, il leur Art permis d'aller entendre la messe dans les lieux où on la disait encore. Plusieurs coururent dans ce but à Schlieren , Dietikon , à Baden et jusqu'à Einsiedeln. » Plus tard, Bprès le colloque de Berne > il fut absolument défendu à tous les habitants d'aller à la messe même en pays étranger(9) sous peine d'une amende d'un marc d'argent (10) (17 janvier 1529)-
La rupture avec la hiérarchie était depuis longtemps consommée. La commune de Zurich , en s'attribuant l'autonomie religieuse, avait destitué par cela même le pouvoir épiscopal : cependant il n'existait encore aucune autorité pour décider les nombreuses questions qui ressortissaient des tribunaux ecclésiastiques, particulièrement les matières matrimoniales. Ce ne fut qu'en 1525 qu'on institua, pour ces affaires, un tribunal composé de deux ministres , deux membres du petit conseil et deux membres du grand conseil. En même temps on rédigea quelques articles de loi sur le mariage : ces articles, empruntés en général au droit canonique, conservaient l'empreinte de son principe de l'indissolubilité du lien créé par le sacrement. Ils ne furent pas peut-être assez rigoureux en ce qui concerne l'âge où l'on pouvait se marier, les consentements
requit, etc. Le divorce ansei fat admis 1 en partie ponr des eausea qui ne satisfont pu k sentiment moral ( pour lee maladies persistantes, la folie de l'un des époux, etc.) (H).
La marche progressât*, mais résolue , de la réforme à Zurich 9 dans la ville qui , *r* Berne et Bâle , était la plus considérable , 1» plus éclairée et la plus florissante de la confédération i exerçait une extrême influence de propagande et d'exemple. Les vieux canton eux-mêmes avaient peine à se préserver derrière les montagnes qui semblaient les rendre inacoessibles aux idées nouvelles. Dans ce singulier peuple de pâtres, la vie la plfl5
rude, les irtœius las plut simples et les institutions les plra démocratiques se combinaient avec l'esprit nobiliaire le plus entiché de ses titres , et avec le plis orgueilleux et le plus intolérable despotisme exercé sur les sujets. La principale ressource de la noblesse du pays et des jeunes gêné était la solde qu'ils recevaient des souverains étrangers* La réforme, qui supprimait partout les capitulation», répugnait donc à leurs intérêts non moins qu'à leur conscience» Les chefs surtout lui furent toujours trèsopposé» ; mais le simple paysan n'avait pas au même degré ces répugnances. Dès 1523, l'assemblée populaire de Schwytz avait renoncé an service étranger dans une délibération solennelle , sur laquelle Zwîngli avait eu une grande influençai il est vrai que l'aristocratie, un mènent vaincM, avait repris
^.168 — bientôt cette position ; mais combien de temps encore pourrait-elle s'y maintenir? L'on entendait parmi les paysans des paroles dangereuses : « Ceux de Zurich ont toujoffl* déclaré qu'ils renonceront à leurs nouveautés, si on leur prouve qu'elles ne sont pas conformes à l'Écriture : pourquoi ne leur répondon pas (12)?»
Les nobles et les prêtres sentirent qu 3 était nécessaire de donner une satisfaction an moins apparente à l'opinion ; mais comment faire? Les cantons catholiques avaient tonjours posé en principe qu'il ne leur appartenait pas de décider les questions religieuses, que c'était l'affaire du pape, des conclu C'était le motif avoué pour lequel ils avaient refusé d'assister aux colloques de Zurich et défendu à leurs sujets de s'y rendre. Ds ne pouvaient maintenant ordonner eux-mém*
un colloque sans se mettre en contradiction avec leurs actes antérieurs : d'ailleurs (et ceci les touchait davantage) qui pouvait répondre des conséquences ?
Tout changea de face en 1524 , quand le docteur Eck , le fameux adversaire de Luther, s'offrit de convaincre Zwingli d'erreur et d'hérésie. La réputation de ce personnage ne suffisait pas complètement pour dissiper les craintes des confédérés; mais il débuta par un coup de maître qui leur rendit toute confiance en leur assurant la victoire. Eck posait au colloque une seule condition : c'est qu'après l'avoir entendu, ainsi que Zwingli, la diète, ou les membres par elle désignés, porterait un jugement obligatoire pour tous (i 3). L'on savait bien quel pourrait être ce jugement. En même temps, pour mieux en assurer l'exécution , Eck demandait que le colt. n. 15
loqcte eût lien à hbeethe eu à Baden , dans la forteresse même dei etitiemis de la réforme. Zwingli répondit immédiatement , en invoquant son principe : « Pas déjuge en matière dé religion : la parole de Dieu dent seule nous juger, moi , toi , tons les hommes. » Il se déclarait d'ailleurs prêt à défendre ses opinions à Zurich, devant ceux qu'il était accusé d'avoir séduits et entraînés. Zurich , de son côté , essaya de parer le coup, en le prévenant : le eonseil se hâta d'envoyer un sauf-conduit à Eck, en l'invitant à venir démontrer, dans la ville même où Zwingli prêchait, les hérésies dont il l'accusait (14), Eck répondit qu'il se tarifait h la disposition des confédérés, qu'il discuterait au lieu qui sérail filé par la diète , et qu'il se soumettrait à sa décision , quelle qu'elle fui , à condition que Zwingli es fit autant.
Les cantons catholiques saisirent cette ou* verturc avec empressement. La diète décida en principe que le colloque aurait lieu, et proposa Baden. De toutes les villes de la confédération, Baden était celle qui offrait le moins de sûreté h Zwingli. Le sang des martyrs de Stammheimy fumait encore, et sa situation politique mettait complètement cette Tille à la disposition des catholiques. Baden, en effet, appartenait en commun à huit cantons : Zurich, Berne, Glaris, Lu cerne, Uri, Schwytz, Underwald et Zug. Ces cinq derniers, unis dans une haine implacable contre la réforme, y étaient donc maîtres absolus. Berne et Claris, qui auraient pu leur faire contre-poids par leur importance sans leur foire perdre la majorité, étaient encore en ce moment hostiles à la réforme, et tout à la dévotion des pensionnaires. Zurich ne pou-
vait donc accepter une proposition qui couvrait mal un piège ; mais le conseil était trèsembarrassé.
Envoyer Zwingli à Baden, c'était l'exposer à une mort presque certaine : se soumettre à la décision d'une majorité catholique, c'était souscrire d'avance à la défaite. Mais, d'un autre côté, refuser le colloque, c'était se donner l'apparence de reculer et perdre une immense puissance d'opinion. Le conseil, dans l'embarras, demanda l'avis de Zwingli : quant à lui, son opinion était faite depuis le premier moment : il ne voyait dans tout ceci qu'une intrigue, et il était résolu à la déjouer. «J'ai toujours offert à Eck de discuter à Zurich, dit-il dans sa réponse au conseil. C'est où j'ai enseigné qu'il doit me réfuter, s'il le peut. Eck s'y est refusé, et par là il nous a clairement montré quel est le
but de ce colloque. Vous savez que j'ai constamment refusé de remettre la décision des questions religieuses à aucun juge, même à mes seigneurs de Zurich. Je l'ai déclaré publiquement à Faber, tous vous en souvenez. D'ailleurs, si Eck dit : Zurich ne me convient pas ; je réponds avec le même droit : Je ne puis accepter Lucerne, Uri, Schwytz, Underwald, Zug, ni aucune ville où ces cantons dominent. Les uns ont défendu mes livres, les autres les ont brûlés, et moi-même en effigie. C'est pourquoi Baden ne peut me convenir. Si l'on veut un colloque, qu'on le fasse en un lieu sur, tel que Schaffbuse, Bâle, Berne, Saint-Gall, je suis prêt à m'y rendre . » Puis il ajoutait : a Si les confédérés ont à se plaindre de moi et veulent me punir, qu't'fe me poursuivent 9 aux termes des alliances, dans le lieu dont je suis citoyen (15). »
Par ces derniers mots* Zwingli fournissait ap consei) l'argument évident, irréfutable, dont il avait besoin pour se dégager d'une trame aussi habilement tissue, |^es cantons avaient apnoncé la volonté de juger Eck et Zwingli (16) : c'était la condition même sous laquelle Eck s'offrait à yenir au colloque, et elle seule répondait au but qu'on s'était proposé en l'ordonnant. Ainsi, à côté de la question religieuse; se posait la question de la souveraineté cantonale (17). Le conseil se hâta de prendre position sur ce terrain et de s'y affermir- H ordonna à Zwingli de retirer l'offre qu'il avait faite de comparaître à Schaffouset Baie, Berne ou S^iot-GaU, et lui défendit de répondre en un autre lieu que Zurich en se ondwt sur cet article des alliances : « Nul ne peut être distrait de ses juges naturels ni cité devant un tribunal étranger (18). a
Zurich reprenait ainsi tout l'avantage de la position. Ceux qui avaient ourdi la trame se trouvèrent fort embarrassés ; ils ne pouvaient maintenir leur prétention de se constituer en tribunal sang blesser le sentiment de beaucoup de confédérés, qui tenaient à la stricte observation des alliances, ni y renoncer sans perdre le fruit principal du colloque. Toute l'année 1525 se passa dans des négociations et des délibérations sans résultat. Enfin» sur les instances d'Eck, de Faber et des ambassadeurs d'Autriche, la diète se décida à passer outre (15 janvier 1526). Elle ordonna que le colloque aurait lieu à Baden, et que Zurich serait invité à y en* voyer Zwingli et ses députés. Le conseil persista dan* sa première résolution, et Zwingli en exposa les motifs dans une adresse aux
confédérés. Ce sont ceux que nous venons de résumer.
Des circonstances nouvelles s'y ajoutaient. Les menaces les plus violentes étaient dirigées contre Zwingli. Un des principaux citoyens de Lucerne à qui Ton demandait s'il n'observerait pas le sauf-conduit donné à Zwingli, répondit : « Oh ! si nous le tenions seulement, je lui donnerais volontiers, pour deux sols , tout ce qu'il pourrait manger sa vie durant. » Un autre, dans une de ces foreurs de haine que les passions religieuses engendrent si souvent, s'était écrié : « Je ne demande au ciel qu'une grâce : que je puisse de mes mains suspendre Zwingli au gibet (19). » Plusieurs cantons avaient décidé qu'ils arrêteraient Zwingli s'ils le trouvaient sur leur territoire, et de toutes parts on l'a-
vertissaitqu'on Détiendrait pas le sauf-conduit donné à un hérétique. En ce moment même arrivait à Zurich un bref du pape où se trouvait, dans son expression la plus naïve, la fameuse thèse du concile de Constance « qu'on n'est pas tenu de garder sa foi à un hérétique (20). » Faber, l'un de ceux qui avaient poussé le plus vivement au colloque, donnait un avertissement plus significatif encore. Quelques jours avant l'ouverture du colloque, un prêtre réformé fut noyé à Fribourg en Brisgau, un autre brûlé à Lindau. C'était rappeler bien maladroitement le souvenir de Jean Huss. Enfin , le sauf-conduit lui-même prêtait à l'équivoque. On y avait glissé une réserve qui pouvait devenir menaçante entre les mains d'une majorité passionnée. L'on promettait de laisser Zwingli s'éloigner en sûreté, à condition que lui
et les tien* se seraient comportés convenablement (M).
Toutes ces circonstances ne - pouvaient que confirmer davantage Zwingli dans la résolution de ne pas se rendre au colloque. 11 s'ouvrit néanmoins le 21 mai 1526. En l'absence du chef le plus illustre et le plus éloquent de la réforme en Suisse, Œcolampade et Haller de Berne soutinrent la discussion contre Eck» Tous les jours, malgré la défense qui avait été faite de communiquer avec le dehors , Zwingli était informé par des amis dévoués des incidents qui se produisaient , et dirigeait le débat. Mais le récit de ce colloque n'appartient pas a la biographie de Zwingli. Je dirai seulement que la diète le termina par un décret aux tenpes duquel « tous, les prédicateurs qui s'écarteraient des doctrines de l'Église de-
vaient être repousses de toutes les chaires. » Les douze cantons s'engageaient de plus à maintenir la doctrine telle qu'elle avait été filée par les Pères et par la tradition, et à punir sévèremeut tous ceux qui contreviendraient à cette doctrine et aux pratiques ordonnées par l'Église. Enfin, ils établissaient la censure sur tous les imprimés et édictaient des peines contre ceux qui posséderaient les livres de Luther ou de Zwingli (22),
Ce qui, mieux que toute autre chose, peut donner une idée de l'impression réelle produite par le colloque de Baden et de ses résultats vrais, c'est l'influence qu'il exerça sur la marche de la réforme en Suisse. Si les cinq cantons les plus engagés dans la résistance forent de plus en plus confirmés dans leur haine, les villes qui s'étaient maintenues dam une situation plus indécise, Schaffouse,
Saint-Gall, Glaris, Bâle, Berne, se rapprochèrent chaque jour davantage des idées nouvelles. A Baie, OEcolampade fut reçu avec acclamation, et son retour prépara le triomphe de la réforme dans cette ville, où elle avait à combattre non-seulement le catholicisme fanatique de l'évêque, mais encore la modération corruptrice et énervante d'Erasme. A Berne, sa victoire fut complète et immédiate.
Dès 1523 , le conseil de Berne avait inauguré la réforme par trois actes importants : il avait interdit à l'évêque de Lausanne l'inspection des églises bernoises, sécularisé l'illustre abbaye de Kœnigsfelden, et décidé que les prédicateurs ne devaient rien prêcher qu'ils ne pussent prouver par l'Écriture (23). Mais la même année une réaction avait eu lieu. Dans cette ville guerrière et aristocra-
tique, les pensionnaires avaient depuis longtemps une grande influence. Menacés dans leurs intérêts par une réforme dont le premier acte était de rompre les alliances avec les souverains étrangers, ils firent un suprême effort et remportèrent. Un des leurs avait dit en pleine diète : « Chers confédérés, faites que la cause luthérienne ne triomphe pas. Veillez-y bien. A Zurich, les prédicants sont maîtres de la ville. Le conseil y est sans pouvoir. Les choses en sont venues à ce point que nul n'est plus en sûreté dans sa propre maison. Les paysans ne veulent plus payer ni dîmes ni rentes, et il y a une telle division dans ce malheureux pays qu'on n'a jamais rien vu de pareil (24). » Les intérêts menacés exploitèrent habilement la terreur que les prédications des anabaptistes inspiraient aux possesseurs des dîmes et des
rentes (25); et cette fois encore la cause de la liberté fut sacrifiée sur l'autel de la peur. Le conseil adhéra à la décision des cantons qu'on devait arrêter Zwingli partout où pu le trouverait, Ea J524, il convint solennellement a^eç eue autres captons * « (ju'Us resteraient dans l'ancienne foi et tradition, » et il s'associa ai» réclamations faites à Zupch pour l'arrêter dans la voie de la réforme,
ainsi qu'au supplice des martyrs de Stemmheio» I* député de Berne signa encore 1* résolution prise par la diète a la fuite du colloque de Badeg, Mais ce fut le dernier succès du parti w
tfcoliquç. Qupod Utite Wml à Ben», k
petit cppseil où dominaient les wUft lui op-
1. La confédération renfermait alors treize cantons : fiftto, Boom, Mètre, ScMfrm*, Gtoris, fHnoaig, *n~ penzel, Zurich , Zug; et les waldstettes : Lucerne, Ury, dchwyU, Batewaiitti.
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donna de dite la messe souè peine d'expalfcion. Hallerëii appela au grand conseil. L'annonce de l'expulsion, dont il était menacé, produisit une agitation extrême dans le grand conseil et dans la bourgeoisie. Le conseil ordonna qu'il resterait comme prédicateur.
Plusieurs nobles donnèrent leur démission et quittèrent la ville.
Le parti de la réforme ne s'arrêta pas à ce premier avantage. Le conseil refhsa de signer les actes du colloque de Baden, rédigés à Lucerne; car les vieux cantons ne s'étaient pas contentés de dominer le colloque, ils s'étaient encore réservé le droit d'en rédiger seuls et sans contrôle le procès-verbal. Irrités de ce refus et espérant retenir Berne par la terreur avant qu'elle n'eût fait une démarche décisive, ils menacent de faire appel aux sujets de ce canton. Là ville répond à
cette menace en reprenant son premier mandat de 1523 : Ton ne prêchera que ce qu'on pourra prouver par l'Écriture. En même temps plusieurs cantons (Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Saint-Gall) posent en principe que les alliances ne concernent que les choses temporelles : c'était déclarer en d'autres termes que la diète était incompétente pour toutes les questions religieuses. Enfin Berne pose elle-même la question à ses sujets : k majorité se prononce en faveur du mandat de 1523.
Les élections de 1527 assurent la victoire de la réforme. La messe est supprimée en plusieurs endroits, les couvents mis sous le séquestre, et, le 1 7 novembre, le conseil convoque un colloque (26).
Haller s'adressa immédiatement à Zwingli, le suppliant de venir l'assister de son élo-
quence et de son érudition. Zwingli ne manqua pas à cet appel. Les cinq cantons ayant interdit le passage sur leur territoire , tous ceux qui venaient de Saint-Gall, de Constance, d'Appenzell ou d'Ulm , de Lindau, d' Augsbourg , se réunirent à Zurich. Ils en partirent au nombre de plus de cent prêtres ou savants, sous une escorte de trois cents hommes. Le voyage se fit sans accident, mais non pas sans alerte.
Zwingli régla Tordre de la discussion : il y prit aussi une part considérable, surtout sur l'article de la Gène. Pour la première fois , les deux partis qui s'étaient formés dans la réforme se trouvèrent en présence. La victoire des sacramentaires fut complète, de l'aveu même de leurs adversaires (27). Les principaux chefs de la réforme en Suisse s'étaient donné rendez-vous pour cette renie.
contre solennelle : OEcolampade, Bucer, Capiton, Haller, s'y faisaient remarquer à côté de Zwingli. Farel aussi y parut et discuta en latin pour ceux qui ne savaient pas l'allemand. Eck avait été convoqué et instamment prié de venir : il refusa , disant que les hérétiques cherchaient des cavernes pour y disputer dans les ténèbres.
Zwingli prêcha deux fois dans la cathédrale. L'un de ses sermons portait sur la Cène. On raconte qu'au moment où il montait en chaire, un prêtre se présentait I l'autel pour dire la messe. Le prêtre s'arrêta pour entendre l'hérétique ; bientôt il fut entraîné, convaincu; il jeta ses ornements sacerdotaux sur l'autel , en s' écriant: «Non, je ne dirai plus jamais la messe, l'Écriture n'en veut point (28) ! »
À la suite du colloque, les conseils décré-
tèrent (25 janvier 1528) la suppression de k messe, des autels, des images, dans la ville et dans toutes les localités de son territoire où la majorité serait de cet avis : ils changèrent en écoles les couvents et publièrent une réformation complète calquée sur celle de Zurich. Je trouve dans un contemporain un détail touchant : «* Le colloque étant heureusement terminé , les conseils firent grâce de la vie à deux coupables, condamnés pour rébellion. En même temps, ils amnistièrent tous les proscrits et leur ouvrirent de nouveau les portes de la patrie ; car, disaient-ils, si un roi ou un prince notre allié entrait dans notre ville, nous ferions grâce aux condamnés, et maintenant que nous recevons le Roi des rois, le prince des âmes , le fils de Dieu , et en même temps notre frère , pourquoi n'ho-
norerions-nous point par le pardon des crimes commis envers nous, l'avènement de
celui qui apporte leur grâce aux hommes
voués à un exil éternel (29) ? »