‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècleChapitre 27 sur 60 · Les protestants · texte numérisé non relu

Les protestants

ment mangé tel qu'il était, possible, vulnérable , non encore glorifié. Et si Ton m* dit : Ils ne l'ont pas mangé en tant que passible! mais tel qu'il fut après la résurrection } je réponds : Christ avait donc deux corps , ou le même était à la fois passible et impassible. Q n'a donc pas souffert réellement, mais seulement par image (26). »

Je n'ai pas à juger la valeur de cette argumentation. Je dois ajouter seulement qu'outre son importance dogmatique, la thèse avait dans la pensée de Zwingli une portée pratique très-grande. Non-seulement elle se rattachait à son principe fondamental de la justification par la foi seule et à ses doctrines sur la simplification du culte f mais par un côté, elle lui paraissait merveilleusement appropriée k produire des fruits de concorde et de bonne harmonie dans la

société civile elle-même. Il s'attachait fortement au mot de saint Paul, que nous sommes an même corps, puisque nous mangeons du même pain, et au commentaire si éminemment social qu'en donne l'apôtre lui-même ( I Corinth. xi.) : le rituel de l'Eucharistie devait rappeler à tous, arec la communauté de la rédemption, la communauté d'origine et les devoirs qui en résultent. L'indigne , c'est celui qui manque à ce qu'il doit à ses semblables, et celui-là se rend coupable du corps et du sang du Seigneur. Zwingli assure que la première application de son rituel produisit la réconciliation d'ennemis jusqu'alors irréconciliables et releva singulièrement l'esprit public à Zurich (27). « Tous, dit-il quelque part, en recevant cette doctrine, ont commencé à respirer plus librement , comme des captifs délivrés d'un long

esclavage et sortant des ténèbres et de la solitude pour tomber au grand jour, dans les bras de leurs amis (28). »

Il me reste à dire quelle attitude fut prise par Zvringli vis-à-vis de Luther. C'est un des détails essentiels de sa biographie , et il n'en est pas qui fasse mieux ressortir l'élévation de son caractère. Aux attaques violentes, passionnées de Luther, à ces furieuses tempêtes qui grondaient incessamment dans l'âme du réformateur saxon et qu'il déchaînait contre ses adversaires, Zwingli oppose toujours un calme admirable. Jamais il n'oublie ce qu'on doit à l'illustre athlète de la réforme, a à ce

vaillant Diomède qui a poursuivi la Vénus romaine (29) » : seulement au-dessus de l'homme, tel grand qu'il soit, il montre Diei plus grand encore (30).

L'une des choses qui le blessèrent le pins, fut de voir Luther et ses amis interdire les ouvrages des sacramentaires dans les pays où ils dominaient : à Wittenberg, Nurenberg, dans le pays de Badeu , dans la Saie (51). C'était violer le principe fondamental de b réforme , la libre discussion ; c'était , coma* le dit le doux (XScolampade , imiter les pipistes : « Us prohibent nos livres, pour que les leurs étant seuls lus , ils triomphent tans peine d'adversaires qui ne peuvent se défendre (32). » Bien loin de suivre cet exemple, Zwingli ne cessa de recommander la lectoit des écrits des protestants et de supplier ses amis de ne /tirer par la parole d'aucun

maître, de ne se laisser influencer par au~ cune autorité, de chercher uniquement , et p$r leur propre travail, la vérité (35).

Mai* ce procédé même ne put le faire sortir de la ligne de modération qu'il «'était tracée et où ses amis les pins chers V exhortaient à se maintenir.

Voici dans quels termes Zwinglî entra dans la polémique , si vivement commencée par Luther ; « Si je me suis décidé à te ré* pondre , c'est surtout en raison de cette sou-* veraine liberté de l'Église qui permet à chacun de prophétiser, dit saint Paul , môme à celui qui est assis au dernier rang; liberté qu'il faut sauvegarder précieusement, si nous ne voulons retomber dans l'ancienne servitude. Pois la piété me faisait un devoir de ne pas déserter la vérité ; car c'est une fausse piété celle qui n'accourt pas au secours de la vérité

et qui abandonne lâchement la victoire à ceux qui font violence à l'Écriture. Enfin (car il faut avouer cette faiblesse) , je n'ai pas été insensible à l'éperon de ceux qui me poussaient an combat en me promettant la victoire. Quelques-uns m'ont conseillé de t'&ttaquer rudement; les autres, d'essayer plutôt de la douceur. Tu verras lesquels j'ai suivis. Écoute -moi, car tu m'as condamné sans me connaître. Fais comme ce Macédonien qui, au bout de trois jours, se réconcilia avec l'ami qu'il avait offensé dans un moment de colère. J'en appelle abs te irato ad placatwn et conciliatum (34). — Tu as été suscité par Dieu , dit-il ailleurs , comme un autre David : tu t'es posé devant l'ennemi avec un tel courage que les plus faibles ont été fortifiés et ont volé pour se réunir à toi. C'est pour* quoi nous devons bénir Dieu, qu'il t'ait éveillé

quand personne encore n'osait regarder en face l'antechrist. Nous devons t'honorer comme le plus utile instrument de Dieu et nous le faisons volontiers. Mais la colère est ennemie dé la charité et trouble la raison autant que peut le faire la folie elle-même. Qui serait assez peu sage de s'emporter contre l'homme éminent dans son délire? Plus il est aveuglé par la colère, plus il faut le plaindre. C'est pourquoi nous reconnaissons bien volontiers (et c'est la vérité) que tu as renversé le pape , et malgré la violence avec laquelle tu nous attaques, nous ne voulons nous souvenir que de cet immense service (35). »

Au moment même où Zwingli s'adressait à Luther dans les nobles termes qu'on vient de lire , celui-ci dirigeait contre lui une violente attaque dans son sermon contre les an-

Ihousiastes et les prophètes célestes (jaimer 1525) (36). Elle ne l'entraîna pas à des représailles. Toujours il conserva de son côté la modération et le calme, ce qui, do reste, n'excluait pas l'esprit. Voici, par exemple, comment il repousse le nom d'enthouswslt ou de fanatique (schwcermer) : « Quels sont les vrais fanatiques de nous qui, nous en tenant au sens évident de la parole de Dieu, repoussons la manducation corporelle , ou de ceux qui donnent aux mots une signiBcatioo telle qu'il est impossible d'y rien comprendre et par conséquent d'y croire? Si ce nom s'applique à quelqu'un , c'est sans doute àcem qui disent que le corps est mangé tout à h fois corporellement et spirituellement : car ils font rage pour une cause qu'ils ne comprennent pas , et ils veulent persuader à tous qu'ils la comprennent bien } mais qu'on m

peut s'élever à leur hauteur. Semblables à cet imposteur qui disait à certains nobles qu'il avait orné leur église de tableaux magnifiques, mais que les personnes nées en légitime mariage pouvaient seules les voir : les nobles, qui ne voulaient point passer pour des bâtards, se mirent aussitôt à déclarer qu'ils voyaient parfaitement ces peintures. De même ici , ces grands docteurs se mettent à crier d'un ton tragique que ceux qui ne croient pas à la présence corporelle ne sont pas chrétiens : aussitôt chacun de dire qu'il croit ce qu'en réalité il ne croit pas , pour ne pas être exclu du nombre des chrétiens (57). »

Je citerai encore les conclusions de Y Arnica exegesis : « Je ne te quitterai pas , cher lecteur, sans une admonition. Souviens-toi que nul ne peut vaincre ni être vaincu que par la

volonté de Dieu. Es-tu pour Luther1? Sache qu'il ne remportera pas la victoire, s'il n'est soutenu d'en haut Es-tu pour notre opinion? Ne chante pas victoire à cause de ce livre : car si Luther résiste , nous vaincrons sans doute avec l'aide de Dieu , mais si laborieusement , je le crains , que le vainqueur dem pleurer sa victoire. Prions Dieu très-instamment qu'il ne laisse pas fléchir cette colonne de F Église... Et s'il faut absolument combattre, que nul ne prononce avant d'avoir entendu les deux parties... Si tu veuibitc peser qu'une certaine vivacité de langage est inévitable dans un livre écrit si vite sur uo sujet si grave, tu reconnaîtras , je le pense , que cet opuscule est plutôt libéral qu'agressif et que nous n'avons pas manqué aux devoir? que nous impose notre respect et notre admiration pour Luther (38). »

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