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tout aussi bien que Jean est le fils de Marie. Car Christ a dit du haut de la croix : voilà ton fils. Si on en appelait à d'autres textes, à des raisonnements pour expliquer ces paroles, cet insensé pourrait dire de même : laissez-moi les paroles du Christ ! Je ne veux pas que vous m'ôtiez rien des paroles du Christ ; elles sont claires par elles-mêmes et n'ont pas besoin d'être expliquées : voilà ton fils. Christ a parlé. Que voulez-vous de plus? Laissons cela et dites-nous oui ou non : le corps du Christ est-il dans un lieu? — Luther. Il n'est pas dans le sacrement localiter. — Œcolampade : donc il n'y est pas corporellement, comme un vrai corps : car la propriété des corps est d'être dans un lien. Donc tous abandonnez votre doctrine sur le sacrement. Si le corps du Christ n'y est pas localiter, comment donc y est-il? Dites-nous-
le clairement? — Luther. Je ne me laisse pas pousser davantage : les mots du Christ me suffisent. La raison humaine ne peut ni ne doit juger la toute-puissance de Dieu. — Zwingli : Dieu ne nous propose pas d'articles de foi que la raison ne puisse aucunement comprendre. — « Parole inepte, dit Mélanchton sur ce point : combien la doctrine chrétienne n'a-t-elle pas d'articles de foi plus incompréhensibles et plus sublimes ! » (35) La discussion était arrivée à son terme. Dans ce cri arraché par le choc des opinions, les deux doctrines avaient révélé leur nature la plus intime, et l'expression avait certainement dépassé de beaucoup la pensée actuelle des deux illustres antagonistes. La doctrine de l'impuissance de la raison humaine à juger la toute-puissance de Dieu , a son expression
extrême dans le supernaturalisme et le mysti-
cisme, et d'autre part, le principe que Dieu ne nous propose rien que notre raison nfe puisse comprendre , est le fondement même du rationalisme moderne. Je sais bien que les réformés ont vivement défendu îwîngli de cette tendance qu ils considéraient comme une tache pour sa mémoire , et il est trèscertain en elîet que Zwingli était très-éloigné de contester les mystères sur lesquels repose le christianisme. Mais d'un autre coté, il paraît évident que la tendance était là et elle s'est exprimée naïvement dans un âe ces moments où la pensée, excitée part discussion, prend sa forme la plus tranchante.
Luther coupa court au colloque , en invitant ses adversaires à se ranger à son opinion, fondée sur la parole de Dieu. Zwingli? OEcolampade et leurs amis protestèrent de
leur côté que Luther n'avait pas prouvé sa doctrine par l'Écriture, et quvau contraire sob erreur lui avait <&të démontrée par là pafolè de Dieu,
Les deux partis s'étaient clone rapprochés sans se c'otivaincre réciproquement. Le mit du colloque était manqué, et il était fort à craïiï- <lré que la situation ne tût plus mauvaise qu'auparavant. Cette réunion des hommes les plus illustres de là réforme avait fait grand bruit, et la nouvelle de la division irréconciliable qui subsistait entre eux, ne pouvait manquer de produire un grand abattement parmi ses amis, et parmi ses ennemis une vive joie.
Le landgrave voulait prévenir à tout prix un échec aussi complet. Malgré la suette anglaise qui exerçait de grands ravages à Marbourg, il pria les docteurs de rester encore ,
et fit tous ses efforts pour amener au moins une concorde apparente et des ménagements extérieurs. L'union par l'unité avait échoué; mais fallait-il renoncer aussi à l'union dans la diversité, dans la liberté des opinions? Le landgrave ne le pensait pas (36) ; mais il put bientôt voir jusqu'où allait, au moins dans l'un des partis, le fanatisme théologique.
«Le prince, dit Brentz, l'un des plus importants et des plus modérés amis de Luther, nous pria , nous supplia de nous unir, nous avertissant de tenir grand compte de la république chrétienne. Nous les aurions volontiers reçus dans notre communion, s'ils avaient renoncé à leur erreur; mais ceci n'ayant pu être obtenu, nous avons décidé unanimement qu'ils ne faisaient point partie de la communion de l'Église chrétienne et
que nous ne pouvions les considérer comme des frères et des membres du Christ (37). » Zwingli répondit à cette dureté par le plus admirable esprit de conciliation. Dans le colloque déjà, il avait déclaré qu'il ne donnerait pas le nom d'hérétiques à ses adversaires pour leur dissentiment sur cette question (38). Il avait fait et se déclarait encore prêt à faire toutes les concessions compatibles avec sa conscience. Il faut entendre à cet égard le témoignage de ses adversaires. Us lui rendent le plus bel hommage , en croyant le déshonorer : « Zwingli , dit Luther, consentit à reconnaître que le corps du Christ est présent dans la Cène, mais spirituellement, à condition seulement que nous daignerions les appeler frères, et simuler ainsi la concorde. Il nous supplia, les larmes aux yeux, de leur accorder ce titre, disant : « Il n'est personne
a au monde avec qui j'aimerais mieux être « d'accord que ceux ie Wittenberg : je n'iié- « site pas à les appeler mes frères. » Mais 2 n'ont jamais pu obtenir de moi que ces seules paroles : « Vous avez un autre esprit que « nous (59) 1 » Chaque fois que je répétais ces mots, ils étaient tout en feu... Enfin nous avons accordé, non pas qu'ils fussent nos frères, mais que nous ne les priverions pas de la charité qu'on doit même à l'ennemi. Ainsi, ils n'ont jamais pu obtenir de bous le nom de frères, et ont été forcés de s'éloigner comme desliérétiques.» Luther ajoute: *& se sont conduits envers nous avec une extrême humanité et humilité; » puis il se permet cette indigne insinuation : « Quoique vaincus sur le chapitre de la Cène , ils n'ont pas voulu se rétracter; car ils craignaient leur populace \ plebs), auprès de qui ils n au-
raient plus osé retourner, » Brenta et Mélanchton se font les échos complaisants des mémçs injures (40). Les luthériens ne pouvaient comprendre mie Zwingli et ses amis leur demandassent le titre de frères malgré leur dissidence d'opinion ; mais Bucer répond d'un mot : « Nous ne rougissons pas de demander le nom de frères à quiconque a en soi quelque chose de chrétien» (41).
Cependant , pour ne pas perdre tous les fruits de la réunion , on convint de rédiger les articles sur lesquels on était d'accord , et , par une concession qui montra bien l'esprit de conciliation des sacramentaires , c'est Luther qui fut chargé <Je cette rédaction. Elle se terminait par cette phrase : «Quoique nous n'ayons pu tomber d'accord sur la question de la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans le pain et le vin , nous nous
témoignerons réciproquement la charité chrétienne, et prions Dieu instamment qu'il nous confirme dans la vraie intelligence de sa parole. » L'on promit, en outre, de ne plus s'attaquer, et les docteurs se séparèrent en se serrant la main.
Beaucoup de personnes en Allemagne se rangèrent à l'opinion des Suisses : parmi elles, il faut citer François Lambert sur lequel l'esprit lucide et logique de Zwingli semble avoir exercé une influence irrésistible. La réformation française et la réformation suisse se reconnurent là comme sœurs, et scellèrent cette alliance à laquelle Calvin devait donner plus tard tant d'éclat (42). Le landgrave lui-même adhérait h la doctrine de Zwingli sans vouloir se déclarer publiquement, à cause des intérêts qu'il avait à sauvegarder (45). Zwingli ne le quitta pas sans
avoir noué avec lui des relations politiques. Ces deux esprits si pratiques, si résolus, s'étaient compris. Ils sentaient que les révolutions ne peuvent pas se mouvoir éternellement dans la sphère des idées pures, qu'il arrive un moment où il faut les faire pénétrer, par la force, dans les faits. Beaucoup les ont blâmés, même parmi les partisans de la réforme : mais qu'on dise quelle révolution s'est faite, sans le concours de la force , quel pouvoir, quelle doctrine renversée dans les esprits, a cédé la place sans résistance aux idées nouvelles 1 Cette espèce de quiétisme qui attend patiemment le triomphe des idées par leur seule vertu est la pire maladie d'une société en défaillance ou la plus dangereuse utopie d'une religion mal entendue. L'homme n'a pas seulement à conquérir ses convictions par un travail de l'esprit sur lui-même : il t. h. 20
doit wcore leur hke uae place dap* femoufe par «a actes. Lea doctrines ne valent que cooeuw génfatriro factions.
CHAPltRE X
Diète d'Augsbourg: Profession de foi de Zwingli. — Deuxième guerre de religion en Suisse. — Mort de Zwingti.
L'espèce de suspension Alarmes conclue à Marbourg entre les deux partis qui divisaient la réforme , ne fut pas observée et ne pouvait pas l'être» Les réformateurs Suisses faisaient scandale dans le monde catholique par leur doctrine sur h cène , et les luthériens , qui esgéraient toujours obtenir en Allemagne une éfcistefcce tégaletiteto tecohnnè et garantie ,
n'avaient rien plus à cœur que de se dégager d'une solidarité compromettante et de rompre publiquement avec les radicaux. Joignez à cela le caractère violent de Luther, qui fut l'un des exemples les plus éclatants de cette alliance assez commune de la modération des idées avec l'emportement des procédés et des paroles. Il ne put se maîtriser longtemps au point de se retirer de la lice, et bientôt il recommença ces attaques brutales, toutes remplies d'une haine que la mort même de Zwingli ne put pas apaiser.
L'on a supposé que ces attaques avaient déterminé Zwingli à envoyer sa profession de foi à la diète d'Augsbourg (i ) ; cependant il semble qu'il eut de plus nobles motifs. La diète d'Augsbourg (1550) était une sorte de concile laïque où toutes les doctrines religieuses devaient se faire entendre et réclamer
l'existence légale. Les protestants avaient déposé leur fameuse confession. Les quatre villes allemandes qui se rangeaient k l'opinion des réformateurs suisses , Strasbourg , Memmingen , Constance et Lindau avaient présenté la leur dans laquelle elles cherchaient à ménager la doctrine des luthériens , par une formule un peu équivoque. Malgré ces ménagements, les protestants avaient rompu ouvertement avec les sacramentaires. L'Empereur s'était hâté de profiter de cette division. Tandis qu'il repoussait la confession des villes avec des paroles de colère, il se montrait plein de douceur et de bonne volonté envers les protestants et ouvrait avec eux des négociations qui , de concession en concession , devaient les conduire presque jusqu'à l'abandon de la réforme.
C'est au milieu de ces négociations per-
fides, des hésitations et des faiblesses des luthériens, que Zwingli considéra comme on devoir de faire retentir une mâle et forte parole. Il envoya (8 juillet) à l'Empereur sa propre confession de foi , prêt à se rendre luimême à Augsbourg pour la défendre (2). Je crois devoir donner en grande partie ce lucide exposé de principes.
« Nous pensions, dit-il, en commençant, à l'Empereur, que l'on nous demanderait aussi notre confession de foi : mais nous apprenons que beaucoup ont déjà envoyé la leur. Ne pouvant donc, faute de temps, m'entendre avec mes amis , je me suis décidé à f exposer seul ma confession. Je te la soumets sans préjudice pour mon peuple , et en attestant que , sur tous ses articles , comme sur tout ce que j'ai écrit ou pourrai écrire, je n'accepte le jugement ni d'un homme , ni de plusieurs,
mais seulement celui de l'église universelle du Christ , en tant qu'elle prononce SôuS l'ittpîratioïi de la parole et de l'esprit de Dieu.
a En premier lieu , je sais et je crois qu'il n'y a qu'un seul Dieu,
r< 2* Que ce Dieu statue librement sur toute chose , de telle sorte que son jugement lie dépend d'aucune considération pour une créature humaine : car si c'est le propre de la faible sagesse humaine de se décider jpat les discours et les exemples d'âutrui , Dieu qui , de toute éternité , toit tout d'uu seul regard , n'a pas besoin de délibération. Tout ce qui est, est de lui.
« 5° le sais qu'il n'y à pas d'autre victime expiatoire de nos fautes que Jésus-Christ (car Paul même n'a pas été crucifié pour nous), pas d'autre gage de la bonté et de la clémence divine. Ainsi je rejette à là fois la
justification et la satisfaction par nos propres œuvres, par l'expiation des saints vivants ou morts, et par leur intercession. Il n'est qu'un seul médiateur entre Dieu et l'homme : c'est Christ, Dieu et homme tout ensemble. L'élection de Dieu est définitive et inébranlable; ceux qu'il a élus depuis le commencement du monde , il les a élus par l'intermédiaire de son fils.
« 4° Je sais que l'auteur de notre race, par amour pour lui-même et tenté par le diable, a voulu se faire l'égal de Dieu, et qu'en punition, Dieu qui pouvait le tuer l'a fait esclave: esclavage dont ni lui ni aucun de sa race ne pouvait s'affranchir. Je pense donc que le péché originel n'est pas proprement un péché : car tout péché suppose une transgression personnelle de la loi . Adam a péché , mais non pas nous. Le péché originel est donc, non pas
un péché, mais une infirmité et un état. Une infirmité, en ce que par amour pour nousmêmes, nous tombons comme Adam est tombé; un état, en ce que, comme Adam a été fait esclave et sujet à la mort, nous naissons esclaves et sujets à la mort. Nous mourons, mais par la faute d'Adam et par une infirmité qu'il nous a transmise en nous engendrant, comme le prisonnier de guerre fait esclave en punition de sa perfidie , engendre des esclaves. Ceux-ci n'ont pas commis le crime, mais ils subissent la condition qui est la conséquence du crime. Je reconnais donc que nous sommes les enfants de la colère ; mais je ne doute pas que la grâce qui , par le second Adam Jésus-Christ, a racheté la chute , nous a refaits enfants de Dieu.
a 5° Si donc nous sommes rendus à la vie en Jésus-Christ, comme, en Adam, nous
avons été livrés à la mort , nous condamnons témérairement les enfants de parents chrétiens , et même ceux nés de païens. Car si Adam a pu perdre par son péché tout le genre humain, et que Christ ne Tait pas racheté tout entier , la rédemption n'est pas suffisante, et Ton ne peut pas dire que, comme tous meurent en Adam , tous sont rendus à la vie en Jésus-Christ. Nous ne pouvons donc condamner les enfants des Gentils; car les élus sont élus avant la foi. Quant aux enfants des chrétiens , ils font partie du peuple de Dieu et de son Eglise : ils sont donc parmi les élus.
« 6° Le mot Église est pris en plusieurs acceptions dans l'Écriture. 11 désigne d'abord la réunion de tous les élus qui sont destinés par Dieu à la vie éternelle : c'est de cette Église que Paul dit qu'elle n'a ni tache , ni
rides; mais elle n'est connue que de Dieu seul. On appelle aussi Église universelle la réunion de tous ceux qui se sont donnés au Christ , qui se disent chrétiens , quelle que soit d'ailleurs au fond leur foi. Christ a dépeint cette Église par la belle allégorie des Vierges folles et des Vierges sages : c'est l'Église visible. Enfin le mot Église est pris pour chaque réunion particulière de membres de cette Église visible universelle (église romaine, lyonnaise , etc. ).
« 7° Je crois et je sais que tous les sacrements, loin de conférer la grâce, ne l'approchent pas même du fidèle. Tu me trouveras peut-être téméraire en ce point; mais rien n'est plus vrai. La grâce est donnée par l'Esprit de Dieu à l'esprit : elle n'a donc besoin d'aucun véhicule. L'Esprit souffle où il veut : ce n'est point par telle immersion que la
grâce de l'Esprit est communiquée. Les sacrements sont donnés en témoignage public de la grâce qui assiste intérieurement tout homme Tenant au monde. Ainsi le Baptême est donné devant l'Eglise à celui qui, avant de le recevoir , confessait déjà le Christ , ou pour qui ses proches prennent l'engagement de le consacrer au Christ. Ce sont des cérémonies sacrées, et il faut les pratiquer religieusement; car, si elles ne nous donnent pas la grâce, elles nous associent visiblement à l'Eglise. Mais si nous croyions que des actes extérieurs peuvent nous purifier, nous retomberions dans le judaïsme, qui croyait aussi que nous pouvons obtenir la grâce par différentes onctions et oblations (3).
* 9° Je crois qu'on peut tolérer par charité
* les cérémonies qui ne sont pas contraires à
la foi ni à la parole de Dieu (s'il en est de
telles). Mais les images consacrées au culte sont diamétralement opposées à la parole de Dieu. Quant à celles qui ne servent pas au culte ou qui sont en des lieux où il n'est pas à craindre qu'elles soient adorées, je suis d'autant plus éloigné de les condamner, que la peinture et la statuaire sont des dons de Dieu.
« 10° Je considère la fonction de prophétie ou de prédication comme sacrosainte et la plus nécessaire de toutes : mais cette gent mitrée et crossée (mitratum et pedatum genus), née pour consommer sans rien faire, elle est dans l'Église ce que les bosses et les goitres sont dans le corps humain.
« 1 1° Je sais que la magistrature, non moins que le sacerdoce, instituée régulièrement , tient la place de Dieu ; comme le prêtre est
le ministre de la sagesse et de la bonté divine, le magistrat est la ministre de la bonté et de la justice. Si le prince est juste et bon, Ton n'a rien à craindre pour sa conscience : mais s'il n'a pas ces vertus, il aura beau être terrible et menaçant, 9a conscience ne sera pas absoute par la légalité de son institution. Néanmoins je crois que le chrétien devra obéir à ce. tyran jusqu'à cette occasion dont parle saint Paul : si tu peux te rendre libre, fais-le! occasion indiquée par Dieu seul, non par l'homme, mais clairement et aussi ouvertement qu'il l'a fait quand il a rejeté Saùl. Quant aux impôts à payer en retour de la protection donnée par le prince, j'en pense ce qu'en dit Paul (Rom. xm ).
« 1 2° Je crois que le purgatoire est une fiction non moins injurieuse pour la rédemption à nous donnée gratuitement par le Christ
que lucrative pour ses inventeurs. Quant à l'enfer où les coupables sont punis éternelleikieat, non-seulement je crois qu'il existe, mais je ie sais : car la Vérité Ta déclaré en termes exprès 1
a Tous ces principes, fondés sur la parole de Dieu, je les crois, les enseigne et les défends, et je continuerai de le faire, aussi longtemps que mon âme animera ce corps, à moins qu'on ne me montre clairement mon erreur par les termes de l'Écriture sainte.
«Cfest pourquoi, Empereur, princes, seigneurs , députés des villes , je tous en conjure par Jésus-Christ, notre Seigneur et notre frère , par sa bonté et par sa justice , par le jugement qu'il portera sur chacun , lui qui pénètre jusqu'au fond des cœurs, qui détruit tes projets des princes impies , relève les hum-
bles et abaisse les puissants, ne dédaignez pas mes conseils à cause du peu que je suis. Souvent les derniers ont parlé vrai , et la vérité a choisi les plus faibles et les plus simples pour lui servir d'organes. D'ailleurs n'oubliez pas que , vous aussi , vous êtes des hommes faillibles et sujets à l'erreur. Ne croyez aux paroles d'aucun homme , mais seulement à la parole de Dieu ! S'il en est plusieurs qui vous dénoncent notre ignorance et même notre perversité, veuillez considérer si notre vie est telle qu'aucun homme de bien nous puisse exclure du nombre des honnêtes gens? Voyez ensuite si nous sommes tellement étranger à toute étude que notre ignorance ne puisse être révoquée en doute. Certes nous ne nous glorifions ni de l'un ni de l'autre , sachant bien que Paul lui-même n'a été ce qu'il fut que par la grâce de Dieu. Cependant notre
vie , quoique éloignée de tout rigorisme, n'a jamais dégénéré en luxe ni en impudence , non plus qu'en cruauté , en faste ou en orgueil; nos adversaires eux-mêmes lui ont rendu ce témoignage. Quant à nos études, quoiqu'elles soient bien au-dessous de ce qu'en pensent nos amis, elles ont été assez longues et assez approfondies, pour que nous n'avancions rien témérairement. Voyez nos églises : elles ont banni le mensonge et la perfidie , le faste et le luxe , les querelles et les injures. Vous avez sévi assez longtemps : si notre œuvre est de Dieu, cessez de combattre Dieu; si elle vient d'ailleurs , elle tombera d'elle-même. Permettez donc que la parole de Dieu soit librement semée partout, 6 vous tous, fils des bommes, quel que soit votre rang , qui ne pouvez empêcher un brin d'herbe de pousser et de croître ! »
îi.
Cette profession de foi eut le privilège singulier d'exciter à un même degré la colère des protestants et celle des catholiques. Mélanchton s'écria : « On dirait tout simplement qu'il a perdu la tête 1 (4). » Quant au docteur Eck : « Mon âme est dans l'horreur, le cœur me manque , mes membres tremblent quand il me faut rapporter les impiétés de Zwingli ; mais songe, très-puissant Empereur, que je rends compte à Ta Majesté, non des actes d'an chrétien , mais de ceux d'un Turc 9 d'un sauvage Tartare , d'un féroce Hun , d'un Nahuchodonosor, d'un Àntiochus. Voilà ce cruel Philistin , cet immense et atroce géant, etc.» Apres avoir épuisé contre lui toutes les injures théologiques , il finit par demander qu'on le jette au feu avec Œcolampade, Capiton, Bucer et tous leurs complices (5).
Toute alliance entre les protestants et les Suisses était impossible après une rupture aussi éclatante. Les tentatives de conciliation de Bucer (6) et du landgrave de Hesse échouèrent , non moins devant l'intolérance (systématique des protestants que devant l'antipathie de Zwingli contre les formules équivoques. Il ne lui répugnait pas d'entrer dans une même alliance avec les protestants ; car il ne croyait pas qu'une divergence dogmatique dût empêcher une ligue politique ; mais du moment que les protestants faisaient de l'unité dogmatique la condition de leur alliance* il aurait cru trahir sa foi en dissimu-
lant son drapeau, ail y a peu de cas à faire, écrit-il lui-même, d'une alliance qui se laisserait rompre par de tels débats. Quant à nous, nous sommes tout prêts à former une ligue et une alliance, malgré cette controverse, pour la défense de la foi qui nous est commune : tout comme nous voyons les luthériens et les papistes combattre ensemble les Turcs. Unissons-nous donc pour la défense des personnes , des territoires , de la justice et de la foi en laquelle, après tout, nous sommes d'accord presque complètement; s'ils s'y refusent, c'est une preuve qu'ils sont pleins de méfiance et d'orgueil, et alors pourquoi humilierions-nous devant eux là vérité? (7).» Cependant la situation devenait de plus en plus tendue et s'approchait visiblement d'un dénouement. À l'abri de la paix de Cappel, la réforme avait fait d'immenses progrès en
Suisse. Neufchâtel était converti par Farel, après d'assez vives résistances qui lui donnèrent l'occasion de déployer un courage héroïque. Glaris, où Zwingli avait laissé des traces de son passage et de nombreux amis , s'était déclarée pour la réforme (8). Ce fait important par lui-même, en ce qu'il brisait „ le faisceau des cantons catholiques, reçut une importance plus grande encore d'une circonstance inattendue. La ville de Saint-Gall était depuis longtemps réformée; mais la campagne, encore sujette de l'abbaye, voulut profiter de ce grand mouvement pour conquérir à la fois sa liberté politique el religieuse. La situation de ce pays était singulière. La ville était libre et faisait partie, comme alliée, de la confédération. L'abbé était prince de l'Empire et possédait presque tout le territoire ; mais il était sous le patronage des
quatre cantons : Lucerne, Zurich, Scbwytz et Glaris. L'abbé étant mort et les moines s9 étant hâtés d'en élire un autre, malgré la défense de Zurich et de Glaris, ces deux cantons déclarèrent qu'ils ne le reconnaîtraient pas. Lucerne et Schwytz, au contraire, s'empressèrent de le reconnaître. Pas de juge dans ce conflit. Zurich convoqua les communes : elles décidèrent que le gouvernement appartiendrait à un conseil de douze membres élus et à un gouverneur désigné par chacun des quatre cantons à tour de rôle; mais celui-ci ne devait entrer en fonction qu'après avoir prêté serment de laisser aux habitants la parole de ï)ieu (9).
A l'aide de ces complications, les habitants de Tockenbourg, sujets de l'abbaye, réussirent à racheter leur indépendance au prix de ï 4,000 florins. Zwingli eut la prin-
cipale part à cet affranchissement de sa patrie et à l'organisation des nouvelles églises (10).
L'on conçoit que ces progrès de la réforme exaspéraient les cantons catholiques. Deux circonstances graves révélèrent leur mauvais vouloir. Genève ayant été attaquée par le duc de Savoie , et les Grisons par le châtelain de Musso , Jacques de Médicis, qu'on croyait suivi de toutes les forces impériales , ils restèrent immobiles, tandis que les réformés couraient aux armes et défendaient victorieusement les alliés de la confédération (11).
Ces deux attaques simultanées et l'injustifiable neutralité des cantons catholiques furent mis en rapport par les réformés avec des bruits inquiétants qui leur venaient de toutes parts. L'Empereur, réconcilié avec le
pape, se préparait à intervenir dans la querelle religieuse de tout le poids de sa puissance. Zwingli poussa un cri d'alarme et de réveil : « Des hommes corrompus ou lâches peuvent seuls hésiter maintenant 11 faut réunir toutes nos ressources, grouper toutes nos forces, pour montrer à l'Empereur qu'il tenterait en vain de restaurer la foi romaine, de prendre les villes libres, d'asservir les Suisses. On nous a appris naguère quels sont ses projets secrets , ceux de Ferdinand. Il considère l'existence de la république helvétique et celle des villes libres comme incompatible avec celle des princes et de la noblesse. C'est pourquoi il veut nous réduire les uns après les autres. Il serait trop long de dire comment il se propose d'en finir avec les Suisses. Quant aux villes, on les attaquera isolément, on les domptera Tune
après l'autre; puis on leur prendra leurs armes, leurs trésors, leurs arsenaux. L'Empereur prépare la voie par la corruption. Gardez-vous de l'amitié des tyrans. Démosthène l'a dit : Rien n'est plus odieux aux tyrans que la liberté des villes. César vous montre d'une main du pain et dans l'autre il cache la pierre qui doit vous frapper. Sous les paroles les plus bienveillantes, il couve les plus détestables desseins. Veillez donc. Il faut que le magistrat d'une république soit circonspect avant le péril, intrépide dans le péril. Soyons pleins de sollicitude avant que le danger n'éclate , mais quand il sera là, bravons-le d'un cœur inaccessible à la crainte (12). »
Zwingli , dans ce moment, nourrissait de vastes projets. A la ligue catholique groupée autour de l'Empereur, il voulait opposer une t. h. 22
autre ligue formée non-seulement des amis de la réforme, mail de ceui qu'effrayait Telcasaive puissance de Charles-Quint. H s'adressa à Venise, ou ses ouvertures furent reçues Iwidément et résenrées pour un autre temps; car la république venait de faire sa paix avec l'Empereur (13). Malgré l'opposition de Berne, il fit recevoir le landgrave de fiesse dans la cité chrétienne (14) et semble même avoir destiné l'Empire à ce prince entreprenant (15). En même tempe il se rapprocha de François I" et entra en pourparler avec ses ambassadeurs auprès de la confédération.
Depuis (Maris, Zwingli avait toujours été l'ennemi de la faction française : c'était h conséquence même de son opposition aux capitulation*; car depuis le traité de 1521, c'était à la France que les Suisses vendaient
le sang de leurs enfants» Mais il n'en avait pas moins des relations suivies arec ce pays. L'on trouve dans sa correspondance une série de lettres qui prouvent qu'il était en rapport avec eeui qui, les premiers, firent entendit des paroles de réforme dans le Dauphin! • Nous avons tu qu'en 4526, il avait, sur leur demande , adressé à François I" son commentaire sur la vraie et la fausse religion . La position de François I" était telle que les réformés ne perdirent jamais complètement F espoir de le conquérir à leur cause. Hors de France il était l'allié naturel de tous lés ennemis de Charles-Quint, et, par nécessité politique, il tendait une main à la réforme, l'autre à Soliman. En 1550, les ambassadeurs Maigret et Lancerant firent à Zvringli des ouvertures dans lesquelles ils semblaient indiquer un certain penchant pour la ré-
forme. Ils lui demandaient même un projet d'alliance qu'il présenta.
Des esprits prévenus ont tu une sorte de contradiction entre ce fait et la constante opposition que Zwingli fit aux capitulations; mais ils n'ont évidemment pas saisi la nature de cette opposition. Ce que Zwingli reprochait aux pensionnaires, c'était de jeter les Suisses , pour de l'argent , dans des guerres où ne les appelait aucun intérêt national; mais quel rapport y a-t-il entre ce service de mercenaires et une alliance politique contre ces mêmes ennemis? Le patriotisme qui s exprimait dans les éloquentes invectives du réformateur contre les courtisans corrompus de l'étranger, lui inspira aussi son projet d'alliance avec François Ier, et celui-ci ne s'y trompa point. 11 ne donna aucune suite aux propositions de Zwingli ; car il voulait des
mercenaires et non des alliés, et il craignait, en se rapprochant des réformés suisses , de s'aliéner les catholiques. Ses ambassadeurs avaient cherché seulement à grouper de nouveau sous ses drapeaux, les forces que la réforme lui avait fait perdre dans la confédération. Ils espéraient amener les réformés à rentrer dans les capitulations; mais sur ce point Zwingli et ses amis furent inflexibles.
C'est à l'occasion de ces négociations que Zwingli composa son dernier ouvrage. Pour dissiper les préventions de François I" contre son œuvre, Maigret lui avait demandé un exposé de sa doctrine. Zwingli se hâta de le composer , et le fit remettre au roi par Collin, son ami et son confident , qui déjà avait été chargé de la négociation avec Venise. Cette brève et claire exposition de la foi chrétienne, prêchée par Zwingli , ne fut publiée qu'après
sa mort, parBullinger, qui l'appelle avec nison la chant du cygne. Je ne veux pas m' arrêter à en donner l'analyse ; ce serait répéter ce qu'on peut trouver dans tout le cours de cet ouvrage. Je dois seulement citer an passage qui , jusqu'à nos jours , a fait grand scandale parmi les protestants , et qui montre à quelle hauteur Zwingli s'élevait au»dessas de ses contemporains.
« Nous croyons que les ftmes des aussitôt qu'elles sortent des corps, volent ven le ciel» sont unies à Dieu, et jouissent d'une félicité éternelle. Tu peux espérer, roi très* pieux, si tu gouvernes sagement les Eislf que Dieu t'a confiés, d'être admis i contempler Dieu même dans sa substance , an société de tous les hommes saints, prudents, fidèles, vertueux et magnanimes qui ont été depuis le commencement des temps. Là, t*
Ternis les deux Adam , le racheté el la ré* dempteur, Abel, Enoch, Noé, Abraham, baac, Jacob , Juda , Moïse , Josué , Gédéon $ Samuel , Élie, Elisée, haïe et celle qu'il a annoncée, la Vierge mère de Dieu , David , Écéchias, Josias, Jean*Baptiste, Pierre, Paul; là, Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, Anli* gone, Numa, Camille , lei Coton , les Set» pion ; là , Louis le Pieui , les prédécesseurs les Louis, les Philippe, les Pépin et tous ceux qui sont morts dans la foi* Il n'est pas un homme de bien , pas une âme sainte el croyante, depuis le commencement des lemps jusqu'à leur consommation, que tu ne voies là avec Dieu. Quel plus beau, quel plus joyenx spectacle ! Quoi de plus digne d'en» vie! »
Je n'ai pas à rappeler toutes les explications par lesquelles les réformés dévoués à la
mémoire de Zwingli ont cherché à torturer ce passage pour le faire cadrer avec les exigences d'une orthodoxie rigoureuse. Quant à moi , il me parait être la conséquence logique, nécessaire, des principes que j'ai eu l'occasion de relever dans l'œuvre de Zwingli, et je n'en saurais donner un autre commentaire que ces paroles du même écrit : « Si l'Écriture dit que les croyants seuls sont sauvés , cela ne doit s'entendre que de ceux qui ont entendu la Parole. Rien n'empêche que Dieu se choisisse parmi les gentils des hommes qui l'honorent, et qui après leur mort soient unis avec lui. Son élection est libre. Si j'avais le choix , j'aimerais certainement mieux le sort d'un Socrate ou d'un Sénèque qui reconnurent un Dieu unique et s'efforcèrent par ta pureté de leur vie, de se rendre dignes de lui, que celui du pontife romain on
de tel roi, empereur ou prince qui le vénère comme un dieu. Car ces hommes, s'ils n'ont pas connu de nom la religion , ont été , au fond et en réalité, très-religieux. »
Cette grande pacification dans le domaine religieux, cette réconciliation de l'antiquité païenne et du christianisme , cette apothéose généreuse de la vertu sous quelque dogme qu'elle se soit abritée, est le point culminant où Zwingli se soit élevé comme réformateur. Par là, il donne la main au monde moderne, et ouvre la voie à ceux qui devaient proclamer plus tard la loi de continuité dans l'histoire du genre humain. 11 ne fut pas moins avancé dans la politique.
tu.
Là Confédération lui paraissait swifo un rât radical. Dans les diètes, tes cantons aenls étaient représentés et possédaient un même nombre de voix , quelle que fût leur population. Il en résultait que les cinq cantons primitifs, Uri, Schwyta, Lucerne, Underwald, Zug, unis ordinairement avec Fribourg et Seleure emportaient toutes les délibérations, bien qu'ils eussent une population bien moindre que Bâle, Zurich et Berne.
Zwingli aspirait à changer cet état de choses et à faire rentrer la constitution fédérale dans les conditions de la démocratie, en lui donnant pour base la population : tant de voix
dans la diète suivant tel chiffre de population. C'était assurer l'influence aux villes plus peuplées et en même temps bien plus éclairées que leswaldstettes. Zwingli voulait qu'on rendit à ceux-ci les lettres d'allianoe, ou qu'on les forçât d'accepter cet arrangement : « Au» trement, dit-il, notre malheureuse patrie sera sans cesse déchirée par les factions ; elle aura, oomme l'Italie, ses guelfes etses gibelins (1 6). s Mais ses contemporains n'étaient pas à la hauteur de ces conceptions» Berne se méfiait de Zurich. A Zurich même, les ennemis de Zwingli étaient puissants et nomhreux. Beaucoup regrettaient les pensions des souverains étrangers, et se révoltaient contre la pline morale que la réforme avait dans la ville : d'autres, les chefs des familles patriciennes, rougissaient de subir l'influence d'ttn simple prêtre appuyé sur la faveur po-
pulaire. Zwingli porla un grand coup à celle aristocratie de mécontents, en Causant décider que la tribu des patriciens qui , jusque-là , avait double voix dans les conseils n'y aurait plus qu'an nombre de membres égal à celui des autres tribus.
Cependant tout se préparait à la guerre. Les contestations sur la paix de Cappel se renouvelaient incessamment; les catholiques se plaignaient d'être frustrés de leurs droits dans les territoires communs ; les réformés de n'être pas protégés contre les injures. Vers la fin de 1 550 , le gouverneur nommé par Lucerne, pour Saint-Gall, ayant refusé le serment, Zurich déclara qu'il n'entrerai t pas en fonction. Les cantons catholiques protestèrent que ce fait était une rupture de l'alliance , et menacèrent publiquement de prendre les armes. Zwingli voulait qu'on les devançât;
mais Berne hésitait toujours, et au lieu d'une guerre ouverte, fit décider dans la réunion des villes de la cité chrétienne, qu'on fermerait les marchés et les communications aux waldstettes. Zwingli sentait bien que, sous prétexte d'épargner le sang, c'était exaspérer une population tout entière et la porter aux partis extrêmes, en même temps que Ton perdait l'avantage d'une offensive hardie. Zurich fit en vain ces représentations à l'assemblée (i 7) : la résolution fatale fut adoptée. Zwingli voulut se laver de toute responsabilité dans cette mesure détestable. Le jour de la Pentecôte (1551), après avoir lu en chaire, sur l'ordre du conseil , l'arrêté qui avait été pris, il prononça ces rudes paroles : « Celui qui traite son adversaire de criminel, doit faire suivre la parole du poing. S'il ne frappe pas , il sera frappé. Vous refusez les
vivre» aux cinq cantons, comme à de* criminels, frappez donc aussitôt le coup décisif, au lieu de faire mourir de faim de pauvres innocenta. Si vous reste» tranquilles, comme si tous n'aviez pas de motifs suffisants pour les punir, tout en leur refusant les vivres , tous les forcez à tous frapper vous-mêmes. Et eela ne tous manquera pas (1 8). j> Peu après, il fit un pas plus décisif encore , et donna sa démission : « Voici onze ans , dit-il au conseil , que je prêche le saint Évangile ei que je tous avertis paternellement et fidèlement* Je tous ai dit notamment ce qu'aurait k souffrir la confédération si les cinq canton*, c'est4«dire la bande des pensionnaires Tenait à prendra la dessus; mais rien n'a en prise sur tous» Plus d'un dans 1s conseil n'a pas renoncé au prix du sang et reste l'ami des pensionnaires, l'ennemi de I'Étsu^
gile. D n'en peut résulter que du mal On me rend responsable de tout , quoique je ne puisse rien empêcher. Je dois done me retirer et chercher à me pourvoir ailleurs. » Cette déclaration effraya beaucoup le conseil , qui le supplia de retirer sa démission. Il n'y consentit qu'après de longues instances (19). Mais, dès lors , il avait perdu tout espoir, et de funèbres pressentiments agitaient son âme si énergique. Une comète ayant paru au ciel, il dit à un de ses amis qui le consultait sur la signification de ce présage : « Elle annonce ma mort et celle de beaucoup d'hommes de bien. L'Église va souffrir un grand désastre , mais Christ ne vous abandonnera pas (20). » Une autre fois , en prenant congé de Bullinger le chroniqueur, au milieu de circonstances mystérieuses, il fondit en larmes, et s'écria : « Mon cher Henri,
que Dieu te protège. Reste fidèle à Christ et à son Église (21 ). » Puis, il versa son cœur parmi son auditoire habituel, et prononça du haut de la chaire cette prophétie : « Aucun avertissement ne vous profite. Vous ne voulez pas punir le^pensionnaires. Ils ont parmi vous trop de considération et de crédit. Une chaîne est préparée : elle m'est destinée, et à beaucoup de braves gens de Zurich. C'est à moi qu'on en veut ; je suis prêt et soumis à la volonté de Dieu. Ces hommes ne seront jamais mes maîtres. Mais à toi , Zurich , ils donneront ton salaire ; car tu le veux ainsi. Tu te refuses à les punir ; c'est pourquoi, eux, ils te puniront. Mais Dieu n'en gardera pas moins sa parole ; leur orgueil aura aussi sa fin. Que Dieu protège son Église ! (22) »
Ce que Zwingli prévoyait ne manqua pas d'arriver. La faim exaspéra les habitants des
cinq cantons , et les capitaines eurent peu de chose à faire pour les déterminer à prendre les armes. Toutes les tentatives de conciliation faites par la France ou par les cantons neutres , échouèrent. La guerre seule devait vider ce grand conflit. Elle fut décidée dans une diète que tinrent , à Lucerne , les cinq cantons, et ils firent rapidement leurs préparatifs. Ils fermèrent tous les passages de leurs montagnes pour les cacher à leurs ennemis. Cependant les avertissements ne manquèrent pas à Zurich (23) ; mais par cet aveuglement étrange qui si souvent a précédé les grandes catastrophes historiques , ils furent tous dédaignés. Le 10 octobre 1531 , les hommes des cinq cantons étaient réunis à Zug au nombre de huit mille; Zurich n'avait fait d'autre préparatif que d'envoyer en observation à Cappel un corps de mille hommes.
Les catholiques leur dénoncèrent l'alliance et les attaquèrent une heure après (24). Chue incroyable I A ce moment encore Ton s'obstinait, à Zurich , i douter de la réalité de l'attaque, et le conseil envoya deux de ici membres à Cappel pour s'assurer de l'état des choses.
Mais bientôt les messagers se succédèrent, et il fallut se rendre à l'évidence. L'on w décida à déployer la grande bannière, i faire sonner le tocsin dans toutes les commune* Des traîtres empêchèrent l'exécution de cet ordre. Le peuple, troublé par l'indécision de ses chais, ne serait quoi faire : sept cenb hommes seulement au lieu de quatre miih se rangèrent autour de la bannière. Leor départ se fit dans un désordre inexprimable. « Chaque fois que je me représente cette scène, dit Myconius, il me semble que mon
cour est percé d'un glaive. Aucun plan, aucun ordre : la confusion dans les esprits , le trouble sur tous les visages. Parmi eux Zwingli, à cheval, armé selon l'usage de notre pays. Quand je le vis je fus saisi d'une soudaine douleur... funeste présage 1 Le soir j'appris sa mort (25) ! »
C'était l'usage qu'un des pasteurs accompagnât la bannière. Cette fois on désigna Zwingli, les uns à cause de son influence sur le peuple et des bons conseils qu'il pouvait donner sur le champ de bataille ; les autre*, comme l'affirment plusieurs contemporains (26), dans l'espoir de se débarrasser d'une influence qui les gênait.
L'on raconte que quand il monta sur son cheval, celui-ci se cabra et refusa d'avancer. H Gt à sa femme et à ses amis des adieux si touchants qu'on voyait bien, dit Bullin-
ger, qu'il pensait ne plus les revoir (27).
La bataille contre un ennemi si supérieur en nombre ne pouvait être douteuse. Bientôt ce fut un carnage. Les plus courageux, les plus dévoués des amis de la réforme à Zurich restèrent sur le champ de bataille. Zwingli fut frappé d'une pierre à la tête au moment où il assistait Balthazar Keller, gendre de sa femme, blessé lui-même mortellement. Les dernières paroles qu'il prononça furent celles-ci : « Qu'est-ce cela ! ils peuvent tuer le corps, mais non pas l'âme ! »
Les vainqueurs , parcourant le champ de bataille, le trouvèrent étendu sous un poirier, les mains jointes comme pour prier, les yeux levés vers le ciel. Les premiers qui vinrent ne le reconnurent pas, et voyant qu'il allait mourir, ils lui demandèrent s'il voulait un prêtre pour se confesser. Zwingli
secoua la télé sans détourner ses yeux du ciel. « Invoque au moins la mère de Dieu et les saints pour qu'ils intercèdent Dieu pour toi. » Zwingli fit un nouveau signe de la tête. « C'est encore une de ces canailles d'hérétiques, » dirent les autres, et un capitaine nommé Fuckinger d'Unterwald le perça de son épée. » Ainsi périt Ulrich Zwingli, fidèle pasteur et serviteur de l'église de Zurich, frappé au milieu de ses ouailles, qu'il n'a pas quittées jusqu'à la mort, par un de ces pensionnaires contre lesquels il avait si fortement prêché » (11 octobre 1531) (28). Le lendemain seulement on le reconnut.
Tous alors voulurent le voir. Sa figure n'était pas celle d'un mort : elle avait la cou-
leur de la vie et l'animation qu'on y remarquait lorsqu'il prêchait du haut de la chaire. Un de ceux qu'il avait combattus, un cha-
nota* de Zurich, retiré à Zog depuis h réforme , Jeu Schœnbrunner » s'écria en pleurant ; « Quelle qu'ait été ta foi, je sais que tu étais uo loyal confédéré : que Dieu te pardonne tes butes l s Hais la foule n'était pas à la hauteur de ces sentiments. On ne saurait répéter toutes les injures qui furent proférées sur ce cadavre. Ils finirent par constituer une sorte de tribunal et délibérèrent sur ce qu'ils devaient faire du corps de Zwingli. Les uns voulaient qu'il fût coupé en cinq parties, et ses lambeaux sanglants envoyés aux cinq cantons; les autres, qu'il fût brûlé comme hérétique. On décida qu'il serait écartelé et brûlé. Le bourreau de Luoerne exécuta cette sentence. Pour déshonorer ses cendres elles-mêmes et empêcher ses amis de les recueillir, on jeta de la chair de porc dans le bûcher!
La femme de Zwingli perdit, dans ce grand désastre, outra le héros qui illustrait sa vie, son fils, «on gendre, son frère, son beaufrère, tous ses amis. Elle eut du moins la consolation que le soutenir d'une belle mort donne aui survivants. Je tiens de dire comment périt Zwingli. Le jeune Oérold Meyer eut une fin non moins héroïque. « Les ennemis l'ayant reconnu, roulaient lui sauter la tie et le faire prisonnier. Mais il refusa constamment de se rendre, disant qu'il pré* ferait une mort honorable h la honte de la faite ou de la captivité. Il se défendit bratement jusqu'au bout et mourut ainsi , âgé de vingt-trois an*, pour le service de sa patrie et du Saint Évangile (30). »
Ici doit se terminer ce livre. La bataille de Cappel, suivie d'autres catastrophes, arrêta les progrès de la réformation à la fois politique et religieuse entreprise par Zwingli. Cette œuvre, reprise par Calvin , mais dans un esprit bien moins libéral , triompha dans le monde par la république de Genève , par la république de Hollande , par celles d'Angleterre et d'Amérique. Ainsi l'alliance de la politique démocratique et de la réforme radicale , scellée par la vie et par la mort d'un grand homme , se lie à ce qu'il y a de plus intime et de plus vivace dans le monde moderne. Zwingli n'a sans doute pas possédé la vérité tout entière; mais il a maintenu la révolution dans sa voie sans emportement et sans faiblesse, et en rompant franchement avec le passé, il a réservé et facilité tous les progrès de l'avenir. Mieux qu'un autre il a
mérité qu'on lui appliquât ces belles paroles , écrites par lui quelques jours avant sa mort : « Si nous ne pouvons contempler nousmêmes les grandes œuvres que Dieu veut accomplir, considérons qu'il en est de nous comme de ceux qui combattent sur les champs de bataille. Ceux-là conquièrent la plus belle palme qui sont frappés de mort, ou qui du moins agissent bravement au plus fort de la mêlée, sans la voir. Si donc nous ne pouvons assister au triomphe de notre cause, que ce ne soit pas un motif pour nous de regretter nos fatigues et nos périls ! il est quelqu'un qui nous voit et qui juge les combattants. D'autres se réjouiront sur la terre des résultais que nous aurons conquis, tandis que nous, nous jouirons du ciel (31)! »