Lettre à Pirkheimcr
quoique Ulrich fût l'aîné, comme il était d'une complexion faible et de petite taille dans cette famille de géants, ils pensèrent qu'il ne saurait mieux faire son chemin dans le monde qu'en passant par le couvent.
Hutten apprit avec ardeur, avec succès tout ce qu'on pouvait apprendre dans l'école, alors célèbre, de l'abbaye, et surtout les premiers éléments des langues anciennes; mais il ne prit pas goût à la vie monastique. « Ayant entrevu le monde, dit-il plus tard, il me sembla que, dans tout autre état, je pourrais vivre d'une manière plus agréable à Dieu, plus utile aux hommes. » Dès lors, avec cette résolution nette et courageuse qui ne transige pas avec le devoir, son parti fut arrêté. Rien ne put le décider à prendre l'habit.
Il était encouragé dans sa résistance par
Bon condisciple Crotus Rubianus , qui resta son ami, et par Eilelwolf de Stein, qui fut son plus utile protecteur. Celui-ci s'adressa d'abord aux parents du jeune homme, et les supplia de ne pas contrarier sa vocation. Il les trouva intraitables, et, comprenant d'où venait leur résistance, il se tourna vers l'abbé de Fulda : « Gomment n'avez-vous pas honte, lui dit-il un jour, de tuer un si beau génie I » L'homme d'État et d'expérience avait deviné dans l'écolier le grand homme futur; mais le moine l'avait deviné aussi, et n'en fut que plus ardent dans ses obsessions. Il fit briller aux yeux du jeune homme les dignités, les honneurs dont le couvent ouvrait l'accès : Hutten resta inébranlable. Il le menaça : c'était le moyen de le rendre encore plus obstiné. Alors l'abbé fit intervenir les parents. Le père ordonna,
jura que si son fils n'obéissait pas, il ne le reverrait plus : la mère pleura, supplia. Mais la loyale nature du jeune homme ne pouvait sacrifier ni à l'ambition, ni à la crainte, ni aux affections même qui furent toujours si vivaces dans son cœur, les instinctives répugnances de sa conscience. Pour échapper à de nouvelles obsessions, il s'enfuit de Fulda. Il avait alors seize ans (1504). Amère, mais salutaire initiation aux grandes luttes de la vie! Plus tard, d'autres séductions seront tentées, d'autres périls le menaceront; mais, dans cette première épreuve, il s'est nourri du pain des forts. Après ce qu'il a souffert alors pour rester fidèle à sa conscience, rien ne lui coûtera plus. Il perdit pour longtemps sa famille. Son père ne voulut plus le voir ni s'occuper de lui.
— iSt —
En sortant de l'abbaye, Hutten alla d'abord à Erfurth, où il put voir Luther ; mais bientôt il se rendit à Cologne, où le rejoignit son ami Grotus Rubianus. Cologne était la plus ancienne et la plus illustre université de l'Allemagne : les deux jeunes gens y arrivaient, pleins d'ardeur, pour y chercher la science.
La science! Mais laquelle? La scolastique régnait encore en maîtresse ; ce fut donc la dialectique qu'ils étudièrent d'abord : « Nous apprîmes à fulminer des arguments, à nous assommer à coups de syllogismes, à soutenir jusqu'à trente propositions, à prouver le pour
et le contre. » Vaine et misérable gymnastique, qui, au lieu d'exercer l'esprit et de le redresser, le faussait au contraire et le contournait ! Pourtant cette étude ne fut pas perdue : l'écolier se souviendra plus tard de ses maîtres dans sa grande et triomphante querelle contre les théologiens de Cologne.
Mais Hutten n'égara pas longtemps dans ces voies obliques la naturelle droiture de son esprit. 11 suivit bientôt le penchant qui l'entraînait vers l'antiquité classique. Il fut l'élève assidu et préféré de Ragius iEsticampius, qui, en face de la vieille science des scolastiques, enseignait avec un grand succès la science nouvelle des langues et des littératures anciennes. C'était l'invincible instinct de l'époque. Les temps approchaient où l'esprit humain briserait les langes qui
avaient pu protéger son enfance, mais qui t. i. 2
supposaient depuis longtemps à sa libre croissance. Pour se préparer à cette lutte décisive contre le dur esclavage du moyen âge, le inonde moderne cherchait ses meilleures armes dans l'antiquité. Contre cet amas de subtilités, de nuages qui voilaient la lumière, quoi de mieux, en effet, que d'évoquer la sereine et limpide raison des Grecs, le bon sens pratique des Romains?
Mais le vieux monde, la vieille science, ne voulaient pas céder la place. Nous verrons plus tard quels coups il fallut frapper pour conquérir aux lettres anciennes un peu d'air et de liberté. Les théologiens de Cologne lancèrent contre Ragius l'accusation qui a tué Socrate, l'éternelle accusation qui se dresse contre toute science à son début. Ils l'accusèrent d'être un novateur , un corrupteur de la jeunesse , et l'expulsèrent de l'Université*
Plug tard, nous les retrouverons avec les mêmes passions; maïs les temps auront marché , et leur haine aveugle se brisera contre la sainte ligue du bon sens, de la science et de l'esprit.
Ragîus po^ta son enseignement à Francfort sur-1'Oder, où le margrave de Brandebourg venait de fonder une Université. Hutten l'y suivit : il y fut reçu maître l'un des premiers, et paya de son premier poème l'hospitalité qu'il y trouva '.
De 1506 à 1514, Ulrich de Hutten ne nous apparaît qu'à de longs intervalles. 11 se
1. (Test un panégyrique en l'honneur de la marche de Brandebourg.
mit à voyager pour s'instruire. Comme Ulysse, auquel ses contemporains l'ont souvent comparé , il eut à souffrir des caprices des ondes , des perfidies des hommes, et des persécutions d'une destinée contraire. Il visita d'abord le nord de l'Europe ; plus tard , il apparaît à Rostock , à Wittemberg, à Vienne, semant sur sa route des poésies très-admirées. Ces voyages, entrepris sans ressources, furent souvent très-pénibles : sur la Baltique , il essuya une effroyable tempête; en Poméranie, dans ce pays des Cyclopes , comme dit un de ses amis , il fut dépouillé de son mince bagage. II voyageait à la façon dés chevaliers errants, ou comme l'ont fait si longtemps les étudiants d'Allemagne , allant au hasard, à pied, vivant d'aumônes, sans souci et sans inquiétude, certain de trouver toujours quelque abbé ' amateur de beaux vers , ou
la table hospitalière du paysan. Quelquefois le charme de sa conversation lui valait un accueil flatteur ; à Olmûtz , par exemple , l'évêque , après l'avoir hébergé plusieurs jours et traité magnifiquement, lui donna au départ un cheval et quelque argent.
En 1512, Hutten était à Pavie au moment où les Français défendaient cette ville assiégée par les Suisses. Ce séjour fut pour notre héros une succession de malheurs. S' étant pris de querelle avec quelques soldats de la garnison , il eut à subir contre eux, dans sa petite chambre d'étudiant, un siège en règle. 11 se crut perdu, et se disposa à mourir en poète : il composa son épitaphe, qui est très-belle en latin. Puis quand, la ville étant prise, il pensa pouvoir sortir en liberté, les vainqueurs feignirent de le prendre pour un Allemand au service de la France, et, sous ce pré-
texte, le maltraitèrent, le dépouillèrent. 11 se hâta de fuir cette ville de malheur, et se réfugia à Bologne. La misère l'y suivit et devint tellement pressante, qu'il entra comme simple soldat dans l'armée de Maximilien ; « Si je te racontais ce que j'ai souffert en Italie, dit-il plus tard à son ami Pirckheimer, tu entendrais une tragédie étonnante et tellement lugubre que tu aurais peine à me croire. » Gela ne l'empêchait pas de faire des vers en l'honneur de l'Empire, contre ses ennemis. A son retour , ses amis le pressèrent de les dédier à Maximilien : il le fit, mais d'un ton si fier qu'on ne put le prendre pour un courtisan.
Aussi, ne retira-t-il aucun avantage ni des vers ni de la dédicace; mais Eitelwolf de Stein le recommanda à l'archevêque de Mayence , Albert de Brandebourg , qui le
reçut ei le traita en ami. Il composa en son honneur un poème, que l'on considère comme l'un de ses meilleurs ouvrages en vers latins. H ne le fit imprimer que sur les instances de son protecteur et avec une répugnance marquée : « Si je pouvais te refuser quelque chose, certes je n'aurais pas consenti à cela. Tu sais à quel péril je m'expose. Tu connais les idées, les mœurs des nobles allemands : on les prendrait pour des Centaures plutôt que pour des chevaliers. Un jeune homme s'applique-t-il aux sciences, ils se le montrent du doigt comme un être dégénéré, comme Topprohre de sa famille et de la noblesse. Aussi, plusieurs qui étaient en bon chemin se sont retournés et ont courbé la tête sous le joug du préjugé. Ne sommes-nous pas condamnés à entendre chaque jour ces Centaures qui nous crient qu'ils sont les co-
lonnes de la patrie, qu'en eux seuls est la vraie noblesse, et qu'eux seuls enfin sont aptes aux grandes choses, à la paix comme à la guerre? »
Je note cette première expression d'une plainte qui revient souvent dans les écrits de Hutten. Il reproche à la noblesse allemande sa grossièreté, son ivrognerie, son mépris pour les sciences et pour les arts. Une de ses ambitions fut de combattre et de détruire ce préjugé des nobles qui considéraient la culture des lettres comme une marque de roture. Aucun noble du xvi* siècle ne dédaignait la noblesse : Hutten parle souvent avec complaisance de l'illustration de sa famille ; mais par un sentiment déjà tout moderne, il était plus fier encore de l'illustration personnelle : « Je fais peu de cas, dit-il à Pirckheimer, de la noblesse qui ne vient que du hasard de
— alla naissance et à laquelle ne s'ajoute aucun mérite personnel. Quant à moi, je voudrais m'anoblir moi-même et transmettre à mes descendants quelque lustre que je n'aie pas hérité de mes aïeux. »
Nous touchons au moment où Hutten, revenu de ses longs voyages, va commencer son œuvre. Malheureux, errant sur la terre, battu par les flots, atteint d'une maladie honteuse ' qui le fera souffrir toute sa vie et qui hâtera sa mort, qu'a-t-il acquis? Une
1. Toutefois, on n'en rougissait pas à cette époque. Il en décrit les horreurs el le traitement dans un livre dédié à rarchevéque de Mayence et traduit en allemand par un docteur en théologie.
grande chose, Y expérience. Il a vu le monde de près : il connaît ses passions, ses besoins, ses vices, ses grandes aspirations. Il sait que du Nord au Midi il est dans l'attente et ne demande qu'une impulsion. Il connaît les mots qui le réveilleront. Il a souffert : il sera du parti de ceux qui souffrent. Il a pu étudier sur place les secrets de la tyrannie romaine : il la frappera au cœur. En même temps, il a développé le don intérieur : il est resté poëte, il est devenu savant : il a acquis une connaissance parfaite des merveilles du génie grec et latin remises en lumière par la Renaissance. Ses vers lui font partout des admirateurs, des amis. Des jeunes gens se mettent en route pour l'entendre, sur la vague nouvelle qu'il a ouvert un cours. Il a Tune des premières places parmi les savants de ce siècle érudit. Et sa science n'est pas la
science morte des livres et des formules vaines; elle est l'instrument de l'affranchissement. Cet esprit de liberté qui l'avait pénétré, dès sa première enfance, dans ses forêts natales, que ses premières luttes avaient développé en lui, et qui avait été le sentiment le plus vivace de son aventureuse jeunesse, il le rapportait élargi, éclairé, épuré par la méditation et par le travail. Il y ajoutait un amour ardent de sa patrie, une foi passionnée dans la grandeur de la mission qu'elle avait à remplir dans le monde. Nul plus que lui n'a eu l'orgueil de la nationalité, la haine de toute domination étrangère. C'est là, parmi tant de traits de ce caractère original, sa plus incontestable originalité. Ce qui l'indigne, ce qui le révolte dans la puissance pontificale, c'est, comme chrétien libre, le joug qu'elle fait peser sur la conscience ; mais en même
temps, et surtout, c'est l'empire qu'elle prétend exercer sur l'Allemagne. Aussi, quoiqu'il ne néglige pas de percer de ses traits les plus aigus et les mieux dirigés la corruption inouïe de la cour de Rome , il peut compter à bon droit comme le représentant du côté politique de la réforme, de même que Luther, qu'il a précédé et encouragé dans la lutte, en représente surtout le côté religieux. Hutten était petit; sou corps fut courbé de bonne heure par la maladie et par les épreuves qu'il subit dès sa jeunesse. Mais son visage expressif, ses yeux animés traduisaient immédiatement toutes les impressions de son âme. Ses ennemis s'effrayèrent souvent de l'énergie terrible qu'ils trouvaient dans ce fier regard; ses amis n'y lisaient que la no* blesse, la générosité de son esprit et de son cœur. Son caractère était d'une douceur ex-
trême, sans morgue, sans prétentions, plein de prévenances et d'attentions pour les femmes, pour les enfants, pour les plus humbles des hommes. Durant ses années les plus heureuses, Budée loue en lui ces qualités aimables, et Zwingli le salue du même éloge à la fin de sa vie, quand tant de malheurt et de déceptions auraient pu l'aigrir. Son esprit, nourri d'études sérieuses, élargi par l'observation attentive des hommes et des choses, avait un charme irrésistible : il éclatait en remarques fines, en rapprochements curieux, en saillies inattendues. Tous les hommes instruits et distingués de son temps furent ses amis et le restèrent. Un seul, Érasme, le trahit à la dernière heure ; mais Érasme, épris de la vie facile, trahit moins l'homme que le malheureux.
Tel était Hutten , quand un événement trat. i. 3
gique le jeta au milieu des mêlées de son temps.
Il apprit en même temps la mort de son protecteur , de son ami Eitelwolf de Stein , et l'assassinat de son cousin Jean de Hutten par le duc de Wurtemberg. Il donna au premier un souvenir touchant et attendri ; au second, une vengeance mémorable.
Les Hutten avaient rendu d'importants services au duc de Wurtemberg. Dans une révolte des paysans , ils lui avaient amené la noblesse franconienne qui lui donna la victoire. Ils se croyaient assurés de son amitié. Le duc protestait de sa reconnaissance. Il demanda au vieux Louis de Hutten de lui con-
fier son fils qui passait pour le chevalier le plus accompli de la Franconie. 11 lui fit les plus brillantes promesses : il voulait s'acquitter envers ce jeune homme de ce qu'il devait à la famille. Le jeune Hutten hésita longtemps , comme s'il avait le pressentiment de sa destinée ; mais le père ne crut pas devoir refuser P occasion de fortune qui se présentait pour son fils.
Le duc combla de faveurs le jeune chevalier. Il ne voulait pas se séparer de lui. Le noble jeune homme se livrait avec bonheur aux enchantements de cette vie de cour où , par une rare faveur , il jouissait à la fois de l'amitié du prince et de la bienveillance des grands et du peuple. Bientôt un lien plus doux l'y attacha : il épousa la fille du maréchal de Wurtemberg.
Après quelques mois d'un bonheur sans
'mélange , il apprit de sa femme elle-même quelle était aimée du duc. Cette nouvelle le frappa comme un coup de foudre. Il courut chez le duc avec la douleur d'un ami affligé , plutôt qu'avec le ressentiment d'un mari outragé. Il lui reprocha sa passion , et le supplia de la combattre ; mais lui , dans l'ivresse du désir , se jeta à ses pieds , et ne rougit pas de lui demander d'autoriser son amour pour sa femme, lui permettant en retour d'aimer la duchesse. Le jeune homme repoussa avec mépris cet infâme marché. Dès lors sa résolution fut prise de quitter la cour , et de soustraire sa femme à des obsessions dont il ne la savait pas encore complice.
Après de longs retards amenés par la mauvaise volonté du duc , son départ était fixé , quand il fut invité à une dernière partie de chasse. Il se rendit chez le duc , sans mé-
fiance , sans armes. Le duc était armé. Il fit l'accueil le plus gracieux au jeune homme : il voulut l'avoir à ses côtés pour causer plus familièrement avec lui. Bientôt ils se trouvèrent séparés de la cour. Arrivés au plus épais de la forêt , à un endroit où les deux chevaux ne pouvaient marcher de front, le duc fit passer le premier le malheureux jeune homme. Tout à coup il se jette sur lui, par derrière, en criant : A toi, Hutten! et le frappe de son épée. Il lui fait sept blessures mortelles ; puis , ajoutant à son crime un dernier outrage , il détache la ceinture du mort, et, la lui passant autour du cou, il le pend à un arbre. Quand il revint , pâle , les yeux hagards, les mains teintes de sang , il dit à sa cour épouvantée , qu'il venait, en vertu de son droit comme franc-juge , de faire justice
d'un adultère! (8 mai 1515.)
La feUle nouvelle se répandit rapidement en Allemagne, et la souleva d'horreur. Partout le duc ne rencontrait que l'indignation et le mépris; mais lui, comme s'il se croyait audessus du châtiment, faisait parade de son crime, et vivait publiquement avec sa maîtresse
Hutten était aux eaux d'Ems quand il apprit d'un ami l'épouvantable forfait. Sa première pensée fut au regret , à la sympathie pour le père de la victime ; mais il ne voulait pas verser de larmes stériles : il était résolu à poursuivre la punition du coupable.
11 se hâta de se réconcilier avec son père , et prit en main la cause de la famille. Lettres,
poésies , discours , il emploie tout pour soulever T Allemagne contre le tyran. Il dirige contre lui cinq harangues , cinq philippiques pleines de Terre et de colère. H donne au latin , à cette langue morte , toute la vie de son âme ardente. Il ne dissimule pas la passion qui l'anime : il lui laisse toute sa véhémence, toute sa rudesse. Il demande aux princes de juger le coupable, de le punir, et il ne leur cache pas que s'ils s'y refusent, les Hutten sauront bien se faire justice euxmêmes.
«Sachez, princes, comment vous serez jugés si tous abandonnez notre cause. Tout le peuple allemand sera saisi d'une légitime indignation : on maudira votre orgueil , votre dureté; on vous rendra solidaires du crime que vous n'aurez pas puni. Votre honneur est en jeu; songez-y bien. On se dira qu'il
est votre pair cet homme , qui devrait être exclu de toute communion avec les hommes. Que la justice fasse son office , et ne nous contraignez pas à recourir à la force. Quant à moi , rien ne me fera supporter une telle offense : je ne renoncerai qu'avec la vie à punir ce grand coupable. Ces sentiments sont ceux de tous les miens, et combien d'autres les partagent ! Si vous nous abandonnez , il ne nous restera qu'à prendre les armes , et alors que deviendra l'Allemagne? Du moins elle saura que ses malheurs ne nous sont pas imputables, que nous avons tout fait pour obtenir justice , et que nous n'avons donné le signal de la guerre que malgré nous, et contraints par votre abandon. »
Dans ces harangues, Hutten apparaît comme le vengeur d'une famille outragée , et , comme on la dit , il exerce une véritable
vendetta. Mais ces discours ont dans sa vie une importance plus grande encore : ils révèlent à l'Allemagne , et peut-être à lui-même, outre le grand écrivain, l'homme politique. Hutten fait de sa cause une cause nationale , et l'élève à la hauteur d'une affaire d'État.
Dès le début , il rappelle le service que les Hutten ont rendu au duc de Wurtemberg, et voici comment il apprécie cette première révolte des paysans souabes :
« Une conjuration avait été formée contre lui. Les paysans ne pouvaient plus supporter sa tyrannie, ses impôts, ses rapines, ses extorsions de toute espèce ! Combien l'Allemagne aurait été agitée ! quels périls, princes, ▼ous auraient menacés par la faute d'un seul, si cette contagion s'était répandue ! Car, quoique dans le principe , leurs demandes ne fussent que trop justes, les méchants se sont glis-
ses parmi eux et ont corrompu leurs premiers desseins ; tous les hommes pervers se sont jetés dans leurs rangs , et dès lors il ne fut plus question que de massacrer les nobles, de piller les riches, de tout bouleverser. Voilà le péril qui menaçait l'Allemagne. Les chevaliers franconiens envoyés par Louis de Hutten , ont sauvé l'Allemagne ; ils ont sauvé le duc, ipais ils n'ont pu le guérir des vices qui amèneront de nouveau les mêmes tempêtes 1 »
Certes , cette appréciation de l'insurrection des Jacques allemands n'est pas celle qu'accueillera l'histoire. Elle sera plus sympathique pour ces pauvres paysans qui se soulèvent pour échapper à un joug intolérable , et combattent vaillamment autour du soulier ferré (Bundschuh) qui leur sert d'étendard. Mais elle ne niera pas que bien des violences , des
atrocités, ont souillé une cause juste en soi, et , tout en fusant la part de l'ignorance , elle s'inclinera devant le premier jugement impartial qu'un noble ait porté sur ce grand mouvement populaire.
Hutten raconte ensuite le crime, et réclame le châtiment du coupable : a On le doit à l'honneur de la patrie; on vous le doit, Souabes. Il est temps de vous délivrer de l'exécrable joug de ce tyran ! Non 1 ne croyez pas que nos chevaliers soient allés pour protéger cet homme , pour seconder ses abominables passions. Nous nous sommes armés moins contre vous que pour l'Allemagne , et si nous l'avions pu , nous vous aurions tous sauvés. Ses violences, sa tyrannie, ne nous sont point imputables , elles sont le crime de sa seule perversité. Et qui en a souffert plus que nousl Son impunité Ta
encouragé à de nouveaux forfaits. Il s'est cru tout permis : il a confisqué vos biens, détruit vos maisons 9 tué vos meilleurs citoyens. C'est là une grande raison pour lui infliger un châtiment exemplaire : l'Allemagne ne sait que trop ce qui résulterait de son impunité! »
A ces discours , Hutten ajouta un dialogue qui a pour titre Phalarismus. C'est la rencontre de Phalaris et du duc de Wurtemberg aux en fera. Phalaris se réjouit de voir un homme , son égal en cruauté. Il lui donne pourtant quelques bonnes leçons de tyrannie :
« Avant tout , affranchis ton âme de la crainte des Dieux et de tout sentiment d'humanité. Plus un homme sera bon, vertueux, plus tu le redouteras comme un ennemi, et tu te hâteras de t'en défaire : c'est le moyen
de te faire craindre. En même temps, tu auras soin de t' attacher quelques hommes par tes largesses : ils chanteront tes louanges dans le peuple. Prodigue-leur sans compter l'argent que tu auras pris aux autres. Une grande affaire, c'est d'avoir de bons espions qui te rapportent bien exactement ce qu'on fait, ce qu'on dit, ce qu'on pense. Quoi que tu fasses , arrange-toi de manière à donner une apparence honnête à tes actes, pour que si l'on ne te voit pas faire le bien, on n'ait pas du moins la preuve certaine que tu fais le mal. Souvent même tu feras quelque chose de juste, de noble, de courageux. C'est là un grand point : ne l'oublie pas. Une seule bonne action bien constatée effacera le souvenir de plusieurs crimes. En somme , dirige toutes les forces de ton esprit à discerner ceux que tu dois craindre , ceux que tu peux sé-
duire. Et si , malgré tout , tu te trouves en quelque grand péril , il te reste un moyen suprême, souvent essayé en Allemagne, jamais bien exécuté : gagne le petit peuple en l'appelant à la curée des riches. Quant à tes plaisirs, s'il t'arrive d'aimer une femme, et que son mari te la refuse, débarrasse-toi de l'insolent, mais en secret. Voilà les règles; si ce Syracusain les avait suivies , il ne se* rait pas devenu de tyran maître d'école.»
Ces écrits firent une impression immense en Allemagne. Cependant l'Empereur hésitait à punir un prince , et ce ne fut qu'en 1519 que la vengeance frappa le coupable. Mis au ban de l'empire, il fut chassé du Wurtemberg par le peuple indigné , appuyé par une armée que Franz de Sickingen commandait, et où Hutten servait. C'est là que commença l'amitié des deux chevaliers.
Je ne yeux pas suivre le détail de cette guerre : mais je devais insister sur un événement qui eut une influence incalculable sur la vie de Hutte n. Il avait pénétré dans les affaires politiques de l'Allemagne : il en avait étudié, pour le besoin de sa vengeance, tous les ressorts. Sa parole était sortie du petit cercle de savants qui jusqu'alors l'appréciaient seuls : elle s'était essayée à parler au peuple , et avait retenti , avec un merveilleux éclat , dans la nation tout entière. Son nom était associé dans l'imagination populaire, à la triste légende qui rattachait si fortement : il avait sa place dans la complainte. En même temps il avait vu de près les princes : il savait leurs ambitions, leurs brigues, et combien l'Empereur, le représentant vénéré de l'unité nationale, avait au fond peu de pouvoir. 11 connaissait l'un des maux
de l'Allemagne. Il avait entrevu l'autre dans ses voyages , et bientôt il devait l'étudier mieux à Rome même. Mais auparavant , il livra sa première grande bataille au fanatisme religieux et remporta l'une de ses plus éclatantes victoires.
L'opposition naturelle des scolastiques et des humanistes ne pouvait manquer d'aboutir à une lutte déclarée. En effet, il ne s'agissait de rien moins que de l'empire des âmes, de la direction des esprits, d'un monde moral nouveau qui voulait se substituer à un monde vieilli. Elle éclata toutefois, cette lutte suprême, d'une manière inattendue; car
lorsque les questions sont résolues dans les esprits, le moindre incident les fait pénétrer de vive force dans les faits.
L'un des plus modérés et des plus timides parmi les adhérents de la nouvelle méthode, donna le signal de ce combat mémorable. Jean Reuchlin était un érudit plutôt qu'un esprit original et sympathique; son esprit manquait de hardiesse; son style, d'éclat el de chaleur; mais il avait au plus haut degré la passion de l'étude. Partout où il pouvait recueillir quelques miettes tombées de la table des maîtres, comme il le dit lui-même, il se hâtait d'accourir. À Paris , au Vatican , à Florence , à Bâle , il avait fait sa moisson , et il s'était hâté d'appeler le monde à la partager avec lui. Il apporta un secours incontestable aux lettres latines, en publiant un dictionnaire ; aux études grecques , en publiant
une petite grammaire. Il n'épargna ni peine, ni argent pour se procurer les anciens auteurs, soit en manuscrit, soit dans les éditions sorties des presses italiennes. Le premier, en Allemagne, il eut un Homère complet. Mais sa curiosité insatiable ne s'en tint pas à l'antiquité classique. Il se tourna aussi vers l'hébreu. « Personne avant moi , dit-il avec un légitime orgueil, n'avait su réunir en un livre
les règles de la langue hébraïque, et dût
l'envie en mourir de dépit, je suis et reste le premier. Exegi monumentum œre perennius. » Pour cette étude , il s'était lié avec
plusieurs rabbins, et ceux-ci Pavaient initié aux mystères de la kabbale. Mais ce n'est pas de là que vint l'orage qui le troubla dans ses doctes travaux.
Pfefferkorn, un juif converti, avait publié
un livre où, avec le fanatisme d'un néophyte,
il accusait ses anciens coreligionnaires d'adorer le soleil et la lune, et d'outrager le christianisme de la manière la plus odieuse. Ce livre fut accueilli comme une bonne fortune par les théologiens de Cologne, et surtout par Hochstraten , prieur des Dominicains, et nommé inquisiteur pour les trois Électorats ecclésiastiques. Ils représentèrent les livres juifs comme dangereux, et sentant l'hérésie , et demandèrent à l'Empereur de les faire brûler. Maximilien n'y répugnait pas trop ; mais ses conseillers, dont plusieurs appartenaient à la nouvelle école, et qui tous détestaient l'Inquisition, jugèrent à propos de consulter les facultés de théologie et les hommes les plus versés dans la littérature hébraïque. Les théologiens de Cologne n'hésitèrent pas à se rangerdu côté d'Hochstraten : ils rédigèrent un mémoire où ils établirent
savamment cette chose bizarre, que les juifs étaient des hérétiques , et que, comme tels , l'Empereur avait le droit et le devoir de sévir contre eux. Les facultés de Paris , d'Erfurth, de Louvain, de Mayence, furent naturellement du même avis, mais Reuchlin se prononça en sens contraire , et il eut pour lui tous les hommes indépendants et éclairés.
Il avait été consulté par l'archevêque de Mayence , et répondit avec un remarquable esprit de modération. Il représenta que plusieurs livres des juifs ne pouvaient qu'être très-utiles au christianisme, que le plus grand nombre ne s'en occupait pas, et que par conséquent , s'il était absolument nécessaire de brûler, il fallait au moins faire un choix. Cette modération fut un crime aux yeux des fanatiques. Le mémoire de Reuchlin, destiné au seul archevêque de Mayence, fut
communiqué, on ne sait comment, à Pfefferkorn et aux théologiens de Cologne. Ils l'attaquèrent aussitôt avec la plus extrême violence. Reuchlin répondit. Sa réponse fut brûlée. 11 répliqua. Alors il fut cité devant le tribunal de l'Inquisition.
Le moment était décisif. Il s'agissait pour les Dominicains d'assurer leur autorité , toujours contestée, d'asseoir définitivement l'Inquisition au cœur de l'Allemagne qui la repoussait avec horreur. Pour les novateurs, il s'agissait de conquérir la liberté et la sécurité.
C'était donc une guerre à mort, et tout le monde le sentait. Les pouvoirs établis firent tout pour prévenir une lutte qui pouvait les emporter tous. Le tribunal s' étant constitué à Mayence, en octobre 1515, l'archevêque lui ordonna de se séparer. Le pape renvoya
l'affaire devant l'évêque de Spire, qui condamna les accusateurs de Reuchlin.
Mais les théologiens ne se tinrent pas pour battus : ils brûlèrent de nouveau les écrits de Reuchlin. Les faculté^ étrangères en firent autant, notamment celle de Paris, quoique l'opinion se prononçât énergiquement en France contre cet excès d'intolérance. Fort de cet appui, Hochstraten se tourna vers le pape , et partit lui - même , avec une suite nombreuse et beaucoup d'argent, pour plaider à Rome la cause de la vieille théologie contre les humanistes. L'embarras du pape fut grand : comment acquitter Reuchlin sans blesser ces puissantes universites, vraies colonnes de l'Église, et ces ordres
religieux, dont le concours était si nécessaire
pour la vente des indulgences ? Et comment le condamner, sans soulever une tem-
pête dont nul ne pouvait calculer les suites?
Le pape ordonna le sursis. Au fond, les humanistes avaient vaincu.
Hutten chanta la victoire avant même qu'elle ne fût remportée ; tant il avait confiance dans la force de l'école nouvelle !
Le Triomphe de Capnion (Capnion était le nom savant de Reuchlin) est l'une des plus remarquables productions de Hutten. Après Féloge du vainqueur, comme dans les triomphes antiques, il lui fait un cortège des vaincus. Il est plein d'une énergie sauvage; il peint en traits brûlants la corruption des ennemis de toute vérité, de toute liberté , leur
ignorance, leur superstition, leur barbarie. 11 fait leurs portraits, par exemple celui de l'inquisiteur Hochstraten :
« Parle-t-on de Dieu, de religion, soudain il crie : Au feu! au feu! Écrit-on quelque livre : Au feu le livre et Fauteur! Dis-tu vrai? Au feu ! Faux? Au feu ! — Au feu ! pour une actiou juste; pour une action injuste, au feu! Il est tout de feu; il respire du feu ; il se nourrit de feu ! Au feu ! au feu ! telle est sa première et sa dernière parole ? »
Dans ce poëme, la satire ne rit point. C'est le premier cri de la conscience indignée : il est violent, même brutal. Plus tard, Hutten ' sera plus modéré dans la forme , mais non moins incisif : il prendra l'arme légère du
1. Hutten n'avait pas signé ce poème. Il parut sous le nom (VEleutherius; mais (out le monde reconnut notre héros sous ce pseudonyme.
ridicule. Cette fois, il s'est armé de la lanière et de la massue, et il écrase les hommes noirs (obscuri viri). Marquons bien cette première apparition de Hutten sur le champ de bataille qu'il ne désertera plus. Voici son manifeste :
« Ceignez-vous les flancs, théologistes, et hâtez-vous de tous enfuir. Nous sommes plus de vingt conjurés pour votre infamie et votre ruine. Nous le devons à l'innocence de Capnion, à votre scélératesse, à la république des lettres. Nous le devons à la religion que vous avez enveloppée de ténèbres, à qui nous avons rendu la lumière. Jérôme a reparu : F Évangile a vu le jour. Beaucoup d'auteurs grecs et latins ont été publiés. Le travail est ardent partout, et vous, que faites-vous? De quel droit usurpez-vous le titre de théologiens, vous qui avez réduit cette noble science
à répéter de vains bavardages, de stériles et verbeuses inepties de vieillards? Vous ne savez que persécuter ceux à qui nous devons
■ lit
tant de merveilles. Beaucoup se disposent à vous combattre. J'entre le premier dans la
lice, non pas que je sois le plus habile, mais
je suis le plus impatient. Sus donc, conjurés!
Nos fers sont brisés!
Le sort en est jeté l : reculer est impossiblel Non ! les Turcs ne sont pas plus odieux que ces hommes ! Mais l'Allemagne a des
yeux maintenant : le voile est levé : on vous
voit en pied ! Vous avez régné trop long-
temps par la fatalité du destin ou par le crime
de ceux qui l'ont souffert. Quel pontife si
inique qui nous a imposé ce jougl Et quel
empereur si lâche qui l'a toléré ! Mais vous
1. C'est la première fois que Je rencontre ce mot qui sera plus tant la devise de Hotten.
vous êtes levés à temps contre Capnion. Quand elle tous a vus attaquer un tel homme, l'Allemagne n'a plus pu se faire illusion : elle a senti que son honneur était en jeu !
Elle s'est levée tout entière pour le défendre ! Réjouissez-vous donc avec moi, compatriotes ; mais que cette victoire, si rude à remporter,
vous apprenne en même temps où doit s'ar-
rèter votre patience 1 »
Presque en même temps que le Triomph de Capnion parut cette satire puissante, connue sous le nom A'Epistolœ obscurorum virorum, et qui a fait tant de mal aux moines et à la papauté. La fable est très-simple : ce
sont des lettres supposées écrites par des moines et des théologiens (quelques-unes par des juristes ou des médecins) à Ortvin Gratius, qui était, avec Hochstraten et Tunger, à la tête des persécuteurs de Reuchlin. Rédigées dans le mauvais latin, qui était la langue usuelle des moines de cette époque, ces lettres emploient les tournures de phrase, les sentences familières à ces derniers représentants de la scolastique. Elles dévoilent, avec une naïveté pleine de finesse, l'histoire secrète des ordres mendiants, leurs vices, leur haine de toute instruction sérieuse, leur ignorance, leurs brigues contre Reuchlin et les partisans des humanités, a Cet écrit, dit Herder, cité par un biographe, frappait si juste, dépeignait si fidèlement les Pfeffercorn, les Ortvin et toute leur engeance, qu'on les y retrouvait tels que Dieu les avait
faits. C'est une satire nationale, pleine de feu, d'esprit, et d'une merveilleuse exactitude de détail. Ne m'opposez pas , fins connaisseurs, le mol de pamphlet; toute satire vive et juste est un pamphlet. Plus le pamphlet est général et frappant à la fois, mieux il vaut. Et celui-ci frappait loin et juste. La satire tiède, qui n'est ni chair ni poisson, n'a jamais corrigé ni chair ni poisson. Ce livre a été très-utile, pourquoi? Il était tout à fait vrai ! Il vivait comme tout ce que Hutten a écrit! »
Et, en effet, la grande perfection de ce livre, c'est la vérité, tellement que ceux qu'il couvrait de ridicule le prirent d'abord au sérieux. « 11 est curieux de voir, écrit Thomas Morus à Érasme, combien les Letlres des hommes noirs plaisent aux savants et aux
ignorants. Quand ceux-ci nous voient rire à
cette lecture, ils imaginent que nous rions
seulement du style qu'ils consentent à ne pas défendre ; mais sous cette langue un peu barbare, disent-ils, quelle abondance de piaximes excellentes ! C'est dommage que ce livre n'ait pas un autre titre : il se passerait cent ans, que ces imbéciles ne comprendraient pas à quel point ils sont joués. » Erasme raconte de même que, dans le Brabant, un prieur des Dominicains acheta un grand nombre d'exemplaires pour en faire hommage à ses supérieurs, ne doutant pas que le livre eût été écrit en l'honneur de leur ordre ! « Et voilà les Atlas qui se croient destinés à soutenir l'Église croulante ! »
Cette satire, le plus grand monument de ce genre en Allemagne, rappelle en plus d'un point notre immortelle Ménippée. Elle remet aussi en mémoire le grand nom de
Voltaire. Comme l'œuvre de ce grand homme, elle a la verve, la vivacité, quelquefois trop de liberté de langage, la personnalité incisive et implacable, l'esprit enfin qui couvre tout. Elle fait jaillir le ridicule de la même source ; elle s'attaque volontiers aux mêmes objets, aux histoires des saints apocryphes, des reliques imaginaires. Elle se moque, par exemple, comme Voltaire l'a fait, je crois, quelque part, de ces trois rois de Cologne qui sont peut-être trois paysans de Westphalie. Enfin, elle aime à chercher dans les Écritures mêmes ses traits les plus acérés, et l'histoire d'Ézéçhiel, certaines maximes trop pratiques dç l'Ecclésiaste et certaines crudités, sans doute symboliques, des prophètes se trouvent ici comme dans les Facéties.
Il est dans la nature d'un tel travail de ne pouvoir être traduit. Plutôt que d'essayer
une traduction impossible, j'aime mieux renvoyer au livre lui-même. Cette fois encore, l'ironie, au service du bon sens, a vaincu. Les ordres mendiants et le vieil échafaudage scolastique , dont ils étaient le plus ferme appui, ne s'en sont jamais relevés.
Les moines d'Allemagne ne s'y trompèrent pas comme ceux d'Angleterre et de Brabant. Ils sollicitèrent, ils achetèrent, diton, du pape un bref qui ordonnait de brûler le livre et ses auteurs quand ils seraient connus; car ce pamphlet avait paru sans nom d'auteur. On Ta revendiqué quelquefois pour Reuchlin, pour Érasme; mais, dès le premier moment, les amis et les ennemis furent d'accord pour reconnaître, dans la plus grande partie, la main qui avait écrit le Triomphe de Capnion, et la critique moderne a mis ce fait hors de doute.
11 est permis de penser que le jugement du pape fut moins sensible aux auteurs que celui d'Érasme. Tant que les lettres furent manuscrites, Erasme y avait pris goût plus que personne : il en avait appris plusieurs par cœur; il les récitait à ses amis; il les envoyait comme des merveilles à ses illustres correspondants de France et d'Angleterre. Quand elles furent publiées et que la tempête éclata, il eut peur d'en être cru l'auteur, et se hâta d'écrire que ces lettres lui déplaisaient fort, qu'il appréciait la fine ironie, mais que toute personnalité lui était odieuse.
Hutten put se consoler de ce lâche abandon en contemplant le succès de son œuvre. La guerre s'ouvrait par une victoire : ce premier succès fut pour lui un présage et un encouragement.
Dès cette première journée, la lutte s'était
engagée au-dessus de la tête de Reuchlin : il disparaît presque dans la fumée de la bataille. Cependant, il faut dire comment se termina ce premier épisode. En 1 520 , après l'éclat jeté par les écrits de Hutten et de Luther, les Dominicains obtinrent enfin la condamnation de Reuchlin. Mais les temps étaient bien changés : l'Allemagne ne tint nul compte d'un acte qui, naguère encore, aurait conduit le condamné sur un bûcher. Seulement le protecteur de tous les opprimés, l'ami de
Hutten, Franz de Sickingen, prit en main la cause de Reuchlin ; il fit si grand' peur aux
Dominicains qu'ils promirent en toute hâte de ne jamais inquiéter le protégé du brave chevalier. Reuchlin mourut la même année.
Quelle plus triste condition que d'être méconnu par ses proches , par ceux-là mêmes à qui l'on sacrifierait tout, hormis sa foi ! C'est la suprême tentation, celle à laquelle les plus fermes esprits savent seuls résister* Elle ne fut pas épargnée à Hutten.
Dans sa première douleur, après le crime qui l'avait plongée dans le deuil, sa famille s était rapprochée de lui. Hutten s'était hâté d'accourir. Mais il fut loin de recevoir Taccueil qu'il avait droit d'attendre après une si longue absence, après tant de malheurs. On ne lui dissimula pas le dédain qu'on avait pour des études qui faisaient son honneur et
sa joie. Qu'avait-il appris? Rien. Qu'était-il? Un savant, un poêle, un être inutile, presqu'un opprobre pour les siens, « Un jour, dit-il plaisamment , un noble ami de la famille, demandant à l'un des miens de quel titre il devait me saluer : « Hélas l répondit- « il, il n'est encore rien 1 » Encore s'il avait consenti à entrer au couvent ! Ce n'est pas que son père fût au fond très -fâché qu'il lui eût désobéi en ce point : il avoua un jour à Grotus Rubianus, avec un mélange de rancune et d'amour -propre paternel , qu'il ne croyait pas que son fils fût fait pour une telle vie. Mais, en père prévoyant, il voulait qu'il fût quelque chose, et Hutten n'était rien, pas même docteur. « 11 faut être docteur ou tout au moins mattre (es lois) ou bachelier, sinon l'on n'est rien. On ne demande pas ce que vaut un homme, mais ce
qu'il est. La fortune, le titre sont tout; la vertu, rien. »
Trois grands chemins conduisaient à une position dans le monde : la guerre, le couvent, le droit. La guerre ? Malgré son incontestable bravoure , Hutten y était impropre, puisqu'il était savant. Ses parents, ses amis regardaient avec mépris ses membres plies par la maladie et par l'étude, son front creusé par la pensée, ses mains plus babiles à manier la plume que l'épée. — Le couvent? Rien ne pouvait vaincre l'horreur que Hutten en avait prise à l'âge même qui pare et embellit tout. — Restait le droit. Les docteurs faisaient très-bonne figure dans la société du xvie siècle. Ils peuplaient les cours des princes et de l'Empereur, « Ils remplissent comme des éponges l'oreille des grands ;
ils sont leurs conseillers, leurs agents en toute t. i. «
affaire de paix ou de guerre. Qu'on soit docte,
peu importe, pourvu qu'on soit docteur; avec ce titre, on est sûr d'être bien reçu partout. Les princes se ruinent pour les enri-
chir *. * Pour tout dire, être docteur ce
n'était pas déroger, même pour un noble franconien. Il fut décidé que Hutten irait en Italie conquérir ce titre précieux.
Hutten partit avec répugnance ; il aurait mieux aimé se rendre à Bâle , auprès d'Erasme, pour continuer, sous ce maître illustre, ses chères études grecques et latines. Cependant il était résolu à satisfaire la volonté de ses parents, et il travailla avec une consciencieuse ardeur. Mais il ne fut pas gagné à la science des bartholistes, à celte science stérile et vaine , que les derniers glossateurs