‹ Etudes sur les réformateurs du xvie siècleChapitre 8 sur 60 · FIN DE ULRICH DE HUTTBN · texte numérisé non relu

FIN DE ULRICH DE HUTTBN

ULRICH ZWDOLI

en germe une série de différences importantes dans les procédés et dans les déductions.

L'on ne voit point dans Zwingli , ni dans les autres réformateurs suisses, ces luttes si dramatiques de Luther, ces terribles et violents combats d'une âme partagée : ils ne font entendre ni ses cris de détresse , ni ses chants de triomphe. Ils accomplissent la révolution la plus radicale avec le calme et la sécurité de philosophes qui, bien convaincus de l'exactitude de leur principe et de la précision de leur méthode, exposent leurs théories, sans se laisser arrêter par la crainte de heurter des opinions reçues et de contredire d'antiques traditions. 11 en résulte une singulière impression de force , qui dédommage l'esprit de ce qu'il perd du côté de l'imagination.

Cette marche décidée et radicale de la réformation suisse a, pour l'historien, un avantage inappréciable. Elle lui permet d'embrasser d'un seul coup d'oeil les résultats exacts de la réforme du xvie siècle. Ni sous le rapport dogmatique , ni sous le rapport liturgique, ni enfin sous le rapport politique et social, l'œuvre de Zwingli n'a jamais été dépassée dans les écoles réformées. On lui a souvent reproché d'êlre allé trop loin : Ton est revenu en arrière sur bien des points; jamais Ton n'est allé au delà, et on ne pouvait le faire, sans sortir du Christianisme* Si quelques sectes paraissent avoir développé plus complètement certains côtés de la réforme, il est facile de se convaincre que leurs doctrines sont en dehors de la révélation ou qu'elles manquent de cet ensemble qui fait la force et la grandeur de celles de Zwingli.

Ce caractère achevé, si je puis ainsi dire, de la réforme de Zwingli est dû sans doute pour la plus grande partie à l'esprit éminemment logique et synthétique du réformateur lui-même ; mais il faut l'attribuer aussi aux circonstances locales, extrêmement favorables, dans lesquelles il lui a été donné d'agir. 11 n'a été ni entravé ni entraîné par ces résistances qui presque toujours détournent les révolutions de leurs voies. Il a pu longuement, patiemment préparer les esprits et les amener successivement aux convictions où lui-même n'était arrivé que successivement. La netteté, la résolution et le libéralisme de ses doctrines avaient de grands attraits pour le peuple républicain de Zurich, et en même temps cette population, habituée à la vie politique, avait assez de lumières pour suivre la discussion , assez d'énergie pour défendre la liberté rc-

conquise, la vérité reconnue par elle-même. Elle couvrit à la fois la réforme et le réformateur par sa bravoure et sa constance. Par cela même l'autorité hiérarchique était désarmée. D'ailleurs le pape avait à ménager les Suisses qui lui fournissaient ses meilleures troupes, et l'on vit, chose bizarre, la cour de Rome entourer d'avances et de séductions l'homme qui rompait violemment avec la tradition tout entière, au moment même où elle lançait ses foudres contre Luther. A l'abri de celte tolérance et surtout du dévouement du peuple de Zurich, Zwingli put continuer son œuvre et l'accomplir sans trouble. Quand la résistance enfin fut organisée et entra dans la lutte, il fut trop tard. Le réformateur pouvait périr : la réforme était sauvée.

L'œuvre de Zwingli n'était pas seulement

religieuse : elle était aussi politique. 11 unis*

sait au plus haut degré les deux sentiments qui sont partout au fond , mais à des degrés divers, dans la réforme : la haine de la tyrannie spirituelle, et la réaction des nationalités contre le cosmopolitisme romain , la haine de l'étranger. La haine de l'étranger, c'était en Suisse non-seulement la haine d'un souverain antinational, mais encore et surtout la haine de l' aristocratie; car l'aristocratie concluait les capitulations, ces marchés odieux par lesquels les Suisses se mettaient aux enchères et vendaient au plus offrant leur courage et leur sang. En politique, Zwingli poursuivait une réforme non moins radicale qu'en religion : il fut le martyr de son patriotisme autant que celui de sa foi religieuse.

Il n'était pas de ceux qui croient qu'une révolution peut se faire dans une portion de la vie sociale, sans avoir son écho et son

contre-coup dans l'ensemble. La liberté religieuse devait amener la liberté politique , et celle-ci des améliorations matérielles ou, comme on dit aujourd'hui, des réformes sociales. Il n'avait pas, comme en Allemagne, des princes et des seigneurs à enrichir avec les dépouilles des couvents : mais il en enrichit les pauvres. Sur ce terrain, il se trouva en présence d'esprits impatients qu'il dut combattre. Ces luttes où s'agitèrent la plupart des questions qui se posent encore aujourd'hui en face de nos misères sociales sont une des pages les plus importantes de sa vie. Si par tous ces côtés, l'œuvre de Zwingli a droit à notre attention , il en est un qui nous intéresse davantage encore. Il nous appartient en quelque sorte. Non-seulement plusieurs de ses écrits les plus considérables furent faits à l'intention de la France, mais Calvin

procède directement de lui , et avec Calvin toute la réformation française, hollandaise, écossaise. Seulement en se transportant sur un autre terrain, l'œuvre de Zwingli a perdu quelque chose de sa nature première : elle a pris une couleur sombre, une saveur âpre et rude qu'elle n'avait pas dans son pays natal, au moment de sa première fleur.

J'ai cru devoir adopter la forme de la biographie. Elle me permettait d'isoler l'œuvre de Zwingli et de l'étudier en ellemême, sans entrer dans les détails nécessaires d'une histoire générale. Cette histoire d'ailleurs est faite et bien faite par M. Merle d'Aubigné. J'y renvoie le lecteur.

Il me semble que la biographie doit reprendre une place considérable dans nos études historiques. Elle en a été trop éloignée peutêtre par les grands travaux de généralisation

qui sont une des gloires de ce siècle. S' attachant exclusivement à constater la filiation îles idées et à vérifier les lois du progrès historique, ces beau ouvrages unt un peu néglige lu part qui revient à l'individu dans celle longue éducation du genre humain par lui-même, lien est résulté qu'avec une ample moisson d'ulëcs générale:? dont plusieurs, sans aucun doute, sont des conquêtes définitives de la science, ils nous ont souvent laissé h désirer uue notion précise du commencement des choses, Cette notion où peut-on micu* la saisir que dans les hommes mêmes qui ont donné l'impulsion*? Tout le travail qui s'est réalisé dans la société en réformes religieuses ou politiques, en lois, institutions, moeurs, tous les combats qu'il a fallu livrer, toutes les actions et toutes les réactions se sont opérées dans leur esprit avant d'éclater au

grand jour. L'Allemagne n'a pas été plus agitée par l'opposition violente des forces sociales mises en mouvement par la réforme , que l'âme de Luther par la lutte de ses idées premières contre ses nouvelles idées.

Par là aussi la biographie acquiert uno immense vertu d'enseignement ! Combien de grands hommes ont trouvé dans Plutarque comme la révélation de leur génie! Montrer les promoteurs des grandes révolutions qui ont illustré l'histoire moderne dans la religion , dans la science, dans la politique, aux prises avec les passions et les préjugés qu'ils venaient combattre et qu'ils durent extirper de leur propre cœur; faire voir comment par un effort de volonté et de conscience, ils ont triomphé et de l'empire que la tradition exerçait sur leur esprit et de celui qu'elle exerçait sur k société contemporaine, ce serait en

ton L temps l'uni: des oeuvres les plus utiles

qu'un pût tenter. Mais en ce uniment, je ne sais pas s'il en est une qui soit plus nécessaire. La vraie maladie dont nous souffrons, c'est l'affaissement des caractères et rénervalion de la volonté. Nous avons encore peut-être l'audace des eut reprises et des aventures; mais nous ne savons rien continuel- avec constance, parce que nous ne savons rien vouloir fortement. Ceux qui nous ont précédés oui eu des luttes plus terribles à soutenir, un autre fardeau à soulever. Nous n'avons plus pour ainsi dire qu'à conclure, et nous hésitons si misérablement; c'est l'heure ou jamais d'évoquer la mémoire de ceux qui ont fait marcher le inoude, parce qu'ils ont osé se mettre en marche eux-mêmes'.

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