‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 17 sur 56 · M. Proudhon, Qu'est-ce que la propriété · texte numérisé non relu

M. Proudhon, Qu'est-ce que la propriété

u.— 7eédition, 7

des logiciens quand l’argumentation les emporte hors des réalités. Cette illusion leur est d’ailleurs commune avec diverses sectes qui ont la prétention d’introduire dans les sciences morales et sociales les méthodes et les procédés des sciences exactes. Le bonheur humain n’est à leurs yeux qu’une équation, compliquée sans doute, mais point insoluble ; les passions sont autant d’inconnues qu'il faut dégager, et toutes les relations des êtres peuvent se déterminer à l’aide de formules mathématiques. Organiser scientifiquement la vie, telle est leur chimère. L'écrivain dont il est ici question sacrifie à cette déception récente; seulement, au lieu de prendre son point d'appui dans les nombres, il le place dans l'induction et le syllogisme. Armé d’une verve incisive et d’une érudition tranchante, il recherche ce qu’il y a d’absolu dans le droit de propriété, et déploie dans cette étude des qualités qui auraient fait le plus grand honneur à un nominaliste du moyen âge. Même aux meilleurs temps de l’Organon, ces affirmations , avec leur solidité apparente, auraient été remarquées, et de nos jours des esprits distingués n’ont pu méconnaître ce talent, mis au service d’une détestable cause. Où conduit l'abus de la dialectique? Ariston de Chio l’a dit depuis des siècles , et l’on ne saurait mieux dire que lui : « Ceux qui s’enferment dans cette science, écrivait ce philosophe, peuvent être comparés aux mangeurs d’écrevisses: pour une bouchée de chair, ils perdent leur temps sur un monceau d’écailles. » L'écueil principal de l'application des procédés scientifiques aux sciences sociales et morales est si

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 41 évident, qu’il se signale de lui-même. En matière de civilisation, de coutumes, de mœurs, de rapports d'homme à homme, de peuple à peuple, d’institutions, de lois, il n’y a rien qui ait, qui puisse avoir de valeur absolue. Le mot de Pascal, à ce sujet, est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le rappeler. Les sociétés vivent sous l'empire d’un contrat que la tradition a fondé et que l’usage a maintenu. Ce n’est pas là un droit rigoureux, absolu ; mais c’est un droit relatif, de convention, et la terre n’est pas destinée à en connaître d'autre. Ce que disent les adversaires de la propriété pourrait se dire de toutes les croyances, de toutes les règles qui dominent la vie humaine. Peu de principes, même les plus féconds, même les plus dignes de respect, résisteraient à un examen qui, les isolant de leur milieu, les jugerait en eux-mêmes et intrinsèquement. Ce monde ne marche pas parfaitement, cela est vrai ; mais enfin il marche. Les dialecticiens voudraient l'arrêter brusquement, afin de lui communiquer une impulsion en sens inverse, plus scientifique, suivant eux, plus conforme aux saines méthodes du raisonnement. Soit; mais qu’ils donnent alors au maintien de l’ordre et de la civilisation une garantie, une seule , qui serait l'existence d’une population.de docteurs décidée à se laisser gouverner par les lois souveraines de la logique.

Ce gage est d'autant plus nécessaire, que les dialecticiens ne craignent pas de se mettre en contradiction avec eux-rnêmes. Ainsi celui qui nous occupe, après avoir attaqué la propriété avec une vigueur assez brutale, ne se montre pas moins véhément en-

vers la communauté. Dans la propriété, l'inégalité, d’après lui, résulte de la force sous quelque nom qu’elle se déguise : force physique ou intellectuelle. Dans la communauté, l'inégalité vient dela médiocrité du talent et du travail glorifiée à l’égal de la force : équation injurieuse qui révolte la consciencee et fait murmurer le mérite. Voilà qui est bien ; mais, hors de la propriété et de la communauté, y a-t-il un ordre social non-seulement possible, mais encore présumable ? Notre logicien ne recule pas devant cette difficulté, et,'par une capitulation singulière, il veut fonder la possession sur les ruines de la propriété. Il n’y aura plus de propriétaires : il y aura des possesseurs. On pourrait demander à quelles sources la possession puisera son droit absolu, mais il vaut mieux éviter les subtilités et passer outre. Cette possession, une fois substituée à la propriété, comment se déterminera-t-elle? sous quelles conditions , dans quelles limites ? Ou elle sera précaire , ou elle sera sérieuse, Précaire, elle offre les inconvénients de la communauté ; sérieuse , elle a tous les avantages de la propriété. Une possession bien assise, étendue, garantie, est une véritable emphytéose, un titre transmissible, sujet à délégation, un droit réel et non un vague usufruit. Si elle n’a pas ce caractère , elle ne signifie rien. Vainement voudrait-on concilier la possession paisible avec le maintien du droit d'occuper. Ces deux faits s’excluent. On ne possède pas réellement quand on se trouve placé sous la menace d’une éviction ; on ne sème pas sans savoir si l’on pourra recueillir: on n’améliore pas un champ dont on peut

être expulsé à toute heure. L’investiture doit donc être formelle pour que la possession ne soit pas un leurre et le travail une déception. On retombe alors, ou dans la communauté, ou, à peu de chose près, dans la propriété telle qu’elle existe, avec sa double exploitation médiate et immédiate. Quoi qu’on fasse, on ne sortira pas de ce dilemne; on ne trouvera pas de mode intermédiaire, de juste milieu entre la communauté et la propriété. Ce que l’on ajoutera de solidité à la possession la rapprochera de la propriété ; ce qu’on lui opposera d’entraves la ramènera vers la communauté. Tout régime neutre serait impuissant. La vertu essentielle du principe de la propriété est d’attacher à chaque parcelle du sol une volonté , une intelligence qui s’y intéressent. La possession garantie maintient ce mobile, la possession précaire l’anéantit. Le débat ne peut donc s’agiter qu'entre la gestion personnelle et la gestion universelle ; il faut reconnaître le droit de l’individu ou subir le droit de l'État. Entre ces deux situations, il n’y a de place que pour le sophisme.

Cependant il est une qualité que l’on ne saurait refuser à l'écrivain dont il vient d’être question : c’est la franchise. Il est net du moins, formel et catégorique ; il n’a pas l’air de rougir de sa croyance. Cet exemple devrait profiter à M. Pierre Leroux, qui n’a su ni résister ni céder aux tendances communistes. Attirant le problème social vers les nuages qu’habite . sa pensée, il a eu le soin de l’y maintenir couvert d’un voile et flottant pour ainsi dire. Personne ne recule mieux que lui devant une conclusion, ne la fuit

plus résolument, Son grand art est de ménager toutes les doctrines et de leur échapper. La critique se trouve ainsi réduite à réfuter le néant, à discuter le vide. Sous le vernis d’une érudition indigeste, on aperçoit le désir de paraître mystérieux et profond, vague et réservé ; on suit les fluctuations d’une pensée qui s’avance et se retire, donne un gage et le reprend, n’accépte ni ne repousse, ne veut ni rompre nise livrer. M. Pierre Leroux cite quelque part, d’après madame de Slaël, une anecdote d’Arlequin qui S’escamote luimême et ne laisse, pour continuer la pièce, que sa robe et sa perruque. C’est là, plus qu’il ne se l’imagine, l’histoire de son esprit. On lui demande vainement un corps de système ; il n’en livre que les apparences, le vêtement.

Peut-être est-ce un service à rendre à M. Pierre Leroux que de l’aider à sortir du brouillard qui l’enveloppe. On ne peut pas éternellement se tenir entre ciel et terre, comme la fabuleuse pierre du tombeau de Mahomet, et une heure arrive où il faut prendre quelque part un point d'appui. Autant qu'on peut l’entrevoir, il semble que M, Leroux ne veuille pas être confondu avec les sectes communistes; il faut alors qu’il s'explique d’une manière plus formelle qu’il ne Pa fait jusqu'ici. Il est vrai que, dans l’un de ses écrits !, il commence par reconnaître que le corps de l’homme est « une chose, une véritable propriété, rela- -tivement à la force qu'il manifeste, et que, cette force ne pouvant se supprimer et agir indépendamment de

Page 1