‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 2 sur 56 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Statisticiens. — Romanciers. — Utopistes.

Depuis quelque temps, il s'élève contre la société un concert de récriminations et d’anathèmes. Chaque jour un champion nouveau lui adresse un défi, tantôt au nom des letires, tantôt au nom de la science. Les détracteurs de l'ordre social abondent: ils font tant de bruit que peu d'écrivains osent en prendre la défense. De la civilisation actuelle on ne veut voir que les défauts; on oublie les bienfaits qu’elle a répandus sur le monde. La manie de l’imitation empire encore cet état de choses, et la passion l'envenime. De là tant de lamentables calculs et de descriptions ahjectes. À lire ce qui s'écrit, il semble vraiment que les efforts des générations, le travail des siècles, n’ont

A. Écrit en 1843.

11, — 7€ édition. Â

abouti qu’à transformer le globe que nous habitons en un vaste dépôt de mendicité ou une léproserie immonde. |

Au fond de ces déclamations, un même sentiment se retrouve; il s’agit d’alléger la responsabilité individuelle de tous les torts que l’on impute au régime social. Naguère on admettait que l’homme doit porter la peine de ses fautes; on veut aujourd’hui que ce soit la société. La société, voilà le grand coupable. Elle a pour mission de procurer aux êtres qu’elle réoit un bonheur sans nuages et sans limites : quand elle y manque, il faut lui demander des comptes sévères. Ainsi les termes du programme sont renversés. Pour l'individu, plus de responsabilité; le devoir collectif a effacé le devoir personnel. L’homme n’est tenu à rien depuis que la société est mise en demeure de pourvoir à tout; c'est elle qui est chargée de toutes les invectives comme de toutes les réparations, et par une singulière loi d'équilibre, on se montre d’autant plus exigeant d’un côlé que l’on est plus accommodant de l’autre. On autorise la dépravation des éléments sociaux et l’on demande une société parfaite.

L’antiquité n’a pas commis une semblable méprise. Ce qu’elle a eu d’abord en vue, c’est l’homme : elle s’est adressée à la conscience individuelle plutôt qu’à la conscience sociale; elle a cherché une responsabilité effective, sérieuse, et non une responsabilité abstraite, illusoire. Les grands esprits, dans l’ordre philosophique et religieux, n’ont pas un instant hésité sur ce point; c’est sur l'éducation de l'individu qu’ils ont fondé le perfectionnement de l'espèce, Les for-

LA SOCIÈTÉ ET LE SOCIALISME. 3 mules les plus célèbres de l’éthique ancienne intéressent directement l’homme, le prennent à partie, pour ainsi dire. Le connais-toi de Socrate, l’abstiens-toi d’Épictète, sont des conseils de morale personnelle, des règles de conduite précises. Le christianisme, à son tour, parle au cœur humain d’une manière directe; il ne s'inquiète ni des torts de la civilisation, ni des imperfections de la société. Dans le schisme même, personne ne se paye d’une aussi mauvaise défaite. Pélage et Abaïlard, en exagérant le libre arbitre, Priestley, en inclinant vers la loi de la nécessité, les antinoméens et les déterministes, le Koran empreint de tant de fatalisme, le dogme païen qu’assombrit l’expiation, tous les cultes, comme tous les systèmes, proclament la responsabilité de l’homme, sans faire jamais au milieu dans lequel il vit une part trop grande, sans y puiser les éléments d’une justification aussi dangereuse que commode.

C'est là que se trouve da vérité, non ailleurs : tout autre point de vue laisse la passion sans frein, la conscience sans autorité. Aucune société ne résisterait à un régime où le sentiment du devoir personnel s’affaiblirait devant l'intervention d’on ne saurait dire quelle tutelle collective. La civilisation actuelle est le fruit de l'éducation lente et successive de l’homme : la loi du devoir a élevé l'individu, et par conséquent l’assuciation humaine. Sans doute cette loi n’a jamais eu une application complète, et bien des infractions en altèrent la vertu. Il n’en est pas résulté, cela est vrai, des sociétés irréprochables; mais le bien qui s’est produit dans le cours des temps émane de ce

mobile, et on ne saurait lui imputer le mal qui couvre encore la terre. L’imperfection de l’homme n’accuse que l’homme : pour qu’il atleigne l'idéal où il doit aspirer, il ne faut amoindrir ni sa liberté ni sa responsabilité. Il y a plus de respect pour la dignité de sa nalure chez ceux qui consentent à le voir malheureux par sa faute et régénéré par l’épreuve d’un combat intérieur, que chez ceux qui lui arrangent un bonheur forcé, et, pour ainsi dire mécanique, obtenu sans effort, partant sans mérite. La part de lindividu doit être grande dans la direction que prend sa destinée. Si la société en fournit quelques éléments, il apparüent à l’homme de se les approprier, de les dompter quand ils sont rebelles, de ne point en abuser quand ils sont favorables.

Dans la pratique, cette confusion est pleine de dangers; elle autorise une grande partialhité envers les faiblesses et les crimes des individus. Le mal n’excite plus dès lors de haines vigoureuses; on le regarde comme un produit fatal de la civilisation et excusable à ce titre. C’est ainsi que le sens moral s’affaiblit dans les classes élevées comme dans les classes inférieures. La chimère d’une perfectibilité exclusivement collective, ne laisse pas aux vertus privées un rôle suffisamment digne et nécessaire; elle les traite comme une superfétation, presque comme un préjugé. Le bien peut s’accomplir sans cela ; l'exercice en est facultatif et arbitraire. L’impulsion sociale couvre et renferme tout; le bon et le mauvais sont emportés, confondus dans une sorte de mouvement fatal et aveugle. Le vice a une excuse; la vertu n’a plus de sanction.

Voilà où aboutit invinciblement tout système qui tend à justifier l’homme aux dépens de la société, et qui sacrifie des garanties réelles à des combinaisons imaginaires. On ne saurait plus évidemment quitter la proie pour courir après l'ombre.

Les censeurs systématiques de la société abondent tous, sciemment ou à leur insu, dans cette décept'on. En l’accusant ouire mesure, ils tendent à la dégrader davantage ; en la chargeant de toutes les iniquités, de toutes les misères, de toutes les douleurs d’ici-bas, ils nous préparent des douleurs, des misères, des iniquités plus grandes. Ils placent l'effort ailleurs qu'il ne faudrait, et, s’abusant sur le symptôme, ils font prendre le change sur le remède. Pour couvrir celte agression d’un prétexte spécieux, volontiers ils se retranchent derrière l'intérêt qu'inspirent les classes laborieuses, et s’en déclarent les défenseurs. A ce titre, et comme cela arrive dans presque toutes les causes, on les voit briller aux dépens de la partie. Certes, aucun mandat n’est plus respectable que celui-là, quand il s'exerce dans la limite des réformes possibles, et n'est pas plus un déguisement de la vanité. Rien au monde n’est plus digne d'attention que ces classes laborieuses dont les jours s’écoulent dans un travail sans trêve, jusqu’au repos de la tombe. Ce sont les bras de ces hommes qui procurent aux classes aisées des jouissances pleines de raffinements, et il est, hélas ! trop vrai que plusieurs de ces malheureux peuvent ressentir les alteintes de la faim près des gerbes qu'ils ont récoltées, manquer de vêtements au milieu des riches tissus qu'ils ont ourdis. Le dénûment et

la misère n’ont pas disparu d’ici-bas, malgré l’influence de la civilisation : il y a encore plus d’une blessure à guérir, plus d’un besoin à satisfaire. À ce point de vue, la poursuite d'améliorations nouvelles est non-seulement légitime, mais encore obligée. Les cœurs y sont enchaînés, l'intérêt même le commande. Seulement, il ne faut pas imiter les enfants dont parle Plutarque, et essayer, comme eux, de sauter au delà de notre ombre. La loi de l'humanité est d’aller en avant; mais c'est précisément parce que cette marche doit être longue, qu’elle ne doit point avoir le caractère d’un tour de force, et, si l’on peut s'exprimer ainsi, d’une course au clocher.

La société a encore beaucoup à stipuler pour l’homme, cela est vrai, mais à la condition que l’homme ne s’abandonnera pas. Aucun effort d’ensemble ne pourrait l’élever ni à la grandeur morale, ni au bien-être physique, s’il n’y travaillait lui-même constamment et sans relâche. Ici encore, la loi du devoir personnel est la seule qui soit féconde et intelligente. Dans l'état de tutelle où vivent quelques classes de la société, l’une de leurs plus grandes garanties est dans l'honneur et le désintéressement des classes qui disposent de l’empire. L'idéal de ce régime, où le plus grand nombre abdique au profit de quelques-uns, serait que le pouvoir s’exerçât un peu plus dans l'intérêt de ceux qui, implicitement ou formellement, le délèguent, et beaucoup moins pour le bénéfice particulier de ceux qui en sont investis. On parle de progrès social, celui-ci serait le plus urgent à réaliser. Plus de dévouement et de meilleurs mo-

LA SOCIÈTÉ ET LE SOCIALISME. 7 dèles dans les rangs élevés, afin d'amener plus d’aisance et de répandre plus de moralité dans les rangs inférieurs, voilà une formule plus courte et plus sérieuse que ne le sont les formules chimériques. Elle ne sera pas plus obéie que les autres, et peut-être faut-il én accuser ceux qui ont combattu, sous divers prétextes, l'autorité du devoir. L’égoïsme humain ne saurait capituler que devant une forte éducation de l’âme et un travail intérieur qui conduisent au détachement et à l’abnégation. Quelques âmes d'élite ont seules une générosité instinctive : pour les autres, c’est le fruit du temps et de l'exemple. Il est triste de dire que l’école des grands dévouements se perd et que celle du calcul personnel gagne chaque jour du terrain. On a rendu la bride aux penchants : ils vont où la nature les emporte. |

Il est donc de l’honneur de l'écrivain de ne pas déserter la défense des classes laborieuses : la déclamation a rendu le terrain difficile; mais on peut reprendre les choses où elles étaient avant les écarts de l’exagération et la fièvre des utopies. C’est une mission si sainte qu’elle se relèvera sans peine du tort qu'on lui a fait et des déviations qu’on lui a imprimées. Quand on étudie le problème avec quelque maturité d'esprit, on y découvre une foule de détails par lesquels déjà le bien pourrait se réaliser. Il ne s’agit pas sans doute de métamorphose complète, de changement à vue; ces prétentions doivent être abandonnées aux rêveurs. Mais dans un coup d’œil rapide sur les souffrances sociales, peut-êlre est-il possible de ramener l'attention sur quelques données, sinon

neuves, du moins utiles et inspirées par le plus simple bon sens. La misère, le vice et le crime, ces trois fléaux, semblent être pour longtemps les accessoires obligés de toute civilisation humaine. C’est le fruit des passions : les passions n’abdiquent pas. Il ne reste dès lors qu'à chercher des remèdes partiels, des moyens d'atténuation, tout en faisant, comme l’on dit, la part du feu. Telle est la pensée de la récapitulation qui va suivre.

Avant de l’aborder, il est convenable pourtant d’écarter une accusation préliminaire qui a été souvent reproduite. On a dit et répété que la misère et le crime sont un produit fatal de la civilisation, destiné à s’accroître en raison directe de l’activité industrielle d’un peuple et des victoires que le génie humaïn remporte sur la nature. C’est là une erreur gratuite. Évidemment on déprécie le temps présent au profit du temps passé, et la difficulté des moyens de vérification donne des forces à cette méprise. En effet, les éléments historiques manquent lorsqu'on veut examiner avec quelque précision ce qu'était, dans les siècles antérieurs, la condition des classes laborieuses. La statistique est une science toute moderne; on en abuse aujourd’hui, on n’en usait pas assez autrefois; on veut tout prouver actuellement avec les chiffres ; jadis personne ne songeait à cette preuve. Diverses raisons, soit politiques, soit administratives, s’opposaient d’ailleurs à ce que les calculs pussent être invoqués avec suite et avec autorité. La diversité du régime provincial troublait l'unité des documents, et la censure rovale en restreignait forcément l'u-

sage. De là une lacune inévitable dans l'histoire économique du pays et une brèche ouverte aux amateurs d'hypothèses.

Cependant, à l’aide de l’observation la plus superficielle, on peut suppléer à l'absence des documents et s'assurer que la misère, loin de grandir avec la civilisation, tend au contraire à diminuer devant une aisance chaque jour accrue et les issues nouvelles que se fraye le travail. Il serait trop douloureux de penser que le progrès social, cette idole du temps, ressemble à ces divinités indiennes qui ne marchent vers le temple qu’en écrasant à chaque pas, sous les roues de leur char, un plus grand nombre de victimes. Cela n’est point; les sociétés modernes ont été calomniées ; elles sont au-dessus des sociétés anciennes, comme intelligence, comme bien-être. Si, par misère, on entend ce mal moral qui se traduit au dehors par des exigences inquiètes, une soif immodérée de jouissances et les appels d’une ambition déréglée, oui, certes, notre époque est en proie à cette misère et les classes ouvrières ne sont pas les seules qui s’en trouvent atteintes. Chez elles, comme dans toute la hiérarchie de la société, se manifestent ces prétentions à l'empire, inévitables dans un temps où tout le monde veut commander et où personne ne se résigne à obéir. Quand de toutes parts chacun semble malheureux de sa position et cherche à se faire une meilleure place, pourquoi les classes laborieuses n’éprouveraient-elles pas le même vertige? Telle est la misère du temps, et au milieu des flatteries dont ils sont

l'objet, il est surprenant que les ouvriers ne s’en

soient pas ressentis d’une manière plus profonde. Mais si par misère on entend ce mal physique qui se manifeste par des habitudes dégradées et la privation des premières nécessités de la vie, non, il n’est pas exact de dire que notre siècle est là-dessus plus mal partagé que les siècles antérieurs : c’est le contraire . quiest vrai,

Il suffit pour s’en assurer de jeter un coup d'œil sur les annales des générations humaines. Certes, comme dépravation, l’antiquité a laissé loin d’elle les temps modernes. Fondé sur les sens, le paganisme avait dû faire aux sens une part très-ample, et c’est l’un des cultes qui ont osé élever la prostitution à la hauteur d’un rite religieux. Les lupercales, les bacchanales, les mystères de la bonne déesse, n'étaient autre chose qu’une débauche organisée et s’exercant, sous l’œil des prêtres, avec un débordement périodique. Plus près de nous, divers schismes scandalisèrent l’Église par d'étranges dérèglements. Carpocrate et Prodicus en donnèrent l’exemple dans les premiers siècles de notre ère, et après eux des sectes nombreuses, comme les Picards, les Vaudois, les frères de l'esprit libre, les dulcinistes, les fossariens, les multipliants, les floriants, dont parle Philastre, ne craignirent pas de couvrir leurs dissolutions du voile d’un fanatisme religieux. Les turlupins allèrent plus loin encore; ils eurent des grandes prêtresses et parodièrent les écarts de l’idolätrie. Ainsi la débauche avait pris asile à côté du sanctuaire d’une manière ouverte, profanation qui à été épargnée à notre temps. Les ravages qu’elle faisait dans les autres classes n'étaient

LA SOCIËÈTÉ ET LE SOCIALISME. ul

pas moindres. Une sorte de magistrature burlesque avait été imposée, dans le moyen âge, à la prostitution, et le roi des ribauds n’eût pas échangé son sceptre égrillard pour une souveraineté plus morale. Les usages de l’époque autorisaient cette licence, et la langue même, telle qu’on la retrouve dans Rabelais, trahit cette liberté des mœurs par la liberté de l’expréssion. Les siècles suivants ne dérogèrent point, et il suflit de citer le règne de Louis XV pour donner la mesure du dérèglement où étaient arrivés nos pères. En ce genre, il sera-difficile de les surpasser. Voilà pour la licence des mœurs. Quant à la misère des classes nombreuses, il faut se souvenir de ce qu’étaient les ilotes et les prolétaires dans le monde ancien !, L’esclavage ajoutait encore à ces douleurs un chapitre dont chaque jour les pages s’effacent. Dans l'ère moderne, ce fut la féodalité qui se chargea de reproduire sous une autre forme les servitudes du régime romain. On parle de l’assujettissement dans lequel les maîtres peuvent tenir les ouvriers; mais que l’on compare ce joug à celui du vasselage d'autrefois, plein de brutalités et de caprices, ne respectant ni la liberté ni la dignité de l’homme, disposant de lui comme d’une machine, et ne lui laissant pas même la jouissance des fruits de son travail ! Qui voudrait aujourd’hui, même parmi les plus malheureux journaliers, retourner à cette condition qui faisait du serf une sorte de propriété mobilière ? Au lieu de regarder

1. « L'histoire de la civilisation depuis la chute de l’empire romain, a dit avec raison M. Charles Dunoyer, n’est, à proprement parler, que l’histoire de avancement des classes laborieuses. »

toujours en avant de soi, que l’on jette plus souvent un coup d’œil en arrière : on y puisera, en contemplant le chemin parcouru, la patience nécessaire pour achever l'étape laborieuse qui nous est assignée. Toute génération a eu un contingent de peines et de joies; notre lot est meilleur que celui de nos aïeux, et nous préparons à nos enfants, il faut l’espérer du moins, une existence plus heureuse que la nôtre. En fait de misère, qui en à plus essuyé que les populations du moyen âge, en butte à des famines incessantes, décimées par la guerre, foulées par les partis armés, ravagées par la peste, ruinées par les exactions arbitraires! Même plus près de nous, et dans ce que l’on nomme le grand siècle, on voit éclater des plaintes que l’histoire officielle ne mentionne pas. Derrière le luxe de Louis XIV se cachent les privations de tout un peuple. Un seul homme a osé élever la voix; c’est Vauban : aussi, malgré ses services, mourut-il dans ia disgrâce du souverain. Vauban avait le cœur aussi grand que le génie : quand il se fut assuré du mal, il ne craignit pas de le dévoiler. Dans un passage du Projet de dime royale, Vauban constate que la classe des privilégiés se réduisait de son temps à dix mille familles opulentes ou aisées sur vingt-deux millions d’âmes ! Un autre écrivain de ce règne, Boisguillebert, aussi judicieux et aussi sincère que Vauban, confirme la triste statistique de ce dernier et ajoute : « Bien que la magnificence et l'abondance soient extrêmes en France, comme ce n’est qu’en quelques particuliers et que la plus grande partie est dans la dernière indigence, cela ne peut compenser la perte que fait

LA SOCIÈTÉ ET LE SOCIALISME. 13 l’État pour le grand nombre !. » Si la misère a sévi sous un roi comme Louis XIV et avec un ministre tel que Colbert, au milieu du silence des factions et de la sécurité intérieure, qu’on juge de ce qu’elle devait être quand le pays était mis au pillage par des mercenaires où envahi par la soldatesque ennemie. Certes, la matière de tableaux larmoyants abondait dans ces périodes fécondes en calamités; il ne leur a manqué qu’une chose, des statisticiens.

L’amélioration du sort des classes laborieuses est donc un fait qui ressort du moindre rapprochement historique. On peut même, dans les témoignages contemporains, en découvrir la marche et en constater le mouvement. L’un des plus consciencieux observateurs des phénomènes industriels, M. le docteur Villermé, a recueilli à ce sujet, dans les manufactures, des aveux précieux de la part des plus vieux ouvriers, de ceux qui, ayant vécu sous deux régimes, ont pu faire l'expérience personnelle de l’un et de l’autre. Tous ils avouent que leur classe est aujourd’hui mieux logée, mieux meublée, mieux vêtue. Le drap dans les habillements a remplacé la grosse toile. On rencontre moins qu'autrefois des pieds et des jambes nus; les sabots deviennent rares, les souliers les ont remplacés. Quand arrive un jour de fête, cette population des ateliers se confond par sa mise avec la classe bourgeoiïse, et semble en être une variété. L’alimentation est plus substantielle et plus abondante; enfin, et c’est là une preuve décisive, la vie moyenne

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