‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 26 sur 56 · VELIS ID QUOD POSSIS · texte numérisé non relu

VELIS ID QUOD POSSIS

Non facere ipse queo tetrasthica; disticha possum : Accipe quod possum; quod nequeo, sileas.

Avec des habitudes moins régulières, Bentham aurait sans doute sacrifié ses compositions juvéniles, qui ne dépassent pas la mesure d’une intelligence ordinaire : il eût surtout supprimé des vers notoirement faux, comme le suivant :

Terribilis visu, liquidumque per aera volans.

Mais Bentham semble avoir religieusement conservé jusqu’à ses derniers jours tout ce qu’il avait pu écrire dans sa longue vie, c’est-à-dire pendant près de quatre-vingts ans. Les souvenirs de collége figurent dans cette collection pour cent ou cent vingt fragments latins et grecs. La pièce la plus importante est une

ode latine sur la mort de George II et l’avénement de George III. Voici commentelle se termine :

Nil Georgii non perficient manus

Redditque fessis Marte diutino

Pacem Britannis atque clemens Jure reget populum volentem.

Jér. BeNTHAM, au collège royal d'Oxford, 28 novembre 1760,

Cet essai, passablement informe, eut l’approbation du docteur Johnson, qui indiqua même quelques corrections à faire. Au milieu de ces éloges et de cet enivrement, peu s’en fallut que Bentham ne se méprit sur sa vocation véritable, et n’échangeât la couronne du philosophe contre celle du méchant versificateur. Toutefois, même dans ces lieux communs d’une latinité suspecte, on peut connaître cà et là des éclairs pleins de vigueur, des pensées originales et inattendues qui ne germent pas habituellement dans la tête d’un écolier. En réalité, quoique Bentham eût des notions suffisantes sur les littératures anciennes, il ne fut jamais ce que l’on peut appeler un classique. Le tour de son esprit se refusait à l’imitation, qualité dominante dans les succès scolaires, et qui préside à toutes les études sur l’hellénisme et la latinité. L’inventeur de la philosophie utilitaire n’était pas, ne pouvait pas être un plagiaire et un rhéteur, ilavait déjà la conscience d’un autre rôle. Personne, moins que lui, ne recevait les empreintes extérieures et ne se soumettait à l'autorité des écrivains qui l'avaient précédé. Quand il prenait la plume, c’était sa pensée qu’ii interrogeait, et non ses lectures, Aucune érudition profonde

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ou pittoresque ne se mélait au travail toujours spontané de son cerveau ; et quand, par hasard, il rencontrait dans un livre quelques passages qui s’accordaient avec ses propres vues et relevaient de son système d'investigation, il poussait un cri de surprise comme un homme qui découvre un diamant parmi des rubis. Au nombre des spécimens de composition latine que renferment ses mémoires, il est une pièce surtout qui prouve à quel point, chez Bentham, le fond dominait la forme, et combien l’enseignement classique avait glissé sur son esprit. C’est une lettre écrite à un Allemand sur une question d'économie sociale ; elle est en latin, et Bentham adopta sans doute cette langue pour se faire mieux comprendre de cetétranger. Or ce latin est tout simplement de l'anglais latinisé, et de l’anglais de Bentham, lequel a aussi une couleur particulière. Ainsi, sous l'enveloppe de cette langue morte on pouvait reconnaître à la fois l’idiome et le style de l’auteur. C’est là, du reste, le cachet de tous les hommes véritablement originaux.

Le père de Bentham, membre de la compagnie des notaires de Londres, était un homme actif, ambitieux, remuant, doué de l’activité et de l'intelligence nécessaires pour arriver à la fortune et s'élever aux honneurs. Son âme s’épanouissait d’orgueil aux succès précoces de ses deux fils, Jérémie et Samuel. Samuel Bentham, moins connu que son frère, mais qui jouit parmi les savants d’une réputation méritée, était un sujet d’élite dont un père pouvait à bon droit être fier. Il partageait avec Jérémie ce don d'originalité qui est l’apanage du génie, Doué d’une activité inquiète, il

usa sa vie en inventions et en projets dont l’Angleterre recueillit les fruits par la création des docks de Portsmouth, tandis que Samuel y compromettait sa position et y engloutissait sa fortune. Cependant, malgré des titres pareils, Bentham le père comptait beaucoup plus sur Jérémie pour fonder l'honneur et la richesse de sa maison. Il récapitulait les victoires du jeune homme dans le cours d’une éducation brillante, et ne doutait pas que cette supériorité ne se maintint dans les carrières sociales, Mais, dans ces rêves d’ambition, le vieux notaire eut la main malheureuse. Il envisagea le barreau comme le marchepied le plus direct pour l'élévation de son fils aîné, et la profession la plus compatible avec la nature de son talent. Dans ce choix, il se détermina moins par le goût du jeune homme que par des impressions et des influences personnelles. Aussi quel ne fut pas son désappointement quand il s’apercut que Jérémie ne montrait que de la répugnance pour des fonctions antipathiques à ses goûts et à ses doctrines ! Dès l’abord, cet esprit philosophique s'était mis en révolte ouverte avec les lois écrites, et, loin de vouloir en soutenir l'application, il n’aspirait qu'à en combattre le principe. De là cette incompatibilité qui se déclara dès le jour du début du jeune avocat, et ne cessa que lorsqu'il eut quitté la robe, Le vieux Bentham vit bientôt qu’il s'était trompé. Il avait épousé en secondes noces madame Abbott, mère de Charles Abbott, depuis lord Colchester. Jérémie et Charles débutèrent au barreau presque en même temps, et le père suivaitavec le plus grand intérêt cette rivalité de famille. Ses vœux inclinaient natu-

rellement pour l'enfant de son sang, et prévenu comme il l'était en faveur de Jérémie, il ne concevait pas le moindre doute sur l'issue de la lutte. Cependant les illusions paternelles durent céder à l'évidence. Charles Abbott marchait dans la carrière d’un pas ferme et heureux, signalant chacun de ses essais par un triomphe, pendant que Jérémie, sur qui reposaient tant d’espérances ; Jérémie, qui devait être la gloire du barreau ou de la magistrature, conquérir les siéges les plus élevés des cours de justice, et arriver même jusqu'aux sceaux de l’État, loin de justifier ce favorable augure ; ce Jérémie, l’orgueil des siens, perdait chaque jour du terrain, et, désertant la jurisprudence, inclinait involontairement vers l’improductive étude de la philosophie. Tel était l’affligeant spectacle qui s’offrait aux yeux du vieux notaire ; son fils résistait à la vocation, il fuyait les grandes destinées qu’un père prévoyant lui avait préparées. ”

Cet incident pesa d’une manière assez lourde sur la première période de la vie de Bentham. Sa position domestique devenait embarrassante ; il s’y sentait mal à l’aise : doué d’un bon naturel, il souffrait de la peine des autres, et supportait avec quelque impatience l’1dée de n'avoir pas tenu ce qu’on attendait de lui. Peutêtre aussi était-il alors en proie à un combat intérieur et à ces hésitations qui ébranlent les âmes les plus fermes. Il entrevoyait un but digne de ses efforts ; mais n'était-ce pas seulement un appel de la vanité et un piége de la conscience ? Le dessein était vaste en effet, l’entreprise pleine de grandeur et de périls. Pauvre et obscur, il s'agissait de s'élever, avec les

LES UTILITAIRES ET JÉRÉMIE BENTHAM. 173 seules ressources de l'esprit, vers une philosophie morale et politique qui fût le fruit de la réflexion et non de l’habitude, science à naître encore et qui ne pouvait se fonder que sur la ruine de beaucoup de passions et de préjugés. Jusqu’alors l'observation froide, l'induction rigoureuse n’avaient pas été appliquées à ce genre d’études livré à une sorte d’empirisme. Machiavel et Blackstone y régnaient sans partage, et il y avait quelque témérité à vouloir renverser l'édifice construit par de telles mains. Aujourd’hui que les matières politiques ont été approfondies dans tous les sens et par toutes les méthodes, ce projet n’a rien qui étonne; mais quand on se reporte à l’époque où il fut conçu, on reconnaît ce qu’il fallut de courage pour envisager cette tâche. Personne alors n’écrivait sur la politique, si ce n’est dans un intérêt de parti. La science de la législation en était au même point que la méthode de l’observation expérimentale avant Bacon. Si Galilée vivait dans un temps où l’inquisition punissait le génie qui dérobait à l’univers le secret de ses mystèrieuses lois, Bentham vivait à une époque où la liberté de la pensée n’existait en matière politique que sous la double menace d’une pénalité rigoureuse et d’une sorte de réprobation sociale. On ne comprenait pas l'étude de la politique pour elle-même, en vue de : la justice et de la raison. La tactique régnait partout ; la conscience n’était nulle part. Les traditions’ de Walpole avaient contribué à jeter un nuage sur les questions de cet ordre, et le mot de politique semblait avoir perdu toute valeur, hors des manœuvres parlementaires et ministérielles. Voilà dans quelle situation

se trouvait celte science quand Bentham résolut d'y porter le flambeau. Le premier résultat de ce dessein fut le Fragment sur le gouvernement, dans lequel les sophismes de Blackstone furent démasqués avec une vigueur peu commune et un mérite de forme assez rare. C’est en effet à ces premiers travaux de Bentham qu’il faut recourir quand on veut le juger comme écrivain, On y trouve une langue aussi élégante qu’expressive, et la simplicité unie à la distinction. Le philosophe était fort inégal dans son style, qu’il regardait comme un objet secondaire; mais, toutes les fois qu'il a voulu donner quelque soin à cette partie de sa composition, elle a acquis, sous sa main, une valeur et des qualités très-recomman-. dables.

Bentham avait l'habitude de consigner sur un reoistre particulier ses pensées fugitives à mesure qu'elles se présentaient à lui. En se reportant à la date de 1772 à 1779, voici ce que l’on trouve sur ce memorandum. Il n’est pas sans intérêt de fixer ici, par queïiques citations, les dispositions d'esprit du jeune philosophe, et le travail intérieur auqnel ül était livré : |

Abus et usage.

« L'abus d’une chose est tout autant l'effet de Ja possession que l'usage d’une chose. Quand un objet a divers emplois, les uns bons, les autres mauvais, ce n’est pas en donnant à ces derniers le nom d’abus qu'on parviendra à invalider le droit d'y recourir. L'abus est un mauvais moyen ; mais C'est un moven

LES UTILITAIRES ET JÉRÉMIE BENTHAM 175 légitime, aussi légitime que l’usage, Quel que soit l’objet, l'abus est la conséquence forcée de l’usage; quel que soit l’objet, il faut tenir compte des effets mauvais ou bons, sans attribuer à ces derniers plus de valeur intrinsèque qu'aux autres. Le vrai mérite du penseur est de ne pas laisser fléchir son opinion sur ce point; mais s’il y a une distinction à faire dans ces deux droits, c'est principalement la nécessité de mettre en relief celui que l’on peut le plus facilement méconnaitre.

» Il ne faut pas juger une instilution sur les abus qu’elle entraîne, carles abus comme les bienfaits d’une institution en font partie IIeBrAUe et servent à en fixer le véritable caractère. »

Préjugés en faveur de l'antiquité.

« Il est à remarquer que les personnes les plus disposées à exalter la sagesse des anciens au préjudice de la sagesse des modernes, sont aussi celles qui proclament le plus haut la supériorité des hommes âgés sur les jeunes hommes. Ce qui semble, en ceci, les influencer, c’est une confusion de mots; car, s’il est des motifs qui peuvent être invoqués pour prouver la prééminence des vieillards sur les adolescents, ces mêmes motifs militent pour la prééminence des temps modernes sur les temps anciens, Ces motifs ont même, dans ce dernier cas, une valeur plus grande, car la décrépitude, appliquée aux personnes, est réelle; appliquée au temps, elle est imaginaire, L'homme, tout en acquérant de l'expérience, perd

souvent les facultés qui en doublent le prix et lui donnent une sanction. Il n’en est pas de même du temps : la somme de sagesse acquise par les siècles est un legs qu’une génération valide transmet à une autre génération valide, tandis que la somme de connaissances qu’une période de la vie humaine transmet à une autre période éprouve à la longue un affaiblissement et des déchets notables par suite des atteintes de l’âge et des infirmités. »

Termes familiers employés plutôt machinalement que rationnellement.

« On croit comprendre ce dont on parle habituellement, précisément parce qu'on en parle habituellement. Entre les mots et les choses, il y a une telle connexion que l’on est souvent porté à prendre les uns pour les autres : quand on a des paroles dans l'oreille, on croit volontiers avoir des idées dans l’esprit. Un mot inusité se présente-t-il, le premier mouvement est de s’en défier; on l’examine avec soin pour savoir quel sens peut y être attaché ; mais quand un mot familier revient dans la conversation ou dans la composition , on le laisse passer sans contrôle comme une vieille connaissance.

» Cette longue habitude que l’on a d’user de telle ou telle expression laisse croire que l’on en a vérifié la valeur. C’est exactement le rôle des douaniers qui, après avoir mis sous plomb certaines marchandises, se tiennent pour dispensés d’en reconnaître de nouveau la nature. »

Marche de l'intelligence dans le travail de la Composilion.

«Quand, à l’aide de quelques mots, fussent-ils impropres, on est parvenu à fixer une idée sur le papier, on peut facilement travailler à en améliorer l’expression, et chercher à loisir les formes les plus heureuses el les plus convenables. C’est ainsi que lorsqu'on a fixé, à l’aide d’un étau, un bloc de bois, on peut le polir à l'aise, tandis que si on ne commence pas par l’assujettir, il glisse entre les doigts et

devient rebelle sous la main de l’ouvrier. »

Pensées.

« Le peuple est mon César, et j’en appelle du César actuel à un César mieux informé.

» L'indépendance n’est pas dans la fortune, mais dans l'esprit.

» Les intérêts de mes amis me sont chers, mais l'intérêt public passe avant tout. C’est ainsi que je sers mes amis; c’est ainsi que je veux être servi par eux.

» Il n’est point de fléau pire pour un État que le zèle religieux dépourvu de moralité.

» Je me passe volontiers de la compagnie du peuple; mais je ne puis me passer de son estime.

» L'invention est de l’érudition digérée; les citations sont de l’érudition indigeste. »

La publication du fragment sur le gouvernement eut lieu en 1776. Cet opuscule, d’abord anonyme,

fut envoyé à toutes les célébrités du temps, à lord Mansfield, à lord Camden , à lord Ashburton. Blackstone n’avait jamais rencontré un adversaire plus vigoureux, et le Fragment fit scandale. On se demandait quelétait l’auteur qui s’attaquait à une réputation si solide et ne s’inclinait pas devant une si grande autorité. Bentham ne voulait pas se nommer, mais la vanité paternelle le trahit. Le notaire ne put dissimuler sa joie, le jeune auteur ne jouit pas longtemps de l’incognito. Dès lors il se vit en butte à une foule d’anathèmes. On lui reprochait, en politique et en morale, des opinions peu orthodoxes ; on accusait ses intentions, on incriminait jusqu’au mystère dont il s'était d’abord enveloppé. Plusieurs libelles de l’époque furent mis sur son compte, et entre autres une traduction du roman de Voltaire intitulé le Taureau blanc. T1 faut dire que cette dernière imputation ne manquait pas entièrement de vérité, Bentham n'avait fait d’abord qu'indiquer à Lind la fantaisie originale de l’auteur français, mais Lind était si indolent, et sa traduction si peu satisfaisante, que Bentham, à force d’amender la version anglaise et d’y ajouter quelques paragraphes, en devint le véritable auteur. On en parla dans ce sens, et les critiques mélèrent le nom de Bentham à l’appréciation de l’opuscule. Cette traduction ne fut pas la seule dont notre philosophe eut à s'occuper. En 1777, il fit passer dans la langue anglaise un volume de nouvelles de Marmontel, qui lui fut payé par un libraire du Strand, à raison de trois guinées la feuille. Quelques lettres de d’Alembert et du chevalier de Chastellux prouvent qu’il avait»

LES UTILITAIRES ET SÉRÈMIE BENTHAM. 479 dès ce temps, des relations suivies avec les savants et les beaux esprits de France.

Cependant une circonstance décisive allait fixer la carrière de notre penseur; en 1781, on le voit devenir l'ami, le commensal de lord Shelburne, depuis marquis de Lansdowne. C’est à Bowood, dans la résidence de ce seigneur , que Bentham fréquenta les hommes les plus célèbres de ce siècle sur le pied d’une infinité familière. Lady Shelburne, qui mourut en 1789, prit le jeune auteur sous son patronage et l’'honora d’une amitié puissante. Si Bentham avait eu une ambition vulgaire, le chemin des honneurs

-et des dignités lui était ouvert. Ancun obstacle ne

Jui en fermait l’accès, un monde nouveau se déroulait sous ses yeux et l’éblouissait par mille prestiges. L'homme qui le comblait d’amitiés et dont il fut le seul confident dans les douleurs de famille, lord Shelburne, fut nommé premier ministre peu de temps après, et devint le dispensateur de toutes les grâces et le centre de toutes les ambitions. Les célébrités de ce règne se donnaient rendez-vous à Bowood. On y voyait Camden, le jurisconsulte célèbre, et Dunning, son collaborateur ; Bankes près de Jekyllet Barré près de Chatam, sans compter une foule de noms de grande famille, quoique plus obscurs. Le jeune William Pitt y venait aussi et affectait déjà ces airs sombres et réservés qui devaient le suivre dans sa grande et brillante fortune : on eût dit qu'il y préparait ces vastes plans d’ambition personnelle dans lesquels il engagea l'honneur et les richesses de la Grande-Bretagne, C’est une circonstance pleine d'intérêt que

cette rencontre, au début même de leur carrière, entre deux esprits qui devaient envisager la politique sous un aspect si différent. Il y a quelques années encore, il eût semblé puéril de demander lequel de ces deux hommes a exercé le plus d'influence sur les tendances du siècle. Alors, l’un n’était considéré que comme un rêveur solitaire , tandis que l’autre était le hardi pilote qui avait sauvé du naufrage le vaisseau de l’État. Aujourd’hui on dirait qu’un retour d'opinion commence à se faire sentir. L’auréole qui entourait le nom illustré par la lutte continentale a déjà päli; on comprend que les événements auxquels il se lie sont une exception dans la vie d’un peuple, et que . tendre à ce point les ressorts d’une nalionalité, c'est les affaiblir pour longtemps. En revanche, il n’est point de jour où l’on ne sente mieux le prix des savantes études sur la législation dans lesquelles les pouvoirs publics vont puiser les éléments des plus précieuses, des plus fécondes réformes.

Bowood était le siége d’une hospitalité magnifique, et cette hospitalité s’exerçait indistinctement à l'égard de ious ceux qui étaient admis dans cette résidence. Les conviés qui n’avaient même pas un logis à eux y jouissaient de tous les honneurs, de tous les raffinements de la vie d’un palais. La classe que, dans la haute aristocratie, on a qualifiée d’avénturiers politiques et littéraires, voyait s'ouvrir les salons de Bowood pendant que les portes des autres châteaux lui étaient fermées. Là se rencontrèrent Romilly et Étienne Dumont de Genève, qui devait être à la fois l'éditeur et le traducteur de Bentham. Dumont avait

trouvé chez lord Lansdowne un asile et du pain : il était alors bibliothécaire du marquis. Dans les mémoires de Franklin, de Priestley, de Linguet, de Morellet, on retrouve cà et là des réminiscences d’un séjour à Bowood : la rivière animée par des chutes d’eau, les arbres séculaires du parc, les tableaux, la bibliothèque, les voitures et les chevaux de prix que le lord mettait à la disposition de ses hôtes. Quiconque venait à Bowood et avait en lui le sentiment de ce qui est bon ou de ce qui est grand, était non-seulement le commensal de lord Lansdowne, mais encore son ati. On devine que ces relations devaient avoir un autre avantage. Le voisinage d’un premier miuistre n’est jamais stérile pour les personnes qui l’approchent. Une conformité d'idées, de convictions politiques naît de cetie intimité, et il est assez naturel que, dans la vie publique, l'homme d’État aime à s’entourer de ceux qu’il a pu connaître dans la vie privée. Le marquis de Lansdowne avait, comme un autre, Sa petite phalange de créatures. Tous ceux qu’il avait distingués n'élaient pas sans doute des hommes supérieurs, mais ils n’en montraient que

plus de zèle à justifier les faveurs dont ils étaient l'objet :

Non habeo ingenium; Cesar sed jussit, habebo.

Bentham seul ne put fournir la preuve de ce genre de mérite; on a vu combien il était entier dans ses idées et avec quelle difficulté il s’assimilait celles des auires. Cette disposition d'esprit l’éloignait de la vie

politique, où la discipline est une condition si essen- 1. — 7e édition, \ CE

tielle de succès. Aussi se tenait-il à Bowood hors de la sphère d'action du lieu. Ce jeune homme retiré, contemplatif, qui pesait déjà ses actions dans la balance de l’utilité, mais qui tenait encore à ce monde par un esprit délicat et ingénieux, par un fort joli talent sur le violon et une habileté remarquable au jeu des échecs, devait paraître une étrange anomalie dans ce monde de partisans affairés et ambitieux, et ressembler à cette créature sans queue, égarée dans les royaumes sous-marins dont parlent les Nuits arabes. Pour paraître déplacé au milieu de personnages politiques, Bentham avait surtout deux titres : une franchise inexorable et une vanité naïve. Au point de vue des usages, le philosophe était un enfant, non qu’il manquât aux convenances, mais par suite d’une habitude systématique qui lui faisait tout prendre au pied de la letire. Ainsi jamais il ne lui fût venu à l'esprit de faire, dans les éloges qu'on lui adressait, la part de l’exagération et des formules de politesse. C'était, au contraire, avec le plus grand sérieux qu’il acceptait des compliments qui tous n’étaient pas d’un excellent goût, et des apologies comme on en sait faire dans un cercle de courtisans. Il y a plus: non-seulement Bentham s’enivrait de ces louanges, mais il les recueillait avec soin et s’en composait des titres à l'admiration publique. Cet orgueil plein de candeur fit sourire plus d’une fois les hommes dont l'amour-propre s’entoure de précautions et de raffinements. S’arranger ainsi soi-même une sorte de bouquet de tous les suffrages récoltés en chemin, n'était pas le fait d’une vanité ordinaire, et l’origina-

LES UTILITAIRES ET JÉRÉMIE BENTHAM. 483 lité du procédé corrigeait ce qu’il pouvait avoir d’excessif. L’inventeur de la doctrine de l’utile apportait d’ailleurs dans toutes ses impressions la même simplicité primitive. Son âme s’ouvrait aux sentiments affectueux avec le même abandon qu'aux hyperboles de la flatterie ; il croyait tout le monde sincère comme il l'était lui-même, et ne cherchait pas à pénétrer au delà des mots ce que pouvaient être les intentions. Par une exception assez rare, il recevait les compliments et n’en rendait jamais ; il ne se regardait pas comme assujetti à payer de retour des appréciations obligeantes. Le bien que l’on pouvait dire à son sujet lui semblait une chose naturelle qui ne l’engageait à aucune reconnaissance et à aucun échange de procédés. En parlant ainsi, il lui semblait qu’on rendait hommage à la vérité ; en se taisant, il obéissait aux inspirations de sa conscience. Fox avait plus d’une fois témoigné le désir d’avoir un entretien avec lui, et Parr, qui s'était chargé de la négociation, crut en venir à bout en épuisant vis-à-vis de Bentham le vocabulaire de l’adulation. Bentham recut les éloges avec son sang-froid et son contentement habituels; mais quand Parr en vint à l’objet de sa demande : « Voir Fox, dit notre philosophe, perdre une heure avec Fox! à quoi bon? Fox ne peut rien avoir d’important à me dire, et, de mon côté, je n’ai rien à dire à Fox. » Et il refusa.

Tel était Bentham, et il est impossible de ne pas reconnaître quelque grandeur dans cette naïveté superbe. Le commensal de Bowood y joignait d’ailleurs un tel dédain pour la richesse, qu’il devint, au milieu

de cette foule d'ambitieux, l’objet d’un respect et d’une estime véritables. « Une telle société, écrivait lord Lansdowne à son père, esl sans prix pour moi qui ai passé ma vie dans un hôpital politique, Son originalité et son désintéressement me restaurent ‘comme l’air de la campagne restaure un habitant de Londres. » Pour la première fois, peut-être, le ministre influent rencontrait un cœur sincèrement affectionné, prêt à le suivre dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, s’attachant à la personne et non au titre. Est-il beaucoup d'hommes qui eussent pu résister comme Bentham le fit? Même quand il eut recueilli tuut son patrimoine, il ne vit jamais son revenu s'élever au delà de six cents livres sterling, et cependant il ne jeta pas un regard de convoitise sur les positions opulentes qui se distribuaient à ses côtés et sous ses yeux ! La simplicité de ses goûts garantit l'indépendance de sa pensée. Il ne comprenait pas que l’on püt sacrifier les élans de la conscience à des opinions artificielles et à des thèses de convention. Il voulait se réserver le droit absolu de dire sur toutes choses ce qu’il pensait, ce qu’il estimait être la vérité. Ses répugnances pour la profession d'avocat le suivaient dans sa sphère politique, qui comporte à peu près les mêmes exigences de clientèle et les mêmes devoirs de patronage.

Dans une seule occasion ce détachement de la politique ective se démentit chez Bentham. Il parait qu'un jour, au milieu d’un entretien familier, lord Lansdowne exprima vaguement peul-être ,; et sans attacher de l'importance à ses paroles, l’idée de faire

élire notre philosophe dans Fun des bourgs dont dis-

“posaient les Shelburne. Bentham ne parut pas d’abord prendre cette offre au sérieux; mais plus tard, soit que la réflexion l’eût éclairé, soit qu’il eût mieux entrevu les services qu'il pouvait rendre comme membre du parlement, la proposition du lord lui revint à la mémoire, et, avec cette ténacité qui ne l’abandonnaiït jamais, il affecta d’y voir un engagement formel, une promesse explicite. Ce fut dans ce sens qu’il en écrivit à lord Lansdowne, assez surpris de la manière dont son commensal interprétait une conversation fugitive, et cette lettre, dogmatique comme tout ce qu'écrivait Bentham, est une discussion en soixante et une pages.

« Quand vous me parlâtes de cet objet, dit l’impitoyable raisonneur, vous étiez dans votre chambre à poudrer ; lord Wycombe présent et se promenant dans la pièce. Je venais de vous remettre un document sur le procès d'Hastings, et vous saisîtes cette occasion pour me dire, avec un accent plein de sensibilité, que vous regrettiez de n’avoir rien fait pour moi pendant votre dernier passage aux affaires, et que si vous y étiez de nouveau appelé, vous ne m'oublieriez certainement pas. Vous ajoutiez que j'étais une exceplion dans la troupe famélique qui vous environnait, et que, seul, je n’avais rien demandé, rien sollicité. Ce témoignage, je vous l’avoue, fut loin de me flatter, et le ton de compassion qui dominait le tout me fit monter le rouge au visage. Cependant J'oubliai le fait à cause de l'intention, et, quoiqu'une question d’argent et de salaire se cachât là-dessous, je

restai désarmé devant le sentiment de bienveillance qui animait vos paroles. J’espérais que tout se termi- * nerait là; mais quelle fut ma surprise, quand le même sujet d'entretien fut repris à table devant plusieurs personnes, devant les laquais! Cette insistance m'affecta péniblement. Peu jaloux des profits que procure la dépendance, je l’étais encore moins d’en porter le signe. Sans doute, dans l’opinion des auditeurs et de la domesticité, rien de ce que vous disiez ne pouvait me nuire. Vous m'éleviez aux yeux des autres, mais à mes propres yeux vous me rabaissiez.

» Plus tard, vous êtes allé plus loin : vous m'avez fait des ouvertures pour un siége au parlement; vous m'avez demandé si cette vie de discussion publique me conviendrait. Ma réponse fut qu’un pareil honneur était plus que je ne pouvais espérer; qu’en dehors de mon peu d'influence, la faiblesse de mon organe serait un obstacle insurmontable peut-être à un succès de tribune; mais que, dans le sein des bureaux et des commissions, je tiendrais ma place comme un autre. Aulant que ma mémoire me sert, il me semble que vous vintes de vous-même au-devant de mes scrupules, et que vous voulüûtes bien m’accorder quelque aptitude pour les affaires. Il fut ensuite question des bourgs, des familles et des devoirs de celui qui occupe le siége vis-à-vis de celui qui le procure. À ce sujet, loin de repousser mes vues avec leur cachet de singularité, vous reconnütes avec plaisir que je n'étais ni un utopiste ni un visionnaire, comme plusieurs membres que vous aviez portés au parlement, entre autres lord Stanhope. D'un autre côté, je vous

entendis déclarer, non sans une vive satisfaction, que vous ne compreniez pas la servitude du mandat, comme lord Londsdale, qui exigeait une soumission absolue à ses volontés; mais que vous vouliez, au contraire, qu'une certaine latitude, quant aux détails, fût laissée aux représentants de vos bourgs.

» Que devais-je penser de tout cela? Pouvais-je croire qu'une ouverture semblable fût faite sans dessein et à la légère? Fallait-il supposer qu’un homme d’État, tant de fois ministre, eût tenu un pareil propos avec le dessein d’allécher un pauvre diable, comme on montre de loin un os à un animal? Était-ce une scène de théâtre qui amuse un moment, et qu'on oublie le lendemain? Y avait-il lieu de soupconner un piége là-dedans, d'imaginer qu’une offre faite en tête-àa-tête n’était qu’un caprice, un moyen de me nourrir d’espérances mensongères, d’abuser de ma sensibilité et de ma reconnaissance, d’une ambition honnête et désintéressée, de troubler la tranquillité d’un homme que vous appeliez votre ami? Qu’avais je fait pour mériter un pareil traitement? Quoi! vous, mylord, éprouvé par tant de calomnies et tant de traverses ; vous, dont le caractère a été trempé par l’adversité, et dont toute parole doit être réfléchie, vous avez pu trouver quelque plaisir à choisir une victime obscure, à la mordre en faisant semblant de l’embrasser, à vous faire un jeu de l’affection et des épanchements de l'intimité!

» Quel marché peut être plus sacré que celui où se trouve toute la bienveillance d’une part, toute la reconnaissance de l’autre? Cela ne constituait-il pas,

dans la plus rigoureuse acception du mot, une promesse ? Était-il nécessaire de donner ou d'exiger plus de garanties? Y a-t-il eu de ma part quelque chose qui ressemblât à un refus? Y avait-il seulement une simple hésitation, un nolo episcopari? Et dans tous les cas, la délicatesse même n’exigeait-elle pas, des deux côtés, qu’on n’y mit ni plus de précision, ni plus d’insistance? »

Ainsi s'exprime Bentham dans cette lettre, où son désespoir naïf occupe soixante et une pages. Ce langage, il faut le croire, parut étrange à lord Lansdowne ; les ministres, même déchus, n’en entendent pas souvent de pareil. Cependant il sut se contenir, et comprit à quelle nature exceptionnelle il avait affaire. La réponse qu'il fit à Bentham est pleine d’une dignité à la fois aimable et affectueuse. Il le plaisante le plus doucement du monde sur les soixante et une pages de son épitre, le sermonne comme un enfant, le console comme un ami. « Je vous assure, lui dit-il solennellement, sur ma parole et sur mon honneur, que je ne vous ai jamais fait l'offre que vous m'attribuez. » C'était dire au philosophe, avec toute les formes possibles, qu'il était le jouet d’un rêve, et qu’il devait à l'avenir se défier de ses souvenirs. Du reste, pour adoucir la blessure, il ajoutait que, maintenant qu’il savait à quoi aspirait Bentham, il chercherait l’occasion de concilier ce désir avec les exigences de la politique. Quelques extraits des deux répliques du lord donneront une idée de la grâce de son esprit et de la dextérité de sa plume. Dans une fiction qu’il crée, il prend le philosophe pour juge et pour avocat ; puis il ajoute:

« Et maintenant, combien 1l me serait aisé de prouver que deux personnes peuvent voir les choses sous des aspects différents, et n’en rester pas moins sincères et loyales! Mais ceci, pour être prouvé à fond, demanderait encore soixante et une pages. Or soixante et une nouvelles pages sur le même sujet, c’est un peu trop pour vous et pour moi; et, comme elles ne seraient d'aucune utilité pour personne, il est évident qu’il vaut mieux les laisser dormir sous le crâne où elles reposent, »

Le débat fut terminé par ce billet du grand seigneur :

« À tort ou à raison, je ne laisserai pas partir la poste sans vous assurer que personne plus que moi n'apprécie la différence qu’il convenait d'établir entre une passion qui éclate ouvertement et donne un avis sincère, et cette malignité qui se met au service d’amours-propres honteux ou d’un esprit de jalousie et d’ingratitude. Je sais distinguer entre les deux, et j'ai assez de connaissance du cœur humain pour savoir respecter la première, même dans sa violence ; tandis que, dussé-je y succomber, je n’oublierai ni ne pardonnerai jamais la seconde. Je vous laisse le soin de tirer la conséquence de ceci. Si vous devinez juste, vous verrez qu’il est inutile que je retarde plus longtemps le dîner de nos dames pour vous dire que je suis, de la manière la plus affectueuse et la plus. inaltérable, votre dévoué. L. »

Cet épisode est caractéristique ; Bentham s’y laisse voir tout entier, avec ses faiblesses et ses hallucina tions. Quand il rappelait au marquis les prétendues

promesses que celui-ci lui avait faites, il était de bonne foi; seulement il avait pris quelques insinuations banales pour des engagements réels. Il en était de même de toute parole qu'on laissait tomber devant lui dans la conversation la plus indifférente et la plus décousue. Un homme public montrait-il la moindre intention de réaliser les réformes dont il s'était fait le poursuivant, à l'instant Bentham s’emparait de cet indice, et bâtissait là-dessus tout un avenir chimérique. Malheur à qui oubliait des promesses données de guerre lasse et pour se débarrasser d’une visite importune. Doué d’une mémoire inexorable, Bentham avait un merveilleux sang-froid pour mettre les gens en face de leurs contradictions. « Je n’ai jamais cru, disait-il, que les hommes en possession du pouvoir se résignassent au mal volontairement. J’ai toujours supposé qu’ils subissaient le mal faute de savoir où était le bien : cette conviction m'a servi de règle dans mes rapports avec eux. » On comprend où dut le conduire une simplicité si robuste. Pendant dix ans, notre philosophe ent la bonhomie d'attendre l’ordre de Dundas pour rédiger une législation à l’usage des possessions de l’Inde; et quelques politesses de Sidmouth lui semblaient une invitation implicite de préparer un Code pénal pour la Grande- Bretagne.

On vient de voir comment s’évanouit le rêve politique de Bentham : durant son séjour à Bowood, il fit un autre rêve dont le dénoûment ne fut pas plus heureux. Le pontife de l’école utilitaire paya un tribut à l'amour, et son cœur ne s’en tira pas sans quel-

que blessure. Le château seigneurial du marquis de Lansdowne fut d’ailleurs fécond en épisodes pareils : c'est là que sir Samuel Romilly trouva et choisit la compagne de sa vie, celle dont la mort devait troubler sa raison jusqu’à le conduire au suicide. Mais dans les amours de ces deux hommes se retrouve la différence de leurs caractéres et de leurs points de vue. Romilly, en esprit sage, qui sait mesurer ses prétentions et peser les convenances, fit un choix en harmonie avec sa position, avec sa naissance. Il porta ses vues sur la fille d’un manufacturier éminent, l'une des beautés les plus remarquables de cette époque. L'alliance était assortie comme nom et comme fortune; aussi eut-elle lieu, non sans quelques obstacles et quelques délais. Quant à Bentham, il éleva ses prétentions infiniment plus haut : le sentiment des distances lui échappait. Il adressa ses hommages à une jeune fille de noblé et puissante famille. Ce qui l’attira vers elle, ce ne fut ni la richesse ni le rang; il obéit alors comme toujours à son seul instinct. Entre deux âmes qui sympathisaient, il ne croyait pas que le monde püt mettre une barrière de convention, C'était toujours la même candeur, le même dédain pour les préjugés sociaux. Il fallut pourtant en rabattre; le mariage était impossible. Bentham s’en consola en écrivant, soit directement, soit indirectement, quelques lettres à ce sujet, et cette correspondance amoureuse n’est pas le moins curieux échantillon de l'originalité de notre philosophe. Aucun aveu direct n’y est exprimé ; mais un amour contenu s’y trahit à chaque ligne. Plus d’une habitante de Bowood recut

en outre les confidences de ce cœur blessé, entre autres lady E. G., à qui Bentham écrivait en forme d’allusion le post-scriptum suivant :

« O chère! chère! que j'ai donc été bien inspiré de parler de l'Écosse! cela m'a mis sur la voie d’un songe charmant. Avez-vous, madame, entendu parler quelquefois de Gretna-Green ? On y exécute de délicieux duos, qui valent bien les sonat: s de Bach et les concerts où je fais ma partie de violon. Rien n’est joli comme ces duos joués sur les lieux mêmes : il faut y aller pour s’en faire une idée. Les parties se composent d’une voix d'homme et d’une voix de femme, auxquelles il faut ajouter un marteau de forgeron, qui imprime au duo un caractère particulier. Maintenant consultez-vous ! un petit voyage en Écosse, une exCursion à Gretna-Gréen, auraïent-ils la chance de vous plaire? Du courage; ma chaise de poste est là : dites un mot, et c’est fait. Alors, certes, il faudrait voir lady W. s’écrier : Où est lady E ? Et lord W., de son côté, pousserait la même exclamation. On appellerait les servantes, qui ne sauraient en aucune façon où est leur maîtresse. Seulement, à notre retour, mylord et milady riraient aux éclats, en nous disant : — Quel original que ce M. Bentham! Désormais, nul autre que lui n’exécutera des duos avec lady E. G.

« P, $. De grâce, ne me trahissez pas et ne parlez à âme qui vive de cette plaisanterie. »

Vis-à-vis de l’objet de sa poursuite, Bentham est moins enjoué; on voit qu'il se contient et qu'il surveille sa franchise habituelle. Voici un fragment de

lettre adressée à cette Dulcinée, qu’il désigne sous le nom de miss F..…..

« Lord Lansdowne, lui dit-il, à imaginé toute une histoire au sujet de quelques romances que me demandait miss F.... Quoique j'eusse lieu de croire qu'il y avait là-dessous une fiction, je me vis si directement mis en demeure, que, ce désir ne fût-il pas réel, je dus pourtant l’accepter comme tel, sous peine de disgrâce. Voici donc cette romance; elle m’a coûté bien des heures de travail, même des demi-journées, et en assez grand nombre pour former l'équivalent d’une semaine entière. Quand on me le demanda pour vous, Vous n’en aviez que faire, et vous la repousserez aujourd’hui qu’elle est achevée. C’est à en devenir bête brute. Je n’ai pu encore vous arracher une syllabe, et ne le pourrai jamais, encore moins l’ombre d’une lettre. N'importe, voici cette romance, qu’on a su m'arracher par un ingénieux détour, et non-

seulement une romance, mais assez de papier pour envelopper et faire rôtir une oie. . . . . . . . . Écoutez-moi, madame : si par le retour

de la poste je n’ohtiens pas quelques lignes de votre main, j'anéantis sans pitié toute cette correspondance. Je croyais avoir conquis mon repos avec la clôture de nos discussions métaphysiques chez lord Lansdowne ; mais les destins en ont décidé autrement. Mon frère, qui à trop de bontés pour vous, parle de vous envoyer une romance russe et française composée par la princesse de Golofkin ou Go-Lovekin, comme il vous plaît de la nommer ; romance que jamais mademoiselle F.….. n’aurà l’habileté d'apprendre et dont elle se gardera

bien d’accuser réception. Je vous l’envoie donc moins à cause du mérite que de l'originalité du morceau : cela se chante avec de certains mouvements de tête que les dames du pays trouvent ravissants et qui ne sont pas d’une exécution très-difficile. Du reste, le morceau en question à besoin d’être recopié, ce qui fournira une occasion à mademoiselle F..., après avoir consulté mademoiselle V..., et à la suite d’un consentement accordé, à la sollicitation de lady W..., à mademoiselle E..., dans sa prochaine épitre à lord Henry, de prier ce dernier de dire à M. Favre d’intimer à lord Lansdowne de vouloir bien envoyer quelqu'un auprès de M. Bentham, afin que celui-ci rappelle la chose au souvenir de son frère. »

Comme le prouvent cette lettre et les plaintes ingénieuses qu'elle exhale, les affaires de Bentham n’éaient pas très-avancées; on ne traitait avec lui que par intermédiaires. Enfin il obtint une réponse, et une correspondance s'établit. Maïs ici encore Bentham se retrouve tout entier. Au lieu d’un échange passionné d’aveux et de serments, ces singulières épitres ne sont qu’une dissertation prolongée sur divers sujets d'économie politique ou sociale. Tantôt il s’agit du traité sur l'usure, tantôt d’un plan de réforme pénitentiaire qui, sous le nom de panopticon, joue un grand rôle dans les utopies du philosophe. Seulement de loin en loin, une douce et fine plaisanterie anime ces pages et montre sous un Jour nouveau ce talent plein de ressources.

« Quand votre terrible lettre, écrit-il, celle dont je respecte le cachet, aura-t-elle les honneurs d’une lec-

ture ? Dieu le sait! Si je n’ai pu sans frémir jeter un coup d'œil sur son enveloppe, les deux angéliques billets qui lui ont succédé ne sont pas de nature à apaiser mes craintes. Venez, vous jugerez mieux dans quelle situation d’esprit je me trouve. Ne vous est-il jamais arrivé de vous sentir, après un rêve délicieux, bercée dans un demi-réveil qu’il vous eût été doux de prolonger, heureuse de flotter entre la réalité et la chimère? Telle est ma disposition actuelle, et je n’en veux pas changer.

» Savez-vous pourquoi Jephté sacrifia sa fille? Certes, ce ne fut pas faute de pouvoir l’établir d’une manière avantageuse. Il n'avait que cette enfant, et c'était l’une des plus belles créatures de la paroisse. Mais alors pourquoi? Il la sacrifia, parce qu'il avait dit qu'il le ferait; et s’il eût manqué à cet engagement, les journaux de Jérusalem n’auraient pas manqué de le taxer de légèreté et d’inconséquence. Sans doute il dut déplorer une promesse fatale et regretter qu’on ne lui eût pas coupé la langue avant qu’il l’eût prononcée; mais tout ceci n’empêcha pas mademoiselle Jephté de monter sur un bûcher. S'il y avait eu dans le voisinage un personnage dans le genre du pape, le père infortuné se serait rendu vers son officine et y eût acheté une dispense; mais les papes n'étaient pas inventés dans ce temps-là.

» Des historiens qui racontent avec quelques variantes l’histoire de Curtius disent que lorsqu'il fut arrivé sur les bords du gouffre et qu’il en eut mesuré la profondeur, le cœur lui manqua, el qu’il chercha une excuse pour passer outre. On lui avait donné un

cheval vicieux; il déclara que s’il se précipitait avec cette bête, il se briserait quelque membre, et qu'il valait mieux aller chercher une autre monture pour exécuter avec plus de sûreté le saut périlleux. En effet, notre héros romain avait déjà tourné bride, quand une bande de gamins accourus sur les lieux se mit à faire entendre quelques sifflets. Alors Curt:us n’hésita plus : il enfonça résolüment les éperons dans le ventre de son cheval et disparut avec lui dans l’abime. |

» Quand sir Thomas More monta sur l’échafaud et pria Jacques Ketch de ne point toucher à sa barbe, attendu qu’elle n'avait pas commis de trahison, croyez-vous qu’au fond il lui fût indifférent de garder sa tête sur ses épaules? Ce qu’il dit au bourreau n’avait rien de réfléchi; il prononça ces mots machinalement, comme il eût demandé l’heure ou observé qu'il faisait beau temps. »

Tel est le ton général de cette correspondance où la passion s’enveloppe dans une aimable causerie. Ces relations durèrent longtemps sans qu’on puisse savoir d’une manière bien précise pourquoi Bentham ue fit pas plus d’efforts pour triompher des obstacles qui s’opposaient à une alliance. Était-ce la crainte de ne pas réussir, ou simplement une de ces incxplicables timidités qui sont souvent le partage des grands esprits? On ne saurait le dire. Toujours est-il qu'après s'être tenu vingt ans sur cette réserve, notre philosophe crut devoir enfin adresser sa demande : il avait alors cinquante ans. Il est à regretter qu'avec son ordre habituel, Bentham n'ait pas conservé une

copie de celle pièce. Sans doute il en avait fait un plaidoyer er forme, un chef d'œuvre d’argumentation*comme les soixante et une pages adressées à lord Lansdowne. Il devait, au point de vue de sa méthode, y prouver l’utilité de ce mariage, en analyser les avantages sans en déguiser les inconvénients. Mais, si la demande est perdue, la réponse a été conservée. Elle honore la personne qui l’a écrile, et témoigne à quel point c'était un noble cœur et une tête sensée. Dans ces quelques lignes on peut s'assurer qu’un pareil choix é'ait digne de Bentham. Après avoir expliqué pour quels motifs, à son âge, elle ne pouvait accepter l'honneur que son vieil ami voulait lui faire, elle ajoute :

« Pour me rassurer maintenant, il faut que, sans délai, vous repreniez les occupations qui illustrent votre nom et dont l'humanité doit tirer tant de profit. J'ai trop longtemps, et Dieu sait que je n'y ai point mis d'intention, troublé votre tranquillité; il ne faut pas que j'y ajoute le tort de priver le pays de vos travaux et d’affaiblir la trempe d’un esprit comme le vôtre. Oui, j'ai souvent entendu dire que les célibataires seuls sont capables d'accomplir de grandes choses, Je vous en prie, chassez le souvenir de cette passion qui ne peut qu’énerver et faire dévier votre génie. Le temps que vos études n’absorberont pas, consacrez-le à vos âämis de Russell-Square. Il n’y a pas un homme au monde qui vous soit plus sincèrement attaché que M. Romilly; la société de sa femme est aussi des plus agréables et des plus sûres. Faites cela pour moi, et laissez-moi espérer que je pourrai en-

core vous serrer la main. Dans tous les cas, croyez que les souhaits de deux vieilles filles ne vous abandonneront pas. Le passé ne saurait être supprimé ; seulement oubliez-le, et n’allez pas croire que, lorsque vous pleurez, je souris. Non, je pleure aussi; et quand vous lirez cette lettre, vous ne serez pas plus navré que je le suisen vous l’écrivant. La fortune et la gloire attendent vos travaux, et si j'ai encore une place dans vos souvenirs, que ce soit celle d’un cœur qui s'intéresse à tous les biens qui vous échoient. Que Dieu vous inspire, et adieu! »

Cet épisode se termine là; mais l'impression produite sur le cœur de Bentham survécut longtemps à ce refus, Il ne pouvait parler sans attendrissement de ses amours et de celle qui en fut l’objet. Octogénaire, voici ce qu'il écrivait à la même personne :

« Je viens de dépasser ma quatre-vingtième année, et cependant je me sens bien plus jeune, bien plus dispos que lorsque, pour la première fois, je vous aperçus sur la grande pelouse du parc. Depuis cette époque, il ne s’est point passé de jour, je ne parle pas des nuits, dans lequel vous n’ayez occupé ma pensée plus que je ne l’eusse voulu. Eh bien, dussiezvous me prendre pour un fanfaron, je vous dirai que je suis alerte plus que jamais, me promenant comme un jeune homme; je vous dirai que j'ai conservé précieusement le clavecin sur lequel vous jouiez à ***, Comme instrument, ce clavecin est une vieillerie ; comme meuble, il n’est guère élégant ; mais comme souvenir, comme legs, ne l’accepterez-vous pas? J'ai aussi une bague avec quelques-uns de mes cheveux

blancs dans le chaton, et un profil de moi que l’on dit ressemblant. Si tout cela a quelque intérêt pour vous, après moi vous l’aurez Tous les instants de ma vie ont été comptés, et peut-être dois-je regretter que ‘vous m'en ayez tant dérobé. Si je suis, comme je le crois, un ami du genre humain, à ce point de vue vous devez en être la plus cruelle ennemie. »

À dessein cette aventure de Bentham a été racontée avec quelque détail. C'est surtout dans ces nuances intimes que se reconnaît un Caractère; on y voit l’homme sous l'écrivain. Aïnsi le grave penseur qui ne transigeait avec aucun préjugé social devint luimême tributaire de la faiblesse humaine, et nourrir pendant cinquante ans une passion platonique. On ne nous a pas habitués à voir Bentham sous cet aspect, et sans ses compendieux mémoires, cette circonstance serait perdue pour la postérité. Du reste, il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans des amours aussi chastes et aussi constants. Plusieurs des lettres du philosophe respirent une aménité, une sensibilité réelles; l'esprit même, l'ironie, la grâce, n’y manquent pas. En dehors des facultés supérieures qui assurèrent l'éclat de son nom, Bentham possédait des qualités de cœur qui rendirent son intimité désirable et précieuse, Lord Lansdowne, on a pu le voir, y attachait un grand prix, et dans le cours de la maladie qui l’emporta, lady Lansdowne ne voulut recevoir que deux personnes, lui et le colonel Barré. La fraternité de Dumont et de Bentham est restée célèbre. Grâce au publiciste genévois, la plupart des travaux du criminaliste anglais virent d’a-

bord le jour en langue française : la traduction devanca ainsi l'original. Eutre les deux amis, les relations se maintinrent sur le meilleur pied pendant trente années. Il paraît cependant que, peu de temps avant la mort de Dumont, quelques nuages passèrent: sur celte affection et y jetèrent du refroidissement. Tout prouve que la faute ne doit pas être imputée à Beutham ; personne n’eut un caractère plus sûr que le sien, Des hommeséminents, comme Romilly, Francis Baring, Wilberforce, Ricardo, Hill, lord Holland, Brougham, George Wilson, ne virent pas s’altérer un seul jour les sentiments qu'il leur avait voués, etil eut même des fanatiques et des enthousiastes comme le colonel Burr et le lieutenant Blaquière. Son amour pour la solitude n’était pas de la misanthropie, et s’il fuyait les distractions, c’élait moins par goût que par calcul. Il ne disait pas comme ses compatriotes que le temps est de l'argent, mais il disait que le temys est de l'étude.

Entre sa première visite à Bowood et l’époque où il se condamna à une retraite volontaire, Bentham eut une période de vie active dans laquelle on le trouve mêlé à une foule de grands personnages. Son frère Samuel habitait alors la Russie, et sous les auspices du prince Potemkin, il essayait d’y naturaliser quelques-uns des procédés industriels de l'Angleterre. Jérémie alia rejoindre Samuel en Crimée, et n’y arriva qu'après une longue et orageuse navigation sur la Méditerranée. Débarqué sur les bords de la mer Noire, il'assista au spectacle de la civilisation factice que les seigneurs russes cherchaient à improviser

dans cette zone et que le duc de Richelieu devait compléter plus tard par la fondation d’Odessa; puis, après un séjour de plus d’une année, il revint en Angjleterre par la Pologne, l'Allemagne et la Hollande. Déjà, dans son itinéraire précédent, il «vait visité la France, une portion de l'Italie, l'archipel grec, l’Asie Mineure, Constantinople et l’Anatolie, les provinces bulgares et valaques. Ainsi il avait parcouru dans cette excursion l’Europe presque entière, et 1l rentrait dans sa patrie, riche d’une foule d'observations agrandies par un coup d'œil comme le sien. De graves événements étaient alors à la veille d’éclater : des symptômes menaçants annonçaient la révolution française. Pitt, bien jeune encore, se déclarait contre ce mouvement, et trahissait les sentiments de haine qui devaient plus tard coûter tant de sang aux deux peuples. Burke, avec son esprit ardent mais inégal, représentait une autre fraction de l'opinion, et ne pouvait contempler les scènes révolutionnaires sans épouvante et sans vertige. Tous les hommes politiques de l'Angleterre, les uns par système, les autres par instinct, se déclaraient contre la France. Bentham seul vit la tempête sans s’émouvoir, et ne tint compte que des avantages qu’elle portait dans ses flancs. Autour de lui les passions se déchaînaient : les uns craignaient pour la Grande-Bretagne la contagion de l'esprit démocratique, et condamnaient la liberté sur les écarts dont elle était le prétexte. Les autres, à l’aspect de cette débâcle où venaient s’abimer tant de grands noms et de grandes fortunes, ne pouvaient s'empêcher de faire un retour sur eux-mêmes et de

trembler pour leurs positions et pour leurs personnes. Bentham ne se laissa troubler ni par la peur ni par l’égoisme. Bien qu'autour de lui on désapprouvât son impartialité et son sang-froid dans une question aussi brûlante, il ne se départit pas de sa manière habituelle de procéder, qui était de juger les choses indépendamment de toute circonstance accidentelle. Personne, sans doute, ne déplorait plus que Bentham les sanglants accessoires de la crise française ; mais il ne se refusa pas néanmoins à en étudier les causes, àen prévoir les effets. C'est animé de cet esprit qu'il examina la Déclaration des droits de l’homme, dont il signala le vide et les défauts avec une sagacité et une logique impitoyables. Dans l’une de ces séances d’apparat où la Convention s’abandonnait, avec plus d’emphase que de bon sens, aux réminiscences grecques et romaines, le titre de citoyen français avait été solennellement conféré a Benthain, en compagnie de Thomas Payne, de Wilberforce, de Clarkson, de Pestalozxi, de Washington, de Madison, de Klopstock, de Kosciusko, et de plusieurs autres notabilités. Un seul nom déparait cette liste, celui d’Anacharsis Clootz. La Convention devait croire qu’un honneur aussi inusité ne provoquerait que des témoignages de reconnaissance de la part des élus ; mais Bentham ne le prit pas ainsi. Sans repousser l'honneur qu'on lui faisait, il exprima des réserves. Il déclara qu’il acceptait le titre, mais en tant que compatible avec sa qualité de citoyen anglais, qu’il plaçait au-dessus de tout. Du reste, ni la différence des régimes, ni le contraste des mœurs ne lui semblaient des motifs de refus valables :

LES UTILITAIRES ET JÉRÉMIE BENTHAM. 203 royaliste à Londres, peut-être eût-il été républicain à Paris. Puis il ajoutait :

« Mais si quelque chose peut troubler le plaisir que me cause le titre que vous me conférez, c’est le spectacle d’une foule d'êtres malheureux qui ont à en déplorer la perte !. De ce qu’ils se sont mépris sur les tendances du vœu général, ils ont à supporter aujourd’hui un accablant ostracisme. La différence qui existe entre mes opinions et les leurs n’affaiblit en rien le chagrin que leur position m'inspire. Dans les troubles civils, des mobiles également purs peuvent conduire à des résultats diamétralement opposés. Dans ma pensée, ces victimes sont trop peu nombreuses pour être proscrites par une mesure de précaution et trop nombreuses pour être sacrifiées par une mesure de châtiment. Ce fut après que l’on eut constaté leur chiffre précis que les dix mille insurgés de Châtillon furent amanistiés par leurs vainqueurs généreux. Encore ces insurgés étaient-ils agresseurs, tandis que les malheureux émigrés ont seulement le tort de n’avoir pu s’affranchir sur-le-champ des préjugés enracinés par les siècles, et de n’avoir pas compris la portée de la transformation qui s’opérait. Sije ne me trompe, il serait possible d'obtenir d’eux, fût-ce sous serment, une déclaration qui, sans blesser leur conscience, donnerait au nouveau régime toutes les garanties désirables et possibles. En position de le faire, je prendrais l’initiative de cette motion. Quand même je serais assuré qu’il n’en est pas un seul parmi eux qui ne soit l’irréconci-

1, Les émigrés français.

liable ennemi de l’ordre de choses existant; quand même je serais destiné à tomber la première victime de cet acte de clémence, je n’en proposerais pas moins la mesure, je ne la défendrais pas moins. Tout chàüment inutile est un châtiment illégal : une guerre civile ne doit avoir d’autres suites que la soumission de la minorité, et pour sévir coutre le parti vaincu avec quelque justice, il faut non-seulement prouver qu’il a le désir de troubler l'Etat, mais éncore qu'il à la puissance de le faire. »

C'est toujours avec cette indépendance de pensée que Bentham jugea les événements contemporains, disant la vérité aux peuples comme aux rois. Ses Mémoires nous révèlent à ce sujet un fait assez ignoré. En 1789, George III crut qu'il était d’une bonne politique de rompre l'alliance qui existait entre la Russie et le Danemark. À cet effet il s’arma, comme prétexte, de la prise d'Oczakoff que les Russes venaient d'enlever aux Turcs, ce qui, d’après le royal publiciste, portait atteinte aux traités et dérangeait l’équilibre de l’Europe. Cependant le roi d'Angleterre se contenta d’abord d'envoyer sous un nom supposé à la Gazette de Leyde quelques articles où il conseillait au Danemark de se détacher de la Russie pour se rapprocher de l'Angleterre; mais, jaloux d'aider à l'effet de ce document, il fit presque simultanément ouvrir par l’ambassadeur Elliot, des négociations diplomatiques à la cour de Copenhague dans le même sens et presque dans les mêmes termes. Cette coïncidance trahit lamain de George IT, et le nom du collaborateur de la gazette allemande ne fut plus dès lors

un mystère. Bentham en eut connaissance un des premiers, et le nom et le rang du publiciste, loin de l’intimider, le déterminèrent peut-être à engager une polémique dans laquelle il prit la thèse opposée à celle du roi. Dans une série de lettres signées Anti- Machiavel, et adressées au Public Advertiser, il se livra à de brillants aperçus sur la politique des cours du Nord et détruisit de fond en comble la théorie de son adversaire. Piqué au jeu, le roise défendit dans la feuille anglaise ; mais Bentham, excité par cette résistance même, couronna le débat par une réplique triomphante, où il regrettait, ce sont ses expressions, la force qu’il lui fallait employer pour écraser des insectes. On devine quel ressentiment un semblable langage dut laisser dans l'esprit du roi. Quoique Bentham eût gardé l’anonyme, il fut trahi par l'originalité de son style et de sa pensée. Pressé par quelques amis, il avoua naïvement le fait, et la chose parvint promptement aux oreilles de George III. « Depuis lors, dit Bentham, ce fut entre nous une guerre à mort. Mon frère avait la parole de l’amirauté pour l’exécution d’un ensemble de travaux; le roi fit retirer la parole donnée. À la suite de longues discussions, mon panoplicon, ou plan de réforme pénitentiaire, avait obtenu l’adhésion du parlement; le roi eut la puissance d'annuler le bénéfice de ce vote solennel : il mit son veto sur le projet. Pour faire éprouver sa colère à un écrivain, il ajourna ainsi une réforme qui intéressait la moralité et la sécurité du royaume. »

Ce projet d’un panopticon semble avoir été l’idée fixe de Bentham. L'organisation qu’il avait imaginée

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