‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 27 sur 56 · I. — 7€ édition · texte numérisé non relu

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ressemble beaucoup aux divers essais pénitentiaires qui ont été introduits depuis lors, tant en Amérique qu’en Europe. Bentham ne s'était pas contenté de tracer les lignes principales de sa découverte; il avait pris la peine d’en régler les détails, d’en préciser l’ordonnance de la manière la plus minutieuse et la plus complète. Divers plans et devis, exécutés par des architectes habiles, retraçaient la prison-modèle, avec toutes les coupes de l’édifice et les distributions intérieures. Ces travaux préparatoires coûtèrent à Bentham plus de mille livres sterling ; mais aussi, quand la question fut présentée au parlement, des études aussi achevées en rendirent l’examen facile. Repoussé à uue première lecture, le projet fut accueilli à la seconde et ne fut écarté que par l'opposition formelle de la couronne. Bentham fut longtemps inconsolable de cet echec : il avait parlé de son Panopticon avec tant d'enthousiasme, en tous lieux et à tout le monde, que son amour-propre était directement engagé dans cette affaire. Une somme assez forte qu’on lui donna pour l’indemniser n’adoucit pas ses regrets. Dans bien des occasions il reparla de sa prison-modèle et toujours avec amertume. « Je n'aime pas à jeter les yeux sur le dossier du Panopticon, disait-il à ses amis; c'est comme si j’ouvrais un tiroir dans lequel seraient cachés des diables. C’est mon frère qui le premier me donna l’idée de l'architecture de ma prison : il l'avait empruntée aux Mougiks où paysans de la Russie. Dans cet édifice, la surveillance eût été simple, aisée, perpétuelle. Quel dommage, ajoutait-il, avec un soupir, quel dommage! » Du reste, cette institution ne

fut pas la seule qui occupa l'imagination de Bentham ; il avait en outre songé à l'établissement d'écoles chrestomathiques, qui avaient pour but d'imprimer à l’éducation un caractère moins encyclopédique et plus professionnel. Insensiblement cet esprit vigoureux se laissait entrainer vers les réformes de détail!

Un titre qu’il est impossible de refuser à Bentham, c’est la fixité, la persévérance dans ses idées, la foi dans ses doctrines. Cet homme qui écrivit pendant cinquante années consécutives ne s’est pas donné un seul démenti essentiel. Il démeura dans l’âge le plus avancé ce qu’il avait été dans sa maturité et dans sa jeunesse. On peut voir dans les nombreux manuscrits qu’il a laissés, la trace de cet esprit de suite : il se répète souvent, il ne se contredit jamais. Sur deux points seulement on peut constater une variation. Quand ïl écrivit son Traité des récompenses, il se montra favorable aux pensions de retraite; plus tard, . il adopta l’opinion contraire et les condamna. Dans un premier travail, il déclare que la faculté de rééligibilité ne devait, en aucune façon, être limitée par l'exercice plus ou moins prolongé des fonctions représentatives ; dans son Code constitutionnel, il adopte la vue opposée et réconnaît des bornes à ce droit. Mais ces fluctuations sont rares et font mieux ressor-

1. Bentham conçut aussi un projet pour la conservation de toutes les substances animales et végétales. C'était une sorte de caveau dans lequel on entretenait, au moyen de la glace, une température très-froide, et qu'il nommait frigidarium. Certains objets étaient conservés dans l’eau à demi glacée: Bentham nommait ce procédé balneum.

tir à quel point Bentham s’est montré conséquent sur tout le reste. Dans les dernières années de sa vie il se déclara partisan de la réforme parlement:ire et écrivit son Cathéchisme de la réforme. Cette évolution nouvelle était renfermée dans la doctrine générale de l'utilité et devait tôt ou tard en être dégagée. Tout s'enchaîne dans les innovations. Un nouveau système pénitentiaire dut conduire nécessairement Bentham à une révision du Code pénal, la révision du Code pénal à l’étude des assemblées d’où émane la loi et à une réforme de ces assemblées dont les éléments étaient incompatibles avec ces diverses réformes. À cette occasion, Bentham entra, pour ainsi dire, dans un autre monde : il vit se transformer le cercle qui l’entourait. Ce ne fut plus alors l’aristocratie dont il avait été le commensal et qui l'avait admis sur le pied d’une intimité familière ; ce fut une phalange de plébéiens enthousiastes qui venaient invoquer l’autorité de son nomet réclamer les conseils de son expérience. Le fondateur de la politique spéculative se trouva ainsi, sur ses vieux jours, au moment d’être mêlé à la politique active et passionnée. Il résista néanmoins, et ne rompit pas avec ses longues habitudes d'’isolement. Tous les efforts qu’on fit pour l’attirer vers des dîners d’apparat et des réunions publiques, pour le compromettre dans des manifestations populaires, échouèrent devant son immuable bon sens et des règles de conduite dont il ne s'était jamais départi. Il voulait servir la cause, non les personnes. Cependant il fut alors entouré de tout ce que le parti radical comptait d'hommes éminents, entre autres Bur-

dett et Hunt, les héros de la multitude; Brougham, qui tenait le sceptre de la discussion dans la Chambre des communes; Cobbett, dont le talent faisait oublier le caractère, publiciste influent quoique déconsidéré ; enfin Cartwright, parfait honnête homme, mais esprit étroit, obstiné et sans étendue. Tous ces poursuivants de la réforme parlementaire regardaient Bentham comme leur patriarche et lui auraient volontiers délégué le rôle principal dans cette entreprise ; mais Bentham résista à cet entrainement et ne concourut à l’œuvre que dans une certaine mesure et jusqu’à la limite qu’il s'était d'avance assignée,

Dans les dernières années de sa vie, notre philosophe, qui jusque-là s'était montré fort tolérant en matière d'opinions, devint pour elles un juge sévère et inexorable. La bienveillance qu’il avait professée pour les personnes parut l’abandonner, et il ne pardonna plus aux hommes d’État d’avoir en main la puissance de faire le bien et de déserter cette noble tâche. Son caractère s’aigrit, et il rompit avec la plupart des hommes politiques qu’il avait fréquentés dans sa jeunesse. Dès lors il n’eut d’autres soins que celui de faire autour de lui une solitude complète et systématique. C'était pire qu'une affaire d'Etat que de l’approcher ; il ne recevait que quelques intimes ; les autres étaient obligés de demander une audience qu'il accordait rarement, et jamais sur un simple motif de curiosité. Wilberforce attribue, dans sa correspondance, cette misanthropie aux désappointements multipliés que Bentham rencontra dans ses projets d’améliorations pénales et pénitentiaires. Ces échecs

laissèrent en effet une impression douloureuse dans son esprit, ils y jetèrent du découragement et de l’amertume. Mais, en dehors de ces motifs personnels, l'éloignement de Bentham pour la politique active se justifie par les faits mêmes. Dans le cours d’une longue vie il avait pu voir tant de fois les consciences se parjurer ; tant de fois il avait assisté à cette lutte de la conviction contre l'intérêt, toujours terminée par le triomphe de ce dernier mobile, qu'involontairement sa bienveillance naturelle avait fléchi pour faire place à un peu d'indignation et de colère. Les apostasies lui étaient odieuses ; il les couvrait d’un mépris profond. Mais ce qui le navrait surtout, et ce qui explique la lassitude à laquelle il céda, c’est de voir qu'une longue vie consacrée à la recherche du bien n’allait aboutir qu'à des résultats insignifiants et stériles. Bentham tenait à la famille des utopistes par ses illusions et sa candeur,; ‘il s'imaginait qu’il suffisait de saisir le public d’une vérité pour qu’à l'instant même elle devint une règle de conduite. Une vie de quatrevingt-cinq années put à peine le détromper de cette erreur et lui prouver que les abus ne se détrônent pas ainsi. Comme tous les souverains illégitimes, ils ont une armée pour les défendre et élèvent d'autant plus la solde que le droit est plus douteux.

Cette préoccupation explique seule l'existence de Bentham, sa persévérance, son originalité,même son orgueil. Dignité et réputation, il subordonnaït tout au bonheur du genre humain. Quand il parle de luimême avec une affectation naïve, c’est en vue du profit que les générations retireront de ses travaux.

Il ne se regarde que comme un instrument, et l’œuvre seule l’intéresse. Eût-il fallu, pour réaliser ses plans d'amélioration, monter sur les tréteaux et s’enluminer de rouge, il l’eût certainement fait. Il était d’un temps où parurent des amis sincères de l'humanité : Payne, Wilberforce, l’abbé Grégoire, Pestalozzi; il fut l’un des membres les plus éminents de cette tribu. Quand il énumère ses titres avec une sincérité qui amène le sourire sur les lèvres, ce n’est pas de Bentham le criminaliste, de Bentham l'écrivain, le penseur, qu’il entend parler, mais de Bentham qui a eu la chance de trouver un mécanisme propre à conduire l’homme vers le bonheur. Son admiration est exclusivement absorbée par le but ; elle est, pour ainsi dire, impersonnelle. Aucun publiciste ne fut moins que lui avide de popularité : sans Dumont, jamais peut-être ses travaux les plus importants n'auraient vu le jour. Le succès extérieur le touchait peu; il ne sacrifia jamais à cette considération décisive pour tant d’écrivains. Tout ce qui constituait la vanité vulgaire, le bruit, l’apparat, l’ovation publique, lui répugnait, il ne recherchait la gloire que pour ses projets, et la vogue que pour ses idées, Un semblable orgueil est assez rare pour mériter les respects, et ce singulier égoïsme a tout le caractère d’un grand dévouement,

Vers 1830, Bentham commençait à moins écrire; sa correspondance diminue alors de volume, mais en revanche ses entretiens intimes prennent plus de place. M. Bowring nous a conservé quelques pensées détachées qui datent de ce temps, c’est-à-dire de la quatre-vingt-troisième année de Bentham. Un petit

nombre’ d’extraits permettra d'apprécier la vigueur intellectuelle qui, à cet âge, distinguail encore le patriarche de la doctrine utilitaire.

— « Les ennemis du peuple, disait-il à M. Bowring, se divisent en deux classes : les déprédateurs, chez qui l’amour d'eux-mêmes domine la haine des autres; les oppresseurs, chez qui la haine des autres domine l’amour d'eux-mêmes. »

— « Je ne me suis jamais senti enclin à tirer venseance des injustices que l’on m'a faites; mais pour une injustice commise envers quelqu'un autre, j’aurais brisé le coupable contre la muraille. »

— «Quelqu'un recommandait à Bentham la lecture d’un livre. — De jour, répliqua t-il, j'ai mieux à faire ; de nuit et à la lumière, j'ai de trop mauvais yeux. )»

— « Une excellente devise pour ce que l’on nomme la sagesse de nos aïeux serait la figure d’un homme qui aurait des yeux par derrière et point par devant. »

— « La distinction à faire entre le plaisir et le bonheur, c’est que le bonheur n’est pas susceptible de division, tandis que le plaisir peut se partager. Le plaisir est un resultat simple ; le bonheur est un résultat complexe, comme la santé, Pourrait-on demander ou offrir une fraction de santé, un morceau de santé? « te 'nides grands écueils ici-bas, c’est de confondre l'intérêt accidentel avec l'intérêt permanent. C’est ainsi qu’un objet presque microscopique placé devant l'œil, peut empêcher de voir une île. »

— « En Angleterre, les plans les plus coûteux sont

toujours ceux que l’on préfère, 1° parce que l’économie serait de mauvais exemple ; 2° parce que le vul gaire n’apprécie les choses qu’en raison de ce qu’elles coûtent. »

— « La valeur de l’argent est sa quantité multipliée par le plaisir qu'il procure. »

— « L'invention et la mémoire agissent souvent aux dépens l’une de l'autre. »

— « Je m'étonne que l'on puisse s'intéresser à des descriptions de tableaux ou de musique. Les tableaux sont faits pour être vus ; la musique est faite pour être entendue : ce qu'on écrit là-dessus ne pourra suppléer ni la vue ni l’audition. »

— « Pour me guérir de a peur des esprits, j’ai eu recours au raisonnement suivant : ou les esprits portent des culottes, ou ils n’en portent pas; or, des esprits non culottés, je n’en ai jamais pu concevoir ; et quant à des esprits portant culottes , ils ressembleraient à des hommes, ce qui est parfaitement invraisemblable. »

Dans ce rapide coup d’œil sur la vie et les pensées de Bentham, on a pu voir ce qu'était le philanthrope anglais et quels titres recommandent sa mémoire. Comme d’autres esprits éminents, il se montra, dans sa conduite, supérieur à sa doctrine et conseilla aux hommes une morale commode dont il n’usa pas pour lui-même. Son illusion sur les conséquences des principes qu’il posait fut telle qu’à sa mort il emporta dans la tombe le regret de n’avoir pas réussi. Il est vrai que les sociétés interprétèrent l’utilité dans le sens de l’égoisme, et en firent sortir la loi de l'intérêt, qui est

aujourd’hui dominante. Ainsi, Bentham a eu plus de succès qu’il ne le croyait, et dans une direction qui lui eût semblé fâcheuse. La lettre de ses ouvrages n’autorisait pas une semblable déviation , mais c’est l'esprit seul que l’on a consulté. Depuis les Fragments du gouvernement jusqu'au Catéchisme de la réforme, en passant par les publications intermédiaires comme la Défense de l'usure, la Déontologie, la Chresiomathie, la Tactique des peines et des récompenses, la Tactique des assemblées délibérantes, les Sophismes parlementaires, l'Esquisse en faveur des pauvres, le Traité de législation civile et pénale, le Traité des preuves judiciaires, le Livre des mensonges, les divers plans de réforme pénitentiaire et un contingent énorme d’autres travaux moins connus; dans les écrits les plus graves comme dans les plus légers, se retrouve cette pensée d’affaiblir la responsabilité de l’homme au profit de son bien-être, de lui faire envisager le dévouement comme une déception, le sacrifice comme une duperie. Pour juger du mérite des choses, la communauté et l'individu sont invités à en évaluer le profit, profit moral ou matériel, peu importe. De là ce système qui change l'existence en un perpétuel calcul, et supprime les passions pour n’en laisser subsister qu’une seule, l’égoïsme.

Il n’est pas sans intérêt de développer ici la vue générale qui lie entre eux les divers ouvrages de Bentham, les anime et les inspire. Quelque sujet qu'il traite, jurisprudence ou économie politique, science du gouvernement ou réforme pénitentiaire, la doctrine de l’utile domine toujours son esprit et lui sert

de flambeau. Voici en quoi elle consiste. D’après Bentham, la nature a placé l’homme sous l'empire du plaisir et de la douleur : aucune de nos déterminations ne se dérobe à cette loi. Même quand l’individu fuit la volupté ou se résigne à la peine, c’est une satisfaction quelconque qu'il a en vue, prochaine ou lointaine, louable ou dépravée. On nomme donc un mal la douleur , un bien le plaisir. Dès lors l'utilité n'est autre chose que la tendance à nous préserver d’un mal, à nous procurer quelque bien. Pour l'individu, pour la communauté, ce qui tend à augmenter la somme du bien, à diminuer la somme du mal, est une chose utile.

Le principe de l'utilité étant ainsi défini, tout homme doit sur-le-champ comprendre, ajoute Bentham, que la loi morale en découle d’une manière invincible. Ce qui est moral est utile, ce qui estimmoral est nuisible. L’utile est le beau, le bon, le juste; le

nuisible est le laid, le mauvais, l’injuste. On nommera bon ce qui augmente nos plaisirs et diminue nos peines; on nommera mauvais ce qui engendre plus de peines que de plaisirs. Et remarquez, poursuit Bentham, que je prends ces mots plaisir et peine dans leur signification la plus vulgaire. Je n’invente point de définitions arbitraires pour donner lexclusion à certains plaisirs, pour préconiser certaines peines. Je ne veux consulter ni Zénon ni Épicure pour savoir ce qu'est la peine, ce qu'est le plaisir. J'appelle ainsi ce que chacun sent et appelle de ce nom, le paysan comme le prince, l’ignorant comme le philosophe.

On devine que l'utilité de Bentham, érigée en prin-

cipe universel, ne peut être ni l’utilité personnelle ni même l'utilité nationale; elle a un caractère moins exclusif. C’est la véritable et infaillible utilité, et, peu s'en faut, la pierre philosophale. Non-seulement elle aidera à connaître ce qui doit procurer plus de bien que de mal à l'individu, mais encore à la nation et même à l’espèce. Seule, elle permettra de classer enfin d’une manière sensée les vertus et les vices qui jusqu'ici ont été fort arbitrairement définis. On appellera vertu ce qui est utile à la société, vice ce qui est nuisible. « Si, dans le catalogue banal des vertus, dit Bentham, il se trouve une action de laquelle il résulte évidemment plus de mal que de bien, il ne faut pas balancer à regarder cette prétendue vertu comme un vice. » Par exemple, le courage. Avec raison, on le regarde comme une vertu quand il s'applique à la défense du pays; mais faites-le servir à des conquêtes injustes ou à une oppression violente, et à l'instant même il devient un vice. De même, dans la liste des vices s’il se rencontre une action indifférente ou un plaisir innocent, pourquoi condamner ce qui ne fait aucun mal ni à l’idividu ni à l’espèce ?

Quand Bentham expose une idée, on sait avec quel soin il la développe. La balance du bien et du mal pour les actions humaines était un travail hérissé de difficultés. Il a essayé de les vaincre dans un tableau des peines et des plaisirs ! que peut éprouver l’homme, soit comme individu, soit comme membre de la famille et de la communauté. Prévoyant ensuite les ob-

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