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neur et au quartier général un grand diner, suivi d'une fête. Le soir des feux s’allumèrent sur tous les pics en l’honneur du nouvel hôte. À quelque distance de la ville, le maire et le conseil municipal vinrent le complimenter, la foule se découvrait sur son passage, et les autorités l'accompagnèrent jusqu'au logement qui lui avait été préparé. Trois jours après, Young fit prêter serment à son successeur et lui remit le sceau territorial, les archives et tous les papiers de son office. Rien ne manqua à cette installation, pas même les harangues. Le dimanche 20 avril, M. Cumming fut présenté à la Congrégation du Tabernacle. Il y eut quelques débats, mais Brigham y mit fin par des paroles de paix, Au fond il était impossible de se faire illusion sur cette mise en scène. Le gouverneur en titre restait isolé de ses gouvernés. Rien n'était changé dans les volontés, malgré cette condescendance apparente. On attendait que Washington eût pris un parti sur les dépêches envoyées par le docteur Osborne. Le plan de Young subsistait comme consigne inviolable : ou un arrangement convenable ou une retraite sur des ruines. M. Cumming en aurait eu le spectacle si un système de rigueur eût prévalu.
Le président Buchanan recula devant cette responsabilité. Il en savait assez sur la discipline des Mormons pour juger que la menace de leur chefne serait pas vaine. La pensée de sacrifier à des scrupules religieux une colonie florissante et cinquante mille hommes laborieux pesait sur sa conscience. Le vent dès lors tourna à la conciliation ; on n’en discuterait pas trop sévèrement les termes pourvu que les appa-
LES MORMONS. 345 rences fussent sauvées. Deux commissaires, le sénateur Powell et le major Mac Culloch se mirent en route pour le Lac-Salé, afin d’arranger le différend ; ils étaient porteurs d’une amnistie pleine et entière. De son côté, Brigham Young préparait une surprise aux envoyés de la Maison-Blanche. Il voulait, par une démonstration, leur prouver qu'il était sur ses gardes et tiendrait ce qu'il avait promis. Sur son ordre tout ce qu’il y avait de Mormons dans les Montagnes- Rocheuses quitta les villes, les bourgs et les hameaux avec ses troupeaux et ses biens mobiles. Provo était le rendez-vous désigné; soixante mille individus sy trouvaient réunis au bout de quelques semaines et dans le nombre tous les dignitaires de l’Église. Au premier signal, cette population devait franchir la frontière plutôt que de se soumettre en se parjurant. Elle n’entendait ni livrer ses chefs, ni abandonner sa foi. Quand les délégués de Washington entrèrent dans la ville du Lac-Salé, ils la trouvèrent déserte ; on n’y avait laissé que quatre cents hommes pour en arroser les jardins. Un tel concert devait faire et fit une impression profonde; des ouvertures d’accommodement furent échangées, et, le 11 juin, Brigham et ses amis revinrent pour en débattre les conditions. Une première conférence mit les délégués fédéraux en présence des autorités territoriales. Elle fut orageuse et l'esprit de révolte passa dans les discours ; les orateurs parlèrent avec une grande liberté de langage des procédés employés à leur égard. Les têtes s’échauffaient et peut-être eût-on été conduit à une rupture, si Brigham n’eût levé la séance. Seul il avait
gardé son calme dans l’effervescence des opinions. Le soir même, dans une entrevue avec les commissaires et assisté de deux conseillers, il signa les préliminaires de la paix. De son chef il consentait à une concession importante. Les défilés de l’Écho-Kanyon allaient être évacués et la ville du Lac-Salé ouvrirait ses portes à l’armée américaine; seulement, les troupes, après avoir traversé les murs, iraient camper hors de leur enceinte, dans un lieu désigné. En retour les commissaires fédéraux annulaient les procédures commencées et couvraient le passé d’une amnistie absolue dont ils se portaient garants. Dans une assemblée générale le peuple sanctionna cet accord, sur un discours de Brigham Young. Son accent n'était pas celui d’un vaincu; jamais il n’avait été plus fier: « Vous le savez, dit-il en terminant, il y a vingt ans que l’on veut ma tête; elle est plus solide sur mes épaules que celle d'aucun homme vivant. »
Cette jactance ne manquait pas d’à-propos ; ce n’étaient pas les Mormons, c'était le gouvernement fédéral qui reculait. Brigham, plus heureux, plus habile que Joseph, avait épargné aux siens les dommages d’une autre spoliation et les épreuves d’un nouvel exil. À ce moment de sa vie, et à l’âge de soixante ans, il avait encore toute la vigueur de la jeunesse. Sorti des dernières classes, il avait les manières d’un homme du monde, l’élocution facile, la voix sonore, le don de convaincre et d’entrainer. Sùûr dans ses amitiés, il n’était pas moins tenace dans ses haines, tout en restant maitre de lui. Quoiqu'il se laissât qualifier de prophète, il ne prétendait pas aux miracles et disait,
en plaisantant, qu’on en avait assez fait pour le salut commun. Il suffisait de bien user de ceux dont le crédit était établi. Peut-être avait-il des ambitions politiques : en tout cas, il savait mieux que Smith les approprier aux circonstances, céder à propos, sauf à reprendre par la ruse ce qu’il accordait à la contrainte. Nul n’exerca sur les volontés un empire plus grand, et il yemploya des moyens plus naturels, plus humains que son prédécesseur. Il gouvernait les siens avec une adresse mêlée de prudence, affectueux, charitable, ferme au besoin, dévoué par-dessus tout, jouant sa tête dans une lutte contre les opinions dominantes, Ce n’était point un homme ordinaire; les Américains le virent bien, il les avait réduits à traiter avec lui de puissance à puissance.
L'amnistie fut proclamée, par le gouverneur Cumming, le 24 juin 1858, et deux jours après, les troupes fédérales firent leur entrée dans la ville encore solitaire, Ce mouvement s’exécuta suivant les conventions, et ne fut accompagné d'aucun désordre ; après avoir traversé le Jourdain, l’armée campa sur ses bords. Un poste fut établi sur le pont avec la consigne d'empêcher les soldats de le franchir. Dans les semaines qui suivirent, les maisons se repeuplèrent, et, peu à peu, la cité repritsa physionomie habituelle. Quelques visages nouveaux se montraient pourtant dans les rues; c’étaient les goujats du camp qui, en leur qualité de civils, n’étaient pas justiciables des interdictions militaires, des voituriers congédiés, des spéculateurs accourus de divers points de l’Union par la perspective d’un butin. Des désordres, des rixes
naquirent de ce mélange. Naguère on eût fermé les portes à ces hommes suspects ; les circonstances aidant, ils s’imposaient. Comme ils étaient nombreux, des industries se créèrent à l’usage; ici, des cabarets, des cafés, des tavernes ; là, des billards, des maisons de jeu, même une maison de prostitution; c'était évidemment un établissement de luxe dans un pays où la pluralité des femmes était en vigueur. Pour les Mormons, c'étaient des nouveautés ; ils avaient vécu jusque-là, dans leurs gynécées, sans songer à cesraffinements dont une police est le contre-poids. On les forcait à v prendre garde. Le soir, des hommes avinés parcouraient les rues, armés de pistolels et de coutelas, chantant des chansons obscènes; ils jetaient des défis aux passants et demandaient la tête de Brigham Young. Il fallut se mettre en défense contre ces éhergumènes; un Corps d'agents de surveillance fut formé, et chaque quartier eut sa garde particulière. Le trouble extérieur fut dès lors réprimé; il ne resta que la contagion du mauvais exemple, auquel les prétendus saints ne résistaient pas toujours. Une altération sensible eut lieu dans les mœurs. Soit qu'ils spéculassent sur le vice, soit qu'ils y prissent goût, un certain nombre de Mormons sacrifièrent à Satan et devinrent des habitués des tavernes. C'était un genre de conquête auquel l’Union n'avait pas pensé et le seul qui lui réussit pleinement. À la grande immoralité du culte succédèrent les immoralités de détail et les divers modes d’abrutissement qui déparent les civilisations orthodoxes.
Les années qui suivirent s’'écoulèrent sans incident
digne de remarque. L’administration du gouverneur Cumming fut paternelle et conciliante ; il vit l’Utah par le bon côté, rallia les chefs à sa politique, les défendit dans sés rapports et fit justice de quelques calomnies dont ils avaient à se plaindre. Sur l'exercice ouvert de la polygamie il fermait les yeux; aucune des parties intéressés ne s’en plaignait. Les troupes fédérales furent cantonnées dans la vallée du Cèdre, à quinze lieues de la ville ; l'entrée en demeurait interdite aux soldats et les officiers n’y étaient admis qu'avec une certaine réserve. Ce cordon sanitaire fut strictement respecté. Reste à savoir qui, des Mormons ou de l’armée, on voulait préserver. En 1859, ïil y eut un moment d'émotion. Un juge fédéral, détaché à Provo, eut à instruire des procès qui avaient quelque connexité avec la rébellion récente, et imagina de remettre en vigueur les mandats d'amener lancés par le chef de justice Eckels. Pour assurer l'effet de ses réquisitions, .il demanda au général Johnston cent hommes de garde, qui furent fournis, puis portés à neuf cents. Grande alarme chez les Mormons; c’était rompre les traités et désavouer l'acte d’amnistie. Heureusement, le gouverneur intervint à temps et réprima cet excès de zèle ; les soldats furent rappelés et l’oubli du passé fut maintenu. Une accusation plus grave s’éleva de la vallée de Carson, réfractaire au culte qui dominait dans le reste de l’Utah. Les colons de cette vallée imputaient aux Mormons le massacre de cent quarante émigrants américains. Une enquête fut ouverte. Le massacre avait eu lieu, mais du fait des Indiens qui avaient égorgé jusqu'aux enfants à la
mamelle. Tous les témoignages s’accordaient pour désigner les vrais coupables et décharger les Mormons de cet attentat odieux. Le gouverneur Cumming conclut dans cesens, et, après quelques correspondances échangées, les poursuites s’arrêtèrent. Ces actes de justice agissaient sur l’esprit des administrés comme autant de calmants. De jour en jour leur langage devint moins acerbe et leur attitude plus résignée. Avec de l'équité on obtenait d’eux ce qu'ils avaient refusé à la persécution, un acquiescement plus sincère. Ils n’en exceptaient désormais qu’un point : l’abandon de leur foi et de la polygamie.
Dans ces termes, l’entretien d’une armée sur les lieux n’était qu’une dépense inutile. Le sabre n’y pouvait rien. Contraindre à vivre par couples des gens qui voulaient vivre autrement, comment y songer ? Washington y renonça; la tranquillité était rétablie : c’est ce qui importait. Au printemps de 1860, le gros des troupes quitta le territoire, et, en mai 1861, les dernières compagnies étaient rappelées. De nouveau l’Utah disposait de lui-même, et, depuis lors, il est tombé dans l'oubli. L'Union a eu sur les bras de trop grosses affaires pour s'occuper de ce petit foyer de dissidents. Une autre séparation a éclaté, plus grave, plus sombre, plus sanglante. De son campement de la vallée du Cèdre, le général Johnston a passé au commandement d’un corps confédéré ; il a pour adversaires une partie de ceux qui combattaient sous ses ordres. Les guerres formidables de l'esclavage ont succédé aux escarmouches de la polygamie. L'Utah, jusqu'ici, est resté en dehors de cette
LES MORMONS. 321 lutte ; il est à croire que le spectacle ne lui en déplait pas, et qu'il se sent plus rassuré depuis que ses vieux ennemis s’entre-déchirent,. Isolé dans ses montagnes, il n’a pas eu de dommages à essuyer, ni de couleurs à arborer. L'autorité de Brigham Young s’en est affermie; on lui prête des desseins politiques qui l’amèneraient, à un jour donné, à la tête des siens, sur le théâtre des événements. Il est certain que les populations de l’extrême ouest, jusqu'ici spectatrices, pourraient un jour peser dans la balance de tout le poids de leurs contingents aguerris et disciplinés. Elles l’auraient déjà tenté, sans les distances. Une grande partie de l’émigration européenne, fuyant le théâtre des troubles, va désormais de ce côté. C'est par milliers que les colons arrivent dans l’Utah et ils y sont rejoints par les réfractaires américains qui se dérobent aux chances du service, par les cultivateurs qui fuient la dévastation, par ces familles sans pain et sans asile que les bandes de partisans ranconnent, dépouillent et insultent dans des déprédations impunies. Ces malheureux vont chercher dans ces montagnes une garantie que le reste de l’Union ne leur donne plus, la sécurité pour leurs personnes et pour leurs biens.
C'est là un surcroît de puissance, mais c’est en même temps un écueil et un péril. La vraie force des Mormons était de rester homogènes. Ces émigrations accidentelles leur amènent des hommes qui ne partagent pas leur foi et n’ont pas leurs habitudes d’obéissance. Il en est dans le nombre à qui leurs facons de vivre répugnent et qu’ils n’ont aucune chance de ramener.
Les éconduire est impossible, il faudra les subir. L’harmonie en sera troublée; on assure qu’elle l’est déjà et qu’un parti américain s’est formé dans l’Utah et y fait sentir son influence. S'il en est ainsi, Brigham Young pourra avoir la main forcée. Il a échappé à l’envahissement militaire, 11 n’échapperait pas à un envahissement civil, s’il se continuait sur une grande échelle. La première brèche a été ouverte par les aventuriers, venus à la suite de l’armée et qui ont porté parmi les siens le germe du relâchement; le dernier assaut serait livré par ces légions de laboureurs ét d'ouvriers que les désastres de la guerre poussent vers ces domaines et qui y vont non pour changer de culte, mais pour pratiquer le leur sur une terre moins exposée aux orages. Le dénoûment dans ce cas n’est pas difficile à prévoir. À la soumission équivoque des Mormons succéderait une assimilation complète et le drapeau de l’Union, au fort de ses déchirements, trouverait dans l’Utah une étoile de plus. |
On a pu, dans le cours de ce récit, voir comment s’est fondée la religion singulière qui fait l’objet de cette étude, quelles vicissitudes elle a essuyées, quels martyrs elle a eus, sous quelles inspirations elle a pris naissance et s’est développée. Méritait-elie un si grand effort et un tel dévouement? Que valait-elle par elle-même? Quels étaient ses dogmes, ses rites, sa morale? avait-elle quelque chose de plus consis-
tant que les miracles quisont été racontés et la mise en scène imaginée pour la foule? C'est ce qui reste à examiner avec autant de sérieux que le sujet en comporte.
Voici d’abord la théogonie. Dieu le Père, si l’on en croit Joseph Smith, réside sur un globe situé au centre des créations de manière à ce que toutes s’y reflètent. Si l'œil avait assez de puissance pour pénétrer jusqu'à cet observatoire, il y apercevrait Dieu sous une forme humaine, la même qu’il prit quand il entra en conversation avec Adam. Il n’en a jamais eu d’autre et Pa donnée à l’homme qui est fait à son image. Pour créer le monde, Dieu, assisté de son conseil, pétrit la matière éternelle comme lui et avec la même matière il pétrit l’homme. Dans cette matière il introduisit l’esprit également éternel. L'esprit n’a pas eu de commencement et n'aura pas de fin. Dieu n’a pas pu davantage créer l'esprit qu’il ne se créait lui-même; il est l'esprit et le communique ; quand il l’a communiqué, il ne peut pas plus le retirer qu'il ne l’a créé. D'où il suit qu'avant, pendantet après cette vie chaque homme fait sa propre destinée. Dars ces mots est résumée l’ontologie des Mormons. Ils admettent pourtant dans les esprits des degrés de perfection et une échelle de mérites. Les plus purs esprits sont des dieux, ce qui est un paganisme restauré. Après les dieux viennent les anges avec une moindre perfection et une moindre gloire, puis les esprits dégagés de la matière et.qui ont été des hommes; enfin les esprits unis à la matière qui sont des hommes. Dieu le Père domine et gouverne tous ces esprits et il est assisté
dans sa tâche par le Christ, le premier-né d’entre les créatures et son héritier direct. Le Christ est près de son Père quand celui-ci préside le conseil des dieux. Les anges ne sont attachés à aucun globe; ils voltigent dans l’espace et vont porter cà et 1à les ordres souverains. Le Christ lui-même est presque toujours en mission et visite les globes; plus d’une fois il s’est occupé du nôtre et a daigné y descendre quand nos affaires allaient trop mal. Les Mormons l’annoncent pour un temps qui n’est point éloigné. Il a besoin de régénérer le monde et de sy ménager comme autrefois un peuple d'élection; on devine sur qui tomberont ses préférences. La Judée a bien quelques chances, mais les Montagnes-Rocheuses se conduisent de manière à mériter l'accessit si elles n’obtiennent pas le prix. Elles abritent une pépinière de saints qui ne multiplient leurs femmes que pour multiplier les élus.
Les Mormons admettent trois résurrections, une passée, deux autres à venir. La première a eu lieu en même temps que celle du Christ. Elle a compris les prophètes des deux hémisphères depuis Adam jusqu’à saint Jean-Baptiste; la seconde aura lieu prochainement, elle comprendra les saints de la légende et ceux des derniers jours. C’est à ce moment que le Christ reparaîtra pour un millenium rempli de merveilles. Il y aura jonction entre les grands continents et l'Océan sera refoulé vers le nord. La terre recevra une nouvelle facon. Tout ce qui est aujourd’hui inhabitable, les cimes trop froides, les précipices trop escarpés, se modifiera ; les marécages seront assainis,
les sables des solitudes amendés, les régions polaires réchauffées. La destinée du monde est en effet de se purifier par des cataclysmes. Le premier déluge fut une rédemption matérielle comme l’avénement du Christ une rédemption morale. La révolution qui se prépare remettra les êtres qui le peuplent en état de grâce. Plus d'animaux malfaisants, sans en excepter l’homme. 1l prendra exemple sur les Mormons pour devenir parfait. Ce que nous appelons despotisme ne subsistera plus sous aucune forme. La guerre cessera, les discordes disparaîtront, il n'y aura plus ici-bas qu’une foi, un baptême et un esprit. Le spectacle est déjà satisfaisant, mais à la troisième résurrection on en verra bien d’autres. Cette fois, à une date indéterminée, surviendra une purification par le feu. La terre, changée en fournaise, amènera les hommes au dernier degré de perfection qu’ils puissent atteindre ; les uns sortiront de cette épreuve à l’état de corps
glorieux, les autres continueront à brûler jusqu’à ce
qu'ils soient exempis de souillures. Cest l’enfer symbolique tel qu'il a été révélé à Joseph Smith. Dans une vision, le 10 février 1832, ses anges familiers lui montrèrent trois cieux et trois béatitudes; la gloire célestiale, dont le soleil est le Lype la gloire terrestriale, qui a la lune pour symbole; enfin la gloire télestiale, qui répond sans doute à une planète anonyme. Cette dernière est le purgatoire des réprouvés, et il ne leur est point interdit de se tirer de là par une meilleure conduite. Ainsi conclut ce travestissement de l’Apocalypse. |
Comme guides dans la foi, l’Eglise a trois ouvrages ;
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le livre de Mormon, les doctrines et alliances, la Bible, L’Ancien et le Nouveau Testament, traduits par Smith, sont en dépôt dans le Tabernacle, comme la seule version digne de crédit. C’est dans le livre de Mormon que se trouve résolue la question des origines. Il renferme un curieux détail : après avoir établi, à l’aide des Écritures, que Jacob donna à Ephraïm, comme héritage, tout l'hémisphère occidental, et que Moïse confirma ce don en l'affectant aux douze tribus d'Israël, l’auteur du livre se demande ce que sont devenues ces tribus et, tout compte fait, il lui en manque dix. Où se sont-elles réfugiées? où retrouver leurs traces ? Dix tribus de perdues, cela vaut la peine d’y songer. Elles ont été visitées autrefois par le Christ, Mormon l’atteste; mais personne depuis lors n’en a eu des nouveillés. Sans Joseph Smith, il n’y aurait qu’à les retrancher de la famille humaine ; mais Smith a eu une révélation particulière à ce sujet. Ces dix tribus habitent les régions du nord. C’est bien vague, et les anges auraient pu mettre plus de précision dans leur renseignement. Tel quel, il suffit pour qu’on ne porte pas le deuil de ces mystérieux Israëélites. Leur jour viendra ; ils attendent que le Christ, dans sa tournée prochaine, leur ait fait un signe de ralliement. À sa voix, ils fondront leurs glaces et briseront leurs rochers; la mer s’ouvrira pour leur livrer passage, les montagnes trembleront sous leurs pieds. Restés parfaits sur la calotte du pôle, ils en sortiront pour conquériret perfectionner le reste du monde. Leur itinéraire est tracé; ils se rendront directement dans la Palestine par les voies ferrées. Pourquoi pas ? Pourquoi ces régions arctiques,
qui sont la patrie des baleines, n’élèveraient-elles pas un troupeau de missionnaires pour la régénération des âmes? Les Mormons sont convaincus qu'il en est ainsi, ils n’admettent pas qu'’au-delà du quatre-vingtième parallèle, il n’y ait que des solitudes inhabitables. Ils s'appuient sur le récit d’un voyageur qui, après avoir poussé le plus loin possible dans la mer de Baffin et longé le Groënland, y a trouvé des eaux libres, une terre chargée de fruits et de fleurs, des brises printanières, du gazon au lieu de neige, des apparences de culture et de civilisation. Les dix tribus égarées sont là, à n’en point douter. Malheureusement le voyageur est mort à la peine, et personne après lui n’a pu retrouver cet Eden polaire, ni le-chemin qui y conduit. Des incrédules prétendent que l’imagination en a seule fait les frais et que ce voyage est un roman. On serait mal venu d’opposer aux Mormons ces doutes mondains. L’Arctique est habité; les dix tribus s’y conservent à un haut degré de température, le maître l’a dit.
Dans les Doctrines et alliances se trouvent consignées les doctrines de l'Église et la série des révélations, bien numérotées. Ces révélations règlent tout ce qui importe à la vie morale et matérielle; les sacrements, la hiérarchie, le mariage, le divorce, la propriété et jusqu’à un traité d'hygiène. Le baptême et la confirmation sont les principaux sacrements; le baptême s’administre par immersion, la confirmation par l’imposition des mains. Point de nouveauté jusque-là ; seulement l’Église tient en réserve un autre baptême quise nomme le baptême des morts et pourra être
accordé, par représentation, aux défunts hors de la foi, dans la personne de vivants qui sont dans la foi. Cette rédemption posthume ne sera appliquée que dans le nouveau temple, après son achèvement, Les âmes déclassées devront en attendre le bénéfice. Les autres sacrements sont l’ordre, le mariage et l’onction oléatoire, c’est-à-dire au moyen de l’huïle, L'huile joue un rôle dans l’Utah; elle est la médecine du corps comme des âmes. On l’emploie comme remède dans les maladies internes; puis on laisse agir la nature; l’art n'intervient guères que pour les fractures et les autres lésions externes, où l’huile, même sacrée, aurait peu de vertu. Les médecins, dans l’Utah, ont donc peu de clients ; pour s’entretenir la main, ils s’occupent de chimie. La race est forte et avec leur système, les Mormons peuvent s’y ménager des croisements bien entendus. Leur rude tâche ne s’accommode ni d'impotents, ni de malingres ; dans leurs laborieuses étapes ils ont dù les laisseren chemin; pour traverser intacts quatre cents lieues de désert, il ne fallait ni des hommes, ni des femmes ordinaires; ce qui y a survécu devait être bien trempé. Leur vie d’ailleursa des régles étroitement obéies et qu’une révélation a fixées. Point de tabac, point de spiritueux, pas même de boissons chaudes comme habitude. Les rations de viandes sont réglées pour se rapprocher d’un réfime végétal; des recettes sont données pour le choix et l'emploi des substances farineuses. La religion pénètre ainsi dans le ménage et y introduit ses conseils.
L'Église a deux ordres de fonctions, l’ordre d’Aaron,
qui institue des prêtres de trois degrés, les prêtres proprement dits, les catéchistes et les diacres, y compris les lévites. Leur ministère est de prêcher et de ‘ baptiser. C’est l'ordre mineur. Au-dessus est le sacerdoce de Melchisédech, qüi lui-même est gradué. Trois présidents, dont Brigham est le principal, tiennent le rang suprême, puis viennent les douze apôtres, ensuite les grands-prêtres, vétérans de la communion, dont le nombre est illimité, enfin les septante, jeunes missionnaires chargés des conversions extérieures. Les elders ou anciens forment le dernier degré de l’ordre de Melchisédech: Ces divers corps ds dignitaires, tantôt délibèrent isolément, tantôt se réunissent pour des délibérations communes. Les douze sont l'âme des missions; les septante en sont les bras. En dehors, il y a des patriarches et des évêques qui se partagent les circonscriptions sédentaires. Ils recoivent la dîme et la transmettent à l’évêque général qui a dans ses attributions la grande aumônerie. Aucune de ces fonctions ne comporte de costume particulier; rien ne distingue les chefs des fidèles. Il n’y a pas non plus de liturgie, ni de rituel; tout se réduit à des des cérémonies très-simples qu’accompagnent des sermons improvisés. Rien ne sent l’apparat, ni ne vise à l'effet. Les gens d'église exercent leur métier comme des lévites; ils relèvent de l’élection populaire et y sont périodiquement assujettis. Leurs titres ne les détachent pas de la comunauté; dans les relations ordinaires, ils passent inaperçus. La seule qualification en usage est celle de frère ou de sœur. Depuis le président jusqu’au plus humble ouvrier, on
n’en emploie pas d’autres. Dans les conférences générales les deux sexes sont confondus ; les femmes votent comme les hommes et c’est à la majorité des voix que se décident les affaires de la religion. Cette.majorité, par la discipline qui règne, n’est jamais douteuse; presque toujours elle se convertit en unanimité.
Les Mormons n’ont point de code proprement dit; chacun dispose de ce qu'il a, agit comme il l’entend, la dîime une fois payée. Quand un litige s'élève, on le porte devant l’évêque qui juge en premier ressort et ordonne une exécution sommaire. La partie condamnée peut en appeler au grand conseil, qui prononce un jugement définitif. Ces débats civils sont assez rares et presque tous suivis d’accommodement. Au criminel, les procès suivent la même marche; c’est encore au grand conseil qu’il aboutissent. Il se com pose de douze grands-prêtres, et, quand un accusé comparaît devant eux, ils se partagent en deux camps, moitié pour la miséricorde, moitié pour le châtiment ; un tirage au sort distribue les rôles. Les garanties de la défense sont dans le sein même du tribunal. Une partie des magistrats, quelles que soit leurs conviCtions, est obligée de plaider les moyens à décharge contre l’autre partie qui soutient les poursuites. Le président résume le débat et donne son avis presque toujours confirmé par l’arrêt. À défaut de texte écrit, on juge sur l'évidence ou d’après l'équité naturelle. Au fond, ce luxe de garanties est plus apparent que réel, et le conseil n’acquitte guère ceux que Brigham a condamnés. Ces cours de justice sont son œuvre; sil n’en choisit pas les membres, il sait d'avance de quel
poids pèsera sur eux sa volonté ouvertement ou secrètement exprimée. C'est cette volonté qui supplée aux lois. Aucun code ne le servirait aussi bien. Son art consiste à ne rien outrer et à cacher la main qui anime ces rouages de pure forme.
Les réunions du culte se tiennent dans le Tabernacle, vaste salle qui n’a que deux lustres pour ornement et qui est séparée par une balustrade, avec un côté pour les hommes, l’autre pour les femmes; une banquette, légèrement exhaussée, est réservée aux autorités et aux étrangers admis. Les livres sacrés sont sur la chaire qu’occupe le président; à droite et à gauche de la chaire on aperçoit deux corbeilles et deux coupes destinées à la cène. À l'heure désignée le président se lève et dit : « À l’ordre, mes Frères. » Ces mots sont un signal, et, à l'instant, les symphonies commencent. Après la musique vient une prière dite par l’officiant et suivie d’un cantique que chantent en chœur les fidèles. La cène, sous les deux espèces, est ensuite administrée ; les coupes et les corbeilles de pain circulent. Le service se termine par un sermon, une courte prière et un nouvel hymne entonné par des milliersde voix. Ces cérémonies n’ont de surprises que dans l'improvisation du prédicateur, le sujet qu’il choisit, la forme qu’il lui donne. Orson Pratt a été longtemps l’orateur favori; hardi, éloquent jusqu’à la témérité. John Taylor est plus classique, G. À. Smith plus varié. Ces discours ne sont pas perdus ; des sténographes les recueillent et les livrent à la publicité. Les réunions du culte ont lieu chaque dimanche au Tabernacle; mais, le soir, il y a dans
chaque quartier d’autres réunions sous la présidence de l’évêque. S’il faut en croire les Mormons, dans plusieurs de ces réunions, il y a eu des exemples de faits surnaturels, notamment le don de guérison et le don des langues. Ils citent des femmes illettrées qui ont parlé par inspiration, non-seulement les langues de l’Europe, mais même des langues inconnues. Ce sont évidemment là des séances arrangées et des jongleries familières à un pays d’où nous sont venus les tables tournantes et le commerce des esprits.
Il ya lieu plutôt de s’arrêter sur la maison d’Initiation et sur ses mystères. C’est de là, prétendait-on, que sortaient les Danites ou anges destructeurs, prêts à toute œuvre, meurtre ou incendie, sur un mot ou un signe d’un nouveau Vieux de la Montagne. Longtemps les exploits ténébreux de cette secte ont défrayé les colonnes des journaux américains. Au fond, la maison d’Initiation est innocente de ces monstruosités ; elle est tout au plus équivalent d’une maçonnerie religieuse. Les Mormons y ont concentré tout leur appareil mystique, qui se réduit à des formes de tradition. C’est une investiture religieuse d’où les néophytes sortent à l’état de croyants et de voyants. Ils y reçoivent ce qui, dans les termes de l’Église, se nomme l'évidence. Il y a quelques épreuves à traverser comme dans les loges des rites français et écossais, quelques discours à essuyer, des scènes de fan-. tasmagorie, un serment à prêter, des insignes à recevoir. On y a combiné tout ce qui peut agir sur les imaginations, enchaîner la volonté et lier la conscience, Ce n’est, d’ailleurs, ni une faveur, ni un pri-
vilége; tout Mormon peut y prétendre. Rien d’offensif ni de sérieusement politique. On n’y jure pas, comme on l’a dit, une haine éternelle contre l’Union; on n'y prononce point d’anathèmes. Tout se réduit, en fin de compte, à conférer le second degré de l’ordre de Melchisédech à ceux qui en paraissent dignes. A tous les hommes, dans quelque pays qu'ils vivent, il faut des hochets; celui-ci en est un. On stimule ainsile zèle, on fait des heureux à peu de frais. Pourquoi contester ce passe-temps aux Mormons, puisqu'ils y tiennent? S'ils se cachent pour s’y livrer, c’est que le secret y ajoute du prix et a ce cachet de couleur orientale dont.Smith a marqué toutes ses réminiscences.
Ces rêves, ces puérilités n'auraient pas suffi pour attirer la persécution sur ces illuminés, si la polygamie ne s’en fut mélée. Ce n’eût été qu’une Église dissidente de plus, bizarre à coup sûr, mais noyée dans la centaine d’Églises dissidentes que supporte sans ombrage l'Amérique du Nord. La polygamie en faisait le principal venin ; elle blessait les instincts les plus délicats par un scandale manifeste. Comment les Mormons la justifiaient-ils? Par deux motifs : l’un qu’elle était conforme aux institutions mosaïques ; l’autre qu’elle était nécessaire à une rapide multiplication, et, qu’en cela, elle entrait dans les vues de Dieu sur eux, comme peuple élu. Il est néanmoins constant que la pluralité des femmes n’a pas été préchée par Smith, et que, tant qu'il a vécu, elle a été plutôt pratiquée que professée. Elle était née dans les derniers rangs du troupeau et n'a gagné que plus
tard les pasteurs de l’Église. Elle était le produit de mauvaises mœurs auxquelles on a donné ensuite un tour religieux. La déclaration en fut rendue publique, neuf ans après la mort du prophète, dans une conférence spéciale tenue le 29 avril 1852. De l’Utah, Brigham Young pouvait, avec plus d’impunité, jeter ce défi et prendre cette revanche. Le premier soin fut de rattacher Pacte à la mémoire de Joseph au moyen d’une révélation restée secrète. Était-elle authentique ? était-elle apocryphe ? peu importe. L'original, disaiton, avait été brûlé par Emma Hale, la femme légitime de Smith; mais un apôtre l’avait transcrite sous la dictée du prophète, et, de là, elle ayait passé dans les mains de l’évêque Whitney. Les membres de la conférence se payèrent de cette explication ; ils n’en étaient pas à une révélation près, et reçurent celle-ci de troisième main. Orson Pratt en développa la portée dans un singulier discours. Les esprits, à son sens, ne sont pas contemporains des corps. Dieu ne crée pas un esprit à l’usage de chaque tabernacle, pour employer le synonyme de corps dans la langue des Mormons. Les esprits des hommeset des femmes existaient avant la création. S'il en eût été autrement, Dieu n'aurait pas achevé son œuvre en sept jours, et tiendrait une fabrique d’esprits à raison d’un milliard par siècle. La supposition est absurde. D'où il faut conclure que l'esprit est plus ancien que le tabernacle et que l'esprit qui vit maintenant dans chaque individu est vieux de plusieurs milliers d'années. En réalité il y a constamment une quantité innombrable d’esprits sans emploi ; Dieu les retient dans le ciel jus=
qu’à ce qu'ils aient trouvé un logement convenable.
. C’est aux Mormons qu’il appartient de multiplier ces
logements, afin que le globe arrive au complet de sa population. Si Dieu ne livre les esprits dont il dispose qu'avec parcimonie, c’est qu'il lui répugne de les envoyer dans des corps de nègres ou de Hottentots; s’il s’en montre avare vis-à-vis des races chrétiennes, c’est que ces races professent une monogamie tempérée par la prostitution ; s’il n’en est pas moins sobre vis-à-vis des musulmans, c’est que leur polygamie est infectée de vices contre nature. Dieu voit et juge le monde ; il attend pour s’exécuter qu'il soit digne deses dons : il ne versera ses esprits sans compter que lorsqu'il aura rencontré un peuple parfait. Les Mormons sont ce peuple ; il a toutes les vertus requises pour travailler suivant les vues du Seigneur; qu’il se mette vaillamment à l’œuvre, qu'il multiplie ses tabernacles ; les esprits ne lui manqueront pas; sa postérité, comme celles d'Abraham et de Jacob, sera aussi nombreuse que les sables de la mer. Il lui est enjoint, comme point de départ, de reprendre les traditions à la limite où les ont quittées les peuples qui se contentent d’une seule femme, et à quel prix? En trompant la voix de l'instinct par des promiscuités honteuses ou secrètes, en érigeant la continence en vertu, en restreignant leurs familles par calcul, en se livrant à la débauche et à l’impudicité. Quand ils répudient ces facons d'agir, les Mormons rentrent dans les vrais
sentiers ; ils n'ont rien à cacher, point de manteaux
à jeter sur des infamies. Leur chasteté est plus réelle que les chastetés équivoques qu’on leur oppose. S'ils
ont plusieurs femmes, ils les avouent; elles portent leur nom; leurs enfants sont bien leurs enfants. Une mappemonde sous les yeux, ils ont vu, ici, des déserts, là, des fourmilières ; leur mission est de peupler le tout et de mieux distribuer le peuplement. Ils ont également vu, ici, des races inférieures, là, des races abâtardies ; ils ont qualité pour fournir en abondance une race meilleure. Choisis comme vases d’'élection, ils recevront et répandront une plus pure semence. On les compte aujourd’hui par milliers; avant que ce siècle ne soit révolu, c’est par milliards qu’on les comptera.
À ce discours d’apparat, Brigham Young ajouta quelques mots familiers. Il raconta l’histoire ou le roman de la révélation qui allait être lue et annonça qu’il ménageait aux siens d’autres surprises du même genre. Pour en donner un avant-goût, il en cita une, entièrement inédite, qui désignait les Mormons comme devant servir de modèles au genre humain. « Je n’aurais pas pu, poursuivit-il, vous dire cela, il y a quelques années ; aujourd’hui je puis vous le dire : chaque chose en son temps. Parfaits comme vous l’êtes, vous retrouverez et enseignerez au monde la recette des anciens patriarches qui vivaientdes milliers d’années. Les perfections et la longévité des premières ères sont en train, grâce à vous, de se reconstituer. Joseph l’a annoncé et c’est la promesse de Dieu. Cette révélation a été en mon pouvoir depuis longtemps. Et qui l’a su ? Personne, si ce n’est ceux qui devaient le savoir. J’ai une serrure brevetée à mon secrétaire; et rien n’en sort que ce qui en doit sortir... Vous en verrez bien
d’autres. Nous sommes ici en lieu sûr et à l’abri d’un coup de main ; cequi est écrit paraîtra au grand jour.» Là-dessus les deux mille anciens, présents à la couférence, saluèrent leur chef par un applaudissement unanime ; il n’est point désagréable de s'entendre dire que l’on est parfait. Après quoi on passa à la lecture du factum de Smith. Rien de plus indigeste, de plus lourd, de plus obscur. Tout y sent l’apprêt et la parodie des formes bibliques. Chaque paragraphe commence par les mots sacramentels : « En vérité, en vérité, je vous le dis, » et la suite répond à ce monotone début. C’est à endormir les gens qui ne sont point touchés de la grâce. La révélation est datée de Nauvooet de 1843. Elle commence par uneconfirmation des pouvoirs de Joseph, puis entre en matière, et voici ce qui s’en dégage : Tout mariage contracté hors de la foi est valable sur terre mais nul dans le ciel; ce sont des mariages à peu près morganatiques qui làhaut ne sont pas reconnus. Un homme ou une femme qui se trouve dans ces conditions ne peut ni se marier ni être donnée en mariage dans le ciel. Ils y sont tout au plus à l'état d’anges au service de gloires plus grandes ; ils ne deviendront jamais des dieux. En revanche tout mariage dans la foi donne droit à une résurrection et rend admissible à toutes les gloires. La perspective, quand on les contracte et qu'on vit régulièrement, est d’être rangé parmi les dieux et d’hériter des trônes et des dominaltions. Ces couples parfaits persisteront, leur postérité contmuera ; ils existeront d’éternité en éternité. Jusquelà point de promiscuité déclarée ; Smith n’y arrive
que sur l’autorité et l'exemple d'Abraham. À ce nom le vertige le gagne et il passe en revue tous les sérails de l’Ancien Testament, celui de Salomon qui est resté célèbre, celui de Moïse, celui de David, celui d’Isaac, celui de Jacob. Peu importe le nombre et le choix; ces sérails étaient dans la loi et non hors de la loi; c'était un concubinage autorisé. Tout y est régulier, hors le cas d’Urie et de sa femme. Ces hommes agissaient par ordre, peuplaient par ordre; ils n'étaient que des instruments et sont justifiés parce qu'ils ont obéi, Aussi sont-ils assis sur des trônes conformément aux promesses. Après s'être ainsi retrempé aux grandes sources, Smith arrive à son fait ; c’est le passage scabreux, il mérite d’être cité.
« Si un homme, ajoute-t-il, épouse une vierge et désire en épouser une autre et que la première y donne son consentement; et s’il épouse la seconde et qu’elles soient vierges et qu'elles n'aient point été promises à un autre homme , alors il est justifié; il ne peut pas commettre d’adultère, puisqu'elles lui ont été données; car il ne peut commettre d’adultère avec ce qui lui appartient et à personne autre; et s’il a dix vierges qui lui sont données par cette loi, il ne peut pas commettre d’adultère, car elles lui ont été données et elles lui appartiennent. Il est donc justifié. »
Voilà un régime accommodant pour les hommes; il ne pèche guère que par l’excès. Smith se montre plus rigoureux pour les femmes, quand il ajoute :
« Mais si l’une ou l’autre des dix vierges, après qu’elle est mariée, va avec un autre homme, elle a
commis l’adultère et sera détruite; car elles lui ont été données pour multiplier et remplir la terre selon le commandement du Seigneur. »
Détruite! Le mot est significatif ; c’est traiter bien durement ce qui, dans des civilisations moins parfaites, passe pour des faiblesses et des légèretés. Détruite! c’est le châtiment à l’usage des harems; les anges n’ont pu le conseiller à Smith que dans un jour de mauvaise humeur. Qui le sait? Peut-être à ce moment-là avait-il lui-même à se plaindre de l’une de ses femmes.
Tel fut le concile où la polygamie a été proclamée ; dépuis lors elle règne dans l’Utah sans empêchements et sans voiles. Ce genre de croisements donne, à ce qu’il semble, des résultats avantageux; il contient en germe, un principe de pullulation quiest de nature à épouvanter les disciples de Malthus. « J’ai quarantehuit enfants, disait dans sa candeur l’un des anciens du pays, et d’autres sur le chantier et d’autres en perpective. Par un calcul auquel je me suis livré en conscience, j'estime que (ans cent ans d’ici, mes descendants directs dépasseront en nombre la population de l'État de New-York qui est de quatre millions. » On a parlé, dans le monde savant, d’une progression géométrique, celle-ci serait infinitésimale. Apôtres et fidèles s’y exercent à l’envi. Brigham a seize femmes, chacun des apôtres en a dix ou douze. Il est à remarquer que le nombre en décroit avec la dignité, exactement comme en Turquie. Les évêques n’ont que cinq à six femmes, les anciens quatre ou cinq. Quand on descend aux simples fidèles, le chiffre
s’abaisse à deux ou trois; dans quelques cas on arrive à l’unité, même au célibat. Qu’y faire ? On n’est parfait qu’à la condition que les moyens le permettent. Ce n’est pas tout que d’avoir des femmes; il faut les nourrir ; c’est un obstacle aux effets de la grâce; la volonté n’y suffit pas. Voici d’ailleurs un recensement qui établit, pour la fin de 1858, la situation des ménages privilégiés. À cette date l'Utah renfermait trois mille six cent dix-sept maris polygames. Ce chiffre se décomposait de la manière suivante : :
Maris ayant sept femmes et davantage........ 387 Maris ayant cinq femmes.:..... 1... 730 Maris ayant quatre femmes................ ae DAUt Maris ayant plus d’une femme et moins de quatre. 1,400
Évidemment ce sont là des maris très-chargés de besogne. Il doit y avoir des nuances parmi eux. Pour les uns, c’est affaire de goût, pour les autres, affaire de conscience. Comment, dans ce pêle-mêle, les ménages se gouvernent-ils ? C’est le secret des Mormons, et rien n’en transpire. Les passions à notre usage ne le seraient donc pas au leur; ils auraient dressé des femmes à penser, à sentir, à agir autrement que les nôtres; ils auraient pris brevet pour un amour tout différent de celui que nous connaissons et qui n’aurait ni ses délicatesses, ni ses susceptibilités, ni ses ombrages; ils auraientréduit leurs compagnes an'être que des instruments de reproduction? Même dans ce cas, la découverte ne vaudrait pas de s’en montrer glorieux ; rapprocher l’homme de la brute, quel
triste sujet d’orgueil! Mais les Mormons ne disent pas tout; ils se prévalent des‘apparences. Au dehors la paix semble régner dans leurs gynécées ; en est-il de même au dedans? Ou nous nous abuserions lourdement, ouil doit $’y passer des scènes que les principaux intéressés étouffent d’une main prudente. Que par des influences mystiques ils en atténuent les effets, qu'ils mettent Dieu et les anges au service de leur repos, qu’ils menacent leurs sujettes de la colère du prophète, quand les instincts du cœur reprennent le dessus : tout cela est possible; à un certain degré de ferveur les sens s'émoussent et l’esprit s’absorbe. La vie de ces sultans américains n’en doit pas moins être, quoi qu'ils en disent, très-agitée. Quelque conscience qu'ils apportent dans le partage de leurs faveurs, si bien réglée que soit leur tâche, leur goût doit lesentrainer à des préférences dont les compagnes négligées ne s’arrangent pas toujours. [1 y a dans les femmes, même les plus avilies, des insultes de sentiment qu’elles ne sont pas d'humeur à supporter. Comment châtier ces révoltes quand elles éclatent? En Turquie, c’est l'office des eunuques; jusqu'ici les Mormons n’ont pas fait cetemprunt aux civilisations primitives. Ils en restent donc chargés, etquand les querelles s’échauffent, il est à croire qu'ils emploient, pour les calmer, d'autres recettes que les textes des Écritures. Pendant ces crises, le paradis se change en enfer; rien de plus conforme à la nature des choses; un surcroît de peines est l'accessoire d’un surcroît de jouissances.
Les mariages se contractent d’ailleurs en pleine
liberté et dans leurs préliminaires, avec une certaine décence. Aucun choix n’est imposé aux jeunes filles; elles peuvent ou commencer un ménage ou entrer dans un ménage pourvu. On les dit fort avisées et tenant plus au fond qu’à la forme. Elles surveillent les bonnes maisons et s'offrent à l’envi quand une vacance s'y déclare. Les avantages extérieurs les séduisent moins qu'un capital acquis et des bras habiles ou rudes à la besogne. Il y a deux sortes de mariages, l’un simple, l’autre composé. Le mariage simple, c’est celui d’un ménage qni se forme. Sur le consentement des parents, l'évêque bénit l’union et inscrit les noms des conjoints sur un registre spécial ; tout se passe sommairement. Le mariage composé est assujetti à plus de formalités. Le président s’en est réservé le privilége, comme aussi celui des divorces. Un homme déjà marié prétend-il à une nouvelle femme? Il a d’abord à se pourvoir de trois consentements, celui de la future, celui de ses parents, celui de ses épouses attitrées, de plus, d’un certificat de son évêque attestant qu’il vit dans la foi. Ces pièces en main, il frappe aux portes de la présidence en nombreuse compagnie, ayant pour escorte la famille de sa fiancée et l’épouse ou les épouses de toute date. Le oreffier inscrit les noms sous la rubrique ouverte à la polygamie, après quoi le président adresse aux contractants les questions d'usage. Le oui prononcé des deux parts, il les bénit et leur conseille de croître et de multiplier. On se sépare sur ces mots et chacun va de son côté. La nouvelle épouse est installée par ses compagnes qui s’y prêtent de bonne grâce, en
cachant leurs blessures si elles en ont ; la mari s’applaudit d’avoir renforcé son bercaiïl. À en juger par Brigham Young, ce rôle de mari n’est point une sinécure ; la corvée est douce auprès de son devoir comme il l'entend. Il a seize femmes et rend visite à chacune d'elles chaque jour. On ajoute, il est vrai, que beaucoup de ces femmes ne sont plus que des amies, mais l'entretien, pour peu qu'il dure, n’en est pas moins à recommencer seize fois. Toutes ces femmes vivent dans la maison du Lion, résidence du président. Elles ont des chambres séparées et ne se réunissent que pour les repas et la prière. Brigham y assiste, dit luimême les oraisons, et y ajoute quelques lecons pour les enfants. Les travaux intérieurs de la maison sont sous la conduite de la doyenne. Les gynécées des principaux apôtres sont gouvernés de la même facon; mais le gros des fidèles préfère des logements séparés à cette vie en commun. Chacune des épouses a sa maisonnelte et son jardin dans lequel les enfants s’ébattent. Le mari passe de l’une à l’autre et surveille les couvées. Pour faire justice de telles mœurs, les Américains n’ont pas pris le meilleur moyen. La persécution les a affermies ; elles eussent moins duré, livrées à elles-mêmes, tant elles renferment de germes de dissolution.
Il y a deux gouvernements dans l’Utah ; un intérieur, l’autre extérieur. Le gouvernement intérieur est tout entier dans les mains de Brigham Young; il est le maître des âmes, des volontés, des actes. Le gouvernement extérieur ne consiste que dans des formes qui sont communes à toute l’Union. Ces formes sont
celles d’un territoire ; par l’accroissement de la population elles se convertiront en formes d’un État. Un acte du congrès marquera ce changement qui est, dit-on, à la veille de s’accomplir. Comme territoire, J’Utah a un pouvoir législatif avec deux chambres, l’une de treize conseillers, l’autre de vingt-six membres. C’est le suffrage universel qui les nomme et Brigham le fait porter sur les plus purs d’entre les siens. La sanction du congrès tempère seule les effets de cette suprématie occulte. Le pouvoir judiciaire offre plus d'indépendance; c’est l’Union qui en investit les chefs. Les trois juges de la cour sont ses délégués directs, ainsi que le Marshall, le procureur général, le secrétaire d’État et le maître de poste. Les cours de districts sont à la nomination locale, comme aussi le député que le territoire envoie au congrès. Ces cours de justice ne voient arriver à elles qu'un petit nombre d’affaires. La plupart des procès civils sont étouffés dans les tribunaux ecclésiastiques; et les procès criminels n’y échappent que dans les cas de notoriété. Voici la série des peines édictées par la législation territoriale. L’assassinat, sans circonstances atténuantes, est puni de mort, et, avec des circonstances, d’un emprisonnement à vie qui ne peut être abaissé au-dessous de trente ans; l’incendie pendant la nuit emporte l’emprisonnement à vie, pendant le jour, trente ans de prison; l’adultère, de trois à vingt ans ; le rapt et le viol, dix ans au moins; la simple séduction, ailleurs tolérée, vingt ans de prison ; l’ouverture d’une maison de prostitution, dix ans; l’embauchage des femmes, dix ans. Le tout est aggravé
par des amendes graduées. Les lois civiles sont des plus succinctes. Provisoirement elles consacrent le droit de propriété; chacun dispose de ses biens de son vivant et le peut faire aussi par testament, sauf une quotilé réservée. Le domicile n’est pas saisissable pour dettes après décès. Pour les intestats, la femme hérite et ies enfants ont part égale. Quand le défunt ne laisse point d’enfants, la femme est héritière de droit, pourvu qu’elle garde son nom ; les ascendants héritent des enfants morts. La seule clause particulière concerne les enfants naturels et leurs mères; ils ont les mêmes droits que s'ils étaient légitimes.
Ce code, dans la conscience des Mormons, ne peut être considéré que comme préparatoire. Ils y obéissent faute de mieux ; ils en ont un plus parfait en vue. Les chefs de l’Église conforment déjà leur conduite à ce code définitif et y disposent peu à peu leurs ouailles. Brigham et les apôtres ont consacré à Dieu tout ce qu’ils possèdent avec l'espoir d’être imités. C’est pour eux d'obligation et un commandement qui remonte à 1831. Une révélation de Joseph dit en termes exprès : «Soyez » un : et si vous n'êtes pas un, vous ne pouvez pas être » mes disciples. » Ge qui signifie que pour être un en doctrine, il faut également être un en biens. Le temporel est inséparable du spirituel. Les Mormons n'étant ce qu’ils sont que par l'Église, il va de soi qu’elle doit les posséder tout entiers, corps et âmes, esprits et fortunes. Ce communisme en germe s'appelle la loi de . consécration. Au début, elle eut vigueur dans les solitudes du Missouri où les exploitations étaient communes ; mais ce régime ne résista pas longtemps à
l’incompatibilité des intérêts. Il fallut transiger; la loi était trop parfaite pour des intelligences imbues de préjugés. Personne ne voulait rester saint à ce prix; des défections éclatèrent. Joseph eut pitié de ces faiblesses. Il garda pour luf et ses compagnons d'élite la consécration, aux autres 1l accorda, par abonnement, une demi-consécration. En d’autres termes, au lieu de confisquer tous les biens au profit de l'Église, il se -contenta de prélever, comme droit d'entrée, une taxe sur le capital, et comme droit de jouissance, un impôt sur le revenu. C'était le dixième dans les deux cas, la dîime féodale. Mais en même temps il maintenait ses réserves. Il déclarait que la perfection n’était qu’au bout d’un abandon complet de la propriété et de la possession indivx duelles, qu’il importait d’y tendre et par l’intervention et par l'exemple. En attendant, Brigham Young touche les dimes avec une ferveur digne des vieilles traditions. Tout homme qui met les pieds dans l’Utah sé voit allégé du dixième de ce qu'il y apporte; en outre, il est chaque année allégé du dixième de ce qu'il gagne. On ne se montre pas d’ailleurs rigoureux sur les évaluations; c’est affaire de conscience ; les déclarations des redevables sont acceptées les yeux fermés; les perfectionnements de l'exercice ont été réservés pour des temps meilleurs. Ce n’est pas que: les plus parfaits d’entre les fidèles n’en gémissent; peut-être sont-ce les moins laborieux, ceux qui aimeraient le plus voir les bras d’autrui travailler à leur profit. Ils se prévalent surtout des paroles d’un de leurs livres qui dit: « Il n’est pas commandé à un
homme de posséder plus qu’un autre homme; c'est pourquoi le monde demeure dans le péché. » Non pas qu'ils voulussent d’un parlage au bout duquel les inégalités se reproduiraient; c'est une gestion commune qu'ils demandent, une mainmorte où l'Église nourrirait et abreuverait, véêtirait, logerait corporelle- ‘ment le troupeau auquel elle ne dispense aujourd’hui que des substañces spirituelles. Heureusement, le rêve de ces puristes de la foi n’a pas encore pu passer de leur cerveau dans les réalités, et si l’Utah subsiste, s’il fleurit, il le doit surtout à de braves gens qui ouvrent la terre à leur bénéfice et se contentent de croyances plus équivoques.
Au fond, la propriété individuelle demeure le réoime dominant, malgré l'Église, malgré la loi de consécration. La dime même n’y déroge pas; elle est la forme rudimentaire de l'impôt; elle représente les services dont l’État se charge, la protection qu’il accorde, la justice qu’il administre. C’est donc à tort jusqu'ici qu’on a dépeint les Mormons comme gouvernés par le principe de la communauté. Ils seraient déjà dissous si un bon sens vulgaire ne les eût défendus conire les raffinements de leurs chefs. On a pu entreprendre beaucoup sur leurs âmes, on entreprendrait sans succès sur leurs intérêts. Brigham, plus adroit que Joseph, ne l’a pas tenté, ne le tentera pas. Il extorque ce qu’il peut et ajourne le reste. Chaque année, les émigrants qui arrivent sont lotis d’une parcelle de terrain à raison d’un dollar vingt-cinq centimes l’acre. Ils en achètent autant queleurs ressources le permettent. Ceux qui n’ont que leurs bras les
louent; d’autres à défaut de champs à eux en prennent à bail; à d’autres, on livre un fragment de sol à crédit pourvu qu’ils aient une charrue et deux bœufs comme . garantie de solvabilité. Les émigrants qui ont une industrie l’exercent soit à salaire, soit à la tâche, pour leur propre compte quand ils en ont les moyens. Chacun s’ingénie comme il l’enterd ; le travail est la grande règle pour les petits comme ‘pour les grands, pour les prêtres comme pour les fidèles. Il est la véritable et la seule dignité de ce peuple, il en est en même temps la force et la vertu. Cette vertu a été telle qu'elle à survécu à quatre ruines successives, au massacre, à la spoliation. Sous ce rapport, le spectacle de ces campagnes est édifiant. Le principal des évéques laboure son champ comme le dernier de ses administrés; les apôtres conduisent leurs chariots attelés de bœufs; il n’est pas rare d’en voir dans les rues gâchant du mortier ou pétrissant des briques. Aucun ne croit déroger, tant il s'attache de considération à l'exercice d’un travail. Aussi, a-t-on écarté tout ce qui ailleurs le gêne et l’énerve; point de fisc ou d'agents civils en quête de perceptions savantes; pour monnaie, des pièces d’or et d'argent frappés à tous les coins et provenant de tous les pays. Quand la monnaie manque, l'échange en nature remplit son office ; avec des œufs on peut se procurer tous les articles que l’on désire; le blé s’accepte comme argent comptant. C’est presque toujours avec du blé que l’on paye la dîime, et de grands magasins sont destinés à le recevoir à des prix invariables. Cette dîme est, diton, affectée aux frais de l’Église, à l’érection du tem-
ple, à l'entretien des familles des missionnaires, aux premiers besoins de Lémigration, à l’assistance des indigents, des veuves et des orphelins. On ajoute que les desservants de l'Église n’en prélèvent rien pour eux etqueles grandsdignitaires, y compris Brigham, vivent des produits de leurs fermes ou de leur industrie. Cet exemple serait trop beau et trop rare pour qu'il ne reste pas des doutes à ce sujet. Toujours est-il que les apparences sont au moins sauvées, et qu’à tous les degrés de la hiérarchie, les fonctions sont gratuites; e s Mormons qui ne donnent pas à l'Europe des lecons de pudeur, ont essayé de prendre leur revanche par ‘ce côté; on ne connaît pas chez eux les listes civiles à l’usage des corps constitués.
Grâce à ce respect des personnes et dés biens, l’Utah, d’après tous les récits, est en voie de prospérité. Déjà, en 1858, et à une date assez ancienne, une exposition de produits avait réuni les preuves frappantes de ses richesses. L'agriculture y tenait le rang supérieur; l’industrie y était amplement représentée ; les arts, même les plus délicats, y occupaient une place. Depuis lors cette prospérité ne s’est pas ralentie; l’Utah ne demandait, pour grandir, qu’à être oublié ; les événements lui ont valu cette faveur. Dans le dépérissement général, il a trouvé les éléments d’une vigueur nouvelle. Les vieilles civilisations ne sont séparées de la civilisation de ces vallées que par des contrastes d'opinion et de conduite. Sur les bords de ce Lac-Salé, qui a quinze lieues de tour, s'élèvent des usines de tout genre, des moulins à eau, des tanneries, des briqueteries, des forges, des scieries méca-
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niques, des fabriques de sucre de cannes et de betteraves, des papeteries, des potefies, des draperies, des tissages, des chapelleries. Placé bien loin du rayon des échanges, et avec des communications difficiles, V’Utah a dû prendre à tâche de se suflire en tout et pour tout : il devait être son propre fournisseur sous peine de rester dépourvu. Il y a réussi ; aucun besoin sérieux n'est en souffrance ; il prépare même des armes pour sa défense, forge des canons et coule le bronze. Son bétail ne le cède à aucun autre; il peut le multiplier à linfini avec les pâturages dont il dispose. Aussi quelle activité dans les villes et dans les champs! Quelle énergie dans les bras! Le globe a rarement vu un peuple plus industrieux et plus ferme. Parmi les maximes à son usage, il en est une qui mérite une mention ; elle exprime bien les degrés de puissance de la volonté. « Je ne puis lé faire, disent les Mormons, n’a jamais rien produit ; j'essayerai a donné de bons résultats ; je le ferai a opéré des merveilles. » Leur caractère se réfléchit dans ces mots. Dans les déserts où ils s'établissaient, ils étaient directement aux prises avec la nature; ils l’ont domptée et assujettie. Ils étaient séquestrés par de grands espaces, domaine des Indiens ; ils ont diminué les obstacles et les périls du trajet. Rien de plus ingénieux que la manière dont leurs caravanes sont organisées. Des dépôts, des abris ont été ménagés sur tous les points qui en étaient susceptibles. Des bateaux à vapeur, frétés en Angleterre et en Irlande, y prennent, par chargements complets, les nouveaux convertis qui, à leur arrivée, sont dirigés sur Florence, petite ville
du Nebrawska où se composent les convois. Quand le bétail, les vivres et les chariots sont prêts, les émigrants partent au nombre de cinq ou six cents. C’est une marche militaire par escouades, avec un capitaine à leur tête, un vétéran des prairies. Il veille à ce qu'aucun chariot ne s’écarte, et, le soir, forme le corral, sorte de camp retranché, de forme ovale, fermé par des chaînes de peur de surprise. Autour de cette enceinte les tentes se dressent, les repas se préparent, tandis que les bœufs vont au pâturage sous la garde de leurs conducteurs. Dans la région des bisons des chasses leur sont données, et, quand il en tombe sous les balles, leur chair fournit un supplément à la ration ordinaire. Des cerfs, des antilopes, traversent la plaine effrayés par la mousqueterie. À la chute du jour des hymnes chantées en chœur égayent le bivac, et les danses se prolongent jusqu’à minuit. À chaque campement, ces fêtes se renouvellent et les alertes des Indiens y répandent quelques diversions imprévues. La vue des carabines suffit pour les maintenir à distance; on n’a que le spectacte de leurs évolutions. En soixante-quinze jours, la distance entre le Missouri et le Lac-Salé est franchie ; les étapes sont de cinq à six lieues ; elles deviennent plus courtes dès qu’on s'engage dans la région des montagnes. Le coût du voyage de Liverpool à l’Utah ne dépasse pas cinquante francs. Il sera réduit d’un tiers par un nouveau tracé qui est à l'étude.
La persistance de ces émigrations est une preuve du zèle des missionnaires envoyés en Europe. Quand on parcourt le nord de l’Angleterre, on s'assure de
leurs succès ; ils y comptent, à Liverpool surtout, un assez grand nombre de prosélytes. On en retrouve par plus petits groupes dans le comté de Lancastre, en Écosse , dans la Cornouaille et le pays de Galles. L’Irlande en fournit des milliers dans ses périodes de misère ; il y en a en Suisse, dans le Tyrol allemand, dans la Prusse rhénane, en Belgique et en Hollande. La réussite de leur grand établissement ne tient donc ni à l’origine, ni à la qualité des races. C’est une mosaique où l'harmonie ne naît pas du mélange des couleurs. À quoi tiennent le génie, la vigueur, l’habileté qu'ils montrent! Est-ce à la discipline, au lien religieux ? Oui, jusqu’à un certain point; mais tout n’est pas là. L’arbitraire, même servi par la foi, est d'un maniement difficile ; la crainte n’y est agissante qu’en compagnie de l’ascendant. On n’obéit qu’à ceux que l’on respecte. Brigham paraît avoir trouvé le secret d’être aimé tout en s'imposant. Si, pour la foule, il fait parler les anges, il a d’autres moyens de séduction pour les esprits moins crédules. Aux extases de Smith il a ajouté le bénéfice d’un gouvernement régulier et d’une sécurité maintenue ; il a fait la fortune de ce peuple sans négliger son salut; il l’a préservé, mieux que son prédécesseur, des brutalités de la conquête. Tous ces titres lui sont comptés. Personne mieux que lui ne sait comment il faut prendre les Américains de naïssance ou d'adoption, il est chef d'Église et spéculateur. L'Utah lui doit une sorte de banque dont le capital a été emprunté aux revenus ecclésiastiques ; il l’administre et préside au mouvement des fonds ; sa signature a cours sur les places
de l’Union et passe pour des plus solides. Les crédits qu'il ouvre à ses agents valent des lettres de change. Une industrie est-elle à fonder ? il la commandite en prenant des garanties. L'agriculture a-t-elle besoin d’avances ? ses coffres s’ouvrent pour les ressortissants solvables. Le commerce souffre-t-il de l’état des communications ? il détache des ingénieurs à sa solde pour les améliorer. Les arts re le trouvent point indifférent, il les encourage. Cette conduite explique l’affluence de ses adhérents. Toute exagération écartée, on peut évaluer à deux cent mille le chiffre des Mormons avérés, cent mille dans l’Utah, cent mille disséminés. Ce serait une puissance si, avec le nombre, le relâchement n’était venu. A l’origine ce n’était qu’une bande d'hommes grossiers, prêts à tout croire et à tout oser. Quelque sort qu’on leur fit, il ne pouvait être pire que celui d’où on les avait tirés. Telle était leur misère que le premier imposteur venu pouvait s’en rendre maître. Smith flatta leurs sens ; ils lui livrèrent leurs âmes sans y attacher un grand prix. Avec l’aisance, les conditions ont changé ; des intérêts sérieux sont nés et on ne les commettrait plus impunément dans des aventures. Brigham Young est, diton, atteint de l’épidémie de séparation qui affecte aujourd’hui les États-Unis. Il vise à l'indépendance. Ce serait un jeu périlleux, et, s'ils’ y engage, il se pourrait qu'il y trouvât le terme de ses triomphes.
De ce récit il y a une conclusion à tirer. L’impression qu’il laisse est triste et bouffonne à la fois.
Il ne tourne point à l’honneur d’un siècle qui a tant de prétentions au perfectionnement. Le voilà chez les Mormons, cet homme parfait, dans son expression la plus crue. En quelques années, il a pu s’approprier tout ce que la science a découvert, tout ce que le travail des mains, l’esprit d'invention ont trouvé de plus ingénieux. L'instinct l’a servi ; il s’est emparé de tout cela en se jouant. Il a un temple qui coûte sept millions et dont on dit des merveilles, des villes que . des palais décorent, des manufactures florissantes, des campagnes arrachées au désert et que couvrent des cultures ou du bétail; il n’est resté étranger à aucun des raffinements qui datent d’hier; il n’est en retard, malgré les distances, ni pour un service de postes, ni pour un télégraphe électrique; il compte sur un chemin de fer. Tout ce que la nature des lieux lui offrait de richesses et de forces il l’a mis en valeur, il a réglé le cours des eaux et s’est ménagé des chutes; il a découvert les gîtes des minerais et les exploite ; les forêts voisines lui ont fourni des bois qu’il charpente, façconne et sculpte ; la zone étendue qu'il occupe lui a permis de varier ses exploitations et de réunir ce qu'ailleurs les climats séparent : ici les prairies et les champs de blé, là les vignes et les oliviers, la betterave non loin de la canne à sucre, les orangeries dans les vallées chaudes, les pommiers sur les plateaux. Sesingénieurs, ses chimistes, ses mécaniciens se sont montrés aussi habiles qu'aucun de ceux d'Amérique et d'Europe, et les ont surpassés en activité. Une fois pourvu du nécessaire, il a songé au su-
perilu et a eu quelques arts de luxe; ce que les lieux’ © Î
LES MORMONS. 355 ne lui fournissaient pas, 1l l’a demandé à l’échange, s’est fait commerçant et financier; des institutions politiques et judiciaires ont achevé cet enfantement; il a des chambres électives, des tribunaux, une armée de réserve, un matériel de guerre. Pour tout ce qui touche à la civilisation matérielle, il est à peu près constitué; en douze ans il aura accompli l’œuvre d’un siècle. Il est donc müûr comme corps de peuple; ses aînés pourraient le reconnaître et l’applaudir, si pour l'âme il n’était resté un enfant. Affligeant témoignage à ajouter à tant d’autres, que les nations peuvent être à la fois grandes par les faits et petites par les idées! Ces mêmes hommes qui ont su emprunter aux arts et aux industries ce qu'ils ont de meilleur et de plus avancé, se contentent, en matière de religion, du plus plat archaïsme qui soit jamais sorti de l’imagination humaine.
Reportons-nous à ses origines. C’est un garçon de ferme qui trouve un jour la houe trop lourde pour ses bras, trop humble pour son ambition, et qui jette la veste du cultivateur pour prendre un manteau d’apôtre. Il se dit visité par des esprits et l’insinue à ses proches, naturellement associés aux bénéfices de ses opérations. De là un premier groupe qu’il s’agit d’accroître. Il en parle au dehors; les passants haussent les épaules. Il insiste tant qu'il parvient à rassembler quelques illuminés de bas étage, pauvres comme lui, ignorants comme lui. Il ne leur est supérieur que par l'astuce. Il forge alors la fable que l’on connaît, un livre enfoui, des caractères égyptiens et des lunettes pour les traduire. Ses familiers de l’Empyrée lui ont
indiqué le lieu du dépôt et la manière de s’en servir. Ce merveilleux séduit un millier d’idiots; c’est le moment d’y ajouter une doctrine. Illétré, il a recours à quelques clercs qui lui prêtent leur plume, et, d’un amalgame de la Bible et de l'Évangile, ceux-ci composent une religion assortie à l'intelligence de leurs clients. Une risée universelle salue cette fantasmagorie; mais qu'importe ? elle est du goût des convertis et tente les cerveaux faibles ; les lames d’or ont leur prestige et 1l ne leur déplaît pas d’être en communication avec les anges, même indirectement. Les recrues arrivent. Dès lors il se forme dans la religion deux camps distincts, l’un d'hommes avisés qui s’y engagent par calcul, par vanité, par esprit de domination; c'est le camp des exploitants; l’autre d’hommes timorés ou crédules qui n’ont qu’à se soumettre et à payer tribut. L'instrument est monté, il n’y a qu’à en adepter les rouages aux besoins nés ou à naitre. Pour cela, on tient commerce de révélations; il y en a de notoires, il y en a de secrètes. Smith en a laissé un approvisionnement complet, en indiquant celles qui devaient être mises en réserve, Brigham en tient la clef; il le déclare et ne les livre qu’en temps opportun. La polygamie-est restée dix ans sous les scellés. Il est à croire, et j’y insiste, qu’elle a été le produit de mauvaises mœurs qui, pour se satisfaire, n'ont pas attendu d'ordre. Parmi les Mormons, il s’en est rencontré, au début, qui ont jugé commode ce genre de débauche; le prophète lui-même n’y répugnait pas. Ces exemples ont répandu dans le troupeau une infection morale, et, sous peine de le voir se disperser, il a fallu
changer un viceen saintetéet convertir en loi cequin’ètait qu'une dépravation. Ainsi du reste. La religion a pris ses modèles sur les instincts les plus abjects et les a réhabilités par d’audacieuses parodies. Ces profanations étaient calculées et agissaient inégalement sur les consciences. Chacun en prenait ce qu'il voulait. Ceuxci y voyaient une excuse pour les écarts de leur tempérament ; ceux-là trouvaient, dans ces paraphrases bibliques, un frein contre les sentiments les plus naturels. C’est surtout aux femmes que s’adressait ce dernier mode d'influence, et seul il explique comment elles ont pu se prêter à un si manifeste avilissement. Dans le nombre, c’est à croire, il en était qui se rattachaient, au moins par le souvenir, aux contrées où la femme est la compagne et l’égale de l’homme, où un lien, quelque violé qu’on le suppose, consacre le couple et exclut le mélange, où la coutume aussi bien que la loi maintient entre les deux sexes la dignité et la décence des rapports. Sur ces révoltes intérieures pesait l'appareil surnaturel avec ses pièges etses menaces. Sa fonction était d’exalter et de comprimer, de couvrir de beaux noms et de prétextes spécieux les turpitudes des sens, d’énerver et d’abrutir lesâmes dansun mysticisme charnelet de les pousser, avec un art perfide, vers l’hallucination pour aboutir à l’anéantissement de la volonté.
Ceci explique comment dans le pays le plus libre du monde, quelques imposteurs se disant inspirés ont réussi à établir un régime disciplinaire qui n’a d’analogue que dans les servitudes les plus dégradantes de l’antiquité. Le monde marche, dit-on, il marche
d’un pas à causer des vertiges; la nature a beau se défendre, elle est de plus en plus pénétrée ; soit, mais voyez à quelles souillures l’âme humaine peut encore descendre. Près de cette prospérité matérielle que de misères morales! Ce spectacle vaut la peine d’être étudié, ne serait-ce que comme préservatif contre l'orgueil. Un tel abaissement dans les idées et les sentiments ne semblerait pas compatible avec l’intelligence quia concu et exécuté des prodiges d'industrie ; cela est pourtant, le contraste subsiste, il est flagrant ; tout est glorieux dans ce tableau si ce n’est l’âme qui déchoit. Pour l’amener là, il n’a fallu ni théodicée profonde, ni savantes exégèses ; la fable la plus grossière a suffi, une communication avec des esprits supérieurs. Tout le venin était dans ce germe; le reste n’est qu'un arrangement aussi grossier que la fable dont il découle. Une remarque est à faire. Tant que les ordres d’en haut ne se sont adressés qu'à des cas de conscience, ils ont été obéis; ils n’ont rencontré de résistance que lorsqu'ils ont touché aux intérêts. Il'entrait dans les goûts et dans les calculs des promoteurs de se réserver le monopole et la gestion des fruits du travail pour mieux assurer leur empire. Qu'en coûtait-il? Une révélation de plus; ils l’ont lancée, elle est demeurée une lettre morte. Ceux qui livraient le plus délibérément leurs âmes ont refusédelivrer leurs biens. Où la polygamie avait réussi, le communisme a échoué. C’est que, dans ce vertige, les intérêts gardaient seuls leur clairvoyance, et sentaient où devait les conduire cette nouvelle forme de la promiscuité, Plutôt que d’abdiquer au profit de
LES MORMONS. 359 l'Église, les intérêts allaient jusqu’à la menace d’un schisme. Les chefs n’ont plus insisté ; ils se sont contentés de gémir de ces défaillances de la foi.
Ces symptômes indiquent ce que lavenir réserve à une civilisation éphémère, qui jure avec les civilisations fondées et repose sur le déréglement des mœurs. Le temps l’a déjà entamée et l’entamera plus profondément encore. Avant peu, cette génération d’illettrés qui a cru aux miracles, aura fait place à une génération plus éclairée et par suite moins confiante. Les apôtres des premiers jours le sentent si bien, qu'ils s’en tiennent dans leurs écoles aux notions élémentaires et en écartent les fortes études. Il leur faut des esprits soumis et non des raisonneurs. Ces raisonneurs sont venus; ils tranchent sur la masse et n’ont ni la ferveur, ni l’aveuglement de ceux que l’on nomme des Saints; ils discutent les révélations passées et contiennent par leur attitude le jeu des révélations à venir. Les masques tombent, et bon gré, mal gré, te gouvernement sacerdotal en est réduit à n’employer que des moyens purement humains. C’est un commencement de dissolution dans une communauté dont le nerf était l’obéissance. Il n’y a ni à l’aider, ni à s’en occuper; toute Ingérence aurait pour effet de resserrer des liens qui se relâchent. La violence a mal réussi, on l’a vu ; l’oubli a plus de chances de réussir. Mieux vaut compter sur le réveil du sentiment moral chez un peuple dont la conscience n’est qu’engourdie, qui chaque jour se connaît, se juge mieux et où l’aisance et les lumières répandent, avec le goût d'agir, le besoin de se défendre contre les hommes qui l’abu-
sent. De toutes les manières, l'Amérique recueillera le bénéfice le plus net de cet étrange épisode de son histoire. Nulle autre main que celle des Mormons n'aurait pu changer en oasis ces vastes solitudes; six siècles se seraient écoulés avant d’avoir l’équivalent de la séve qui y coule, de la vie qui y éclate. Pour opérer ces changements à vue, il fallait l’ardeur des bras qu’anime la persécution, la patience de pionniers qui, retranchés volontairement du monde, n’en regrettaient ni les jouissances, ni les raffinements. Même en les condamnant, on est forcé de les admirer. Ils ont eu, au plus haut point, une qualité qui rachète bien des faiblesses, la passion et l'intelligence du travail. Vis-à-vis de l’Union, ils se sont montrés fermes sans jactance, utiles sans réciprocité. Aux ruines qu’on leur infligeait, ils ont répondu par la création de richesses nouvelles, aux violences par des services ; le mal qui les infecte passera, le bien qu'ils ont fait restera; leur nom, honni ou régénéré, est désormais inséparable de leur conquête.
Me voici arrivé au bout de la tâche que je m'étais assignée.
Si cet ouvrage a rempli son but, il sera l’histoire des vertiges du temps, étudiés d’abord avec indulgence, puis jugés avec fermeté. Tous les rêves, tous les systèmes qui ont fait récemment quelque bruit, soit qu'ils fussent le produit de l’orgueil solitaire, soit qu’ils eussent pour cause et pour objet un appel à de tumultueuses passions, ont été exposés et analysés successivement de manière à en présenter au public les traits généraux et l’image assez fidèle.
On pourrait se demander, à l’aspect d’écarts si formels, si le silence n’eût pas été pour eux le plus sûr des châtiments, si le remède ne se trouvait pas dans le mal même, en un mot, si une folie d’un tel caractère ne condamnait pas ceux qui en sont atteints à un isolement forcé. Les faits sont là pour répondre. Toutes ces erreurs ont eu des adhérents, les plus petites comme les plus grandes, et ces dernières ne sont pas celles qui ont obtenu le moins de succès, ni rallié