édition
justice sommaire, les saisit, les condamne et les pend. Vis-ä-vis des groupes elle a d’autres moyens non moins expéditifs, la dévastation, le pillage et le meurtre. Nulle part la puissance publique ne laisse l'individu et les individus plus à découvert; nulle part ils ne sont davantage tenus à s’observer et à se préserver eux-mêmes. Où le contrôle de la loi s’arrête commence un autre contrôle d'autant plus redoutable qu'il est purement arbitraire. Tout ce qui blesse le sentiment commun s'expose au courant des passions soulevées; la protection légale, quand elle intervient, est toujours tardive ou insuffisante. Telle était désormais la destinée de l’Église de Smith; elle allait, par une longue suite de persécutions, expier la vogue qui avait marqué ses débuts, avoir ses martyrs et ajouter une triste page à l’histoire des violences religieuses. Loin d'y succomber, elle s’y affermit; c’est toujours ce qui arrive en pareil cas. Les hommes s’atiachent à une idée en raison de ce qu’ils ont souffert pour elle; la cause leur semble d’autant plus juste qu’elle trouve des contradicteurs plus acharnés.
Les premiers sévices se portèrent sur le prophète et son compagnon Sydney Rigdow. Une nuit qu'ils dormaient dans la même chambre, des gens masqués s’y introduisirent par escalade, les arrachèrent de leurs lits, les enduisirent de goudron et les emplumèrent : ce genre de divertissement est familier aux Américains; cette fois on ne le poussa pas jusqu’au bout en mettant le feu aux plumes, on se contenta de chasser de leur maison les apôtres ainsi accommodés. Ce n’était là qu’un prélude et une sorte de
de lecon. Dans le dernier mois de 1833, les représailles prirent un caractère plus offensif; d’individuelles, elles devinrent collectives. Depuis quelque temps les habitants du Missouri contenaient avec peine leurs ressentiments à l’aspect des bandes de Mormons qui peu à peu envahissaient la contrée. Les regards menaçants, les invectives, les voies de fait isolées ne suffisaient plus pour contenir celte marée montante; chaque jour l’Église des saints recevait des renforts; ils devenaient dangereux par le nomhre comme par l’audace ; les souffrir, c’eût été se donner des maîtres. Ce mot d’ordre passa dans les rangs de la foule ; un coup de main y fut résolu. On pouvait compter sur la complicité tacite des autorités de l’État, Les hostilités débutèrent par le sac de l'imprimerie où les Mormons fabriquaient leurs livres de prières; de là on passa aux maisons et en un clin d'œil vingt d’entre elles furent détruites. Remis d’une première surprise, les Mormons se mirent en défense; déjà des coups de feu avaient élé échangés, quand le colonel Pitcher parut à la tête de la milice du pays. Il venait, disait-il, rétablir l’ordre et faire respecter les personnes et les propriétés. Comme préliminaire, il demandait le désarmement. Ce n’était qu’un piége. A peine les Mormons avaient-ils livré leurs fusils que la populace se rua sur eux. Pendant trois jours, du 5 au 7 novembre, des vengeances odieuses s’exercèrent avec impunité. Aucun outrage ne fut épargné à ces malheureux ; point d’égards ni pour le sexe, ni pour l’âge; on les battit, on les empluma ; la torche et la hache se promenèrent sur leurs habitations. Des mi-
nistres dissidents étaient au milieu des incendiaires. Devant un pareil déchaînement, une prompte fuite était le seul moyen de salut. Les chefs en donnèrent le signal, et leurs ouailles, rassemblant les débris de leur fortune, quittèrent un sol inhospitalier pour commencer cette suite d'étapes à laquelle ils étaient désormais condamnés.
La première de ces étapes les conduisit dans le comté de Clay où, sur de nouveaux frais, ils formèrent un établissement. Tant que les proportions en furent modestes, les colons de la localité parurent s’accommoder du voisinage, on laissa les Mormons défricher des landes, construire des maisons, acheter des lots de terrains. En vaillant pionniers, ils ne s'y ménageaient pas ; à défaut d’autres vertus, ils avaient le goùût et la passion du travail, C'était à la fois leur revanche et leur égide. Mais dès qu’on vit, sous leurs bras industrieux, la campagne se couvrir de cultures, et au premier appel accourir des recrues de tous les districts de l’Union, les ombrages reprirent le dessus, accompagnés de signes de tempêtes. Smith s’adressa au gouverneur de l'État, qui se déclara impuissant à protéger des hommes dont les croyances étaient en dehors du droit commun. Il y eut des pourparlers à la suite desquels l’achat des terres fut interdit aux Mormons; ils s’y résignèrent, et obtinrent un répit de quelques mois ; au bout de ce temps un congé formel leur fut signifié ; s'ils n’y cédaient pas, on emploiïerait la force. Aucune résistance n’était possible devant des haïnes opiniètres. Smith négocia, et, par une transaction, les Mormons furent cantonnés dans les plaines du Cald-
LES MORMONS. 281 well, loin de toute habitation et hors de la portée de leurs ennemis. Ils plièrent bagage et allèrent planter leurs tentes sûr le terrain assigné. En aucun lieu la nature ne se montrait plus ingrate ; on était en plein désert, sur des sables arides, sans bois, sans chemins, au milieu de bêtes fauves, à la merci des surprises des tribus sauvages. Leur fermeté n’en fut pas ébranlée; Smith était près d’eux, faisant de temps en temps des miracles pour s’entretenir la main. En peu de temps cette lande se couvrit de vergers; la charrue entama ce sol que des engrais réchauffèrent, un gros bourg s’éleva, les arts manuels trouvèrent à s'exercer; on eut des moulins, des scieries, des forges, on y ajouta bientôt des infirmeries, des asiles et des écoles. Singulière race, où l’homme n’attend rien que de lui-même et trouve toujours à se suflire ! Qui n'eût cru que, sur ces confins de l’État du Missouri, dans cetinternement convenu, les Mormons trouveraient enfin la sécurité et le repos ? Non; la persécution sut les y atteindre. À peine s’y étaient-ils établis qu’il leur fallut, sur des inionctions impérieuses, pousser plus loin, s’enfoncer dans le Far-West, passer du comté de Caldwell dans celui de Davies, et arriver, en 1838, jusqu'aux bords du Grand-River pour y fonder l’une des colonies les plus florissantes qui soient sorties de leurs mains. La localité cette fois était favorable, tout y secondait les efforts et l’industrie du colon. Le Far-West s’anima; ce n’était plus un bourg, mais une ville ; des exploitations rurales furent entreprises sur la plus grande échelle ; des jardins, des maisons de plaisance se multiplièrent aux environs, la cité se décora d’é-
difices et de monuments, et, dans le nombre, d’un troisième temple de cent dix pieds de long sur quatrevingts de large. La culture intellectuelle n’y était pas négligée ; une imprimerie mettait ses presses au service de la doctrine, et une feuille périodique, sous le nom de Journal des Elders(journal des anciens), avait pour mission de la propager.
Sans l’ambition de Smith peut-être le Far-West eût-il été un établissement définitif. Mais le prophète cherchaït le bruit et aimait à jeter des défis à la persécution. Son tempérament ne s’accommodait pas d’une existence tranquille. Une circonstance s'étant offerte de faire parler de lui, il la saisit; ce fut à propos d’une élection politique qui eut lieu dans le comté de Galatin ; les Mormons compris dans la circonscription y avaient droit de suffrage; Smith se présenta comme leur candidat : qu'on juge des colères que souleva cette prétention! Son concurrent, dans une harangue aux électeurs, déclara que les Mormons devaient être exclus du vote au même titre que les nègres. Les fidèles n’en marchèrent pas moins à la voix de leurs chefs ; ils allèrent au scrutin, et, comme ils étaient quinze mille, ils l’emportèrent, leur candidat eut la majorité. Ce triomphe fut accueilli par un cri d’exaspération. Plus de merci, plus de tolérance; tout moyen devenait bon pour purger le pays de cette secte impure. Le complot se trama à ciel ouvert; les autorités en furent non-seulement les complices, mais les agents. Une cour martiale s’assembla, composée de dix-neuf officiers de la nulice et de dix-sept ministres protestants qui avaient pris les armes comme
volontaires. Le gouvernement, dans un ordre officiel, déclarait lui-même que les Mormons devaient être exterminés ou chassés de l’État. Smith et six de ses compagnons, arrêtés par surprise, furent amenés devant ces juges improvisés , et condamnés séance tenante à être fusillés dans les vingt-quatre heures, sur la place de Far-West. L'arrêt de mort signé par le major-général Lucas, président de la cour martiale, fut envoyé au général Doniphan, avec l’ordre de l’'exécuter. Heureusement celui-ci se mit au-dessus de ses consignes ; tant de barbarie le révolta. « C’est un crime commis de sang- froid, répondit-il à son supérieur ; je n’obéirai point à votre ordre : si vous exécutez tes hommes-là, je vous tiendrai pour responsable, devant la justice humaine. Dieu me soit en aide.» Sans cette inspiration, généreuse, l’assassinat légal eût été consommé. Smith et ses acolytes en furent quittes pour la prison. Mais leurs ouailles expièrent cruellement une démonstration inopportune. Les Missouriens étaient résolus à ne plus souffrir leur présence. La législature avait affecté un crédit de deux cent mille dollars aux dépenses des troupes levées pour les chasser du territoire. On déchaîna sur eux une bande de stipendiés qui gagnèrent leur argent en conscience et s’arrangèrent pour trouver dans le butin un supplément de solde. La ville de Far-West fut saccagée ; tout ce qui résistait fut passé au fil de l'épée; on compta près de cinq cents victimes. Le reste partit pour l'exil au cœur de l'hiver, dénué, affamé, errant dans les déserts, ne sachant où trouver un refuge. Ils étaient dix-huit mille, hommes, femmes, enfants,
vieillards; les chemins qu'ils suivaient étaient Jonchés de cadavres. Leurs biens avaient été confisqués, leurs villes détruites, leurs terres mises sous le séquestre ou abandonnées au premier occupant. Quantils arrivèrent dans l’illinois leur misère était telle qu’elle toucha les habitants de cet État. On leur permit de s’établir sur la rive gauche du Mississipi, en face de Montrose, ancien village français. Dans les derniers mois de 1858, ils y fondèrent, sous le nom de Nauvoo, une nouvelle cité où allaient se reproduire les prodiges d'activité qui avaient signalé leur établissement dans le Far-West.
Cependant Smith et ses amis restaient encore sous les verrous. Ils ne s’évadèrent qu’au mois d'avril 1839, les uns disent par ruse, d’autres par la connivence des autorités du pays. Le Missouri, délivré des Mormons, n'avait plus d'intérêt à en retenir les chefs. Libre, Smith accourut à Nauvoo, où son retour fut salué par des explosions d’allégresse. Il n’y fit que passer et voulut aller plaider lui-même à Washington la cause de son peuple. Les actes commis étaient d’une iniquité flagrante ; il demanüait une réparation pour lui et pour les siens. On les avait égorgés, pillés, dispersés au mépris des lois. Les propriétés confisquées leur appartenaient au même titre que les propriétés des autres citoyens et il évaluait à 1,400,000 dollars le dommage qu'ils avaient éprouvé. Smith s’en expliqua dans une audience avec le président Marün Van Buren qui le recut avec hauteur et l’écouta avec une impatience visible. La réponse du président futévasive; l'affaire, disait-il, n’était pas de son ressort. Le prophète s’a-
dressa alors au Congrès ; même échec, même déclinatoire. Le Missouri, dit le Congrès, est un état indépendant, le gouvernement n’a point à s’immiscer dans ses débats intérieurs. La réclamation ne pouvait étre portée que devant les tribunaux de la localité; à eux de décider et de faire Justice à qui de droit. Ramenée à cestermes la question prenait un tour dérisoire. C'était demander aux coupables de prononcer un arrêt contre eux-mêmes. Au fond, Smith n'avait rien à attendre des pouvoirs publics, pas plus à Washington qu'ailleurs ; on ne se croyait pas astreint vis-à-vis de lui à des formes régulières; il portait la peine d’une doctrine qui offensait la conscience de la communauté et faisait tache sur le nom américain. Libre à lui de poursuivre sa détestable propagande, mais c'était à ses risques et périls. La puissance centrale n’avait pas à le protéger ; elle l’eût châtié au contraire si la constitution l’eût permis. A défaut, il restait livré à l’arbitraire des États qui lui accordaient un asile; ces États le jugeaient, le traitaient selon ses œuvres, le supportaient quand il ne lassait pas la patience des autres citoyens, le chassaient, lui et ses gens, quand il devenait un objet de scandale. Tel était le sens et surtout l’esprit des paroles évasives à l’aide desquelles le président et le Congrès écartèrent les récriminations de Smith. Au lieu de réparations en argent, il ne recueillit que des témoignages de mépris. Il n’était membre de l’Union qu’à des conditions précaires ; ses prosélytes demeuraient placés sous un séquestre analogue à celui des races déchues de l'Inde; on pouvait les insulter, les maltraiter, les dépouiller avec impunité.
Cette déchéance n’ébranla pas les Mormons; leur nombre accrut loin de diminuer; il en est ainsi pour toutes les races proscrites. C'était malgré tout d’incomparables artisans, familiers avec les ruines et prompts à s’en relever. Nauvoo n'avait que dix-huit mois d'existence et déjà l’aspect en était des plus attrayanis. Pour la régularité, pour la propreté, aucune ville voisine ne pouvait soutenir la comparaison. Deux mille maisons avaient été bâties; un air d’aisance y régnait. Les jalousies, les haïnes paraissalent amorties. Smith mit le moment à profit. Au moyen d’influences qu’il s'était ménagées, il obtint de la législature de l'Illinois une charte d’incorporation particulière et avec de tels priviléges de juridiction que Nauvoo formait presque un Étatindépendant. Les Mormons pouvaient délibérer, se donner des lois, élire leurs magistrats, se gouverner à leur guise. Il faut croire que l’argent joua un rôle dans ces concessions ; la religion s’enrichissait par le travail et achetait ses franchises. Elle put ainsi obtenir de former une milice et une légion de quatorze cents hommes ajouta bientôt aux autres garanties le respect que commande la force. Quatre ans se passèrent dans cet état de tranquillité pendant lequel Nauvoo s’embellit et s’accrut. Elle arriva au chiffre de seize mille fidèles; quinze mille autres étaient dispersés dans le comté de Hancock qui y confinait. Pour la quatrième fois on édifia un temple dont les pierres de fondation furent posées avec solennité. Smith pouvait s’admirer dans son œuvre. Le peu d’agitation qui marqua ces années de calme vint de
ses vieux adversaires les Missouriens. Sous les plus légers prétextes, ils intentaient des procès au prophète et le faisaient jeter en prison. Smith y était habitué et déjouait ces manœuvres avec un inallérable sang-froid. Trente-neuf fois il comparut devant les tribunaux, trente-neuf fois il fut acquitté; il y avait en lui l’étoffe d’un légiste. De son cachot même, quand on l'y enfermait, 1l dirigeait et affermissait son église. Ses agents, répandus dans l’Amérique du Nord, n'épargnaient ni les prêches en plein vent, ni les exhortations particulières. Quelques-uns d’entre eux poussèrent jusqu'au Canada, d’autres franchirent la mer et vinrent chercher fortune en Angleterre. Parmi ces derniers, les plus heureux furent ceux qui débarquèrent à Liverpool. Ils n’étaient que trois, et à eux trois n'avaient qu'un dollar pour pécule quand ils mirent le pied sur les quais, en 1837. Cinq ans après, ils comptaient dix mille initiés en Angleterre et en Écosse. Un journal fut fondé par eux et eut assez de durée pour former vingt-trois volumes. En France, la chance ne tourna pas aussi bien; la police y est moins tolérante. On assure pourtant que nous avons une douzaine de Mormons, baptisés à l’île Saint- Ouen, par un apôtre de passage. Une justice à leur rendre, c’est qu’ils n’ont pas fait grand bruit.
Une fois encore, Smith et ses compagnons voyaient leur œuvre se consolider; ils avaient une cité florissante, une juridiction, un état légal, une petite armée. Mais il était dans leur destinée de courir après des mirages. Plus leur succès était visible , plus leur chute était prochaine. Était-ce calcul de la part des
populations avoisinantes? Leur paraissait-il bon de laisser grandir ces établissements suspects pour trouver plus d'avantage à les confisquer? On le dirait à voir les tentatives qui se succèdent et commencent par la tolérance pour aboutir à la spoliation. Cette manière commode de s'enrichir aux dépens d’autrui n’était pas de nature à répugner aux agrégations mélées des États de l'Ouest. Mais si les hommes de violence ne cherchaient qu’un prétexte, les Mormons, de leur côté, semblaient prendre à tâche de le leur fournir. Parmi ses ambitions, Smith continuait à mettre en première ligne celle de jouer un rôle politique. Dans les élections locales, on le voyait accourir avec ses bataillons bien disciplinés, qui votaient pour ses candidats préférés et dont pas une voix n'était perdue. Jamais consigne n’avait été plus strictement obéie, et forts par l’union, ces électeurs le devenaient de plus en plus par le nombre. Agir ainsi était s’exposer de gaieté de cœur. Les mêmes passions qui avaient eu le Missouri pour siége s’allumèrent dans l'Illinois. On alla partout répétant qu’à supporter les Mormons on se donnerait des maîtres. Les hommes les plus modérés en prirent l'alarme et une ligue se forma pour trancher le mal avant qu'il ne füt sans remède. L'occasion seule manquait; les Mormons, ivres de leur force, la fournirent,.
Depuis quelques années, un schisme -avait éclaté parmi eux; il s'était déclaré, en 1837, à Kirtland, près du premier temple qu’ils avaient bâti. Treize disciples de Smith, des plus instruits qu’eût fourni la secte, avaient rompu ouvertement avec lui et, par
LES MURMONS.- 28) leurs menées, l'avaient forcé d'abandonner cette résidence. Les mêmes hommes, animés d’une malveillance opiniâtre, étaient venus s'établir à Nauvoo et y avaient fondé un journal où ils le poursuivaient de leurs outrages. Le prophète avait ainsi à ses côtés, dans les murs où il régnait, des espions et des censeurs. Tant que le langage fut modéré, il n’y opposa que la patience. Mais le 10 juin 1844, un numéro de ce journal, publié sous le titre d’Expositor, l’exaspéra à un tel point qu’il n’eut plus la force de se contenir. On y levait le masque, et ies dénonciations les plus accablantes remplissaient de longues colonnes. Le grief principal était la déposition de seize femmes qui accusaient Smith d’immoralités dont elles avaient été les victimes. Ses compagnons d’apostolat n’y étaient « pas ménagés, et une suite d'actes, dont les détails blessaient la pudeur, leur étaient attribués nominativement et appuyés par des témoignages. À cette lecture, Smith n'hésita pas; un coup d'autorité lui parut nécessaire; il n’en calcula pas les suites, une soif de vengeance le dominait. Le jour même, il réunit le conseil de Nauvoo et le présida comme maire. Les membres du conseil partageaient ses animosités; ils étaient presque tous mis en scène dans le pamphlet. La décision ne pouvait être douteuse. Séance tenante, sans débat contradictoire, le journal fut déclaré un fléau public et condamné à une suppression immédiate. Le marshall recut l’ordre de présider à l’exécution. La foule s’en était déjà chargée; l’imprimerie avait été mise à sac, et, non contente de détruire le matériel, avait exercé ses violences sur les personnes. 11, — 7e édition. 17
L'acte était aussi grave qu'inconsidéré ; Smith venait de se faire justice à lui-même. Il n'avait pour excuse que d’avoir appliqué à autrui les brutalités dont il avait souffert; cette excuse ne suffit pas pour le couvrir: la loi locale punissait l’attentat dont il s’était rendu coupable ; il fut décrété d’arrestation.
Des moyens énergiques allaient assurer l'effet de ce décret. S'emparer d’un prévenu, éntouré d’hommes en armes, n’était pas une entreprise facile. Ils’agissait d’une véritable campagne. Le gouverneur de l’État mit les milices sur pied, et vint camper à Carthage, ville voisine de Nauvoo. De là il écrivit à Joseph pour lui intimer de selivrer à la justice du pays, avec tous les membres de la municipalité. Le premier mouvement du prophète fut d'échapper par la fuite aux suites de cette fâcheuse affaire, dont il pressentait la gravité. Déja il avait traversé le Mississipi et se mettait en marche pour les solitudes de l'ouest. Les instances de sa femme le déterminèrent à revenir. Le gouverneur de l'État s'engageait, sur son honneur, à protéger sa personne et celle de ses coaccüsés. Il demandait en même temps que la légion de de Nauvoo fût désarmée. Smith déféra à cet ordre, et se rendit volontairement en prison avec son frère Hyram, John Taylor et Richards. Ce n’est pas qu’il se fît illusion sur le sort qui l’attendaït; il ne comptait nisur les premesses faites, ni sur la merci de ses juges. Il prévoyait bien que son heure était venue et s’en ouvrait avec ses compagnons de route. « Je m'en vais, leur disait-il, comme un agneau à la boucherie; maïs je suis calme comme un beau soir d'été. »
LES MORMONS. 291 Résigné à tout, il se constitua prisonnier, le 24 juin, dans la geôle de Carthage. Les jours suivants l'affaire s’instruisit ; les interrogatoires des témoins commencèrent. Pendant ces formalités, la milice aux ordres du gouverneur se dispersa, et le 27 il se rendit lui-même à Nauvoo pour s'assurer de l’état des esprits. Huit hommes seulement furent laissés à Carthage pour en garder la geôle. Tout indique que cet abandon était prémédité; à l’action judiciaire, lente et chanceuse, on voulait substituer une action plus prompte et plus sûre. La journée allait finir lorsqu’à cinq heures du soir, des cris de mort retentissent autour de la prison. La garde prend les armes et fait feu; d’autres feux répondent. C'était une bande de deux cents forcenés, déguisés et masqués, quiallait procéder à une exécution sommaire. À coups de hache, ils brisent les clôtures, dispersent le poste et pénètrent dans la chambre des prisonniers : une décharge signale leur entrée. Frappé à la tête, Hyram tombe le premier. John Taylor recoit cinq blessures. Joseph n’est pas atteint et riposte avec son révolver, puisil s’élance par la fenêtre restée ouverte. Deux balles le frappent, il s’affaisse sur lui-même en disant : « Seigueur, mon Dieu! » Il était mortellement blessé. On traîne son corps, on l’adosse à la margelle d’un puits, et à bout portant quatre hommes le fusillent de nouveau; barbarie inutile, ce n’était plus qu’un cadavre. Ici, dans leurs récits, les Mormons ajoutent un détail ; le prophète ne pouvait pas quitter ce monde sans un miracle. On raconte donc que, pour mieux achever l’œuvre, un des meurtriers tira alors son coutelas pour
trancher la tête de la victime ; mais qu’à ce moment un éclair sillonna son visage, et que, saisi d’épouvante, la bande des assassins s'enfuit pour se dérober aux feux du ciel.
Telle fut la fin de Joseph Smith. De ses compagnons de geôle, son frère Hyram fut le seul qui périt à ses côtés ; John Taylor survécut à ses cinq blessures, le docteur Richarüs put sortir sain et sauf. Une enquête fut ouverte pour la forme et n’aboutit qu’à des recherches illusoires. Les noms des principaux assassins étaient sur toutes les lèvres; on déclara qu'aucun de ces noms n’était parvenu aux oreilles des magistrats. En réalité cette exécution avait l’assentiment de ceux qui n’appartenaient pas à la secte sacrifiée; quelques bras s'en étaient chargés, les autres y avaient concouru par l'intention. L'affaire resta étouffée d’un commun accord. La mort de Smith n’était d’ailleurs-qu’un embarras de moins; lui tombé, son peuple restait debout et frémissant. Par quels moyens se délivreraiton des trente mille intrus retranchés sur les terres de l'État ? Emploierait-on la ruse ou la force ouverte ? Des
deux parts, on s’observait pour agir selon les événements.
Au moment où, dans la geôle de Carthage, se passait un acte lugubre , le gouverneur de l'Illinois était à Nauvoo, à la merci des hommes qui venaient d’être frappés dans leur chef: on s'attendait à une révolte, à une prise d'armes; il n’y eut qu’un deuil gé-
néral. On causait à voix basse, et un mot d’ordre fut répandu pour l’apaisement des esprits. La mort de Joseph était un sorte de consécration; il l'avait prédite et avait ordonné qu’elle ne fût point vengée. Dieu l’avait rappelé au temps et au jour voulu; ce sacrifice était dans ses desseins; les fidèles n’y devaient voir qu'une grâce et un motif de plus pour s’affermir dans leur foi. La ville, au grand étonnement des autorités centrales, resta donc tranquille; ce fut presque un désappointement. L'emploi immédiat de la force contre des gens inoffensifs eût été sans excuse. On congédia les milices en ajournant l’acte d'expulsion jusqu’au moment où il serait préparé et müri par des voiesindirectes; de leur côté, les Mormons se reconstituèrent. Quelque temps avant sa mort, Joseph avait délégué ses instructions et ses pleins pouvoirs à un collége de douze apôtres, nombre consacré. La plupart de ces apôtres étaient en mission; il n’en restait que deux à Nauvoo, les autres n’y arrivèrent qu’au bout de quelques semaines ; dans les premiers jours d’août seulement, le collége se trouva réuni au complet de ses membres. Son premier acte fut d'investir un nommé Brigham Young de pouvoir intérimaires. Puis les conférences s’ouvrirent. Elles se ressentirent de l’absence d’un maître reconnu; les liens de l’obéissance étaient relâchés. Deux mois s’écoulèrent au milieu de
débats orageux. Des prétendants se multipliaient, agitaient la foule, s’y formaient des partisans ; il fallut non-seulement les éconduire, mais les excommunier; on ne s’entendait pas plus sur les personnes que sur les croyances. Pour peu que l’anarchie eût
duré, l'Eglise était dissoute. Brigham Young le comprit et pesa sur le collége avec une maïn de fer; peu à peu son autorité provisoire se convertit en une dictature définitive. Il affirma que Smith l'avait désigné pour son successeur, et bon gré, mal gré, on le crut. Il était l’homme nécessaire et le seul peut-être qui pût empêcher la dispersion. Sa reconnaissance par le collége des douze eut lieu 14 octobre 1844. Il était nommé président, peu importait le mot, sa signification était dans le choix du titulaire. Réunis en assemblée générale, les fidèles confirmèrent le choix du collége à la grande majorité des voix. Brigham Young était populaire, même avant son investiture ; on le nommait le lion du Seigneur.
Ce Brigham Young était sorti, comme Smith, de la classe la plus humble. Il était né en 1801, dans l'État de Vermont; son père, un pauvre fermier, avaït embrassé, avec ses onze enfants, la religion des Mormons dès le premier appel et dans le courant de 1832. Brigham ne se piquait pas d’être un érudit; 1l avouait n'avoir passé que onze jours à l’école. Depuis lors il avait été charpentier, menuisier, peintre, puis vitrier, cumulant ces professions ou les exerçant alternativement. Mais c'était un esprit prompt et un caractère résolu ; il connaissait les gens à qui il avait affaire et ne tergiversait pas dans les moyens de les conduire. Ses premiers actes furent ceux d’un homme qui se croit assuré d’une possession tranquille. Pendant les troubles causés par le transfèrement des pouvoirs, l’activité de la colonie s’était ralentie; il la ranima. Il agit comme si Nauvoo avait eu devant elle un long
avenir. Les cultures furent reprises, le commerce se réveilla, Les travaux d’embellissement participèrent à cette impulsion. La construction du temple, un instant suspendue, se poursuivit avec plus de vigueur que jamais ; tous les bras disponibles y étaient employés. Un palais du gouvernement, une salle maçonnique complétaient la liste des monuments publics. En aucun temps l'ardeur n’avait été plus grande ; qu’elle fut affectée ou non, la confiance de Brigham passait dans les esprits de ses administrés. Ils témoignaient ainsi qué la mort de Smith, loin de relâcher leurs liens, les avait resserrés et qu’ils voulaient rester ce qu'ils étaient, sans menaces comme sans faiblesse. Que l’on complotät contre eux, ils ne pouvaient l’ignorer; les signes de ce complot étaient trop visibles ; ils n’allaient pas au-devant par des alarmes anticipées et s’arrangeaient de manière à ne mettre aucun tort de leur côté.
Cette conduite ne désarma point leursennemis; leur expulsion était résolue ; l'heure n’en avait été différée que pour donner à cet acte une tournure légale. En janvier 1845, la législature de l'Illinois se réunit, et l’un de ses premiers décrets fut l’abrogation de la charte de Nauvoo. La ville perdait ses franchises, ses magistrats, sa milice; de libre elle devenait dépendante. Elle était désormais ouverte aux aventuriers dont, par ses lois propres, elle avait pu se garantir. Ce changement d’état amena quelques troubles. Des meules furent incendiées, des fermes isolées livrées au pillage ; 1l y eut des attentats commis sur les chemins et dans la banlieue même. Ce n'étaient que les
préludes d’une agitation plus régulière dont le clergé protestant fut l’âme et dont la milice devait être le bras. De jour en jour les journaux devenaient plus agressifs ; 1ls ne tarissaient pas en accusations odieu- : ses. Leur conclusion était que le territoire de l'État ne pouvait être souillé plus longtemps. Des hommes : considérables mettaient au service de cette agitation leur nom et leur influence; dans les salons, dans les clubs, sur les places publiques, toutes les opinions, toutes les voix s’accordaient pour demander qu'il fût fait un exemple. Le 2? septembre, une grande réunion publique eut lieu à Quincy et se termina par une résolution catégorique. Il fut décidé que les Mormons seraient mis en demeure d’évacuer le pays, et, au besoin, contraints par la force. Des délégués étaient chargés de porter à leurs chefs ce dernier mot de la volonté populaire. On ne leur accordait que quelques jours pour se déterminer. L'arrêt était brutal et sans appel. Que faire ? Toute résistance eût été vaine devant une majorité soulevée ; il n’y avait qu’à se soumettre. Brigham répondit que son intention était d'abandonner l'Illinois dans le courant du printemps prochain ; il demandait ce délai pour en préparer les moyens.
Là-dessus, des conférences s'ouvrirent entre les dignitaires de l'Église; chacun put y proposer ses plans d’émigration. Examen fait, l'opinion d’un lointain exode prévalut ; il fut arrêté que, pour se soustraire à toute injure de voisinage, on pousserait cette fois jusqu'aux montagnes Rocheuses, et que là on choisirait une vallée pour un établissement définitif.
Dans le rayon habité aucun repos n’était possible ; il ne restait plus que le désert pour défense et pour abri. Cette décision fut rendue publique et une circulaire, adressée aux journaux, anhonÇa que le premier détachement des Mormons se mettrait en route dans le commencement de mars. Le délai parut trop long aux spéculateurs qui convoitaient leurs dépouilles. Déjà Nauvoo était envahie par des traitants qui offraient des prix dérisoires pour les terres et les maisons. Ils les regardaient comme acquises et s’y installaient violemment ; ils étaient les véritables maîtres. Force fut de hâter le départ. Dès le 3 février 1846, l'avant-garde des proscrits s’ébranla ; huit jours après, les douze Apôtres, les membres du Grand Conseil, suivis de six cents émigrants, traversèrent le Mississipi sur la glace ; et, par un froid rigoureux, à travers miile obstacles, se dirigèrent vers les solitudes de l’ouest. Quand la saison fut devenue meilleure, d’autres détachements se succédèrent. Peu à peu Nauvoo et ses annexes étaient évacués, Les derniers résidents achevaient le temple qui fut inauguré les 1er et 2 mai. L'édifice, en pierre calcaire, avait un bel aspect et de vastes proportions; il coûtait près de cinq millions de francs. Tout ce qui restait de Mormons assista à sa dédicace. Après quoi ils se dispersèrent avec l’orgueil de laisser sur le sol ennemi un vestige de leur puissance et un monument de leur foi. Ce temple, joua de malheur ; incendié en 1848, puis cédé, en 1850, à M. Cabet qui le convertit en habitations pour ses colons , il fut détruit par un ouragan qui ne laissa debout qu’une partie de sa façade. Les fidèles croyaient l'avoir bâti pour
l'éternité; dernière illusion dont les éléments firent justice. Dans cet intervalle l’émigration avait continué, et, vers la fin d'août, il n’y avait à Nauvoo qu'une centaine de familles, les plus pauvres du pays. . Ces malheureux attendaient des acquéreurs et ne pouvaient se résigner à abandonner leur petit domaine. La force armée, sous les ordres d’un rÉVÉ= rend, vint les en chasser. Ils étaient trois cents, les agresseurs étaient mille; la lutte s’engagea et dura trois jours ; elle finit par une capitulation. Le 17 septembre, il ne restait plus un seul Mormon sur le territoire de l'Illinois, et, une semaine après, leurs campements étaient dispersés dans les déserts où les États-Unis n’exercent qu’une autorité nominale. Brigham Young, avec son avant-garde, leur fravait la voie. Il marchait dans un pays inconnu, à l’aide de quelques relations de voyages. Sans le colonel Kane, qui consentit à lui servir de compagnon et de guide, peut-être se füt-il égaré dans ces immensités. À suivre ce pèlerinage on ‘croirait lire un roman. Chaque détachement formait comme une petite ville, le jour ambulante, le soir sédentaire. Des éclaireurs le précédaient pour étudier les directions, régler les haltes et fixer pour le soir le lieu du campement. Des chariots chargés de vivres assuraient les subsistances et la chasse fournissait des suppléments. Les délassements n'étaient pas négligés, et, à toutes les stations, après une prière faite en commun, un corps de musique, amené de Nauvoo, faisait entendre ses fanfares. L’ordre le plus parfait régnait dans le mouvement des colonnes ; on se retrouvait au bivouac comme
on était parti. Vers les derniers mois de 1846 les campements s’étendaient, par échelons, sur une ligne de quatre-vingts lieues, dans les plaines occupées par les Indiens Amahas et Pawnies. Brigham Young et le collége avaient leur quartier général à Council-Bluff, sur le Missouri, à peu de distance de la rivière Platte, ou Nebrawska, de son nom indigène. L'hiver élait arrivé, il fallut suspendre la marche. Cet hiver fut une rude épreuve pour ces vingt mille hommes, femmes,
enfants et vieillards, campés sur les neiges de la prairie, n'ayant pour abris que leurs chariots ou des cabanes improvisées, manquant de bois et en butte aux maladies que les privations engendrent. Beaucoup succombèrent, les autres ne résistèrent que par des prodiges d'énergie. Le croirait-on ? même réduits à l’état de nomades, les Mormons eurent leur journal qui circulait de campement en campement pour consoler les âmes et entretenir la foi. Au printemps de 1847, l’'émigration recommenca ses étapes. Des ateliers s’ouvrirent pour forger de vieux fers, construire des wagons, réparer les chariots. Un bac fut installé sur le Missouri pour le transport du bétail et des voitures chargées. Avant tout, il s'agissait de découvrir le siége de l'établissement futur. Brigham Young ne voulut déléguer à personne cette tâche pénible ; il partit à la tête de cent quarante-trois volontaires, des plus vigoureux et des plus déterminés qu'il eût sous sa main, Gette petite caravane partit le 14 avril et s’engagea dans la vallée de la Nebrawska, domaine des Peaux-Rouges et des bisons. Plus d’habitations ni de traces de culture ; pour vivre, il fallait
tout porter avec soi ; pour avancer, il fallait franchir les affluents. Souvent on manquait d’eau pour les hommes, d’herbes pour les animaux. La volonté, la patience des voyageurs surmontèrent, ces épreuves. Leur liberté d’esprit était telle que des travaux de pure science marquèrent leur trajet. Orson Pratt, qui était astronome et ingénieur, tenait le journal du détachement, y insérait Le détail de l'itinéraire, déterminait les longitudes et les latitudes, observait les variations de la température. Un automètre était attaché à l’un des chariots, les distances étaient soigneusement notées et au fur et à mesure on rédigeait un livret-cuide à l’usage des corps d'émigrants qui devaient suivre l’avant-garde. Pas un détail n’y était omis, ni la qualité des sources, ni la nature des pâturages. Une place y était aussi réservée aux accidents géologiques, aux phénomènes accidentels, aux curiosités et aux richesses naturelles ; ici des minesde charbon bitumeux, là un dépôt de borax, plus loin des fontaines vénéneuses. C'était une œuvre de praticien et de savant sous la forme la plus claire et la plus | précise.
En remontant la Nebrawska, Brigham était arrivé au fort Laramie ; il franchit la rivière à gué, et, tirant vers le nord, il arriva devant les montagnes Rocheuses qui passaient pour inaccessibles de ce côté. Il ne se découragea point, tourna le pic de Frémont et entra, par la passe du Sud, dans la région du Grand: Bassin qui s'étend jusqu’à la Californie. Les solitudes de l’Utah, longtemps mystérieuses, se déployaient devant lui. Il s'y engagea résolument, avec le dessein,
LES MORMONS. 301 de n’en point sortir qu’il n’y eût trouvé un site favorable. L’isolement qu’il cherchait, il le trouvait là dans ses meilleures conditions. Au débouché d’un long plateau s’élevaient les monts Wah-Satch, dont les détilés étaient presque impratiquables. Ce fut Orson Pratt qui les gravit le premier; le 23 juillet 1847, il découvrit le bassin du Lac-Salé, et le salua comme une terre promise. Brigham y arriva le lendemain avec une partie de l’avant-garde. D'un coup d'œil il jugea les avantages de la contrée. Le sol était bon, coupé de rivières qui versaient dans le grand lac leurs eaux transparentes; une ceinture de bois se déployait sur les hauteurs. Les ruisseaux formaient des chutes qui pouvaient être employées par l’industrie. Sans hésiter, et comme s’il eût été visité par une inspiration, le chef déclara que la nouvelle colonie s’installerait dans ce domaine. Ce fut un beau jour pour les deux cents pionniers qui venaient de parcourir quatre cents lieues à la recherche d’une patrie. Quoique exténués de fatigues, ils n’avaient pas perdu un seul homme. À la déclaration de Brigham, ils tombèrent à genoux et baisèrent cette terre qui était leur conquête et allait s’embellir sous leurs bras. A l'instant même le chef désigna l'emplacement de la ville et partagea les superficies en lots de dix acres chaque, traça les rues, réserva un vaste carré pour le temple et d’autres espaces pour les édifices publics. Telle était l’ardeur de ce groupe qu'à peu de jours de là les charrues tracaient déjà leurs sillons. Brigham laissa à l’œuvre ces premiers colons et repartit pour les bords du Missouri afin d’v porter la grande nouvelle et de diriger les autres dé-
tachements. Sa présidence fut confirmée dans une conférence générale et sanctionnée par une acclamation unanime. Il s’adjoignit comme conseillers Héber, Kimball et Richards. Dans un manifeste adressé aux fidèles des diverses parties du monde, on annonça cette constitution des pouvoirs et le choix arrêté pour l’emplacement de la nouvelle Sion. En même temps cinq cents chariots de grain quittaient le Missouri et les colonnes les plus avancées se mettaient en marche; d’autres. se succédaient dans les campements abandonnés, en gardant leurs distances et en profitant des installations fixes. Telles étaient pourtant les difficultés qu'opposaient les marécages, les crues d’eaux, l’âpreté des chemins, la pénurie des ressources, que le corps principal des émigrants n’arriva dans le bassin du Lac-Salé qu’au milieu de l'automne 1848. À cette date l’Utah était fondé ; Brigham commandait à un petit peuple ; 1l avait des sujets et une ville.
Les débuts ne furent point heureux ; les sauterelles dévorèrent les récoltes; la famine sévit; 1l fallut pendant quelques mois vivre de fruits et de racines. La moisson de 1849 répara les effets du fléau; l’abondance reparut etun détachement envoyé en Californie revint avec des sacs remplis de poudre d'or. Ce fut à la fois une richesse et une épreuve. Brigham battit monnaie ; des pièces sans alliage, de cinq ou six dollars, circulèrent dans l’Utah et y allumèrent des convoitises. Peu s’en fallut que la colonie naissante ne füt abandonnée ; tous voulaient partir pour la région aurifère. La fermeté du chef empêcha seule une désertion en masse. Par un édit il signifia aux siens
qu'ils étaient libres de partir, mais sans faculté de retour. « L'or, disait-il, ne doit servir qu’à paver nos rues, à couvrir nos maisons , à fabriquer notre vaisselle. Les vrais trésors sont dans les magasins du Seigneur, Produisez du grain, bâtissez des cités, Dieu fera le reste. » Ces paroles suffirent pour arrêter un commencement de dissolution. On oublia la Californie pour ne songer qu’à l’Utah. L'essentiel était de donner à la colonie des institutions civiles. Brigham convoqua dans ce dessein tous les résidents de cette zone. Il s'agissait de fonder ou un territoire ou un État, suivant les formes admises aux États-Unis. Les Mormons témoignaient ainsi que, malgré des griefs nombreux, ils entendaient demeurer membres de la grande famille de l'Amérique du Nord. Des délégués du pays environnant se rendirent dans la ville du Lac-Salé ; comme les Mormons y étaient en nombre, ils firent naturellement la loi. Une constitution fut rédigée et adoptée. Elle fondaitun État, sous le nom d’État de Deseret (ou de l’Abeille). Cet État s’attribuait des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires ; Brigham-Young en était nommé gouverneur, et, en cette qualité, il prèta serment de fidélité. Tout était en règle, sauf la ratification de Washington; des négociations s’ouvrirent et il fallut en rabattre. Le congrès n’admettait ni le nôm de l'État, ni la circonscription exagérée à laquelle prétendait la colonie. Il en fit un simple territoire et ne se décida qu’à grand’peine à maintenir Brigham dans ses fonctions de gouverneur et de surintendant des affaires indiennes. Des officiers fédéraux furent envoyés dans la vallée pour l’inspecter et l’adminis-
trer. Des incompatibilités éclatèrent. Les mœurs des prétendus saints n’étaient pas très-édifiantes et les délégués officiels n’en supportaient pas tranquillement le spectacle. Pour éviter des conflits, plus d’une fois il fallut les remplacer. Les rapports qu’ils adressaient à Washington constataient que le principal caractère du régime des Mormons était la polygamie, pratiquée à front levé et que tous les dignitaires de cette scandaleuse Église avaient plusieurs femmes et ne s’en cachaient pas. Ces rapports, reproduits dans les journaux., ranimaient des animosités mal éteintes. On réprochait au président de l’Union et au congrès d'avoir donné une existence légale à une bande d'hommes qui en étaient indignes et qu'il eût été plus moral de laisser sous le poids de leur déclassement. Interrogés là-dessus, les Mormons payèrent d’audace ; ils publièrent une révélation de Joseph Smith où la polvgamie était justifiée à l’aide des Écritures saintes. Cette révélation, restée longtemps secrète, voyait le jour pour la première fois. La polygamie n’était plus une tolérance ; elle devenait un dogme. Divers écrits et des feuilles spéciales en prirent la défense; on remontait aux patriarches pour en rétablir les origines. Les Mormons n'étaient que les continuateurs d’Abraham et de Salomon ; ils avaient pour parrains et pour complices des personnages que Dieu avait marqués du signe des élus, les sages de leur temps, les plus grands noms de la Bible. Les imiter, c'était rentrer dans la croyance au lieu de s’en écarter; les vrais hérétiques étaient ceux qui s’en tenaient à une seule femme. On ne pouvait jeter plus impudemment le
masque ni adresser à la nation un défi plus blessant. On fit plus, des délégués furent envoyés à Washington pour soutenir cette thèse étrange devant les autorités fédérales et demander en même temps la reconnaissance de l'Utah comme État souverain. Il va sans dire que la mission essuya un échec, mêlé de déboi- res; les portes du congrès lui furent fermées.
Sur les lieux mêmes l’ordre régnait; l’activité des colons y renouvelait des prodiges. Plus de dix mille émigrants, en partie Européens, avaient porté à trente mille âmes le chiffre de la population. Les bras, l’esprit d'industrie s’exerçaient à l’envi. La capitale s’agrandissait et se décorait à vue d’œil; sur divers points on créait des succursales, villes, bourgs, villages, hameaux. On s’étendait dans la région des orangers, on fondait Provo sur la frontière du Mexique, et, sur le chemin de la Californie, Fillmore qui allait devenir le siége politique de l’État. Les Indiens, battus dans plusieurs rencontres, avaient fait leur soumission. On songeait aux sciences , aux lettres et aux arts; on s’occupait de la défense militaire par la construction d’un arsenal. L'éducation n’était pas négligée; on s’attachait à ce qu’elle ne fût qu'élémentaire ; on craionait que l’enseignement supérieur ne livrât l’Utah aux disputes, et n’y affaiblit l’obéissance. Cependant à côté des écoies primaires, il y eut place pour une université et une bibliothèque publique, pour des sociétés agricoles, philosophiques, scientifiques et théologiques. Le temple et les autres monuments sortaient de terre et frappaient le regard par leurs grandes proportions: Divisée en vingt quartiers , la ville était sil-
lonnée de larges rues, plantées de saules, et assainies par de l’eau courante; une rivière qu’on avait nommée le Jourdain la baignaïit au couchant. Les maisons bâ- : ‘tes en briques, étaient précédées d’un jardin garni de fleurs ; elles étaient assorties aux fortunes, les unes. simples, les autres élégantes. De beaux édifices, dispersés cà et là, en variaient la symétrie : ici, l’hôtel de Ja Ruche, qu'habitait Brigham et. la famille de sa première femme; là, les bureaux et les magasins des dimes; plus loin le palais du Lion, le Social Hall, siége de la législature, parfois converti en théâtre et en salle de concert , la maison du Conseil avec l’imprimerie d’où sortait la feuille officielle du gouvernement. Ces constructions en granit luttaient entre elles pour les motifs d'architecture et ne le cédaient qu’au temple qui un jour les dominera avec son tabernacle, ses salles de réunion et sa maison d’initiation où se confèrent les rites de l'Église.
Tant que durèrent les exercices des présidents Fillmore et Pierce, les Mormons ne furent point inquiëétés ; ce dernier obtint même du Congrès cent cinquante mille dollars qui devaient les rembourser de leurs avances dans la guerre contre les Indiens. Une autre faveur plus forcée, il est vrai, suivit ce subside. En 1854, les pouvoirs de Brigham étaient expirés; un successeur, le colonel Steptoë, devait prendre sa place. A peine fut-il arrivé sur les lieux qu'il comprit à quel point ses fonctions seraient 1llusoires; il n’y avaitrien à en attendre, pas même une soumission nominale. Il se démit, et, du consentement de Pierce, l’autorité civile resta entre les mains de Brigham, au moyen
d’une prorogation. L’œuvre de la colonisation ne pouvait s'achever qu’à ce prix. Jusqu'en 1857 les rapports demeurèrent sur ce pied; non pas que cette tolérance fût au dehors acceptée sans murmures : jamais l’irritation contre les Mormons n’avait été plus vive. Des récits, destinés à agir sur l’imagination populaire, représentaient, sous des traits abominables, la promiscuité dans laquelle ils vivaient. Les pasteurs des diverses Églises en assombrissaient les couleurs dans des sermons pleins d’amertume. Il ne fallait qu’un prétexte pour que l'explosion éclatät; ce prétexte, le rapport d’un magistrat le fournit. C'était M. Drummond, quiavait été jugé dans l'Utah, et qui, de retour, rendait compte des faits dont #l avait été le témoin sans pouvoir les réprimer. « Les Mormons, disait-i], n’obéissent qu'à Brigham Young; les lois de l’Union sont pour eux des toiles d’araignée. Une société secrète existe parmi eux, et ses membres, liés par un serment, exercent une police implacable contre ceux qui violent les consignes du chef. Que reste-t-il d’action aux officiers fédéraux contre ce pouvoir occulte? Leurs ordres sont méconnus, leurs personnes insultées. Dans les lieux publics, on parle de Washington comme d’un repaire; on n’a pour l'autorité centrale que des expressions de dénigrement, de haine et de mépris. Tout cela se passe avec impunité; Brigham est le seul maître. Il fait grâce aux criminels et désigne au jury, peuplé de ses partisans, les hommes qui n’ont d'autre tort que de lui déplaire. Plusieurs assassinats ont été commis, dans lesquels il est impossible de ne pas reconnaître sa main, il est l’âme de
la société des Danites, maconnerie ténébreuse qui règne par la terreur. Il commande à près de cent mille âmes, et, si on le tolère plus longtemps, il accroîtra son parti de tous les malfaiteurs chassés de nos territoires et tiendra en échec la puissance de l’Union. » Tels étaient les termes de ce rapport, et il est aisé de se figurer quelle impression il produisit quand il fut rendu public.
Le président en exercice était alors M. Buchanan ; l'opinion se prononçait avec une telle force que, bon gré, mal gré, il se résolut à agir. Un plan avait été imaginé, dans le comité du Sénat, pour un démembrement du territoire de l’Utah, qu’on se proposait de: répartir entre les territoires voisins, de manière à le circonscrire et à l’isoler. Ce n’était pas assez au gré de l'effervescence générale. Le président alla plus loin; à ce châtiment administratif il préféra une démonstration militaire. La force régulière des États-Unis fut mise sur pied avec l’ordre d'occuper le pays. La nouvelle en parvint dans l'Utah, le 24 juillet 1857. Ce jour-là, les Mormons célébraient le dixième anniversaire de l'entrée de leurs premiers pionniers, lorsque deux cavaliers arrivèrent à toute bride au milieu dela cérémonie ; ils avaient franchi en trois jours l’espace compris entre les bords du Missouri et le Lac- Salé. La gravité de leur message expliquait cette hâte. Deux régiments, deux batteries d'artillerie légère, comprenant 2,500 hommes, marchaient contre l’Utah. Ils étaient partis du Kansas sous les ordres du colonel Alexander ; en même temps les communications postales, à travers les montagnes Rocheuses, avaient
LES MORMONS. 309 étè suspendues. Ces mesures équivalaient à une déclaration de guerre ; Brigham Young y répondit par un acte de rébellion.:Le 15 septembre, il proclama la loi martiale et appela ses sujets aux armes. Le danger n’était pas imminent; entre le Kansas et Utah s'étend un immense désert, dépourvu de ressources. On avait tout le temps nécessaire pour préparer la défense. La milice fut réunie, armée et exercée; elle fournit quinze mille combattants sous le commandement de Daniel Wells. Une élite de soldats fut détachée pour occuper l’Écho-Kanyon, l’un des défilés par lesquels l’Utah est accessible. Des fortifications de campagne en mirent l'entrée à l'abri d’un coup de main. Cependant, le colonel Alexander, malgré l’encombrement de ses chariots d’approvisionnement et de bagages, gagnait du terrain. Le 27 septembre il était près du Green River, affluent du Colorado. Ce district dépendait de l’Utah ; pour affamer l’ennemi et le laisser sans abri, Brigham donna ordre de détruire deux forts qui s’y trouvaient, de dévaster les fermes, de faire sauter les ponts, d’incendier les récoltes. En même temps des corps d’éclaireurs harcelaient l’armée expéditionnaire par des attaques de jour et des surprises de nuit, troublaient ses transports, brisaient les clôtures de ses parcs de bétail, sans en venir aux mains et sans tirer un coup de feu. Trois convois, qui avaient passé la rivière, furent enlevés ; la flamme dévora les meules de foin et les herbes de la prairie. Ce fut un sacrifice de deux millions de francs; mais la colonne expéditionnaire se vit arrêtée dans son mouvement offensif, Elle avait compté sur des ressources
qui lui échappaient par une destruction volontaire.
Le colonel Alexander réunit un conseil de guerre. Des informations précises l’avdient mis au courant des obstacles qu’il rencontrerait dans les gorges d’Écho-Kanyon, et, d’une voix unanime, il fut résolu qu’on n’en tenterait pas le passage. En ligne directe, on n’était plus qu'à quarante lieues du Lac-Salé ; on se résigna à un détour par Soda-Spring, avec l’espoir de surprendre la petite ville d’Ogden, chef-lieu des comtés du nord-ouest. Dès le lendemain les troupes fédérales s’ébranlèrent. Ce fut une triste et pénible étape. La colonne, dépourvue de cavalerie, ne pouvait ni s’éclairer, ni se garder. Par des coups de main hardis les Mormons lui enlevaient sés bêtes de trait ; pour les préserver il fallut, la nuit, leur mettre des entraves. Bientôt les neiges se mirent de la partie; on avait quitté les prairies pour les plateaux, exposés aux tourmentes. Les souffrances, les privations furent telles que l’insubordination se mit dans les rangs; à vue d'œil la petite armée s’affaiblissait par les désersertions. Elle risquait de se dissoudre si l’ordre ne fût pas venu de se replier sur le fort Bridger et d'y prendre des quartiers d'hiver. Les soldats s’y renfermèrent, et, pendant six mois, ils durent vivre au régime de la demi-ration. Le commandement avait passé dans les mains du colonel Johnston, nommé général quelque temps après. Il fut rejoint au fort Bridger par M. Cumming, nommé gouverneur de l'État, et auquel un régiment de dragons avait servi d’escorte. Ce dignitaire marqua son arrivée par un manifeste animé d’un esprit de conciliation, Un juge en chef, M. Eckels, et
deux juges assesseurs l’accompagnaient. Un grand jury fut composé pour marcher à la suite de l’armée et châtier les coupables chemin faisant. Le premier acte de cette cour ambulante fut de lancer trois cents mandats d'amener ; le nom de Brigham Young figurait en tête de la liste. Les prévenus avaient à répondre du crime de rébellion envers les Etats-Unis. Ni Brigham ni ses compagnons n'étaient d'humeur de se rendre à une invitation qui aboutissait au gibet. Des deux parts on se préparait à recommencer la lutte dans les premiers jours du printemps. Les Mormons avaient mis sur pied un corps de douze cents cavaliers d'élite qui devaient ouvrir la campagne en s’emparant de la passe du sud qui est l’artère des communications, et, si la position était forcée, de se replier sur Devil’sGate {porte du Diable), rempart qui passait pour inexpuonable. De son côté, l’armée fédérale recevait des renforts, réparait son matériel, et se promettait de prendre une revanche des souffrances et des échecs essuyés dans ses débuts. Elle devait avoir, comme corps de réserve, quatre régiments auxiliaires que le président Bucharan avait demandés au Congrès. Faut-il le dire? un retour d'opinion s'était fait dans la communauté américaine au sujet des Mormons. Leur défense opiniâtre n'avait pas nui à leur cause; ceux même qui les condamnaient comme polygames les tenaient pour des soldats déterminés. Les dépenses de l’expédition étaient d’ailleurs fort lourdes et menacaient de prendre de plus grandes proportions. Les ennemis politiques du président s'étaient emparés des premiers revers pour déverser sur lui le ridicule.
Les caricatures foisonnaient. L’honneur de l’Union n'était pas atteint, et on savait bien qu'un effort mieux concerté le rétablirait. Sous ces influences un revirement de politique s'était opéré à Washington. Tout en continuant les préparatifs de guerre, une porte fut ouverte aux négociations. Le colonel Kane se rendit dans l’Utah, où il arriva le 28 février sous le nom du docteur Osborne. I1 vit Brigham Young, lui parla en vieil ami et s’assura de ses intentions, puis se rendit de là au fort Bridger avec des instructions secrètes. Il y trouva le nouveau gouverneur et les juges, modifia leurs dispositions et obtint d’eux qu’avant d'en venir à des actes de rigueur ils laisseraient aux événements le dernier mot sur la conduite à suivre.
Brigham Young ne laissa pas longtemps ses adversaires dans l’irrésolution ; il avait pris son parti; quelques chances qu’il lui restât, il renonçait à tenir la campagne. Comme témoignage de ses intentions, il licencia sa meilleure troupe, ses chasseurs à cheval; après quoi il convoqua ses fidèles au Tabernacle. Son plan était net et vigoureux ; il mettait l’Union au défi de faire de nouvelles ruines. Quatre fois déjà les Mormons avaient été victimes d’une rapine légale; cette fois ils ne s’y exposeraient pas. On exigeait d’eux qu'ils quittassent le sol des États-Unis; ils allaient obéir. Tout le nord de l’Utah serait évacué au premier mouvement des colonnes fédérales. On se réunirait à Provo, ville frontière du Sud et de là on passerait dans la province mexicaine de la Sonora. Mais avant de quitter ces villes, ces bourgs, enrichis par dix ans
LES MORMONS. 343 de travaux on n’y laisserait pas pierre sur pierre. Toute construction serait détruite, palais, usines, maisons, chaumières ; toute richesse anéantie, moissons, vivres, meubles, provisions; les arbres seraient coupés, les champs semés de sel; les vainqueurs à leur arrivée ne trouveraient pour butin que des cendres et des décombres. Tel est le plan de Brigham, voilà comment il entendait faire face à ses ennemis, Rien de plus catégorique ni de plus habile; il sentait qu'une transaction irait droit à l’affaiblissement de ses pouvoirs et qu'une fois contesté il serait perdu. Au fond il aimait mieux se retirer que se dessaisir. Mais il attendait beaucoup de cette mise en demeure. L'Union reculerait devant cet anéantissement de vingt millions de propriété; elle les respecterait dès qu’il serait manifeste que la volonté des Mormons était de ne pas les laisser passer en d’autres mains. Il va sans dire que le peuple réuni au Tabernacle donna son acquiescement à ce sacrifice éventuel, présenté comme moyen de salut.
Au fort Bridger une autre scène se passait. Un jour que le gouverneur Cumming venait d’inspecter sa petite armée, le docteur Osborne le prit à part : « A quoi bon cet appareil de guerre ? lui dit-il, je vais vous livrer l’Utah. Prenez seulement un cure-dents. Vous voulez vous emparer de Brigham ? vous l’aurez, et par-dessus le marché les douze apôtres, la double prétrise et tous les polygames du Lac-Salé. » Ce propos de bonne humeur décida le gouverneur. Ils montèrent à cheval, seuls, sans escorte et partirent. Aux avant-postes ennemis on leur donna une garde d'hon-