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ORIGINES ET FILIATION DES UTOPIES SOCIALES

Avant de s'engager dans l'examen de quelques systèmes contemporains qui se sont fait remarquer autant par la hardiesse de la conception, que par la singularité de la mise en œuvre, il peut paraître utile et curieux de rattacher les témérités actuelles aux témérités passées, et de rechercher si nos pères n’auraient pas eu comme nous leurs projets de perfectionnement absolu et leurs rêves de métamorphose sociale.

Ce qui doit guider le philosophe dans cette étude, ce n’est pas le désir de faire, après beaucoup d'autres, la preuve que l’humanité tourne impérieusement dans le cercle des mêmes idées, et qu’elle est bien le mystérieux Kneph des Égyptiens, ce serpent enroulé

sur lui-même, symbole d’immobilité. Cette explication de la vie du monde, souvent reproduite, est au contraire plus spécieuse que fondée. Sans doute les problèmes que poursuit la pensée humaine sont peu variables, mais leur formule se modifie profondément de siècle en siècle, et emprunte beaucoup au milieu dans lequel ils s’agitent. Ainsi l’analogie est réelle quant à l’objet, nulle quant au résultat.

Il existe pour ce phénomène une solution bien plus vraie, bien plus consolante, et la voici. La tendance de l’homme à se préoccuper toujours des mêmes recherches est une inspiration plus forte, plus puissante que lui : il la puise dans sa nature, elle vient d'en haut. Dieu a déposé au sein des cœurs ces mobiles éternels qui font que chaque génération reprend sa toile de Pénélope, et travaille à nouveau sur le même canevas. Quand l'esprit s’engourdit dans sa tâche et n’ajoute plus rien à l’œuvre des siècles, il s'élève des hommes qui proclament la révolte contre les idées reçues et provoquent des tempêtes dans les sphères de l'intelligence. De là ce mouvement non interrompu, manifeste dans ses haltes même, merveilleux dans ses élans. Ce mouvement peut sommeiller sur un point, mais alors il se révèle sur d’autres, ne laissant rien de stérile dans le domaine de la pensée, embrassant tous les besoins de l’âme, tous les besoins du corps, fécondant la vie, dominant le monde. À ce point de vue, la condition de l'humanité n'est pas de pivoter irrésistiblement sur elle-même, de s’agiter sans espoir et sans succès autour d’un cercle fatal; elle est plutôt dans l’ascension de cette

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