‹ Études sur les réformateursChapitre 12 sur 64 · UTOPIES SOCIALES, M · texte numérisé non relu

UTOPIES SOCIALES, M

échelle mystérieuse, dont chaque degré rapproche l’homme du ciel.

Les initiatives des esprits qui rompent avec les opinions accréditées ne sont pas les moins vigoureux instruments de ces transformations successives. Quand même il n’en résulterait qu'un peu de défiance du présent, et le désir de s’en isoler afin de le juger d’une manière plus impartiale, cet éveil serait encore un bien. On s'endort si volontiers sur les habitudes prises, même les plus vicieuses et les plus fatales ; on se livre si aisément au courant des routines, malgré les protestations du cœur et les révoltes de la conscience! La négation de ce qui est, en renversant l’état consenti des sociétés, ramène le problème de leur organisation à ses termes naturels, déplace le terrain de l'examen, et brise les lignes d’une optique de convention. C’est en cela que les cris d'alarme sont surtout utiles; ils arrachent l'humanité à sa torpeur, la rendent au sentiment de sa mission, l’obligent à reprendre sa marche à travers les siècles. On résiste, il est vrai, à des appels subversifs, on se tient en garde contre les systèmes de dénigrement absolu et de régénération chimérique, mais on les discute, on les combat, et de cette controverse naît le doute qui se traduit bientôt en un besoin de changement. Qu’en résulte-t- 11? Une infiltration continuelle d'éléments nouveaux dans un monde en apparence stationnaire, un mélange de témérité et de prudence, de résistance et de mouvement qui constitue la vie et l'essence des soclétés.

Ne serait-ce qu’à ce titre, les ouvriers turbulents

de la pensée, les poëtes qui arrangent l’univers au gré de leur muse, les penseurs qui croient avoir la conscience et l'inspiration d’un état meilleur, les utopistes enfin auraient quelque droit au respect et à l'attention des hommes. Ils comptent dans l’ensemble des existences, comme un stimulant, un aiguillen nécessaires. Quelques-uns sont des insensés, d’autres sont de véritables révélateurs. Tous sont utiles, car au creuset du temps, la boue se dégage et l'or reste. N’a-t-on pas d’ailleurs, à toutes les époques, traité de folie ce qui dépassait le niveau de la sagesse ordinaire? Qui condamna Socrate à la ciguë, le Christ à la croix? Les sages de l’aréopage et du prétoire. Qui jeta Galilée dans un cachot? Les sages de l’inquisition. Même dans les cerveaux les plus troublés, il peut sermer des idées fécondes, comme aussi plus d’une faiblesse se logea souvent dans les têtes d'élite. Archimède courait à demi-nu dans les rues de Syracuse; Pascal voyait un abîme à ses côtés; Newton commentait l’Apocalypse, et prenait le pape pour un antéchrist, L'homme est ainsi fait : toujours de la lie, même dans les vases d'élection, toujours des signes d’impuissance à côté des signes de force. Or, si chaque lumière a son ombre, et si toutes les ténèbres ont leurs éclairs, qui oserait professer encore des admirations exclusives ou des mépris absolus? II faut chercher la vérité partout, même au sein de l'erreur, même dans les rêves. Là est le devoir, là est la science.

Il n’entre point dans le cadre de ce livre de retracer une histoire complète des bizarreries, des témérités

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de l'esprit humain. La nomenclature en serait trop longue. Aïnsi il ne sera question ni des gnostiques, ni des théosophes, ni des mystiques, ni des thaumaturges, ni des grands hérésiarques, dont les spéculations n’ont pu avoir qu’une influence indirecte et lointaine sur le mouvement social. Ces recherches porteront de préférence sur les penseurs qui se sont préoccupés à la fois de ce monde et de l’autre, mais de la terre plus encore que du ciel. Ce départ fait, il-en reste encore assez pour que toute audace contemporaine retrouve son analogue dans les âges; pour que tout novateur ait son ascendant, tout réformateur son précurseur. Ce qu'il faut voir surtout dans cette poursuite opiniâtre du problème social, c’est moins son impuissance que son irrésistibilité. N'est-ce pas là le gage d’un succès plus ou moins prochain, et peut-on admettre que Dieu se plaise à pousser impérieusement l’esprit humain vers des recherches éternellement vaines ?

Entre les hommes dont le nom se rattache à des expériences d'organisation sociale, il y a dès l’abord deux catégories à signaler, l’ane comprenant les spéculations, l’autre les applications ; l’une pour les conceptions demeurées à l’état de rêves, l’autre pour les projets qui ont été convertis en fait. La première catégorie est essentiellement individuelle, la seconde est plutôt collective; celle-ci embrasse les hommes isolés, celle-là les associations. De l’une à l’autre, il y a toute la distance qui sépare l'imagination de la réalité, l'invention de l’exécution, la théorie de la pratique.

Arrétons-nous d’abord aux hommes qui se sont inspirés de créations idéales, de fantaisies rêvées, soit pour faire la critique de notre monde, soit pour en organiser un meilleur. Nous passerons ensuile aux sectes qui, se séparant des coutumes en vigueur, ont pro” clamé et observé un état social à leur usage.

Pia'or, Thomas Morus, Campanella, Harrington, le chanceler Bacon, Daniel

de'Foë, Hall, Fénelon, l'abbé de Saint-Pierre, Morelli, Babeuf, Rétif de la Bretonne, etc., ete,

Sur le terrain des faits, les temps modernes ont vaincu l’antiquité, mais elle leur a laissé peu de conquêtes à poursuivre dans les champs de la pensée. Le plus grand, le plus sublime des utopistes appartient à la philosophie grecque. C’est Platon. Sa République imaginaire a défrayé presque toutes les fictions sociales qui se sont succédé depuis lors. Tout ce que la raison et le sentiment peuvent imaginer de plus harmonieux, de plus consolant, de plus doux, se trouve à l’œuvre dans ce rêve, idéal de la perfectibilité antique. Le souffle chrétien n’a pas passé làdessus, on le voit; le système de catégories y pèse encore sur les hommes; on y fait une part à l’esclavase comme à une nécessité fatale; maïs ces sacrifices

à l'esprit du temps n’altèrent ni la grandeur de la conception, ni sa beauté, ni son génie, ni sa grâce. L’élan est si heureux que le philosophe va parfois jusqu’à s'affranchir des liens qui l’attachent à son siècle pour atteindre, par une sorte de prescience, à des formes sociales qui se sont réalisées dans les âges postérieurs.

L’antiquité ne comprenait pas l’ordre sans des conditions inflexibles de hiérarchie. Aussi Platon créet-il, dans sa République, trois classes qui ne se mêlent que par exception : les magistrats, les guerriers, les artisans ou laboureurs. Les vertus de chacune de ces classes sont analogues à sa fonction sociale : aux magistrats la sagesse, aux guerriers le courage, aux ouvriers la tempérance. Race d’or, race d'argent, race de fer ; des bergers, des chiens, un troupeau, voilà la société. Ainsi, même dans ce monde de fantaisie, Platon laisse subsister le plus actif dissolvant de toute agrégation d'hommes: la rivalité des castes ; il reproduit ces divisions impérieuses, ces barrières infranchissables qui frappèrent d’immobilité les civilisations anciennes et agirent, par voie de compression, sur l'essor du génie humain. L'Inde et l'Égypte n'avaient point procédé autrement. Brames, Xatryas, Soudras ; hiérophantes, guerriers, laboureurs, c’est toujours un ordre social fondé sur nos trois organes, la tête, le cœur et les bras; c’est l'intelligence et la force s’attribuant la part du lion sur le travail; c’est une exploitation modérée, mais inexorable dans sa modération. Platon le sent si bien, qu’il se prend à reculer devant son propre ouvrage, et cherchant une issue aux objec-

tions, il s’écrie : « Vous êtes tous frères, mais le Dieu » qui vous a formés a fait entrer de l'or dans la com- » position de ceux qui Sont propres à gouverner les » autres ; aussi sont-ils les plus précieux. Il a mêlé » l'argent dans la formation des guerriers, le fer et » l’airain dans celle des laboureurs et artisans. Mais il » pourra se faire qu’un citoyen de la race d’or ait un » fils de la race d'argent ; qu’un autre de la race d’ar- » gent engendre un fils de la race d’or, et que la » même chose ait lieu à l'égard de la troisième » race. »

Aïnsi, par une heureuse inconséquence, le philosophe déserte lui-même le principe qu’il voulait établir. Là où le mélange des castes est possible, il n’y a plus de castes, et la fusion n’est qu’une question de temps. Il y à mieux : dans le livre des Lois, Platon s'efforce d'introduire au sein des mœurs et des intérêts l’égalité absoiïue qu’il bannissait naguère de son organisation sociale. Après avoir différencié les rangs, il fonde la communauté des biens. « Quelque part que cela ar- » rive ou doive arriver, dit-il, que les richesses soient » communes entre tous les citoyens, » Encore s’il s’arrêtait là! Mais son rêve l'emporte et il va jusqu’à la promiscuité. « Que les femmes soient communes, que » les enfants soient communs, et qu’on apporte tous les » soins imaginables pour retrancher du commerce de » la vie le nom même de la propriété. » Abolir la famille et vouloir perpétuer les castes est une contradiction bien peu philosophique, et, pour l'expliquer, il faut croire que, dans la pensée de l’illustre utopiste, l’une de ces exagérations était l’expiation de l’autre.

Ce sont là des taches ; mais par combien de beautés ne sont-elles pas rachetées! Comme tout dans cette république respire le sentiment de l’ordre, l’amourde la justice, la conscience du devoir! Le cœur s’y dilate, et l’on est tenté de s’associer à l’orgueil enthousiaste du créateur, lorsqu'arrivé au bout de son œuvre il s’écrie : « Voilà bien la plus belle république qui ait » jamais existé. »

Après la conception de Platon, la plus célèbre est celle du chancelier Thomas Morus, l’Utopie, qui a donné son nom à tous les rêves identiques. Thomas Morus ne va pas, comme Platon, jusqu’à la communauté des femmes, il n’admet pas non plus la distinction des castes. On sent que le christianisme a passé par là avec des influences chastes et libérales. Monogamie absolue, fraternité universelle, pudeur dans les rapports entre les sexes, fusion de catégories entre les hommes, c’est un pas de fait sur l’idéal des Grecs. On s'explique à peine comment Morus a pu se rattacher au préjugé antique par son plus mauvais côté, l’esclavage. L'île d'Utopie a des esclaves, peu nombreux, il est vrai, deux par familles de quarante personnes, mais de vrais esclaves pourtant. La base de ce gouvernement est l’élection. On a un Philarque pour trente familles, et un Proiophilarque pour chaque dix Philarques. Le conseil des Protophilarques $e renouvelle chaque année, ainsi qu’un sénat qui procède d’un autre mode électif. Le roi seul est nommé à vie par ces deux assemblées, représentation libre et mobile des familles. La communauté des biens est en vigueur dans l'ile d’Utopie. Les magistrats distribuent

les instruments de travail, et la production, réalisée par tous, appartient à tous. La tâche corporelle est d’ailleursmodérée : on ménage, en Utopie, les forces de l’homme. En revanche on songe à ses plaisirs, à ses délassements sensuels. Les repas, pris en commun, sont accompagnés de raffinements inouïs : la musique les égaye, les parfuf®tes plus exquis y flattent l’odorat des convives. User de tout et n’abuser de rien, telle est la règle de la vie. Le mépris des métaux précieux, comme signes de la richesse, la tolérance religieuse la plusentière, de$gmœurs douces et paisibles, des usages simples, des lois empruntées au droit naturel complètent cette organisation imaginaire qui, dans bien des détails, côtoie et continue le chef-d’œuvre du philosophe athénien.

Il en est de même d’une foule d’autres fictions, qui toutes reproduisent un âge d'or, une féerie à peu près semblable. Ainsi le moine calabrais Campanella propose sa Cité du Soleil (Civitas Solis), création fantastique pleine d’originalité !; ainsi Harrington imagine son Oceana; le chancelier Bacon sa Nova Atlantis, Daniel de Foë son Æssay of projects, Hall son Mundus alter, Fénelon sa Salente et son Voyage dans l'Ile des Plaisirs, abbé de Saint-Pierre son Rêve de paix perpétuelle, Morelly sa Basiliade, longtemps attribuée à Diderot ; Rétif de La Bretonne sa Découverte aus-

1. Campanella est aussi l’auteur d’une fiction intitulée : Monarchia Messiæ (Monarchie du Messie). Ces diverses conceptions sont examinées d’une manière plus étendue dans le second volume de cet ouvrage. Voyez le chapitre intitulé : Des Idées et des Sectes communisles,

trale!. Toutes ces conceptions relèvent de la donnée grecqueetne s’en séparent que par desnuances.Chaque réveur colore les choses à sa manière et arrange une société au gré de sa fantaisie, de ses penchants, de son humeur. Presque toujours, c’est un retour vers la nature plutôt qu’un appel aux raffinemenis de la civilisation. L'églogue y domine : on y sous-entend comme point de départ le silence des passions, l’harmonie des intérêts, l’union des âmes, l'association des volontés, On suppose des hommes parfaits pour arriver à un monde idéal. Le monument est irréprochable, seulement il n’a point de base. S'il pouvait se tenir en l’air, on aurait une merveille. Hélas! au premier contact, tout disparaît; au lieu d’une réalité, on n’a plus qu’un nuage.

Ces révoltes ironiques, ces critiques douces et détournées, émanent d'ordinaire des cœurs tendres qui s'afflisent des misères humaines, plutôt qu’ils ne s’en scandalisent. Mais il est des tempéraments plus impétueux qui savent rompre ouvertement avec la société, et qui, pour la combattre, dédaignent les armes alléooriques. Cette protestation directe a eu des organes dans toutes les époques. Aux premiers temps de l’ère chrétienne, le millénaire Papias; au moyen âge, ce Roger Bacon, qui arracha tant de secrets à la nature; Arnauld de Villeneuve et Raymond Lulle, ses continuateurs ; puis des penseurs comme Giordano Bruno,

1. De nos jours même, l’un des esprits les plus exacts et les plus positifs du siècle, Jean-Baptiste Say, a payé son tribut au besoin de l'idéal dans un roman moral et allégorique intitulé : Olbie ou Essai sur la manière de réformer les mœurs d’une nation.

comme Van-Helmont, Telesio, Marcile Ficin, Pomponazzo, Reuchlin, Pic de la Mirandole, Nicolas de Munster, Francois Patrizio, Cardan, Vanini et Savonarole, le précurseur de Luther; enfin, plus près de nous, Hobbes, Ramus, Spinosa, Bayle, Helvétius, Condorcet, Mercier, le marquis de Mirabeau, Gavoty, Babeuf, Rétif de la Bretonne; que de novateurs se sont rencontrés dans le cours des siècles, qui, s’isolant de la société pour la juger, l’ont combattue, les uns avec violence, les autres avec sagesse ; les uns superficiellement, les autres avec profondeur ! Que le principe de l’autorité fût inflexible ou complaisant, que la discipline des idées fût molle ou impitoyable, que la foi aux traditions fût vive ou relâchée, ces esprits frondeurs ne s’en produisaient pas moins, soit pour vaincre l’indifférence, soit pour affronter la persécution , pour subir le martyre du corps ou le martyre de l'esprit, la prison ou la raillerie.

L'histoire est pleine de ces douleurs. Giordano Bruno et Savonarole sont brûlés vifs par l’inquisition ; Campanella languit vingt-sept ans dans un cachot et subit la torture sept fois en vingt-quatre heures; Vanini est livré aux flammes, après que le bourreau lui aarraché la langue; Roger Bacon est incarcéré comme suspect de sorcellerie ; Telesio et Harrington meurent par le poison; Van-Helmont et Pomponazzo sont en butte à des persécutions sans nombre ; Hall est dépouillé de tous ses biens, Ramus périt assassiné. Même en des temps plus tolérants et plus voisins de nous, on voit Spinosa se dérober par une vie mystérieuse à des colères implacables ; Hobbes, forcé de se réfugier chez

un de ses disciples; et Fénelon lui-même, l’inoffensif et docile Fénelon, atteint d’un bref pontifical, abjurer, sous le coup des vengeances molinistes, les tendres hardiesses de son imagination. N'importe ; l'inspiration est si caractérisée chez ces libres penseurs, la mission est si formelle qu’elles triompheront de tous les empêchements, de toutes les tortures, de tous les périls. Ce qui doit se dire se dit, chaque siècle fait ses réserves, et la protestation se transmet et se continue d’une génération à l’autre. Tantôt c’est le cœur qui s’insurge, tantôt c’est la raison ; tantôt la rébellion est timide, tantôt elle est véhémente. La nuance, le détail, le mode d’expression varient, mais le principe reste le même et le but aussi. La grande famille des utopistes se diversifie, mais ne s’interrompt pas {.

Au surplus, ces témérités individuelles sont moins significatives que ne le sont les scissions collectives. Entre les unes et les autres, il y a toute la distance quisépare une opinion d’un acte. Dans tous les temps, il s’est rencontré de ces associations d'hommes, constituées à l'état de protestation vivante. Sous le couvert d'une soumission extérieure, elles ont pu organiser un État dans l’État, un monde dans notre monde. La vie sociale leur semblait tellement incompatible avec

1. Il nous reste à citer encore Rabelais et madame de Coëslin. Rabelais parle du pays de Thélème où les habitants ont pris pour dévise : Fais ce que tu voudras, ce qui contribue beaucoup au bonheur commun. Madame de Coëslin donne à son tour, dans sa Correspondance, la définition suivante : « Les passions sont d'institution divine, les vertus d'institution humaine. » Voilà qui touche, d’une manière bien directe, aux formules de Charles Fourier et de Robert Owen,

ÿ2 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.

les lois, l'instinct du cœur, les conseils de la raison, qu'elles ont imaginé et pratiqué une civilisation particulière, mieux appropriée à leurs sentiments et à leurs besoins, à leurs intérêts et à leurs sympathies. C'est l'utopie en action, fonctionnant soit comme appel, soit comme censure. Quelques-unes de ces associations empruntèrent au christianisme ses règles conventuelles, d’autressa morale, d’autres son dogme. Les plus hardies poussèrent plus loin leurs plans d’émancipation et puisèrent dans la loi païenne une portion de sa liberté dans les rapports des sexes. Toutes eurent la prétention de donner le dernier mot de la civilisation et d’être l'expression la plus avancée de la sociabilité humaine. On va jeter ici un coup d’œil rapide sur les plus essentielles.

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SEUTES SOCIALES

Esséniens et Thérapeutes. — Moraves. — Shakers et Dunkers. Jésuites du Paraguay, etc.

La première communauté que l’on rencontre dans les siècles est celle des Esséniens, dont la donnée a de telles analogies avec celle du christianisme, que le savant bénédictin Montfaucon ne consent pas à y voir une secte antérieure à son établissement. Ce que l’on sait des Esséniens est très-précis. Josèphe et Pline

confirment sur presque tous les points les détails que fournit Philon à leur sujet, et qui sont fort explicites, comme on va le voir:

« On les nomme Esséniens, dit l'historien juif, mot que, par une étymologie un peu arbitraire, je ferai venir d’hosios (saint), parce qu'en effet aucuns mortels ne vivent plus saintement, non en sacrifiant à Dieu des animaux, mais en élevant leurs âmes vers lui. Ils habitent surtout des villages, fuyant les villes pour éviter autant l'infection physique que la contagion morale. Les uns s'occupent d'agriculture, les autres des arts, enfants de la paix. Ils n’amassent ni or ni argent; ils ne cherchent pas à agrandir leurs propriétés par des acquisitions nouvelles. Ils se contentent de ce qui est nécessaire à la satisfaction des premiers besoinsde la vie. Pour cela ils ne s’estiment pas moins riches, car la richesse consiste plutôt dans la modération des désirs que dans l'étendue des possessions. Chez eux, on ne trouverait pas un seul ouvrier qui voulüt travailler à fabriquer une arme d’aucune sorte, une flèche, un dard, une épée, une cuirasse, un bouclier. Il y a mieux, ils se défendent de toute espèce de commerce, source d’avidité et de luxe. Point d'esclaves parmi eux, ils sont tous libres, tous égaux. Ils considèrent la domination comme une injustice et une impiélé, tant pour ceux qui commandent que pour ceux qui obéissent ; ils trouvent qu’elle viole la loi de la nature, qui à fait tous les hommes frères, et disent que l’avarice seule a pu détruire ce lien, en soufflant la guerre ici-bas. En fait de science, ils ne reconnaissent que ce qui concerne l’existence de Dieu

et la création de l’univers, et surtout nos lois morales, dans lesquelles règne l'inspiration divine. Ils les étudient en tous temps, mais plus particulièrement le septième jour. Ils se forment à la sainteté, à la justice, à l’économie domestique, aux devoirs sociaux, en se réglant sur trois principes qui résument toute leur doctrine : Aimer Dieu, aimer la vertu, aimer les hommes, Leur amour pour Dieu se prouve par la pureté de leur vie, par leur chasteté, par le soin qu’ils ont de tout rapporter à la Divinité. Leur amour pour la vertu résulte suffisamment de leur mépris pour tout ce qui est richesse, volupté, vaine gloire, comme aussi de leur patience, de leur frugalité, de leur tempérance, de leur simplicité, de leur constance et de leur respect des lois. Quant à leur amour du prochain, ils le prouvent par leur bienveillance, leur équité, leur charité, et par un système de communauté sur lequel il n’est pas sans intérêt de s’appesantir. Les Esséniens n’ont point de maison qui appartienne en propre à l’un d’eux; toute habitation est à tous. Non-seulement ils y vivent en famille, maisle coreligionnaire voyageur ale droit d’y être admis. Les provisionssont communes, le vestiaire, l'office, le réfectoire sont communs; ils habitent ainsi sous le même toit et mangent à la même table. Nulle part on ne rencontre rien de pareil. Ce que chacun d’eux a gagné par son travail de la journée n’est pas même une propriété particulière : on le verse à la masse pour l'appliquer aux besoins de tous. Les faibles et les malades ne sont ainsi ni méprisés ni abandonnés; ils trouvent le nécessaire dans le superflu des hommes valides, et ils peuvent en jouir

sans honte, car c’est également leur propriété. On ne saurait se faire une idée du respect dont on entoure les vieillards esséniens, de la tendresse qu’on leur porte. On dirait des enfants pleins d'amour qui viennent en aide à leurs pères, et ces enfants se comptent par milliers. Voilà de vrais athlètes de vertu, au-dessus des atteintes de la calomnie, car il n’est personne qui ne se soit plu à rendre hommage à la perfection et à la sagesse de leur communauté, »

A ce témoignage de Philon, Josèphe ajoute d’autres détalis : « Les Esséniens, dit-il, sont unis par les liens d’une affection mutuelle. Ce sont les meilleurs et les plus moraux des hommes; leur principale occupation est l’agriculture ; leur égalité est admirable. Tous les biens sont communs entre eux, et celui qui est riche ne jouit pas plus de ses richesses que celui qui n’a rien apporté. Ceux qui pratiquent ce genre de vie ne sont guère plus de 4,000. Ils n’épousent pas de femmes, et ils n’ont point d'esclaves. Mais ils adoptent des enfants, et remplissent les uns vis-à-vis des autres l'office de serviteurs. Ils choisissent, pour gérer leurs revenus, les meilleurs d’entre eux, et confient aux prêtres la préparation de leurs aliments. Ailleurs, le même auteur complète ces renseignements : « Les Esséniens fontpeu de cas de leur parure, pourvu que leurs vêtements soient propres et blancs. Ils n’ont pas de ville particulière, mais ils vont se loger les uns chez les autres; ils n’achètent ni ne vendent, mais chacun fournit ce qu’il a en son pouvoir, et recoit à son tour d’un autre ce dont il à besoin. Après avoir travaillé jusqu’à la cinquième heure, ils se purifient, et

vont prendre en commun un repas qui s'ouvre par la prière. Ils évitent les serments comme marque du parjure, et n’admettent pas les étrangers dans leur communion sans des initiations et des épreuves préparatoires. »

L'association des Moraves, ou Hernhutters, repose sur une base plus large. La vie commune comprend les deux sexes. L'organisation y est toute de sentiment. « Le cœur trompe moins que la raison, » disentils. Et ils se fient plutôt à la bonté qu’à l'intelligence. Leur religion est un christianisme très-simplifié : aimer Dieu, aimer son prochain, voilà la loi et les prophètes. Chez eux point de prêtres; les anciens disent la prière de chaque jour, et prononcent un discours le dimanche. Le régime est celui d’une égalité absolue, et d’une communauté complète quant aux intérêts. Une vaste maison loge toutes les familles. Celle de Zeist a compté un effectif de trois mille âmes. Chaque frère exerce un métier ou un art, et le produit de son travail, versé à la masse, défraye les besoins communs. Point de distinctions, point de catégories : il n’y a là que des frères cherchant à se surpasser en bienveillance et en affection mutuelles. La seule hiérarchie qui existe chez les Moraves est volontaire. Chaque maison choisit un maître qui n’a d’autres priviléce que celui d’une responsabilité plus grande. Il traite pour la communauté, et rend ensuite compte de sa gestion. À ses côtés et dans un autre département, figure une maîtresse qui préside à l’économie domestique de la maison. Le maitre et la maîtresse ne peuvent être époux, et ce grade ne confère aucun privi-

SECTES SOCIALES. 57 lége, bien s’en faut, au conjoint non titulaire. On a reproché aux Moraves un état de promiscuité. Tout prouve que ce reproche est une calomnie. Les mariages sont, au contraire, chez eux l’objet d’attentions délicates et de soins scrupuleux. L'intérêt n’a rien à y voir : c’est l’inclination seule qui les décide; aussi sont-ils presque toujours heureux. La communauté dote les fiancés, leur fournit un petit mobilier, et un vieillard, en présence de tous les frères, bénit leur union. La communauté se divise en tropes qui constituent la nuance religieuse, et en chœurs que déterminent les différences d'états, d’âges et de sexes. Il y a les chœurs des hommes, des femmes, des veufs et des veuves, des garçons et des filles. La couleur des rubans sert à distinguer les femmes, les veuves et les filles. Il y a peu de célibataires parmi eux. Dans chaque maison, les enfants sont élevés ensemble, comme s'ils appartenaient au même père. L'éducation se poursuit en commun pour tous, sous la surveillance de douze frères, et quand l’âge est venu, on enseigne un art ou un métier à chacun des jeunes pupilles. La maison entière se réunit pour le repas, fête de famille à laquelle président la décence et la gaieté. À la mort d’un frère, ce ne sont pas ses enfants, mais la communauté qui hérite. Les diverses maisons moraves sont liées entre elles par des rapports suivis; elles concourent toutes aux efforts d’une propagande qui embrasse les Antilles, l'Amérique continentale, le nord de l’Europe, le midi de l’Afrique et jusqu’au Groënland. Ces missions empruntent généralement leurs noms aux Ecritures : Bethléem, Génésareth, Sa-

ron, Galilée. Colonisateurs actifs, il est rare que les Moraves échouent dans leurs entreprises. Ils ont les deux vertus qui triomphent des obstacles : la bonté et la patience.

On le voit : des Esséniens aux Moraves il n’y a que la distance qui sépare le Mosaïsme du Christianisme. La base est la même et plusieurs détails sont identiques. La famille Morave est plus complète seulement, moins ascétique, plus mondaine. Elle ne sacrifie pas la chair à l'esprit, et en ce sens elle se rapproche davantage des plans de Saint-Simon et de Charles Fourier. Chez les Quakers l’austérité se retrouve; le stoïcisme des Esséniens reprend le dessus. Les Quakers, sans négliger le fond des choses, semblent surtout s'être donné pour mission de protester contre les formes sociales. Ils s’attaquent à ce qui n’a qu’une valeur de convention, et s'appliquent à restituer aux mots leur sens rigoureux. Les banales expressions de politesse, les tours vides ou hypocrites sous lesquels la pensée se déguise, sont exclus de leur langage usuel. Ils n’emploient que le tutoiement, n’ôtent jamais leur chapeau en guise de salut, et s’abstiennent de tout serment. Leur seule loi est de dire ce qu’ils pensent et de ne dire que ce qu'ils pensent. Du reste, une égalité véritable, une dignité réelle, règnent parmi eux, et sous des dehors austères ils cachent souvent des âmes dévouées. Leur morale est celle de l'Évangile prise à la lettre : La fraternité en action. Ils ne connaissent point de pauvres; la mendicité est incompatible avec l'amour du travail, et les infirmes et les vieillards ont leur caisse d’épargnes dans l’activité commune.

Quand l’un d’eux éprouve des revers, ses coreligionnaires viennent à son secours. L'histoire de cette secte est pleine de bienfaits rendus à l'humanité. On sait par quels procédés Guillaume Penn fonda sa république américaine. Le premier il comprit que la guerre était un mauvais moyen de colonisation, et que la justice, même envers des sauvages, valait mieux que la force. Après lui, d’autres Quakers protestèrent contre la traite des esclaves. Dès 1727, Woolman et Benezet, chefs de la secte, déclarèrent que l'esclavage était incompatible avec le sentiment de légalité chrétienne, et, préchant d'exemple, ils affranchirent tous leurs nègres. Aucune œuvre de charité ne trouva les Quakers indifférents. C’est à eux que l’on doit un comité pour la civilisation des sauvages, mission dans laquelle Warner Millins et sa femme ont employé une portion de leur fortune. Longtemps on vit madame Frey, de Londres, se dévouer tout entière à l’amélioration de la prison de Newgate, sentine qu'elle parvint à purifier. Des missionnaires, choisis dans leur sein, acceptent la tâche de visiter les écoles, les hôpitaux, et de remplir sans ostentation, sans amour de vaine gloire, le rôle de consolateurs et de bienfaiteurs. Quelques singularités de leur vie ont pu prêter au ridicule; mais la calomnie n’a eu aucune prise ni sur leurs mœurs, ni sur leur conduite, La pureté, la loyauté, l’amour du travail, la sobriété, la gravité, la décence règlent leurs actions. Ils n’attachent de prix aux choses qu’en raison de leur utilité, et sont trop portés à dédaigner les arts, luxe de l'existence humaine. Voilà le principal écueil de leur doctrine. Elle

cÔ ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS.

exclut la poésie, elle étouffe l’imagination, elle repousse les satisfactions délicates de l'esprit et des sens. Cependant la grandeur des vues se retrouve chez eux à propos des travaux industriels. Leur coloue de Coolbrookdale en offre la preuve; les procédés les plus avancés y ont trouvé une application précoce. Des chemins de fer, un pont d’une seule arche, jeté sur la Saverne, un plan incliné pour les bateaux, sont autant de témoignages du génie industriel de ces religionnaires, et sous leurs mains cette vallée anglaise est devenue un asile de paix, d'ordre, d'activité et de bonheur.

Les Tunkers et les Shakers peuvent être considérés comme des nuances des Quakers dont ils ne se séparent que par quelques bizarreries religieuses. La communauté des biens, facullative chez les Quakers, est ici, dans bien des cas, obligatoire, et les établissements ont souvent offert le même aspect patriarcal, la même physionomie touchante. Ephrata, New-Labanon ont eu ou ont encore ce caractère. Le célibat semble être la règle de ces conmunaules ou plulôt de ces colonies religieuses et agricoles. À New-Labauon, on lit ces mots sur la porte de la maison de correction : « Ils sont hors de la grâce. » Les Memnonites partagent, avec les Quakers, l'horreur du service militaire. Plutôt que de céder sur ce point, ils ont préféré l’expatriation : ils occupent quarante villages dans la Russie méridionale. Les Baptistes, les Anabaptistes et leurs variétés, se rattachent aux sectes qui précèdent par une tendance à la communauté sociale. Les Lecteurs de Suède seraient plutôt des Illuminés à la

manière de Swedenborg, absorbés dans la méditation des Écritures et dans la recherche d’une exégèse mystique. Les Doukhobortses, schismatiques grecs, vont jusqu'à la promiscuité. Les Sandemaniens, les Adamites, les Glassites, les Millénaires et une foule d’autres se confondent par quelques affinités plus ou moins caractéristiques, et rappellent l'organisation conventuelle mêlée à des combinaisons sociales. Dans presque toutes ces sectes, les agapes, ou repas en commun, font partie de la règle et remplissent un rôle.

Un essai caractéristique dans les mêmes voies est également celui des missions de l'Uruguay et du Parana. Ces Missions ou Réductions, fondées par les Jésuites, semblent avoir été soumises à uu régime pairiarcal, mêlé de discipline catholique. Il n’est pas douteux que les Indiens ne lui aient dû longtemps un bonheur qui les a fuis depuis qu’on les a violemment séparés de leurs civilisateurs religieux. La vie de ces Réductions tendait à faire passer dans la pratique la fraternité, le dévouement mutuel, l’obéissance naïve des premiers âges du christianisme. La communauté y existait plutôt dans les mœurs que dans les lois. Chacun y avait son champ, son troupeau; mais il existait, en dehors de cette propriété individuelle, un domaine appartenant à tous, exploité par tous, que l’on nommait la possession de Dieu. Les produits en étaient affectés à l'entretien des infirmes, à la guérison des malades, aux frais de la guerre, aux calamités causées par la disette, au payement du tribut envoyé au roi d'Espagne. Quant aux hameaux, bâlis sur un

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