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TROISIÈME ÉPOQUE

L'Organisateur. — Famille de la rue Monsigny. — Le Globe. Prédications publiques.

Le premier retour à une propagande ouverte fut la fondation d’un organe spécial du saint-simonisme. L'Organisateur parut avec une périodicité hebdomadaire, et cette fois rien d’étranger à l’école n’eut accès dans la feuille qui lui servait d’interprète. L'Organisateur fut une chaire purement saint-simonienne.

La fondation de la hiérarchie remonte aussi à la même époque. Dans l’ordre des dates, M. Olinde

Rodrigues, le disciple direct de Saint-Simon, aurait

dû être le premier pontife de la religion. Mais la loi hiérarchique n’admettait ni droit d’héritage, ni priorité d’avénement ; elle ne saluait, ne reconnaissait, n’acclamait (ce fut le mot consacré) que la capacité. MM. Enfantin et Bazard se posèrent donc, en leur qualité de membres les plus sympathiques et les plus capables, comme les chefs de la doctrine. On les accepta pour tels. En effet, nul n’avait qualité pour leur disputer cette tiare : la date de leur initiation, leurs travaux longs et gratuits, leurs belles et savantes facultés, tout les portait à ce poste à l’exclusion d’autres prétendants.

On a beaucoup disserté, dans le temps, sur le mérite comparatif de MM. Bazard et Enfantin ; on a cherché quelles étaient, en eux, les facultés analogues, quelles étaient les facultés dissemblables. Ce qui semble hors de doute, c’est que la nature de leur esprit excluait, chez ces deux hommes, la pensée d'une longue association, d’une solidarité durable. M. Bazard, élevé à l’école de nos luttes politiques, ayant souffert par elles et pour elles, aimait encore, malgré lui et à son insu, la cause révolutionnaire qu'il avait défendue longtemps. Plus d’une fois, pour juger la théorie saint-simonienne, il se mit au point de vue du monde profane, dont il eût aimé la louange et dont il redoutait le sarcasme. Bon logicien d’ailleurs, penseur infatigable, vulgarisateur habile comme peu le sont, M. Bazard trouvait, sur un thème donné, tout ce qu'il renfermait de déductions et de développements. Il aimait, il caressait, il épuisait ces besoones partielles et de détail; 1l se reposait volontiers

quand elles étaient accomplies, et demandait du loisir pour em embrasser d’autres, par fatigue peut-être, peut-être aussi par sage calcul. |

M. Enfantin était d’une nature tout à fait opposée à celle-là. S'étant constamment tenu à l'écart de la politique courante, il n’y rattachait aucun souvenir de sympathie ou de haine; il assistait, neutre ou indifférent, à ses péripéties les plus éclatantes ; il ne songeait au monde que pour l’attirer à ses propres convictions, et non pour s'occuper des siennes; il ne tenait à lui que par les points de contact avec l’avenir saint-simonien. Sa tête était en travail constant de transformations expérimentales. On eût dit un laboratoire d'idées d’où elles sortaient brutes pour passer au laminoir de M, Bazard. L’un était plus manipulateur, l’autre plus inventeur. Celui-ci écrivait mieux qu'il ne parlait ; celui-là parlait mieux qu'il n’écrivait. M. Enfantin créait la pensée, M. Bazard trouvait la formule.

Si l’on voulait approfondir ce parallèle, il serait facile d’en faire résulter ce regret, que ces deux esprits originaux ne soient pas demeurés dans un poste où il s’aidaient, où ils se tempéraient l’un l’autre. M. Enfantin harcelant M. Bazard chaque jour, à toute heure, pour qu'à un théorème démontré succédât un théorème nouveau; le provoquant à des hardiesses successives ; lui disant sans cesse « en avant, » quand celui-ci voulait attendre et voir ; M. Enfantin, frappant coup sur coup, sans réserve et sans mesure, était la personnification d’un monde nouveau, pressé d'arriver, pressé de jouir, pressé de régner et de s’in-

staller dans une place prise. M. Bazard, cherchant des biais, critiquant beaucoup et doctrinant peu, était l'organe d’un procédé transitoire, d’un pacte de conciliation entre l’ordre rêvé et l’ordre ancien. M. Enfantin se tenait sur la voie de l'imagination et de la théorie, M. Bazard dans celle de la logique et de la pratique ; l’un devait s’adresser au sentiment, l’autre à la raison. Que M. Bazard se retirât, et M. Enfantin, livré à lui-même, devenait trop téméraire ; que M. Enfantin fit le premier sa retraite, et M. Bazard restait sans force devant ses doutes et ses hésitations : ce n'était plus un chef d’Église, mais seulement un philosophe dans l’acception la plus étendue de ce mot.

Quelques germes de division que continssent ces deux esprits opposés, au jour de l’organisation de la hiérarchie, ils semblaient n'avoir qu’une tête et un cœur. On fonda le collége dans lequel entrèrent les initiés de la première et de la seconde époque, les hommes du Producteur et ceux de l’Organisateur. Plus tard, le siége de la doctrine fut transféré dans la rue Monsigny, où, à quelques mois de là, devait se grouper et s'installer la famille.

Ceci se passait à la veille de la Révolution de Juillet. Qnand la victoire eut émancipé les idées et les affiches, les saint-simoniens en profitèrent pour se donner une publicité des rues. Un étrange manifeste, signé Bazard-Enfantin, vint se déployer hardiment sur les murs de Paris, à côté d’une proclamation de Lafayette et d’un appel à la branche d'Orléans. Le peuple en rit, mais la Chambre des députés, qui était alors disposée à s’effrayer de tout, porta gravement

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laffaire à sa barre. MM. Dupin et Mauguin signalèrent, du haut de la tribune, une secte qui prêchait la communauté des biens et la communauté des femmes ; imputations auxquelles MM. Bazard et Enfantin crurent devoir répondre le 1er octobre 1830. Voici comment ils le faisaient dans une brochure adressée à la Chambre des députés. Aux formes, aux prètentions assez modérées de cet écrit, il est facile de voir qu'il provenait plutôt de l'impulsion de M. Bazard que de celle de son collègue.

« Oui, sans doute, les saint-simoniens professent, sur l'avenir de la propriété et sur l’avenir des femmes, des idées qui leur sont particulières et qui se rattachent à des vues toutes particulières aussi et toutes nouvelles, sur la religion, sur le pouvoir, sur la liberté, et enfin sur tous les grands problèmes qui s’agitent aujourd'hui dans toute l'Europe d’une manière si désordonnée et si violente; mais il s’en faut de beaucoup que ces idées soient celles qu’on leur attribue.

» Le système de communauté des biens s'entend universellement du partage égal entre tous les membres de la société, soit du fond lui-même de la production, soit du fruit du travail de tous.

» Les saint-simoniens repoussent ce partage égal de la propriété, qui constituerait à leurs yeux une violence plus grande, une injustice plus révoltante que le partage inégal qui s’est effectué primitivement par la force des armes, par la conquête.

» Car ils croient à l'inégalité naturelle des hommes, et regardent cette inégalité comme la base même de l’association, comme la condition indispensable de l’ordre social.

» Ils repoussent le système de la communauté des biens, car cette communauté serait une violation manifeste de la

première de toutes les lois morales qu'ils ont reçu mission d'enseigner, et qui veut qu’à l'avenir chacun soit placé selon sa capacité et rétribué selon ses œuvres.

» Mais en vertu de cette loi, ils demandent l'abolition de tous les priviléges de naissance, sans exception, et par conséquent la destruction de l'héritage, le plus grand de ces priviléges, celui qui les comprend tous aujourd’hui, et dont l'effet est de laisser au hasard la répartition des priviléges sociaux, parmi le petit nombre de ceux qui peuvent y prétendre, et de condamner la classe la plus nombreuse à la dépravation, à l'ignorance, à la misère.

» Ils demandent que tous les instruments de travail, les terres et les capitaux qui forment aujourd’hui le fonds morcelé des propriétés particulières, soient exploités par association et hiérarchiquement de manière à ce que la tàche de chacun soit l'expression de sa capacité, et sa richesse la mesure de ses œuvres.

» Les saint-simoniens ne viennent porter atteinte à la constitution de la propriété, qu’en tant qu'elle consacre pour quelques-uns le privilége impie de l’oisiveté, c'est-àdire de vivre du travail d'autrui; qu’en tant qu’elle abandonne au hasard de la naissance le classement social des individus. 6

» Le christianisme a tiré les femmes de la servitude; mais il les a condamnées pourtant à la subalternité, et partout dans l’Europe chrétienne, nous les voyons encore frappées d'interdiction religieuse, politique et civile.

» Les saint-simoniens viennent annoncer leur affranchissement définitif, leur complète émancipation, mais sans prétendre pour cela abolir la sainte loi du mariage, proclamée par le christianisme; ils viennent, du contraire, pour accomplir cette loi, pour lui donner une nouvelle sanction, pour ajouter à la puissance et à l’inviolabilité de l'union qu’elle consacre.

» Ils demandent, comme les chrétiens, qu'un seul homme soit uni à une seule femme; mais ils enseignent que l'épouse doit devenir légale de l'époux, et que, selon Ja

grâce particulière que Dieu a dévolue à son sexe, elle doit lui être associée dans l'exercice de la triple fonction du temple, de l'État et de la famille ; de manière à ce que l’individu social, qui, jusqu’à ce jour, a été l’homme seulement, soit désormais l’homme et la femme.

» La religion de Saint-Simon ne vient que pour mettre fin à ce trafic honteux, à cette prostitution légale, qui, sous le nom de mariage, consacre fréquemment aujourd’hui l'union monstrueuse du dévouement et de l’égoïsme, des lumières et de l'ignorance, de la jeunesse et de la décrépitude. |

» Telles sont les idées les plus générales des saint-simoniens sur les changements qu’ils appellent dans la consti-

tution de la propriété et dans la condition sociale des femmes. »

Cette profession de foi, assez explicite, est l’acte le plus net et le plus précis que nous ait légué le saintsimonisme. Get acte est d'autant plus précieux qu’il établit, à cette date, sur quel terrain et dans quelles limites les deux chefs de l’école entendaient circonscrire leurs débats avec le monde extérieur.

Cependant l'Église était constituée, et, qui plus est, elle prospérait. Des apports d'argent avaient eu lieu ; les membres du collége ayant donné l'exemple, on commençait à pratiquer la mise en commun des biens après l'avoir professée. C’est dans cette période ascendante que le saint-simonisme crut utile d’avoir de nouveau une feuille à sa dévotion, feuille dans laquelle l’enseignement oral serait résumé à côté de la prédication écrite et quotidienne. Le Globe s’offrit par l'intermédiaire de l’un de ses propriétaires, M. Pierre Leroux. Un acte de cession eut lieu le 18 janvier 1831,

et les jours suivants le Globe parut avec le sous-titre de Journal de la Doctrine de Saint-Simon, laquelle était résumée ainsi sur la première page :

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