PREMIÈRE ÉPOQUE
Le Producteur.
Le Producteur, on vient de le voir, fut fondé sur le lit de mort de Saint-Simon. Légataire de la pensée du maître, M. Olinde Rodrigues chercha à s'associer quelques adhérents : il trouva alors, et successivement, MM. Bazard (qui signait Saint-Amand), Enfantin, Cerclet, Buchez, et d’autres encore, qui ne suivirent pas ou abandonnèrent à mi-chemin l’œuvre de propagande saint-simonienne. Le Producteur ne pouvait pas, ne devait pas être une chaire exclusive pour la religion encore au berceau. Les disciples que Saint-Simon avait laissés n’étaient ni assez nombreux, ni assez riches pour pouvoir repousser une rédaction et une organisation étrangères. Une société en commandite se forma pour la publication d’une feuille destinée en grande partie à des articles de technologie et de statistique industrielles, L’intention des prin-
cipaux coopérateurs était bien de fonder une école, mais le plus grand nombre se bornait à exprimer des sentiments individuels et des opinions isolées.
C'était d’ailleurs à une époque où l’on avait à se défendre sur un autre terrain que celui des idées spéculatives. Comme la réaction politique marchait chaque jour à front plus découvert, la résistance des sentiments et des intérêts s’organisait à l'ombre du libéralisme. L'un des chefs futurs du saint-simonisme, celui qui devait prêter à la doctrine l'appui d'une dialectique vraiment vigoureuse, M. Bazard, était lui-même un chef de carbonari échappé, comme par miracle, à cette échauffourée de Colmar et de Béfort, où Lafayette joua si bravement sa tête. Les forces vives de la France étaient alors tendues de ce côté.
Placés de la sorte entre deux camps acharnés, les disciples de Saint-Simon auraient été mal venus à faire entendre une parole toute pacifique. Enseigner le dogme du maître, prêcher l’autorité à une époque où l’on abusait de l’autorité, parler d’un christianisme nouveau à des populations qui luttaient contre les empiétements du clergé, déployer le drapeau d’un schisme en face des susceptibilités orthodoxes du moment, c’eût été se vouer à une prédication stérile et dangereuse. Le Producteur tourna l’écueil. Il réserva pour des temps meilleurs la doctrine sociale et religieuse, et ne s’occupa que du développement industriel et scientifique de l'humanité, d’après la théorie de Saint-Simon. Des plumes exercées, des talents pleins de jeunesse, des hommes d’élite, parmi les-
quels nous ne citerons qu'Armand Carrel, restèrent alors associés, pour la rédaction de la feuille, au petit noyau de saint-simoniens primitifs, et Le succès qu'elle obtint parmi les esprits sérieux résulta en grande partie de ce concours d'intelligences élevées. | «
Bientôt pourtant, un changement survenu dans le format et dans le mode de publicité ramena Le Producteur à son unité originaire. De journal hebdomadaire, ii devint recueil mensuel. Ceux qui l'avaient fontlé, puis transformé, le soutinrent pendant quelque temps encore, après quoi il s'éclipsa un beau jour, faute de 5,000 francs annuellement nécessaires pour le continuer. Les apôtres n'étaient pas opulents, et les mains qui jusque-là avaient fait les avances étaient lasses de donner. Le Producteur mourut.
Dans sa courte existence, bien que contenu par la crainte d’une saisie judiciaire, il avait posé, en face du gouvernement le plus ombrageux, une foule de questions hardies et radicales. Il avait parlé de l’affranchissement de l’industrie, quand régnaient, dans toute leur gloire, les théories de M. de Mayrinhac et les tarifs de M. de Saint-Cricq; il avait convié et excité à une œuvre d'organisation nouvelle les savants, les artistes, les financiers, ces puissances indépendantes que l’on craignait tant alors. Le Producteur avait fait plus encore : il avait prêché l’union et l’oubli à l'opinion dominante, et hasardé des mots de réforme sociale, précoces et audacieux. C'était beancoup que de se déclarer neutre en temps de guerre, que de se mettre entre deux armées qui se battaient,
au risque de se voir frappé par l’une et par l’autre, et avec la certitude d’être impuissant à les pacifier. Ce dévouement opiniâtre, cette patience à éclairer les questions de l’ordre industriel, cette persévérance désintéressée dans une œuvre calomniée et méconnue, tout cela caractérise et honore les jeunes philosophes pour qui le Producteur fut une espèce de prologue à l’apostolat. Leur tâche était d’autant plus méritoire que le succès ne les servait ni en raison de leur talent, ni en raison de leurs sacrifices.
DEUXIÈME ÉPOQOUE
Enseignement de la rue Taranne: — Exposition de la doctrine.
Quand le Producteur fut mort, on put croire que le saint-simonisme avait fini en même temps que lui. La presse philosophique le crut; elle sonna, avec le zèle et la grâce d’une rivale, les funérailles de la doctrine nouvelle. Mais il en est de la parole répandue dans le monde comme de ces semences que le vent promène d’une zone à l’autre, et qui vont germer loin de la plante qui les vit mürir. La publicité du Producteur avait eu un rayonnement borné, mais choisi : un petit nombre de lecteurs attentifs s'était mis peu à peu dans le courant d'idées de la doctrine, et avait
senti à son unisson. Des sympathies réelles étaient acquises aux principes ; le désir de voir les hommes, de les connaître, d'apprendre de leur bouche le complément de la philosophie saint-simonienne, tourmentait quelques têtes plus enthousiastes que les autres. On s’écrivit, on s’aboucha. Des correspondances s’organisèrent ; des réunions eurent lieu ; des centres de propagation se formèrent sur divers points. On procéda même dès lors à un système d’affiliations suivies et nombreuses. Quoique les écrivains de l’école eussent été obligés de renoncer à la presse, comme influence périodique, ils s’en servirent, par intervalles, pour consigner leurs idées dans des brochures et dans des livres. Ces ouvrages n'étaient point un cours complet de la philosophie de Saint-Simon, mais seulement des thèmes industriels ou scientifiques, développés d’après la méthode et selon le critérium de la doctrine.
Bientôt aussi un enseignement oral s’ouvrit dans une salle, rue Taranne, et M. Bazard y poursuivit, dans une longue suite de conférences, l'Exposition complète de la foi saint-simonienne. Alors, les initiations allèrent chaque jour en augmentant. L'école se recruta surtout parmi les élèves de l’École Polytechnique, ce foyer des sciences positives. C’est à cette date qu'il faut reporter les adhésions de MM. Carnot, Michel Chevalier, Fournel, Dugied, Barrault, Charles Duveyrier, Talabot, et quelques autres qui, avec MM. Bazard, Enfantin et Rodrigues, composèrent le noyau de croyants qui devaient plus tard constituer ce que l’on nomma le grand collége.
L'enseignement de la rue Taranne fit faire un grand pas à la doctrine. Les matières étaient préparées en commun par MM. Bazard et Enfantin; ce dernier pressant toujours l’autre, éveillant les questions une à une, et les livrant ensuite à la déduction nerveuse, à la sagacité didactique de son collègue. Après avoir parcouru et réglé dans le Producteur la série des faits industriels, les esprits impulsifs de l’école expliquèrent, dans l'Exposition orale, les autres phénomènes de l’activité humaine, et dirent la loi qui devait féconder l’avenir. Ce n'était plus alors une démonstration étroite et partielle, c'était la science générale qui allait dévoiler ses mystères.
La première partie de cette Exposition de la doctrine ne contenait que fort peu d'indications organiques, La critique y dominait le reste ; elle s’y était fait une large part. On y plaçait le vieux monde en présence du nouveau : l’un sur la sellette, l’autre sur un fauteuil de juge. Dans un débat ainsi posé, on devine quel devait être le vaincu.
L’Exposition commence par déplorer la situation douloureuse dans laquelle se trouve placée la société européenne. La lutte et l’antagonisme sont partout ; la cohésion et la concorde ne sont nulle part. Tous les liens se relâchent; le regret et la crainte, la défiance et la haine, le charlatanisme et la ruse prévalent aussi bien dans les relations générales que dans les rapports individuels. Ce désordre, cette anarchie, se retrouvent dans la politique qui nous divise au nom du pouvoir et de la liberté; dans les sciences, que rien ne lie entre elles; dans l’industrie, que décime
le fléau de la concurrence; dans les beaux-arts qui languissent, privés d’inspirations fécondes.
Quand l'Exposition a ainsi caractérisé, à son point de vue, les sociétés modernes, elle convie l'humanité à une autre nature de rapports ; elle indique aux mortels divisés « un lien d'affection, de doctrine et d’acti- » vité, qui doit les unir, les faire marcher en paix, » avec ordre, avec amour, vers une commune desti- » née, et donner à la société, au globe lui-même, au » monde tontentier, un caractère d'union, de sagesse » et de beauté. »
Pour arriver à la démonstration de ce fait, l’Exposition procède par la méthode historique ; elle ouvre le livre des traditions et fait voir comment l’humanité a marché vers Saint-Simon par les périodes d’égoïsme et d’athéisme ; elle base et fonde son système social sur la science de l’espèce humaine; elle y trouve la justification d’une tendance irrésistible vers l'association universelle, puis elle cherche à deviner quel sera le père de cette race future, quelle sera la ville initiatrice du genre humain, la ville du progrès moderne, comme l’ont été, aux temps anciens, Jérusalem, la Rome impériale et la Rome chrétienne.
Passant à d’autres intérêts, l'Exposition constate par quel abus du fait l’homme a été jusqu'ici, toujours et partout, exploité par l’homme : elle proclame le droit nouveau : « À chacun suivant sa capacité, à chaque » capacité suivant ses œuvres; » droit qui est appelé à détrôner les priviléges de la conquête et de la naissance. Personne désormais n’aura recours à la force, car la force n’est utile que pour imposer un abus. D’où
SAINT-SIMONIENS. 93 il suit que l’ancienne organisation, militaire et oisive, fera place à l’organisation active et pacifique des travailleurs, classés selon la hiérarchie,
De cet appel aux travailleurs conviés à un droit nouveau, l’Exposuion arrive à l'examen de la loi constitultive de la propriété. Ici la doctrine tranche dans le vif de larichesse actuelle ; Jésus a dit : « Plus d’es- » clavage ! » Saint-Simon s’écrie : « Plus d’héritage! » Après quoi comme la nature, qui moissonne des hommes chaque jour, exige un système quelconque de successibilité, l'Exposition ÿ pourvoit et adjuge aux chefs de la doctrine le retour de tous les biens, devenus ainsi à la fois communs et main-mortables, à la charge seule, pour le suprême collége, de faire élever les enfants dans une direction professionnelle, de les doter, de les diriger, de leur tenir lieu de père et d’héritage.
Des vues de législation assez étranges, des critiques générales ou minutieuses sur l’état actuel des sciences humaines, complètent cette première partie de l’Exposition. La seconde partie est plus sérieuse, plus tra= vaillée : elle aborde, quoique toujours dans des termes mystérieux et emphatiques, les problèmes de l’organisation future. C’est là que M. Bazard posa les bases réelles de la doctrine qui allait passer à l’état de religion. Le dogme, la morale, le culte, s'y trouvent sinon formulés nettement, du moins indiqués de telle sorte que plus tard cet écrit put fournir une longue série de thèmes aux enseignements du Globe, aux prédications de la salle Taitbout, et aux orageux débats, de la famille de la rue Monsigny. Quand M. Bazard
mettait en ordre ce travail, si nourri de faits et d’études, il ne se doutait pas que le texte en serait plus tard invoqué contre lui, et qu’au bout de cette longue traite, épuisé autant qu'épouvanté du chemin parcouru, il trouverait son collègue Enfantin qui lui crierait : « Marche! » quand il eût, pour sa part, fait si volontiers une halte.
C’est, du reste, ici le moment, à la veille de la transformation que va subir le saint-simonisme, de résu= mer sa foi telle qu’elle résulte de l'Exposition et des œuvres qui en sont la glose. Il fant seulement laisser à l'écart, comme réservées, les questions qui, dans la suite, soulevèrent des tempêtes.
Commencons par la tête du système : Dreu. Voici le Dieu saint-simonien dans une première définition :
« Dieu est un, Dieu est tout ce qui est; tout est en lui, tout est par lui; tout est lui. Dieu, l'être infini, universel, exprimé dans son unité vivante et active, c’est l'amour infini, universel, qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux; comme esprit et comme matière, ou comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beauté. L'homme, représentation finie de l'être infini, est, comme lui, dans son unité active, amour; et dans les modes, dans les aspects de sa manifestation, esprit et matière, intelligence et force, sagesse et beauté. »
Plus tard, M. Enfantin, pour aider les mémoires paresseuses, abrégea cette longue et confuse définition. Voici la sienne :
« Dieu est tout ce qui est; tout est en lui, tout est par lui.
» Nul de nous n’est hors de lui, mais aucun de nous n’est en lui.
» Chacun de nous vit de sa vie, et tous nous communions en lui, car il est tout ce qui est. »
On le voit, ces formules sont du panthéisme déclaré, sans scrupule et sans voiles.
Après Dieu le Messie.
Saint-Simon était ce Messie. Il ne relevait que de sa mission divine. Comme Jésus, il avait été envoyé pour annoncer au monde une doctrine, doctrine plus complète toutefois, plus sympathique que le christianisme.
« Le monde attendait un sauveur... Saint-Simon a paru.
» Moïse, Orphée, Numa ont organisé les travaux matériels.
» Jésus-Christ a organisé les travaux spirituels.
» Saint-Simon a organisé les travaux religieux.
» Donc Saint-Simon a résumé Moïse et Jésus-Christ.
» Moise serait dans l’avenir le chef du culte, Jésus-Christ le chef du dogme; Saint-Simon serait le chef de la religion, le pape. »
Pour éclaircir tant soit peu ce mythe, cette fusion du travail matériel et du travail spirituel, absorbés l’un et l’autre dans le travail religieux, il faut avoir la clef de ce que l’on a nommé, dans l’école, le dualisme catholique, le combat de l'esprit contre la chair, de l'intelligence contre la matière. Au lieu d'adopter cette division consacrée jusqu'alors, le saint-simonisme s’annonça comme devant l’annuler, l'heure étant venue. Ces deux principes, éléments d’une lutte
éternelle, au lieu de se combattre, allaient désormais se combiner, recevoir une impulsion unique, se sanctüifier l’un et l’autre, et l’un par l’autre. Avant notre époque, cette cause de conflit, introduite dans les religions dominantes, les avait rendues, disait l’école, vicieuses et incomplètes. Le principe du bien et du mal proclamés par la Genèse, les dieux bons ou mauvais du paganisme grec et du fétichisme asiatique, avaient amené ce dualisme interminable, cet antagonisme qui se résumaient, pour l'humanité, en révolte des sens contre la raison, révolte funeste, qui tenait l’âme et le corps dans un état d’irritation et d'hostilité constantes, et qui, passant de l’ordre idéal dans l’ordre positif, réagissait sur les lois, sur les mœurs, sur les habitudes, sur l’organisation sociale et politique; créant ainsi, d’une part, les haines entre individus, de l’autre les guerres entre nations.
Il fallait donc, pour que l'humanité arrivât à la complète harmonie de ses fonctions, que la chair et la matière fussent réhabilitées. Il fallait faire justice, dans une loi nouvelle, de toutes les abominations et de toutes les erreurs de la loi ancienne; des supplices volontaires du fakir hindou, comme des macérations et des jeûnes du cénobite chrétien. Les devises catholiques : « Mortifiez-vous, abstenez-vous, » devises né-. gatives et vieillies, devaient se retirer devant celle-ci : « Sanctifiez-vous dans le travail et dans le plaisir. »
Ce dualisme, admis une fois comme élément et comme forme, avait dû se glisser jadis et se répandre, par des fissures imperceptibles, dans l’organisa-
tion entière de l'humanité, s’insinuer dans les mœurs et dans les institutions, dans les coutumes des peuples et dans l'esprit des gouvernements. Aïnsi la distinction entre la chair et l’esprit avait conduit à reconnaître deux directions, l’une temporelle, l’autre spirituelle; à proclamer deux maîtres, un empereur et un pape, chacun avec des attributions distinctes. Les paroles : « Mon royaume n’est pas de ce monde, » Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui » est à Dieu, » avaient établi pour le christianisme cette prémisse orageuse, dont les conséquences se révélaient dans une guerre de dix-huit cents ans entre le temporel et le spirituel.
Le saint-simonisme ne tolérait pas ce duel ; il n’admettait pas que l'humanité dût être ainsi à tout jamais violentée, tirée à droite par la chair, tirée à gauche par l'esprit, ne sachant que croire ou de ses instincts ou de ses idées ; il n’admettait pas ces deux forces rivales s’annulant dans le choc, ces deux glaives toujours prêts à se croiser, ces deux principes obligés de vivre ensemble et de lutter toujours. Le prêtre de Saint-Simon devait relier, d’après son expression, la chair et l'esprit, et sanctifier l’un par l’autre.
Cette sanctification, cette réhabilitation de la chair n’était exprimée toutefois, dans l’œuvre de M. Bazard, que d’une manière implicite ; mais M. Enfantin sut la dégager du fond même de la démonstration et se servir de cette arme contre celui qui l'avait forgée. Quand plus tard la controverse se fut engagée, entre les saint-simoniens, sur les questions de morale, on argua, pour battre les dissidents, de cette partie du
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dogme, qui n’avait eu d’abord, et dans la pensée même du fondateur, qu'une signification politique.
Ce que l’on voulait en effet, vers ce temps, avant que la famille de la rue Monsigny eût été organisée, c'était la constitution de l’autorité, et la règle de la hiérarchie. On entendait prouver l’utilité d’un cumul, la nécessité d’une fusion entre deux pouvoirs jusqu'alors rivaux et distincts. On voulait dire : «Iln'y a plus un empereur et un pape; il y à un PÈRE. » On méditait un régime qu’à défaut d’autre nom on peut appeler théocratique.
Cette théocratie ou association, comme on voudra, divisait l'humanité en trois classes : savants, artistes etindustriels ; hiérarchiquement soumis aux premiers industriels, aux premiers savants, aux premiers artistes. Ces chefs devaient administrer les intérêts matériels et intellectuels de la société saint-simonienne, dans les voies et selon l'esprit de la formule du maître : « L'amélioration du sort moral, physique et » intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus » pauvre. » Ils devaient le faire suivant le mode de répartition fixé par la deuxième formule : « À chacun » suivant sa capacité ; à chaque capacité suivant ses » œuvres. »
Ainsi par la foi nouvelle et à l’aide de ses organes, la cité, comme le département, comme l'État, comme l'humanité, devait marcher vers un but unique, but vaste et fécond ! Mais de quelles lois allait-on s’inspirer pour conduire les hommes vers cette terre promise, théâtre de l'harmonie universelle ? Quelle allait
être la règle fixe et reconnue des nouveaux rapports de l'humanité ? Le droit romain et français périssant en un jour, qu'allait-on consacrer à sa place ? Aux époques critiques, comme le sont toutes celles que le monde a traversées jusqu'ici, l'humanité pouvait et devait se contenter des lois écrites ; mais une époque organique, l’époque saint-simonienne, appelait LA LOI VIVANTE.
« LA LOI VIVANTE !, — c’est M. Bazard qui parle, — ne se trouve qu'aux époques organiques, et alors la loi, c’est l’homme; toujours elle a un nom, et ce nom est celui de son auteur. Et d’abord celle qui domine toutes les autres, celle qui a fondé la société, c’est, selon le temps, ou la loi de Numa, ou la loi de Moise, ou celle du Christ, comme, dans l'avenir, ce sera celle de Saint-Simon. Bien loin alors que la société s'efforce de mettre dans l'ombre le législateur suprême dont l’amour prophétique lui a donné naissance, elle s'empare de son nom, elle l’incarne en elle; c’est par ce nom qu'elle est, et c’est en lui qu’elle se glorifie d’être. Toutes les lois qui, dans la suite des temps, se produisent comme l'interprétation, le développement ou le perfectionnement de la loi révélatrice deviennent également inséparables de leurs auteurs.
» C’est toujours le législateur qu’on aime, c’est à lui qu’on obéit. Dans l'avenir, toute loi est la déclaration par laquelle celui qui préside à une fonction, à un ordre quelconque de relations sociales, fait connaitre sa volonté à ses inférieurs, en sanctionnant ses prescriptions par des peines ou par des récompenses. »
Voilà donc le prêtre, non-seulement chef spirituel et temporel, mais législateur et juge. Il sera plus en-
1, Exposition, t, IL.
core. Il sera le manutenteur et le distributeur de la fortune sociale : il la recevra par voie d’héritage, pour la rendre à chacun et à tous en instruments de travail. Ainsi tout sera concentré dans les mêmes mains ; action impulsive, action coërcilive ; tout marchera dans une pensée et vers une fin uniques. Il y. aura des millions de bras, il n’y aura qu’une tête. Un homme résamera l'humanité. Toute lumière viendra converger en cet homme pour rayonner ensuite, hors de lui, plus vive, plus bienfaisante, plus pure. Cet homme, ce pontife, ce sera le plus fort, le plus sympathique, le plus généralisateur des êtres vivants; 1l embrassera dans son amour et l’amour du prêtre de la science et l'amour du prêtre de l’industrie ; il reliera socialement les théoriciens et les praticiens. C’est lui, la loi vivante, qui d’un coup d’œil et par une sorte d’intuition, se posera à sa place et réglera ensuite l’échelle des vocations et des aptitudes, la hiérarchie des capacités, et le tarif des salaires ; c’est lui qui sera l’angle lumineux de la création nouvelle, qui, abreuvé de l’amour de tous, s’épandra en torrents d'amour ; lui qui donnera de l'unité au travail général pour la direction harmonieuse de tous les travaux.
Telle fut la préface du saint-simonisme ; tel fut son enseignement public avant l'heure de l'application. Ces travaux préparatoires portaient l'empreinte d’une conviction lentement et solidement formée. Obscurs souvent, parfois déclamatoires, ils se présentaient enveloppés d’études si fortes, qu'ils devaient provoquer de la part des critiques une attitude de réserve. La
chose se passait d’ailleurs daus un petit cercle d’esprits élevés, sans retentissement extérieur, sans éclat, sans scandale. Vers le milieu de 1830, ce théâtre parut trop étroit aux saint-simoniens. Il leur fallait une scène plus vaste et plus orageuse. Ils avaient soif des bravos, peut-être des sifflets de la foule : ils voulaient se produire, attirer à eux, convertir, grandir en puissance, se faire aimer, réunir toutes les pensées en une pensée commune ; enseigner au monde l'amour, l'harmonie et la paix. Ce fut alors que l’école devint une famille, puis une Église.