QUATRIÈME ÉPOQUE
Schisme, — Scission de la famille. — Retraite de Ménilmontant. Le Livre nouveau.
Depuis longtemps, les deux chefs du saint-simonisme étaient combattus par des pensées divergentes. M. Bazard, tout en consentant à passer de l’état d’école à celui d’église, avait arrêté, dans son plan de conduite, de s'abstenir d’éclats immédiats. Il voulait que les théories eussent pénétré dans les esprits avant d’en venir à la pratique; il désirait convaincre et non enthousiasmer ; il s’'adressait aux hommes de discussion et d'examen, M. Enfantin ne se résignait pas à cette préparation lente et chanceuse. De toutes les facons par lesquelles on agit sur les organisations humaines, il savait que la plus prompte, la plus décisive, c’est l'engouement. Il comptait sur le cœur plus que sur l'esprit, sur le sentiment plus que sur la raison ; il voulait passionner les artistes et les poëtes. Que lui importait sa petite famille, à lui qui rêvait la
famille universelle, à lui qui comptait arriver de son vivant à une royauté politique et religieuse ? Aussi, dès qu’il vit que M. Bazard ne pouvait plus, ne voulait plus se mettre à son pas, il résolut de le laisser en route et de marcher seul.
Par quels moyens il resta le maître dans ce conflit d'autorité, cela s'explique, cela se concoit. M. Enfantin, demeuré seul, avait encore un rôle à jouer; M. Bazard n’en avait plus. Poussé jusque-là dans des voies hardies, ce dernier n'avait pas même la décision nécessaire pour se maintenir au point où on l’avait conduit. Il eût reculé sans doute; et reculer en rase Campagne quand on a contre soi le nombre, quand on n’a pour soi que l’audace, c’est être vaincu. M. Enfantin devait donc détrôner, absorber son collèlègue ; c'était dans l’ordre.
La rupture éclata au sujet de deux questions essentielles, l’affranchissement du prolétaire et l’affranchissement de la femme. L’affranchissement du prolétaire pouvait se poursuivre et s’avouer en face de l'univers. Seulement, il venait se briser contre l’article 291 du Code pénal, et comme vers ce temps les sociétés populaires fatiguaient le gouvernement et la bourgeoisie, il était possible que le parquet prit laffranchissement du prolétaire en mauvaise part. M. Bazard recula devant cette expérience hasardeuse. Quant à l’affranchissement de la femme, non-seulement il présentait des dangers plus grands encore, mais, en outre, il froissait M. Bazard dans un sentiment personnel. Soit que M. Enfantin laissât à la moralité future une latitude peu édifiante, soit qu’il dit trop ce
qu'il voulait faire ou qu'il ne le dit point assez, toujours est-il que son collègue ne voulut pas encourir la solidarité d’un scandale probable. Après de vives discussions, M. Bazard se retira, profondément navré de la lutte, souffrant dans ses affections, triste, blessé au cœur, devant mourir à peu de mois de là.
Alors une scission eut lieu. La famille de la rue Monsigny se sépara en deux camps, l’un aux couleurs de M. Enfantin, ayant foi en lui, quoi qu'il advint; l’autre dévoué à M. Bazard, et prêt à le suivre dans sa retraite. Le 19 et le 21 novembre 1831, survinrent
deux réunions générales de la famille, épisodes ca-
ractéristiques dans la vie saint-simonienne. M. Bazard refusa d’y assister; il se résignait, il s’avouait vaincu. Dans la première séance, M. Enfantin parla d’abord. Il développa la théorie qui le divisait de M. Bazard, l'appel à la femme, conviée au sacerdoce en même temps que l’homme, et à titre égal ; il déclara d'une facon solennelle que le saint-simonisme ayant combatiu énergiquement et rayé de son évangile l'exploitation de l’homme par l’homme, on ne pouvait ni admettre ni tolérer davantage l'exploitation de la femme par homme. Le christianisme, suivant lui, avait émancipé la femme, mais l'avait tenue dans la subalternité; le saint-simonisme devait affranchir la femme, et la poser comme légale de l’homme.
« L'homme et la femme, voilà l'individu social, disait M. Enfantin; l'ordre moral nouveau appelle la femme à une vie nouvelle : il faut que la femme nous révèle tout ce qu'elle sent, tout ce qu'elle désire, tout ce qu’elle veut pour
l'avenir. Tout homme qui prétendrait imposer une loi à la femme n’est pas saint-simonien, et la seule position du saint-simonien à l'égard de la femme, c’est de déclarer son incompétence à la juger. »
Passant de là à la théorie du couple-prêtre, de l'individu social, homme et femme, M. Enfantin ajoutait :
« La mission du prêtre est de sentir également les deux natures, de régulariser et de développer les appétits sensuels et les appétits charnels. Sa mission est encore de faciliter l'union des êtres à affections profondes en les garantissant de la violence des êtres à affections vives, et de faciliter également l'union et la vie des êtres à affections vives en les garantissant du mépris des êtres à affections profondes. »
Et plus loin :
« Qu'elle sera belle la mission du prêtre-social, homme et femme! qu’elle sera féconde ! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de l'intelligence, ou modérera les appétits déréglés des sens ; tantôt, au contraire, il réveillera l'intelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis ; car il devra reconnaitre tout le charme de la décence ét de la pudeur, mais aussi toute la grâce de l'abandon et de la volupté. »
Jusque-là l’auditoire, bien qu’en proie à des sentiments divers, avait écouté en silence; mais, à cette dernière définition, M. Pierre Leroux ne se contint plus : « Vous exposez là, dit-il à M. Enfantin, une » doctrine que le collége à unanimement repoussée ; » je suis venu ici pour vous le dire; je vais me reli-
» rer.» À quoi M. Enfantin répondit : « La preuve de » la vérité de mes paroles, vous la voyez. Voilà » l'homme (et il montrait M. Pierre Leroux) qui re- » présente le mieux la vertu, telle qu’elle a été con- » cue jusqu'à présent; et vous en êtes témoins, la » vertu de cethomme ne peut pas comprendre ce qu’il » y a d’universel dans mes paroles. »
Nous le croyons certes bien.
La discussion continua ainsi dans la première séance, mêlée de récriminations et de paroles trèsamères, et suivie de la retraite des dissidents, parmi lesquels figuraient MM. Leroux, Reynaud, Cazeaux, Péreire etautres. Mais dans la seconde séance, M. Enfantin ne souffrit plus le débat. Après avoir congédié les protestants d’une façon assez brutale, il s’adressa aux fidèles qui lui restaient, et leur montra le fauteuil de M. Bazard, resté vide à ses côtés, comme le symbole de l'appel à la femme. M. Rodrigues se leva après lui, et fit un autre appel, l'appel à l'argent, dont il voulait, disait-il, inaugurer la puissance morale. Ce jour-là, la hiérarchie se modifia une fois encore : M. Enfantin fut déclaré, par M. Olinde Rodrigues, l’homme le plus moral de son temps, le vrai successeur de Saint-Simon, le chef suprême de la religion nouvelle ; puis, avec le même sérieux, M. Olinde Rodrigues se désigna lui-même comme le père de l’industrie et le chef du culte saint-simonien.
L’aspect de la religion se modifia en même temps que la hiérarchie. On laissa de côté le dogme, travail favori de M. Bazard, pour se tourner vers les questions de culte et de morale. On passa de la spéculation
à ia réalisation, La chair fut solennellement réhabilitée : on sanctfia le travail, on sanctifia la table, on sanctifia les passions sensuelles, le tout en se servant de termes assez lestes, car on attendait que la femme fût venue donner à la religion le code de la délicatesse et de la pudeur. Get appel à la femme, cette attente d’un Messie de l’autre sexe fut le long rêve de la dernière période saint-simonienne. On ne pouvait pas marcher sans elle; on l'invoquait chaque jour ; on la voyait partout. La femme manquant, le couple sacerdotal demeurait incomplet; la religion cheminait boiteuse. Aussi, pour décider cette révélation nouvelle, employa-t-on tous les moyens à l’aide desquels on agit sur l’imagination et sur les sens. L'hiver de 1832 fut une longue fête dans la rue Monsigny. La religion se couronna de roses, elle convia tout Paris à ses fêtes, bien sûre que Paris ne lui rendrait pas ses politesses. À ces réunions parurent quelques femmes élégantes, jeunes, gracieuses, jolies, qui dansaient pour danser, folâtraient pour folâtrer, le tout d’une facon mondaine, et sans entrevoir le côté profondément religieux de ces danses et de ces plaisirs. Le saini-simonisme y Consuma ses dernières ressources, sans que la femme répondit à son appel.
Pour soutenir ce luxe, pour suffire à ces bals, pour mettre le culte sur un pied qui fût à la hauteur des projets nouveaux, il fallait de l'argent, beaucoup d’arcent. Le Globe, distribué gratis, absorbaït une somme annuelle fort importante, et les apports avaient diminué depuis la rupture. MM. Alexis Petit, H. Fournel, d'Eichthal, Olivier, Rigaud, Toché, Barrault, et M.
SAINT-SIMONIENS. 12 Enfantin lui-même s’étaient peu à peu dépouillés pour la religion. En caisse il ne restait plus rien, ou peu de chose ; les propriétés qui formaient le solde du fonds commun n'étaient pas facilement réalisables. Le budget, au 31 juillet 1831, présentait une balance presque parfaite entre l'actif et le passif : les dons en argent étaient de 218,000 fr.; les dépenses faites de 250,000 fr. On se serait trouvé en déficit si une somme de 600,000 fr. environ, en titres d'immeubles, ne fût pas demeurée libre. 5
Voilà quelle était la situation financière du saintsimonisme quand M. Olinde Rodrigues imagina son appel à l'argent. « Rothschild, Aguado, Laffitte, dit-il, » n’ont rien entrepris d'aussi grand que ce que je » viens entreprendre. Tous ils sont venus, après la » guerre, donner au vaincu le crédit nécessaire pour » satisfaire le vainqueur. Leur mission périt et la » mienne commence. On escompte à la Bourse de » Paris, de Londres et de Berlin, l'avenir politique et » financier de l'association des travailleurs. J’entre- » prends de fonder le crédit saint-simonien. » Un acte fut en effet passé devant M° Lehon, qui constituait la société collective Benjamin-Olinde Rodrigues et compagnie, sous l'autorisation et avec l’aide de M. Enfantin. Des actions et des coupons d'actions furent émis au capital nominal de 1,000 francs, et au capital réel de 250 fr., donnant droit à une rente annuelle de 50 fr. La spéculation financière réussit mal, malgré les belles perspectives qu’elle présentait aux preneurs. Un petit nombre d’actions se plaça dans le cercle limité des partisans de la doctrine ; mais celte
émission partielle fut plus nuisible qu’utile, car on convertissait en une affaire de calcul ce qui avait été jusqu'alors une affaire de dévouement. Ceux qui avaient tant donné au saint-simonisme n’avaient pas spéculé sur leurs dons. Le mobile changeait : on s’adressait à la cupidité humaine; elle fut plus lente à répondre que ne l’avait été le désintéressement,. L'organisation du travail social ne fut guère plus heureuse. M. Stéphane Mony était demeuré fidèle à la fortune de M. Enfantin, plutôt par affection que par conviction. Il espérait toujours que la lumière morale pénétrerait, d’un jour à l’autre, au sein de cette nuit de doutes, et il s'était dévoué, en attendant, à une mission qui eût réussi par lui, si elleavait eu la moindre chance de succès. Quatre mille ouvriers avaient été affiliés : ils travaillaient dans des maisons spéciales pour le compte de la communauté religieuse. Ces essais avortèrent. Ici la certitude du bien-être matériel rendait les ouvriers nonchalants ; là des divisions intérieures se glissaient parmi eux, et il fallait intervenir pour faire respecter la hiérarchie. La masse des saint-simoniens s'était accrue sans doute; l’appel au prolétaire avait attiré quelques hommes indigents : on se prête à tous les essais quand on souffre. Mais pour les retenir, pour en augmenter le nombre, il eût fallu que l'amélioration promise se réalisât ; autrement les prolétaires s’en allaient un à un. La seule formule intelligible pour ces ouvriers, c'était d'être mieux. Elle leur manqua bientôt. Ainsi, des deux parts, ce fut un tort et une inconséquence d’avoir déplacé l’action saint-simonienne, d’avoir
tenté une réalisation qui devait échouer, et qui, en échouant, laissait le reste de la doctrine sous la prévention d’impuissance.
Cette époque fut d’ailleurs féconde en disgrâces de tout genre. Au moment où la salle Taitbout répandait son plus vif éclat oratoire, au fort des réconciliations publiques et des confessions de mademoiselle Julie Fanfernaut, quand la mise en scène la plus raffinée donnait à ces réunions un imprévu que n’offrent plus nos théâtres, une brusque mesure de police vint chasser les fidèles du temple et les mettre à la discrétion des baïonnettes municipales. D’autres poursuites simultanées avaient lieu dans la maison de la rue de Monsigny, où la saisie des papiers de la famille forma la base de plusieurs interrogatoires et d’une instruction criminelle. Ce n’est pas tout ; des dissensions étaient survenues entre M. Enfantin et M. Olinde Rodrigues, au sujet de la question morale. M. Rodrigues accusait M. Enfantin de promiscuité religieuse, et disait : « J'ai affirmé que, dans la famille saint- » simonienne, tout enfant devait pouvoir connaitre » son père. M. Enfantin a exprimé le vœu que la » femme fût seule appelée à s'expliquer sur cette » grave question. » Là-dessus il se sépara en appelant les fidèles à lui, comme au seul disciple et à l'héritier direct de Saint-Simon. La brutalité de la rupture, son inopportunité à la veille de persécutions judiciaires, laissèrent la sorte de M. Rodrigues sans retentissement.
Seulement avec lui s’en allèrent les dernières ressources. Sa retraite discréditait l'emprunt dont il était
le titulaire contractant ; et, au lieu d'opérer des placements nouveaux, il fallut désintéresser çà et là, sur les 82,000 francs d'actions réalisées, quelques porteurs de coupons, moins résignés et plus turbulents que les autres. Faute de fonds suffisants, le Globe mourut d’abord, puis les ateliers se fermèrent, enfin, la famille de la rue Monsigny fut dissoute.
Alors une dernière transformation eut lieu. À Ménilmontant, au point culminant de la côte, M. Enfanlin avait une propriété patrimoniale consistant en une vaste maison et un fort beau jardin. Il résolut d'en faire le dernier asile de la famille, son lieu de refuge contre le monde. Là on pouvait s'inspirer dans le recueillement et dans la retraite, attendre la venue de la femme, si lente à répondre, pratiquer en petit l'association contemplative et partielle, jusqu’à ce que l'heure eût sonné pour l’association universelle et laborieuse. Quoiqu'il fût étrange, après une suite de prédications contre les oisifs, de se vouer ainsi à la vie stérile de l’anachorète, cet état nouveau et purement transitoire avait aussi, disait-on, son aspect saint-simonien. Il s'agissait d’abolir la domesticité, en faisant participer les natures les plus fières à la tâche du prolétariat ; il s’agissait de former à une discipline presque conventuelle et à une vie continente, quarante jeunes moines chez lesquels la vie débordait ; il s'agissait enfin d'éprouver s'ils soutiendraient jusqu'au bout la gageure, et s'ils seraient aussi forts contre les huées de la foule qu'ils l'avaient été contre les sarcasmes des beaux esprits. Dans un factum net, elair, incisif, intituié : A Tous, M. Enfantin donnait la
SAINT-SIMONIENS. 125 clef de cette expérience: « J'ai voulu, disait-il, appeler » la femme et le prolétaire à une destinée nouvelle. » Puis il expliquait comment sa parole, semée dans Paris, y continuerait son travail mystérieux, et comment il n’y aurait bientôt plus d’autre politique que la charte d'avenir qu’il avait fondée.
À Ménilmontant, tout s’organisa ainsi qu’il l'avait dit, Quarante nouveaux moraves se cloîtrèrent dans ce jardin, le bouleversèrent dans tous les sens, laillèrent les arbres, béchèrent et sablèrent, nivelèrent, arrosèrent, émondèrent, échenillèrent, se firent indistinctement et à tour de rôle chefs d'office, cuisiniers, sommeliers, échansons. On organisa le travail par catégories ; on fit des groupes de pelleteurs, de brouetteurs, de remblayeurs, et pour que la besogne fût moins rude, on l’accompagna d’hymnes composés par un membre de la communauté. Plus tard, quand le public eut ses petites entrées dans le jardin, on lui offrit des concerts de cette musique locale !; puis, par une insigne et dernière faveur, on l’admit au spectacle du dîner du Père, comme à celui d’un souverain. Tout ceci se faisait d’ailleurs avec les formes voulues et en costumes. L’uniforme était simple et coquet : justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir vernis, casquette rouge, pantalon de coutil blanc, mouchoir noué en sautoir autour du cou, cheveux tombant sur les épaules, peignés et lissés avec soin, moustaches et barbe à l'orientale.
À. M. Félicien David, fort jeune alors, était au nombre des saintsimoniens renfermés à Ménilmontant, Il composa plusieurs hymnes qui furent chantés en chœur tous les dimanches.
Nous ne voulons pas prendre au sérieux cette phase de l’existence-saint-simonienne. L’inauguration du costume au bruit de la canonnade de Saint-Méry, la lutte entre la famille qui appelait les visiteurs et la police qui faisait croiser devant eux la baïonnette, les harangues en plein air; les synodes au milieu du préau ; les épisodes sans nombre issus de la curiosité et de la crédulité populaires, tout cela formerait un tableau bouffon qui ne saurait entrer dans le cadre de ce livre. Il vaut mieux rechercher si, en dehors de cette vie extérieure, arrangée pour la foule, Ménilmontant n’a pas eu une autre existence de travail recueilli. Cette existence, aucun document public ne l’a révélée ; mais elle a inspiré un manuscrit où sont déposées les idées écloses dans la retraite. Toute la métaphysique du saint-simonisme, son Catéchisme et sa Genèse, se trouvent dans cet écrit, résumé de plusieurs conférences de la famille et intitulé : LE LIVRE NOUVEAU Î.,
Dans la première séance, M, Enfantin ayant à sa droite MM. Barrault, Michel Chevalier, Lambert et d'Eichthal ; à sa gauche, MM. Fournel, Charles Duveyrier et Talabot, voit dans cet ordre et dans ces oroupes un fait vivant, un catéchisme ouvert sur deux feuillets, divisés chacun en deux colonnes ; d’une part MM. Fournel et Barrault ; de l’autre, MM. Michel et Charles.
1. Les obscurités qui peuvent se trouver dans les passages qui suivent ne sont pas de mon fait. J’ai cherché à exposer aussi clairement que possible des choses que souvent, il faut l'avouer avec franchise, je ne comprenais pas moi-même,
« Dans le premier, ajoute M. Enfantin, l'initiation à la vie se traduit en un verbe. C’est une formule et un langage, c’est la précision algébrique et le texte rimé, c’est le chiffre et la lettre, la métaphysique et la poétique, la grammaire et la prosodie. . .
» Cette feuille est conçue sous une inspiration semblable à celle qui présidait au catéchisme chrétien; c’est la conception du verbe, et toutefois, avec la conquête de l'algèbre; c’est Platon développé à travers Descartes et Leibnitz. .
» Cette feuille, c’est l'encyclopédie scientifique.
» C'est la formule abstraite et concrète de la vie.
» Dans l’autre feuillet l’enseignement se produit par une forme et une peinture. C’est le tracé géométrique, le plan, le dessin, l’image animée, colorée, mobile, qui doivent frapper l’homme des sens, de l'acte, le praticien, le théurgien, l'artisan du culte.
» Ce feuillet, c’est l’hiéroglyphe égyptien, mais enrichi du mouvement et de la couleur.
» C'est l'encyclopédie industrielle et l'esthétique nouvelle.
» C’est la forme composée de la vie, comme l’autre feuillet en était la formule abstraite et concrète. »
De cette définition du Catéchisme vivant, le Livre nouveau passe aux éléments qui constituent la science générale, et il la trouve dans la formule et la forme que Descartes avait déjà combinées dans l'application de la géométrie à l’algèbre, à quoi ajoutant la morale, on trouve le nouveau dogme trinitaire qui se compose du sentiment, de la formule et de la forme.
Tel est le côté mathématique du Catéchisme. Plus loin, en assignant une place à l’algèbre dans la vie morale, et en annonçant que l’époque infinitésimale,
indiquée par Leibnitz, a commencé, le Livre nouveau ajoute :
« Dieu, que les mathématiciens révolutionnaires ont vainement chassé de leur sanctuaire, et qui, toujours pourtant, y est demeuré découvert ou caché sous le nom de l'infini, ou sous le voile trompeur des limites, Dieu y reparaitra plus éclatant que jamais pour animer toutes les conceptions. Alors le verbe suprême, le verbe infinitésimal se résoudra dans l’art en paroles et hors de l’art en symboles; le savant le traduira en formules, et l'industriel en formes limitées: verbe de poésie et d'amour, il se manifestera par la musique et par l'architecture; inspirateur divin, il engendrera l’algorythmie et l’esthétique ; parole du prétre, il enfantera la science et l’industrie, le dogme et le culte, »
Le Catéchisme saint-simonien a aussi son côté grammatical. Le langage et la philosophie se correspondant, à son sens, d’une manière rigourense, le Livre nouveau établit l’ordre suivant :
Pour le théoricien, le substantif.
Pour le praticien, l’adjectif.
Pour le prêtre, le verbe.
Après quoi le Livre entre, après Leibnitz, dans l’examen de la langue de l'avenir, et il trouve que la langue française est celle qui fournira le plus d’éléments à ce nouvel idiome, empreint d’un grand caractère d’universalité. Suit un long cours de philologie et de littérature, où tous les dialectes anciens et modernes sont passés en revue et appréciés au point de vue euphonique, comparés entre eux, analysés dans leurs éléments. Nous avons hâte de passer là-
dessus pour en venir à la partie essentielle dn Livre nouveau, la Genèse du saint-simonisme.
Ici se révèle sous une nouvelle forme cette tendance de la doctrine à pacifier la chair et l'esprit, et à les sanctifier l’un par l’autre. La ‘guerre entre les deux principes n'existe pas seulement dans la politique et dans la morale, elle se retrouve encore dans la science, et la science doit être pacifiée comme le sera la politique. Elle le sera, prétend le Livre, parce que les hommes d'amour qui sentent également la théorie et la pratique, la science et l’industrie, la réalité et l'apparence, imprimeront une foi vivante dans l’harmonie constamment progressive de l'esprit et de la chair, du temps et de l’espace, du nombre et de l’étendue, de la formule et de la forme, de la pensée ct de l’acte, de l’unité et de la multiplicité, de l'identité et de la différence, de l'observation et de l’expérimentation, du passé et de l’avenir, de l'autorité et de la liberté, du moi et du non-moi, de l’homme et de la femme, de l'humanité et du monde.
A la suite de ce long détail de choses qui se meuvent aujourd’hui dans des conditions de lutte et d’antagonisme, le Livre nouveau prend le ton épique, pour épancher sur le monde ses plus mystérieux
trésors !.
« Voici, dit-il, la Genèse nouvelle, historique et prophétique, annonçant ce qui est détruit et ce qui doit être créé, ce qui doit mourir et ce qui doit naitre.
4. La rédaction de cette épopée biblique appartient à M. Michel Chevalier,
» Écoutez!
» Jai vu dans la nuit des temps anciens des choses merveilleuses.
» La terre disait à Dieu, au sein duquel elle circulait : — « Le bien-aimé viendra-t-il bientôt ? »
» Dieu lui disait : — « Je ne le susciterai pas encore, car » tu n'as pas un arbre à l'ombre duquel il repose; pas un » animal dont la chair ou le lait le nourrisse. L’atmosphère » Qui te sert de tunique est brûlante.
» Qu’as-tu à lui donner pour le réjouir? Il cherche des
» sources fraiches où il puisse se désaltérer, et je ne vois » que des flaques d’une eau bourbeuse et amère. Où sont » les champs et les trésors qui feraient sa dot? »
» Et la terre tournait.
» Elle amoncela de gigantesques arbrisseaux, des fougères plus grandes que les hautes futaies, et des roseaux semblables à des sapins. Elle se couvrit de bêtes marchantes, volantes, rampantes, aux membres allongés; elle enfanta des millions et millions de mollusques. De son sein tirant des trésors, elle les pressa en filons et en couches jusqu'à la surface du sol, mélant les plus précieux métaux et les plus riches pierreries aux marbres et aux porphyres les plus magnifiques. Cependant l’atmosphère écrasante se changeait en une pluie vivifiante, et elle allait combler les précipices effroyables et restreindre le domaine de la mer.
» Fière alors de son ouvrage, elle se retourna de nouveau vers Dieu, et lui dit : « Viendra-t-il bientôt ? »
» Dieu répondit : « Que viendrait-il faire avec sa vie dé- » licate et ambitieuse, au milieu de cette vie grossière et » pauvre que tu as répandue à ta surface ? »
» Et la terre, patiente, enfouit, comme en des magasins, la végétation dont elle s'était fait une première chevelure; elle retira la vie aux bêtes monstrueuses, ‘aux mollusques informes à qui elle s'était livrée, et la donna à des êtres plus parfaits. La bourbe des eaux forma des montagnes de grès et de schiste, leur sable se changea en couches cal-
caires, l'atmosphère se tempéra encore; la terre éjaculait de nouveaux métaux, de nouveaux porphyres, de nouveaux marbres qui se dressaient en montagnes, ou se répandaient en masses profondes et soulerraines.
» À plusieurs fois ces choses se répétèrent.
» Et à chaque fois Dieu envoyait à la terre un messager dont l’approche la faisait tressaillir. L’astre porteur de nouvelles allait ensuite au loin réjouir les mondes de la chaleur vitale qu’il avait empruntée à la terre au sein de leur majestueuse communion.
» À chaque fois, c'était pour la terre d'immenses joies.
» Mais à chaque fois, c'était pour elle aussi de grandes douleurs; car pendant que les porphyres, les marbres, les serpentines, les granits, le plomb, le cuivre, l'argent, lantimoine, le platine, l'or, le fer, l’étain, et tous les métaux, bouillonnaient dans ses veines, c'était une fièvre chaude qui la dévorait. Pendant que son axe incertain se balançaït et que la mer poussait d’un pôle à l’autre ses flots écumants, c'était un spasme nerveux; pendant que l’atmosphère se condensait en torrents, c'était une sueur froide qui lui ruisselait sur le corps; pendant qu’une vie nouvelle lui surgissait, c’étaient les angoisses de l’enfantement.
» Et elle s’écria avec douleur : — « Le bien-aimé ne viendra-t-il donc pas? »
« Il viendra, dit le Seigneur; car telle est ma promesse. » Mon dernier messager va partir, et il restera auprès de » toi comme témoin de ma parole ; chaque jour il réjouira » fa vue de l’aspect de sa face au teint d'argent. En mé- » moire des ébranlements que tu as ressentis à l’approche » de mon messager, il fera mollement balancer tes eaux, » et les enverra chaque jour lécher les pieds des conti- » nents.
» Va, dit le Seigneur, achève ta parure. »
» [vre d'amour, elle déchaina les fleuves, les vents, la foudre et les feux souterrains. Voulant exciter les transports de l’époux, par un présent magnifique, elle se déchira les flancs, les pétrit et les étendit en plaines riantes, couvertes
d’arbres, de fleurs et de troupeaux là où étaient des rochers affreux et de pestilentiels marécages; elle tamisa les montagnes, en sépara l’or des diamants, et les sema sur les plages où le bien-aimé devait descendre, et dans les riches vallées où il devait s'asseoir.
» Elle entassa dans les cavernes, elle étouffa dans la poussiére pâteuse des rochers, elle engloutit sous des coulées de basalte et de lave les hippopotames hideux, les tigres et les rhinocéros géants, et les innombrables bandes d'ours et d’hyènes qui régnaient sous le soleil. Avec eux, elle enfouit à de plus grandes profondeurs les palestrines et d’autres bêtes aux formes repoussantes et aux effroyables cris.
» Le bien-aimé était venu. La terre eut aussi un soleil de nuit, qui, tous les jours, haletant, la suivait en tournant, comme une compagne fidèle, et qui, sans cesse fixant sur elle sa face argentée, semble épier ses mouvements, comme le chien caressant qui joue autour du maitre.
» Et un autre tableau se déroula devant moi.
» Je voyais dans les mers, au sein des abimes et sur les flots, des objets prodigieux.
» J'apercevais des régions inconnues, je distinguais une terre promise, gage de la nouvelle alliance de Dieu avec les hommes. ;
» Les vieux continents tressaillirent comme tressaille une famille à la venue d'un nouveau-né.
» D'innombrables iles, jusque-là silencieuses, s’agitaient, et comme si elles n’eussent pas achevé leur crue, s’assemblaient, s’élevaient au-dessus des eaux.
» L'homme étendait son domaine ; il conquérait les airs et s'y promenait en triomphateur; il gouvernait les marées comme l’éclusier gouverne son canal: il tempérait les elimats comme le chauffeur tempère son brasier; il domptait la foudre comme jadis un de nos pères dompta le fougueux étalon.
» L'humanité de ses mains parait le monde comme un époux sa tendre épouse après une longue absence, et elle,
fière de ses caresses, écartait de lui les bêtes farouches et les animaux venimeux ; elle éteignait les feux des volcans, égalisait les climats, rappelait les fleuves débordés, modérait les ouragans et étalait de nouveaux empires.
» Gloire à toi, Dieu bon! gloire à toi, Seigneur Dieu! qui as donné de si douces destinées à l’homme et au monde! gloire à celui qui est ton prédestiné et qui est notre père! gloire à l’homme dont la vie inépuisable se répand par rivières, hors de son sein sur le monde, et Jui revient du monde, large et calme, comme le flot de l'Océan paisible! Gloire à celui qui vit dans le monde! en qui le monde vit et qui l’appelle la moitié de lui-même.
» Gloire à lui, car les battements de son cœur lui montrent ce que veut l'humanité, ce que veut le monde.
» Il a senti que l’homme attendait une épouse nouvelle et il a dit la parole qui le prépare à une nouvelle union. -
» Il sent que le monde veut renouer son lien avec l’humanité au moment où l’homme renouvellera le sien avec la femme; et il avertit l'humanité des noces nouvelles que le monde lui prépare.
» Un jour vient où le Dieu du progrès, le Dieu calme, le Dieu bon, qui avait donné la terre pour épouse à l'homme ét qui voyait l'époux passer en seigneur et maître sur l'épouse, et l’épouse impudique s’abrutir vilement aux pieds de son grossier époux, a envoyé son fils, le Carisr, qui rompit l'union, qui dit anathème à la graisse de la terre, roula le monde sous ses pieds, couvrit l'humanité d’un cilice, lui sema la chevelure de cendres, l’astreignit à la macération, et la poussant vers les glaces du nord, l’enferma dans la cellule d’un monastère.
» Pendant dix-huit siècles, l'épouse se purifia ; l'époux adoucit ses fureurs, et Dieu jugea que la terre approchait du temps où il pourrait les joindre l’un à l’autre. C'est pourquoi préparant l'époux aux joies nuptiales, après l'avoir promené pendant deux cents années sur la voluptueuse terre de l'Orient, il lui ouvrit, au delà des mers, d’immenses régions où il trouva l'argent, l'or, les pierreries et