e édition
les riches couleurs pour se parer; où germèrent tout à coup avec profusion vingt aliments nouveaux, le sucre, le café, les épices, iles liqueurs brülantes qui excitèrent les sens engourdis par quinze siècles d’abstinence.
» Et aujourd'hui Dieu a jugé que le temps des noces nouvelles était venu pour l'homme et pour le monde, ( il a de nouveau envoyé son Christ.
» Grand Dieu! quelle est cette vaste terre encore imprégnée de l'humidité des mers que tu viens de signaler aux hommes, qui étreint l'Asie de ses bras amoureux, et dont les muscles saillent au-dessus des eaux par des files sans fin d'îles et de récifs?
» Quel est l'avenir de ce continent sans passé ?
» Là où il y a de l’eau, y aura-t-il toujours de l’eau, et la mer ne viendra-t-elle jamais rouler ses galets Là où habitent les hommes ?
» Grand Dieu! ils l'ont appelée la Nouvelle-Hollande! serait-ce parce qu'ils doivent y trouver un sol riche et salubre, sur lequel ils transporteront les populeuses cités qu'ils garantissent à grand'peine de l’envahissement des mers, sur des plages sablonneuses ?
» L’Asie, le pays du soleil et de la volupté, aura son piédestal, tout comme l’Europe savante et l'industrieuse Amérique du Nord. Et la terre sera formée de trois couples harmonieusement placés, chacun de deux contrées immenses : Europe et Afrique; Amérique du Nord et Amérique du Sud; Asie et Océanie ; c’est-à-dire le commencement et la fin.
» Et pendant que l’homme appelle la nouvelle épouse, les trois époux qui habitent le nord vont appeler les trois épouses qui habitent le midi et les attireront vers le lit nuptial qui sera, pour l’un, la Méditerranée, pour le second, l'archipel des Antilles, pour le troisième, les grandes baies de la Chine et de l'Inde. »
Voilà in extenso la Genèse inédite du saint-simo-
nisme et l’un des travaux les plus essentiels de Ménilmontant. Quand cette Genèse a déroulé ses périodes
cosmogoniques à côté des austérités algébriques et grammaticales du Catéchisme, le Livrenouveau aborde ce que Saint-Simon appelle le Pic de la Pensée, le problème de la certitude, problème dans lequel Laplace, combinant Condorcet ét Pascal, a produit l’œuvre scientifique où la puissance rationnelle se produit avec le plus d'éclat. Mais le passé a cru au transport possible du fini dans l'infini, et réciproquement au transport de l'infini dans le fini. Telle n’est pas la croyance saint-simonienne. à La croyance saint-simonienne est celle-ci :
« Le problème de la certitude absolue se transforme en la foi au progrès, manifestée par deux ou trois formes de développements également probables ; et, dans la certitude relative, constitue le jeu de l'intelligence sans cesse occupée à déterminer, selon les variations de la loi du progrès, les termes de la loi du temps et ceux de la loi de l’espace.»
Ou autrement :
« À chaque moment et en chaque lieu, l'homme veut, et sa volonté progressive, mais limitée, modifie le moment et le lieu, ou est transformée par eux. Le sentiment qu’il éprouve de l'autorité et dé l'obéissance, de sa volonté par rapport à ces deux conditions de son être, temps et lieux, le maintient dans cette assurance et cette timidité religieuses que Dieu nous a donné mission d’inspirer à l’humanité nouvelle par nos leçons et par notre exemple, et qui différencient notre vie de toutes les existences du passé. Plus l’homme dispose en maître de son temps, plus il doit mesurer l’espace avec défiance dans sa puissance
finie, et plus il domine l’espace, plus il doit compter le temps avec une scrupuleuse timidité; plus il se livre à son imagination, plus il doit invoquer le secours de la pratique; plus il obéit à son instinct, plus il doit recourir à sa raison, »
À la suite de ces formules nouvelles, ou plutôt de ce nouveau principe de la certitude, M. Enfantin, l’un des auteurs du Livre, constate une analogie qui lui semble merveilleuse entre sa langue métaphysique et le calcul des probabilités. Cette analogie est le trinôme : probabilüé, logarühimes, asymptôtes. « Quand » j'eus trouvé ces mots, s’écrie-t-il, je fus heureux, » car j'avais trouvé la voie qui me ramenait aux /or- » mnules et aux formes.
Le reste du Livre nouveau n’est plus qu’une longue équation dans laquelle les algébristes de la doctrine cherchent à en dégager l’inconnue. On ne peut y voir autre chose qu'un travail dans le genre de ceux de Wronski, qu’il faut renvoyer aux mathématiciens de l’Institut,
D’après ce qui précède, il est aisé d'apprécier le caractère du Livre nouveau, koran mystérieux qui appelle un commentaire. A l’opposé de l’œuvre capitale de M. Bazard, l'Exposition, qui demeurait en contact par une foule de points avec notre intelligence, le Livre nouveau est la poésie et l'algèbre de la religion, sa démonstration en formules rigoureuses pour qui les pose, incompréhensibles pour qui les voudrait discuter. Jamais la métaphysique n'avait été si compliquée de calcul différentiel ; jamais la religion n’était apparue sous une telle prétention de
SAINT-SIMONIENS. 137 binôme. Et, ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’en acceptant tout ce travail, quantités et termes, on n’arriverait à aucune solution sérieusement applicable. Quand Newton trouva la marche des mondes, il en tira au moins des déductions astronomiques, des faits matériels, des lois physiques que la foule pouvait comprendre. Ici, au contraire, l'explication de l’humanité par la science des chiffres aboutit à des formules tellement idéales, que cent formules parallèles s'établiraient à côté de celles-ci sans que l’on pût ni débattre ni prouver la prééminence des unes sur les autres.