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CHAPITRE V

Dans les études qui précèdent, on a pu voir l'esprit de recherche s'étendre jusqu’au domaine où l’homme ne pénètre qu'au prix de vertiges, Jouer avec les mystères et prendre à partie le surnaturel. Saint-Simon détache de ses combinaisons industrielles le plan d’un établissement religieux dans lequel, par une grâce d'État, toute activité se résumerait, toute volonté s’anéantirait. Fourier, plus ambitieux encore , s’établit avec une aisance familière dans des régions qui nous semblaient interdites, construit une cosmosonie, suit les âmes après la mort, les fait voltiger dans l’espace, assujettit à des calculs la vie des globes, la destination des êtres et jusqu’à leurs jouissances dans les périodes de transformation. Owen est moins hardi: il se contente d’infliger un démenti aux croyances qui dépassent nos moyens de connaître ; mais en niant il discute, il analyse. Prenant l'homme au ber-

A. Auguste Comte et la philosophie positive, À vol. in-8°, par M.E. Littré. Chez Hachette et C. j

ceau, ille montre comme le produit d’un accident auquel il est étranger, soumis à d’autres accidents plus fortuits que volontaires , esclave d’instincts impérieux, d’influences extérieures, ne sachant jamais bien ni ce qu’il est, ni où il va ; d’où cette conclusion que pour lui la liberté est un mensonge et la responsabilité une violence. Même ainsi et du sein d’une négation, une métaphysique se dégage ; c’est un duel entre le relatif et l’absolu, et, si ce dernier succombe, il y est du moins présent comme champion.

Nous allons examiner un système où, dans des formes plus sommaires , l’absolu est condamné par prétérition. Plus de philosophie désormais, si ce n’est celle qui s’appuie sur le relatif, s’incorpore dans une science, et autant de sciences autant de philosophies. Ces philosophies correspondant à autant de sciences constituent, dans leur réunion , une philosophie générale ; en d’autres termes, « la philosophie positive » qui est l’ensemble du savoir humain. C'est déjà un arrêt contre la théologie et la métaphysique ; il s’aggrave par cette ‘déclaration que le savoir humain ou ce qui est digne de ce nom doit se renfermer dans l'étude des forces qui appartiennent à la matière et des conditions ou lois qui régissent ces forces. Aïnsi procède la philosophie positive, par voie d’éliminations ; pour être plus libre dans ses mouvements elle supprime ce qui la gêne. Ni les causes premières, ni les causes finales, ni l’essence des choses et de leurs propriétés ne lui paraissent mériter les honneurs d’une recherche; elle s’en tient à ce qui est rigoureusement démontré on susceptible de l'être, Au fond il

n’y a là rien de bien nouveau, et, parmi les spéculalions du dernier siècle, on en trouverait beaucoup qui répondent aux mêmes sentiments et aux mêmes idées. Le trait distinctif ici été d’avoir introduit dans la philosophie de la sensation une méthode particulière, en l’appuyant sur un meilleur classement des sciences. C'est le titre le plus réel de M. Auguste Comte, et l’on s’en assurera mieux par un coup d'œil jeté sur sa vie et ses travaux. Le mélange de l’une ei des autres animera le sujet. Les travaux sont indigestes souvent ; la vie est toujours originale.

Auguste Comte naquit à Montpellier , le 19 janvier 1798, et entra à neuf ans dans le collége de cette ville. Dès son enfance il se montra intelligent, laborieux, surtout réfléchi et précoce dans ses études. Un peu d’indiscipline se mélait seulement à ses fortes qualités et témoignait que ce serait là, un esprit indépendant, jeté dans un autre moule que le vulgaire. Ses progrès furent tels qu'il püt être examiné pour l'Ecole polytechnique, un an avant l’âge fixé pour l'entrée, êt, afin de remplir cette sorte de stage, il fit aux élèves du collége, élève lui-même, un cours de mathématiques, où il repassa toute la matière. Ainsi fortifié, il vint à Paris et prit rang à l’école parmi les quatre premiers, vers la fin de 1814. Sa carrière semblait assurée lorsqu’en 1816 un incident la brisa. Prenant prétexte d’une mutinerie intérieure, le gouvernement de la Restauration licencia l’école; tous

les élèves furent renvoyés dans leurs familles. Comte, qui avait trempé dans la rébellion, subit le sort commun, et la fatalité l’empêcha de profiter d’une espèce d’amnistie qui fut accordée douze mois plus tard. Un concours avait été ouvert aux élèves licenciés, avec la chance, s’il était favorable, d'entrer dans les services publics. Comte négligea de sy présenter, voici pourquoi. Revenu à Paris malgré ses parents et privé de pension, il s'était abouché avec le général Bernard qui se proposait de fonder, aux États-Unis, une école polytechnique sur le modèle de la nôtre; une chaire d’analvse et la direction des études étaient offertes à Comte. À dix-huit ans, c'était plus qu’il n’osait espérer. Ces propositions coïncidaient avec le concours et en détournèrent le jeune élève. Le temps marchait pourtant, et le terme de rigueur expira sans que le projet américain eût abouli. À quelques semaines de là on apprit qu’il avait échoué ; le congrès avait refusé les fonds nécessaires. Ce fut ainsi qu’Auguste Comte se trouva sans carrière. En lui annonçant cette fâcheuse nouvelle, le général Bernard ajoutait avec un dépit mêlé d’amertume : « Si Lagrange venait aux Etats-Unis, il n'y pourrait vivre que comme arpenteur. » a

Cet événement jeta sur l’existence de Comte une. sorte d’équivoque. Par ses études, par ses facultés, il appartenait aux sciences mathématiques; il yeût marqué et s'en serait probablement tenu là si sa position eût élé régulière. Les incertitudes de son existence pesèrent dès lors sur la direction de ses idées. Il ne sait à quoi se fixer, essaye de plusieurs emplois,

entre comme secrétaire chez Casimir Périer, le quitte après quelques jours d'épreuve et finit par se rattacher, en 1818, à Saint-Simon dont il devient l’ami, l'élève et le collaborateur. Ces relations, qui durèrent six ans, eurent sur le cerveau d’Auguste Comte une influence que plus tard il déplorait lui-même. Non pas qu’à aucun moment de cette période il ait été un disciple convaincu ; son esprit était d’une trempe trop résistante pour se plier à une flexion qui venait d'autrui ; l’obéissance n'était qu'apparente; des réserves, sourdes d’abord, puis plus vives, s’y mélaient. Dans son coupd’œæil exact, Comte n’avait pas tardé à s’apercevoir que les plans de Saint-Simon ne reposaient sur rien de rigoureux, qu’ils accordaient trop à l'arbitraire et que l’imagination y entrait pour une grande part, il y découvrait surtout des écarts mystiques auxquels il lui eût répugné de condescendre et qui choquaient sa raison comme une note dissonnante ; il n'admettait pas non plus que, dans le classement des modes de l’activité sociale, l'industrie eût le rang supérieur tandis que la science ne figurait qu’au second. Tous ces dissentiments , avoués ou secrets, préservaient Comte d’un danger direct ; ils ne purent le garantir d’une atteinte indirecte ; il ne par-. tagea pas la chimère de Saint-Simon, mais il eut bientôt la sienne.

L’affection entre le maître et l’élève paraît avoir été profonde quoique souvent troublée ; la distance des âges tempérait ce que la raideur des caractères suscitait d’incompatibilités. Il y eut d’ailleurs dans cette association intellectuelle des phases distinctes et des

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 289 degrés de concert. Au début, Comte était l’obligé de Saint-Simon et sérieusement le tenait pour son maitre; il avait pris de lui le goût des idées générales, le désir de donner à ses études la forme d’un système, de réunir en corps de doctrines le produit des notions exactes dont il était nourri. Il y avait là une initiation un peu confuse mais réelle; les rôles étaient main- ‘tenus, avec des nuances d'autorité , d’une part, de déférence de l’autre, le tout adouci par une certaine intimité. Plus tard, lorsqué les vues de Comte se furent plus nettement dégagées et que l'élève vit mieux ce qui le séparait de son maitre , un refroidissement involontaire accompagna ce dissentiment qu’ageravèrent bientôt des chocs d’amour-propre. À mesure qu'il sentait son ascendant diminuer, Saint-Simon devenait d’un commerce plus difficile ; il supportait mal le débat et n’épargnait pas les désaveux publics; il repoussait jusqu'aux apparences d’une inspiration qui ne fût pas la sienne. Ainsi tendu, le ressort devait se rompre ; C’est ce qui arriva à propos de la réimpression du Catéchisme des industriels. Dès 1822, Comte avait esquissé confusément les premiers traits de sa théorie dans un écrit intitulé : Systéme de philosophie positive, et qui fait partie d’une brochure que Saint-Simon publia sous le titre de : Contrat social. Cette publicité avait été fort restreinte ; cent exemplaires seulement, distribués comme épreuves. En 1824, il fut question de reproduire ce travail dans le Catéchisme, et les deux collaborateurs ne s’entendirent ni sur le fond ni sur la forme. Une explication s’en-

suivit et se termina par une rupture. L'ouvrage parut 1, — 7e édition. , 17

néanmoins, tiré cette fois à mille exemplaires, mais précédé de deux avertissements, l’un de Saint-Simon, l’autre de Comte, qui expriment des réserves réciproques et marquent nettement le passage d’une communion apparente à une séparation formelle. En réalité l’association n'avait jamais été bien sérieuse. Saint-Simon s'était toujours appuyé sur le sentiment religieux qu'il interprétait à sa guise; Comte entendait l’exclure et s’en tenir dans ses recherches à des éléments positifs. À l’incompatibilité de doctrines se joignit l’incompatibilité d'humeurs ; les deux hommes étaient aussi entiers l’un que l’autre. Le cas fut le même pour Augustin Thierry. Dans un débat qui s'éleva entre lui et Saint-Simon, ce dernier lui dit : « — Je ne comprends pas d'association sans le gouvernement de quelqu'un. — Et moi, repartit Thierry, je ne comprends pas d'association sans liberté. » Dès lors tout fut dit entre eux.

À partir de ce moment, Auguste Comte ne releva plus que de lui-même. Sa situation était des plus précaires ; il n’avait pour ressources que les leçons qu’il donnait; les élèves étaient rares, et il y eut un moment, où il n’en eût qu’un seul dont le nom devait rapidement grandir; c'était le général Lamoricière, Son mariage, qui eut lieu dans les premiers mois de 1825, servit à lui faire franchir ce mauvais pas. Sa femme lui apporta quelques ressources, très-modiques il est vrai, mais qui suflirent pour faire face aux premiers embarras et à monter un petit ménage. Un voyage dans le midi et quelques dépenses de représentation eurent bientôt absorbé les fonds de la

communauté ; la gêne recommenca ; ilfalluts’ingénier pour vivre. Point d'élèves et avec les opinions de Comte rien à attendre du côté des fonctions publiques. Ce fut alors que M. Cerclet lui donna accès dans le journal le Producteur, qui avait servi d’abri à une portion des disciples de Saint-Simon. C'était un organe libre où toute opinion philosophique pouvait se produire sous la responsabilité du rédacteur, Comte fournit, de novembre 1825 à mars 1826, une petit nombre d'articles qui touchaient à son sujet favori. L'un d’eux avait pour titre : Considérations philosophiques sur les sciences et les savants; l’autre : Considérations sur le nouveau pouvoir spirituel. Il y trouvait à la fois un débouché pour ses idées et un emploi fructueux de son temps. Un point lui déplaisait pourtant : c’est qu’on le copiait ailleurs sans le citer; plus d’une fois, son humeur éclata contre les plagiaires. Quelques amis lui conseillèrent alors de les combattre par la notoriété. — « Prenez date, lui disait-on; parlez directement au public. » Il le fit en ouvrant chez lui un cours qui commença en 1826, et ne se termina qu’en 1828. Ce cours est la véritable préparation de la philosophie positive. L'annonce en fixait la durée à soixante et douze séances qui devaient comprendre des préliminaires généraux, les mathématiques , la science des corps bruts, la science des corps organisés. La séance d'inauguration eut lieu dans un modeste appartement de la rue du Faubourg-Montmartre, le er avril 1826, devant un auditoire choisi où figuraient, parmi les hommes célèbres, Humboldt, Blainville, Poinsot et, parmi les jeunes gens, d'Eichthal, Montebello, Carnot,

Ce premier cours n’eut que trois lecons; il fut interrompu par un douloureux incident qui faillit enlever Auguste Comte à ses amis et à la science. Ici, il faut entrer dans quelques détails. &

Le cerveau de Comte avait recu quelques ébranlements detravaux trop précoces et trop obstinés. Depuis l’âge de quinze ans, où il se prépara pour l’école polytechnique, il était aux prises avec des études qui exigentune grande contention d'esprit. L'estomac en avait souffert, et des digestions pénibles, accompagnées d'insomnies, avaient tendu à l'excès un tempérament naturellementirritable. Pour lui la vie se résumait en deux mots : la méditation et le combat. Il avait lutté contre Saint-Simon ; il eut à lutter contre Bazard pour un plagiat au fond assez insignifiant. Bazard parla de duel et ce mot jeta du trouble dans la tête de Comte. Quelques violences domestiques marquèrent les débuts de l'accès ; à plusieurs reprises sa femme fut obligée de quitter la maison pour s’y dérober. Enfin, un jour, le 24 ou 25 avril, Comte ne rentra pas chez lui. Le 27 seulement, une lettre datée de Saint-Denis apporta de ses nouvelles. Madame Comte y courut, son mari n’y était plus ; elle poussa jusqu’à Montmorency où elle le trouva dans une auberge, Une aliénation mentale s'était déclarée, et le médecin du lieu ne savait comment la combattre. À la vue de sa femme, Comte parut se calmer, il sortit avec elle et dirigea sa promenade vers le lac d'Enghien. Là , nouvel accès, il voulait se jeter à l’eau; il fallut le ramener et lui donner deux gendarmes pour gardiens. L’exaltation allait croissant; madame Comte eut recours à ses

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE PASITIVE. 293 amis. Sur ses instances, M. Blainville se rendit à Montmorency, tandis que M. Cerclet se chargeait de voir Esquirol dont la célébrité était grande pour les affections mentales. Le transport du malade ne fut pas une petite aïffaire, M. Blainville s’y dévoua; il fallut user de ruse et de violence pour le conduire dans la maison de santé. Comte entra en fureur quand il vit qu'on ne le ramenait pas chez lui, et, pour le contenir, les forces d’un gendarme et d’un gardien, fournis par Esquirol, furent à peine suffisantes. Enfin on parvint à le renfermer dans sa cellule et le traitement commença. Du ?8 avril au 2 décembre, il fut soumis à une séquestration absolue ; les douches, les bains, les saignées, les calmants se succédèrent sans amener d'amélioration : c'était une aliénation bien caractérisée, parfois furieuse et dans tous :es cas trèspersistante. Sur la première nouvellede l'événement, la mère de Comte était accourue à Paris ; c'était une femme pieuse ; elle aimait tendrement son fils, mais elle n'avait pu pardonner ni à lui ni à sa bru, de s'être contentés d’un mariage civil. Sa folie lui apparut comme un châtiment du ciel, et ellen’y vit qu’un remède, c'était de le renfermer dans une maison religieuse après l'avoir fait interdire. Heureusement madame Auguste Comte, prévenue à temps, put déjouer ce petit complot et préserver son mari des effets de cette instance judiciaire.

Il lui fut également donné d’amener la guérison d’un mal qui résistait aux prescriptions médicales. Comte, après huit mois de traitement, n’allait pas mieux; une aversion profonde pour ses gardiens et

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pour les remèdes, entretenait chez lui une exaltation qui, chaque semaine, empirait. Peut être sa raison eût-elle sombré sans relour si son séjour dans l’établissement se fût prolongé. Il avait la pleine conscience de son état et s’indignait des moyens employés pour prévenir ou combattre les crises. De luimême Esquirol déclara qu'il croyait son art impuissant. Il fut question d’un voyage; la mère voulait emmener son fils à Montpellier pour essayer d’un changement de climat. Avant de consentir à cette séparation, madame Auguste Comte demanda à faire elle-même une épreuve. Elle reprit son mari dans son logement après en avoir fait griller les croisées. Son espoir était que des soins affectueux agiraient plus sur le malade qu'une médication violente. Elle suppliait qu’on la laissât libre et qu'on ne troublât pas la cure par des diversions inopportunes; cette faveur même lui fut refusée. On a vu quelle tête ardente était sa belle-mère et jusqu'où elle poussait les écarts du zèle religieux. Dès qu’elle vit Comte hors de Ia maison de santé, elle n’eut de cesse que son mariage n’eût été béni par un prêtre. Elle avait pour conseil l'abbé Lamennais qui était alors dans la ferveur un peu äpre de ses premières croyances et poussait aux résolutions extrêmes. Son avis fut qu’il ne fallait pas différer d’un jour cette réconciliation avec les sacrements de l’Église et qu’on procédât, bon gré, mal gré, que l’aliéné y consentit ou non. Le curé de la paroisse résistait; l’acte, disait-il, ne pouvait s’accomplir que lorsque Comte aurait la conscience de ce qu’il fäisait, Un ordre de l’archevêché leva ce scrupule, L'abbé

Lamennais arrangea tout, et madame Comte, la mère, n’y mit pas moins d’insistance. « Le salut de son âme y est engagé, » disait-elle, Le mariage se fit dans une chambre et détermina un nouvel accès. Pendant que le prêtre parlait, le malade parlait aussi; aux exhortations religieuses il opposait un langage de païen et quand il fallut apposer les signatures, il ajouta Brutus Bonaparte à côté de la sienne, comme on peut le voir, malseré une rature, sur les régistres de l’église de Saint-Laurent, IL était temps que cette douloureuse cérémonie prit fin; elle était moins une réparation qu’un scandale.

Madame Auguste Comte y gagna, du moins, d’être délivrée des obsessions qui la troublaient dans l’exercice de ses devoirs; on la laissa disposer de son mari comme elle lentendrait, Ce qu'elle avait entrepris n'était ni sans difficultés ni sans périls ; pour l’assister dans sa penible tâche, Esquirol lui avait donné un de ses gardiens. La vue de cet hommeirritait Comte, il fallut le renvoyer; le grillage des croisées l’offusquait également, il fallut se priver de cette garantie. Le tête-à-lête commença et les premiers moments furent rudes. Toutes les fois qu’il s’asseyait à table, Comte essayait d’y planter son couteau ou le lançait contre sa femme avec l'intention de l’effrayer. Il demandait le dos succulent d’un porc et récitait des vers d'Homère. Les divagations persistaient; sa répugnance pour tout traitement n’était pas moins profonde. À force de patience et d'adresse, madame Comte triompha de ces désordres du cerveau. Pour déguiser le régime médical, elle le partagea avec

son mari, prit des bains comme lui, se purgea en même temps que lui; elle paraissait se soigner au lieu de le soigner. Quelques visites d'amis aidaient à la guérison et calmaient le malade en lui prouvant qu’il était rendu au monde. On lui épargnait tout ce qui eût ressemblé à une contrariété; ses fantaisies étaient obéies. Un mieux sensible fut le fruit de ces tendres ménagements; 1l put sortir et reprendre ses habhitudes ; trois semaines suflirent pour amener une modification sériense ; il était sanvé. Seulement il lui restait comme un engourdissement général des facultés ; il sentait lui-même que, dans ce retour, il n'avait pas ressaisi son intelligence entière. Il ne vivait pas pleinement, il végétait, Cette conviction le jeta dans un sombre désespoir et un jotr il s’échappa de chez lui avec le dessein de s’y soustraire par la mort. L’acte suivit promptement la pensée. Arrivé sur le pont des Arts, Comte enjamba le parapet et se jeta dans la Seine. C’en élait fait de lui, si un garde royal, le voyant se débattre dans l’eau, ne se fût élancé à son secours et ne l’eût sauvé. Cette crise, qui aurait pu être fatale, se dénoua le plus heureusement du monde. Comte rentra chez lui un peu confus et avec le regret de ce qu’il venait de faire ; il était guéri de la manie du suicide. Dans les mois suivants, il eut encore quelques absences, moins dangereuses, il est vrai. Parti pour Montpellier, il resta cinq jours à Nîmes, sans autre motif qu'une répugnance dont il ne pouvait se rendre maître et qu’il ne surmonta qu'avec effort. Il ne se sentait pas l'esprit assez libre pour se montrer aux siens et se révoltait à l'idée de

leur donner le spectacle d’un homme déchu. Pas un seul jour, dans le cours de sa folie, il ne perdit la conscience de son état, et cette conscience devenait plus claire à mesure qu’il avançait dans sa cure. Le temps acheva ce qu'avait commencé la force de la volonté ; il reprit possession de lui-même ; le corps se rétablit, le cerveau se dégagea ; Comte fut rendu à ses relations et à ses études. Il ne lui resta, comme impression de cette triste période, qu’uneinvincible horreur pour les maisons de santé et le traitement qu’on y inflige. Appelé un jour dans l’une d’elles pour y voir un ami, il n’y entra qu'avec angoisse et en sortit avec un véritable soulagement ; il se souvenait du temps où, lui aussi, avait vécu sous la camisole et partagé le sort des infortunés qui remplissaient le préau.

Dès les derniers mois de 1827, Comie revenait à ses travaux interrompus ; sa mémoire en avait gardé toutes les traces. Dans un autre local, rue Saint- Jacques, il rouvrit son cours et, cette fois, le mena à terme. Le même auditoire choisi y assistait : Blainville, Fourier le géomètre, Broussais, Humboldt n’était pas à Paris, et Arago, qui avait! promis, manqua à l'appel. Ce fut encore une exposition préparatoire de la philosophie positive, où le système qu'il devait bientôt fixer par écrit était ébauché par la parole. En même temps, il menait de front quelques compilations mathématiques, donnait des articles aux journaux et entre autres un savant examen du livre de Broussais, qui venait alors de paraître. Le souci de l’existence matérielle pesait sur lui plus lourdement que jamais ; a peine avait-il pu, à l’aide de sa

famille et de ses amis, traverser les dix-huit mois où la maladie l'avait condamné à l’oisiveté; il en sortait guéri, mais dénué. En aucun temps, il n'avait pu compter sur des ressources régulières ety trouver ce repos d'esprit dont il avait tant besoin. Plus d’une fois Saint-Simon, souvent au dépourvu lui-même, était venu à son secours; ils se partageaient les libéralités de quelques personnes opulentes qui ouvraient leur caisse en les désavouant. Quand les leçons particulières abondaient, Comte retrouvait quelques moments d'aisance, il retombait dans la gêne quand ces lecons faisaient défaut. Pour un caractère fait comme le sien, c'était un tourment d'autant plus cruel qu’il supportait mal la privation. Ses amis essayèrent, à diverses reprises, de l’en affranchir en sollicitant pour lui des traitements et des situations fixes ; luimême s’en occupa. Sous M. de Martignac, on essaya de créer en sa faveur une place d’inspecteur du commerce, le projet n’aboutit pas. Le gouvernement de la Restauration ne pouvait guère s’accommoder d’un serviteur aussi compromettant ; celui qui se fonda en 1850 avait également ses scrupules, mais pas au même degré. Les démarches recommencèrent; la plus curieuse est celle que Comte fit directement auprès de M. Guizot, Il lui avait fait hommage, à ce qu'il semble, des publications qui lui étaient communes. avec Saint-Simon et en avait recu cet accueil poli qui est de bon goût vis-à-vis d’un débutant, Comte, prompt aux illusions, vit là dedans autre chose que la bienveillance naturelle d’un esprit supérieur; il crut avoir fait une conquête et se promit de l’achever. Un

passage d’une lettre écrite le fer mai 1824 à M. G. d’Eichthal, exprime cette confiance naïve : « J’ai pu voir, » dit-il, par ma conversation avec M. Guizot, que ces » idées agissent sur lui. C’est une organisation tout » à fait scientifique, mais à laquelle il à manqué une » éducation correspondante... Je n’espère donc pas » effectuer sa conversion complète, mais la modifier » pour rendre plus utile sa grande valeur philoso- » phique. » Comte est tout entier dans ces lignes; à vingt-six ans, il entend régenter ceux que la voix publique a déjà mis au rang des maîtres. S'il est vrai qu'il se soit, à la date citée plus haut, abouché avec M. Guizot, le souvenir de cette entrevue est si fugitif que M. Guizot n’en fait pas mention dans ses Mémoires. Le nom d’Auguste Comte n’arrive sous sa plume qu’à l’époque où, comme ministre, il dut prendre une décision à son sujet. Il s'agissait de la création, au collége de France, d’une chaire d'histoire générale des sciences physiques et mathématiques. Une audience fut accordée; Comte s’expliqua, et voici comment, à trente ans de distance, M, Guizot juge l’homme et ses projets :

« M. Comte, dit-il, pour me démontrer la nécessité » de cette chaire, m'’exposa lourdement et confusé- » ment ses vues sur l’homme, la société, la civilisa- » tion, la philosophie, l’histoire. C'était un homme » Simple, honnête, profondément convaincu, dévoué » à ses idées, modeste en apparence, quoique, au » fond, prodigieusement orgueilleux et qui, sincère- » ment, se croyait appelé à ouvrir, pour l’esprit hu- » main et les sociétés humaines, une ère nouvelle.

» J'avais quelque peine, en l'écoutant, à ne pas m’é- » tonner tout haut qu’un esprit si vigoureux fût borné » au point de ne pas même entrevoir la nature ni la » portée des faits qu'il maniait ou des questions qu’il » tranchaït, et qu'un caractère si désintéressé ne füt » pas averti par ses propres sentiments, moraux mal- » grélui, de l’immorale fausseté de ses idées. C’est Ja » condition du matérialisme mathématicien. Je ne » tentai même pas de discuter avec M. Comte; sa sin- » cérité, son dévouement et son aveuglement m'ins- » piraient cette estime triste qui se réfugie dans le » silence. Il m'écrivit, quelque temps après, une lon- » gue lettre pour me renouveler sa demande de la » chaire dont la création Iui semblait indispensable » pour la science et pour la société. Quand j'aurais » jugé à propos de la faire créer, je n’aurais certes » pas songé un moment à la lui donner. »

Ce fut donc encore un désappointement, et avec plus de tact, Comte ne s’y fût pas exposé. Aucun gouvernement régulier ne pouvait se rendre complice de plans aussi ambitieux et aussi téméraires que les siens. Tout au plus étaient-ils à leur place dans une chaire libre ; les cours officiels comportaient des matières mieux définies. Pour s’y introduire et se créer ces ressources fixes qui lui avaient manqué jusque-là, Comte n'avait qu’à laisser de côlé ce qu'il cherchait pour s’en tenir à ce qu'il savait. Sous le philosophe d'aventure il y avait un bon professeur de mathématiques ; aussi quand il frappa à cette porte trouvat-il un meilleur accueil. M. Navier, titulaire d’une chaire à l'École polytechnique, le choisit pour son

suppléant, en 1832 ; et, à quelques années de là, l’influence de M. Dulong le fit nommer examinateur d'admission sans qu’il lui en coûtât la moindre démarche. En même temps une institution particulière se l’attachait comme professeur. Ce cumul de tâches le mettait à l’abri du besoin et eût suffi à tout autre. C'était dix mille francs environ en y comprenant le fixe et l’éventuel. Sa carrière élait reconstituée; il n'avait qu'à s’y affermir. Il l’essaya en demandant deux fois une chaire à l’Académie des sciences; de suppléant il voulait devenir titulaire. Mais ce singulier esprit mit dans cette postulation tout ce qu'il fallait pour qu’elle ne réussit pas. Au lieu d’un candidat, l’Académie eut devant elle un censeur. Au lieu d'exposer ses titres, il discutait dans de longues lettres les réformes dont les fonctions auxquelles il prétendait étaient susceptibles; il indiquait des voies nouvelles et parlait des procédés en vigueur sur un ton qui n’était pas toujours respectueux. La lecon, dans tous les cas, était déplacée; Comte essuya un double échec. Le principal tort de sa vie, c’est d’avoir été toujours trop plein de lui-même et de n’avoir pas su mieux contenir ce sentiment. Il resta dès lors répétiteur et examinateur jusqu’au moment où, par de nouveaux accès de fierté , il compromit cette double position. Non pas qu’en aucun temps ni sur aucun point il ait été au-dessous des fonctions qu’il rem plissait; bien au contraire. Comme examinateur d’admission, il montra une impartialité rigoureuse , une attention constante à pénétrer dans l'intelligence des tandidats et à déméler, non-seulement ce qu'ils sa-

vaient, mais ce qu'ils étaient capables de savoir. Comme répétiteur , il fut tellement goûté des élèves que spontanément ils firent, auprès du conseil de l’école, une démonstration en $a faveur, lorsqu'il prétendit, pour la seconde fois, à la chaire d'analyse. Personne n’eût contesié ses titres ; il ne lui manquait qu’un peu de formes et ce tact que des esprits même éminents doivent meltre dans leurs rapports en se pliant aux convenances.

Près de ces fonctions rétribuées il en conserva, pendant dix-sept ans, une autre purement gratuite qu’il est bon de rappeler à sa louange. Depuis 1830, il appartenait à l’association polytechnique qui avait institué près des mairies des cours populaires pour l’enseignement des sciences. Comte s'était chargé du cours d'astronomie, et, de 1831 à 1848, il ne manqua pas un seul dimanche d’y employer plusieurs heures dans une salle du troisième arrondissement. Malgré les hardiesses qui de loin en loin lui échappaient, l’autorisation ne lui fut Jamais retirée. Un jour, pourtant, le ministre de l’Instruction publique s’émut : des rapports officiels parlaient de déviations dangereuses dans l’objet du cours et d’une excursion assez libre que Comte avait faite dans le domaine religieux. Un inspecteur fut envoyé, c'était M. Isidore Geoffroy- Saint-Hilaire ; il se montra favorable au professeur, qui put continuer ses lecons. Au fond il y avait bien, dans les matières du cours, des idées qui ne se rattachaient guère à l'astronomie, et devant cet auditoire, composé en partie d'ouvriers, Comte s’abandonnait souvent à ses impressions favorites, Plus d'une fois il

quitta le ciel pour la terre et le philosophe éclipsa le savant; il s’y mélait aussi des opinions politiques qui n'étaient pas précisément du goût de l'administration. À propos des chômages, à propos des machines, Comte se livrait à des sorties très-peu scientifiques et qui répondaient surtout aux préjugés de ses auditeurs. La tolérance du gouvernement d’alors couvrit ces hors-d’œuvre où il entrait plus de passion que de bon sens. Avec sa prétention d’embrasser toutes les sciences, notre philosophe n’était qu’un très-médiocre économiste ; il appelait dans les actes de l’industrie la main de l’État et concluait à une tutelle officieuse condamnée par tous les hommes qui ont, avec l’expérience de ces matières, la connaissance des lois qui les doivent régir. N’eût-il fourni que cette preuve, elle suffirait pour trahir ce que ses idées doctrinales avaient d’artificiel.

Ce fut, dans le cours ‘de cette période laborieuse, que Comte acheva son travail sur la philosophie positive et en fixa les détails dans les six volumes qui constituent son titre essentiel. Depuis longtemps le livre était ordonné dans sa mémoire qui, au milieu de quelques absences, avait gardé tout sonressort. Une fois le plan arrêté, il écrivait tout d’une haleine et livrait à l’imprimeur les feuillets à peine séchés. De là une composition indigeste et des formes de style auxquelles, à la lecture, on a de la peine à s’accoutumer. Sa phrase est lourde même quand la pensée a de la clarté ; l'attention se lasse dans des développements interminables ; l’impatience gagne ceux même quüi y mettent le plus de bonne volonté. La doctrine, si c’en

est une, eût été mieux servie à passer par les mains des commentateurs; telle que Comte l’expose, elle rebute plus qu'elle n’attire, elle a le pire des défauts qui est d’engendrer l'ennui. Voyons pourtant en quoi elle consiste, et prenons-la dans le meilleur des commentaires, celui qu’en donne M. Littré. Avec une modestie mêlée de courage, M. Littré persiste à se dire l'élève de Comte, tandis qu’à beaucoup d’autres titres, l’opinion publique l’a classé au rang des maîtres. A le suivre pas à pas, une garantie est acquise, c’est de résumer la doctrine qui leur est commune sans équivoque et sans altération,

IT

La philosophie positive est l’ensemble du savoir humain, disposé suivant un certain ordre qui permet d'en saisir les connexions et l’unité et d’en tirer les directions générales pour les parties comme pour le tout. Elle se distingue de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique en ce qu’elle est d'une même nature que les sciences dont elle procède, tandis que la théologie et la métaphysique sont d’une autre nature et ne peuvent ni guider les sciences ni en être guidées. Ceci admis, comment définir le savoir humain? Le savoir humain est l'étude des forces qui appartiennent à la matière et des conditions ou lois qui régissent ces forces. Nous ne connaissons que la matière ou ses forces et propriétés; nous ne connaissons ni matière sans propriétés ou forces, ni forces ou propriétés sans matière. Un fait général est-

il découvert dans quelqu’une de ces forces ou propriétés, nous entrons en possession d’une loi, et cette loi devient à la fois une puissance mentale qui se transforme dans l'esprit en instrument de logique et une puissance matérielle qui se transforme dans nos mains en moyens de diriger les forces naturelles, C’est ainsi et à l’aide de l’essor tout récent des sciences que Comte est arrivé à la notion de lhistoire, comme phénomène naturel. Un phénomène naturel est celui qui dépend d’une matière et d’une force. Or, dans l’histoire, la matière est le genre humain partagé en sociétés; la force est représentée par les aptitudes qui sont inhérentes aux sociétés et dont le fondement est cette condition que les notions scientifiques sont accumulables. T'ant que cela n'est pas reconnu, l'histoire n’est pas un phénomène naturel; on n’en connaît que la matière, qui est l'humanité, on n'en connait pas la force qui en fait l’évolution. La théologie, pour l'expliquer, remonte au surnaturel; la métaphysique s'appuie sur des principes pris non dans les choses, mais dans les vues de Pesprit. La philosophie positive seule fournit les lois de l'évolution sociale, ou, pour employer les termes de l’école, les lois sociologiques. La vie de l'humanité n’est plus un problème ; elle devient une science démontrée, désormais l’histoire en relève.

Tel est le dernier élément, la découverte finale de la philosophie positive; quels sont ses autres éléments? Trois points la constituent : la hiérarchie des sciences, la séparation de l’abstrait et du concret et le caractère relatif des notions qui y entrent.

En étudiant ce que l’on nomme la nature, on y aperçoit trois groupes distincts. Le premier est le groupe mathématique et physique,c'est-à-dire les propriétés ou forces physiques, avec leurs conditions numériques, géométriques et mécaniques. Le second est le groupe chimique, avec ses actions qui s’exercent moléculairement, Le troisième est le groupe organique, avec ses conditions vitales. Tel est l’ordre de la nature. Le groupe vital suppose les deux premiers, le groupe chimique suppose le groupe physique qui seul ne suppose rien. Dans ce groupement ne figurent que des forces ou propriétés; M. Comte ne reconnaît , ne veut pas reconnaitre autre chose dans la diversité du savoir humain; à ses yeux ce qui est général peut seul constituer une philosophie. Aussi sépare-t-il d’une main ferme l’abstrait d'avec le concret. Cette séparation effectuée, on reconnaît que les sciences concrètes dépendent des sciences abstraites et non celles-ci de celles-là, Le domaine des sciences indépendantes est le domaine abstrait ; le domaine des sciences dépendantes est le domaine concret.

Où conduisent ces définitions? À ceci: c’est que toute science devenue.positive renonce à chercher l'essence des choses et de leurs propriétés, les causes premières el les causes finales, c’est-à-dire ce que l’on nomme en métaphysique l'absolu. La philosophie positive, fille de ces sciences, y renonce comme elles. Les philosophies passées auraient regardé comme une chimère une philosophie qui ne s’occupât point de l’absolu ; désormais toute philosophie passera pour chimérique si elle n’est pas tout entière dans le te-

latif. C'est à cette conclusion qu’aboutit l'interprète de Comte.

Voilà une condamnation bien sévère; comment la justifier ? Par l'impuissance avérée des autres méthodes. L'esprit humain a traversé deux régimes intellectuels pendant lesquels il s’est attaché vainement à des mystères impénétrables. D'un côté, la religion s’est efforcée d'introduire l’homme dans un monde supérieur dont elle dévoilait les merveilles ; elle lui enseignait l’origine des choses, les desseins de Dieu, les secrets de l’avenir, D'un autre côté, la métaphysique le conduisait au delà du temps et de l’espace, Jui inspirait le dédain dés faits pour l’entrainer à la recherche des principes. Qu'est-il résulté de ce long effort ? Un trouble profond dans les esprits et des dissentiments mêlés de violences. La religion a enfanté des communions sans nombre, incompatibles entre elles, souvent hostiles l’une à l’autre; la métaphysique a produit une multitude d’écoles qui ne s'entendent pas plus sur les mots que sur les idées. C’est un combat dans le vide, où les champions se succèdent sans qu'un dénoûment se puisse entrevoir et dont la durée même atteste la vanité. Dans ces deux poursuites l'intelligence humaine est allée aux limites qu’elle pouvait atteindre et a frappé jusqu’à la lassitude aux portes d’un domaine interdit, On a pu varier le mode, on n’a pas mieux saisi l’objet ; le monde marche et le mystère de la vie reste ce qu'il était à l’origine, aussi obscur, aussi voilé. N'est-ce pas le meilleur témoignage qu'il n’y a plus rien à tenter dans cet ordre de recherches et qu’il est temps d’a-

dopter une direction plus saine, plus conforme avec la raison ? Pendant que l’idée abstraite semblait frappée d’immobilité, les faits prenaient de tout autres allures; ils répandaient une vive clarté sur ce qui avait élé jusque-là enveloppé de ténèbres. Avec Kopernic ét Képler l'astronomie sortait de la période confuse ; avec Galilée, Descartes et Bacon, la physique se constituait et Boërhave l’introduisait dans la phystologie. Plus tard, c'était le tour de la chimie avec Lavoisier, de l'anatomie avec Bichat. Toutes ces sciences avaient végété, tant que la théologie et la métaphysique en avaient enchaîné l'essor ; elles n’ont recouvré leur puissance que par leur libre mouvement. Ce qui y était en germe s’en dégage mieux depuis qu’elles ontpris possession d’elles-mêmes et n’obéissent qu’à leurs propres inspirations. Les données de convention disparaissent une à une devant des analyses plus exactes où les sciences se reconsiruisent pour se porter en avant, se développer et s’affermir.

[ ya donclà un renouvellement évidentet qui n’est pas susceptible de contestation. Deux sciences yéchappent encore, celle de l’homme, celle de l'humanité ou, en d’autres termes, de l’histoire. La philosophie positive ne renonce pas à y pénétrer; il ne lui suffit pas d’avoir le dernier mot de la matière; ce n’est dans ses mains qu’un instrument pour atteindre aux lois de l'esprit ; elle entend déloger la théologie et la métaphysique de ce dernier retranchement. Et d’abord elle n’admet pas qu'il existe deux ordres de faits distincts : les faits qui tombent sous les sens et ceux qui n'apparaissent qu'à la conscience, Tout phénomène

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 309 réel doit être observable ; il n’y a de différence que dans le moyen d'observation. Pour le moral de l’homme on peut l’'abserver de deux manières : ou dans son action visible, ou dans l'instrument qui la produit. D'où cette conséquence que la psychologie ne peut exister comme science qu’à la condition de se rattacher à la physique, c’est-à-dire d’être une annexe de la physiologie. Il en est de même des phénomènes sociaux; tout ce qui est dans l’homme se retrouve dans l'humanité; c'est la même substance, individuelle ou collective, le même mode d'activité, la même loi de développement. À ce titre, la science de l'espèce humaine a pour racines la physiologie et la physique. En vain essayerait-on de la rattacher ailleurs ; ce serait une prétention vaine, toujours reproduite et toujours décue.

En résumé, il n’y a que des faits et des lois dans lesquelles ils se groupent et se vérifient. Parmi ces faits les plus simples sont les plus généraux ; ce sont ceux qui se rattachent aux mathématiques. Pour l’algébriste, la nature n’est qu’un système de grandeurs ; c’est l’abstrait au plus haut degré. Déterminer des grandeurs a été l’objet de la science, depuis les premières analyses jusqu’au calcul infinitésimal et au calcul des variations. La grandeur une fois déterminée, on rencontre l’étendue et ensuite le mouvement. L’étendue, dans ses déterminations et ses lois, c’est l’objet de la céométrie ; le mouvement, considéré d'une manière abstraite, c’est l’objet de la mécanique rationnelle. Ce sont là encore des faits simples et généraux. Passez à une application, suivez l’étendue et le mouve-

ment dans les courbes que décrivent les astres, de la géométrie pure et de la mécanique rationnelle, vous arrivez à l'astronomie. Que, si des cieux on descend sur terre, l'observation devient plus directe, plus expérimentale ; c’est l’objet de la physique, moins sévère et moins sûre, mais ouvrant aux recherches un champ plus vaste et pénétrant plus avant dans l’essence des choses. La chimie va plus loin; elle décompose les êtres et en saisit les divers éléments, elle explique les affinités mystérieuses au milieu desquelles la matière se combine et se transforme. Viennent alors les êtres vivants et c’est le tour de la physiologie ; elle prend les choses où la chimie les a laissées. La science de la vie est la plus riche de toutes, mais en même temps la plus imparfaite. A mesure qu’elle s'élève les faits se compliquent; à la nutrition et à la reproduction s’ajoute la sensation, à la sensation l'intelligence, à l'intelligence la raison et la volonté. On a alors, près de la physiologie végétale, la physiologie animale et sur toutes deux repose la physiologie de l’homme. Ce n’est pas tout; l’homme est sociable, et, sans détruire sa nature, la société en modifie les lois ; la vie commune développe des phénomènes nouveaux. De là une dernière forme de la physiologie, la physiologie sociale. Aïnsi l'échelle est complète, avec des degrés de certitude et de perfection relatives : les mathématiques, la géométrie, la mécanique, l'astronomie, la physique, la biologie et la sociologie. Le monde inorganique, le monde organique sont pénétrés et ramenés à des sciences exactes. Tout ce qui était jusqu'ici illu-

sions et conjectures s’évanouit devant des réalités,

Tel est le plan de Comte ; on peut voir d’un coup d’œil ce qu’il admet et ce qu’il supprime. Cet ordre simple et régulier lui paraît confirmé par le développement historique des sciences; les mathématiques et l’astronomie sont les plus anciennes et aussi les plus avancées; la science de l’homme est la plus ré= cente et la plus défectueuse. Dans ce cadre, d’ailleurs, peuvent entrer toutes les sciences secondaires qui se rattachent à des objets déterminés; les grandes lignes existent, le reste se classe dans les intervalles. Au fond il n’y à qu'un même instrument: l’observation, aidée du calcul; qu'une application de cet instrument à des objets analogues : des faits ; en vue des mêmes résultats : des lois. Dans tout cela, rien d’inflexible ; ces sciences ainsi ordonnées sont toutes susceptibles de perfectionnement ; elles peuvent et doivent grandir, soit par un travail sur elles-mêmes, soit par une mutuelle pénétration. On peut chaque jour vérifier ces signes de leur puissance. Une autre évidence, c’est que de plus en plus elles s'appuient sur les mathématiques. Les mieux fixées sont celles qui relèvent à un plus haut point des nombres , du poids et de la mesure. La physiologie reste seule conjecturale ; pourquoi? C’est que, dans ses accidents irréguliers, elle se dérobe à la puissance du calcul. Aussi est-elle esclave de la nature, tandis que les sciences exactes sont parvenues à l’asservir. Est-il interdit d'espérer que le calcul pénétrera un jour dans la science de la vie et que nos rapports, si mêlés de bien et de mal, si incousistants, si arbitraires, participeront de cette

méthode rigoureuse à laquelle se sont soumises tant de parties du domaine humain que jusqu'ici l’on avait crues réfractaires ? Comte ne le pense pas; ce serait à ses yeux une inconséquence. La vie organique a des lois aussi précises que la vie inorganique ; il suffit de les étudier et de les dégager. L'homme, tel qu’il est, n'est pas l’homme tel qu’il doit être; nos sociétés troublées ne sont que l’ébauche d’une société régulière. La philosophie positive en est la préparation, elle marque l’âge mûr de l’humanité. Son titre éminent est de démontrer ce qu’elle affirme, de pouvoir: trouver ce qu’elle cherche, de savoir ignorer tout ce qu'elle ne peut découvrir. Son premier effet sera de tempérer, par le goût du réel, la longue ivresse de l'imaginaire et de donner un vrai flambeau aux générations qu'avaient égarées des feux follets.

Ces idées sont-elles bien neuves et ne leur trouverait-on pas dans le passé une filiation? M. Littré en éprouve le souci et en fait la recherche. Le premier nom qu’il rencontre est celui de Turgot. A l’âge de vingt-trois ans, et quand il était encore engagé dans les ordres, Turgot fit, comme prieur de Sorbonne, un discours où il exerçait son esprit aux généralités. Après avoir dit que les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé, il ajoutait que « le genre » humain, considéré depuis son origine, paraît aux » yeux du philosophe un tout inmense qui, lui-même » à, Comme chaque individu, son enfance et ses pro- » grès, » Dans un autre passage, il montrait dans l'univers actuel, avec ses nuances de barbarie et de

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 343 politésse, les vestiges de tous les pas de l'esprit humain, l’image de tous les degrés où il a passé ; ailleurs, il restituait au moyen âge l’honneur d’une foule d’inventions et le retrouvait plein du génie des arts sous les fausses couleurs dont l’histoire l’a chargé; enfin, remontant à la source des cultes, il les dépeignait comme le produit de l'espérance ou de la crainte, engendrant des dieux plus ou moins parfaits, suivant qu'ils étaient l'ouvrage d’un siècle plus ou moins éclairé sur les vraies perfections de l’humanité. Plus tard, aux fables succédèrent les abstractions de la philosophie, jusqu’à ce que l'observation eût révélé l’action mécanique que les corps ont les uns sur les autres ; et alors naquirent d’autres hypothèses que les mathématiques purent développer et l’expérience vérifier. Ainsi parlait Turgot à peine échappé du séminaire et devant un auditoire de prêtres. Il y a bien là quelques hardiesses et un peu de cette séve qui anima ce grand esprit; mais quelques traits fugitifs suflisent-ils pour en faire un précurseur de Comte, et s'ils avaient eu cette signification, leur eût-il donné les voûtes de la Sorbonne pour écho? Malgré l’autorité de M. Littré, il est permis d’en douter.

Kant, à son tour, dans ses vues sur l’histoire, se rapproche du domaine positif; il la croit moins assujettie à la fatalité qu’à un enchaînement régulier. C’est le sujet d’un opuscule dont M. Littré reproduit les détails essentiels. Kant admet que des lois constantes qu'il nomme le dessein de la nature, régissent le développement du genre humain, autrement dit

l’histoire; comme ce développement est un progrès, I — 7e édition, 18

une amélioration, il en résulte que les générations antérieures, insciemment mais réellement, travaillent pour l'avantage des générations postérieures. Le même lien existera tôt ou tard et sous l’empire d’une civilisation améliorée dans les rapports d’état à état : de là un grand corps européen, sans modèle dans le passé, qui transporterait la morale civile dans la politique ; de là aussi le soupçon de ce qu’on à nommé dé nos jours la solidarité humaine, mot ambitieux plutôt que défini. Tel était, d’après Kant, la loi qui devait régir et éclairer l’histoire. Condorcet va plus loïn , il assigne à la politique un rang parmi les sciences d'observation ; elle obéit à des lois naturelles que peut saisir la philosophie et qui déterminent pour chaque époque les perfectionnements que l’état social est appelé à éprouver. Son Tableau des progrès de l’esprit humain n’est autre chose qu’une théorie positive. Elle a ses lacunes et ses erreurs ; elle est un récit plus qu’une discussion, surtout elle emprunte trop à la philosophie du xvirie siècle, si pleine d’amertume; dans plusieurs parties elle tourne à la déclamation. En outre, elle est inconséquente, en ne voyant dans le passé qu'uñe marche à rebours, et en reconnaissant néanmoins qu’il a insensiblement abouti à un présent qu’elle glorifie. Turgot, Kant et Condorcet n’en sont pas moins pour Comte des précurseurs qu’il ne peut désavouer: Turgot, parce qu’il a découvert que les conceptions humaines, de théologiques sont devenues métaphysiques, puis positives; Kant, pour avoir reconnu dans l’histoire un phénomène naturel, assujetti à un cours déterminé ; Condorcet, pour avoir fracé un

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE, 345 tableau qui met en évidence l’enchainement des progrès de la civilisation. Ce ne sont pourtant là que des rudiments ; il restait à trouver la loi de l’évolution; cet honneur était réservé à Auguste Comte.

Restent Saint-Simon et le docteur Burdin; quelle part est-il juste de leur faire ? Saint-Simon, on l’a vu, était une intelligence hardie, mais mal réglée, s’agitant dans des démentis perpétuels. C’est d’abord à la gravitation qu’il s'attache; du monde astronomique il veut la transporter dans le monde scientifique et moral. Plus tard, il reconnaît qu’il a fait fausse route et il en revient. D’un principe unique, il se rejette alors sur une multitude de principes, incohérents ou contradictoires, les brouille et les altère dans les plus singuliers mélanges, les prend et les quitte sans en avoir rien tiré de consistant. Parfois, pourtant, quelques lueurs se dégagent de ces obscurités. Dès 1807, il conviait les physiologistes à chasser de leur société les philosophes, les moralistes et les métaphysiciens, comme les astronomes avaient chassé les astrologues, comme les chimistes avaient chassé les alchimistes. Il applaudit Descartes pour avoir arraché le sceptre du monde des mains de l’imagination et l’avoir placé dans celles de la raison ; et, en nommant pour la première fois la philosophie positive, il la divise en deux parties, la physique des corps bruts et la‘ physique des corps organisés. Le mot est trouvé, quoique la division soit incomplète. Il entrevoit également que tous lessystèmes idéologiques doivent aboutirädes sciences d'observation ; mais il le pressent plus qu’il ne le démontre et retourne aux chimères en demandant une

réorganisation des sociétés qui est devenue depuis ce laboratoire à projets, désigné sous le nom de socia- Jlisme. Parfois encore il s'attaque aux sciences vérifiées pour leur demander ce qu’elles ne peuvent fournir et leur infliger des critiques entachées d’ignorance. Somme toute, ce sont là des lamheaux de systèmes, et non une philosophie : en rapprochant les écrits et les dates, il est évident que la communauté d'idées n'existe que dans quelques traits insignifiants et que, s’il y a eu plagiat, ce n’est pas sur Comte que le mot doit retomber.

Le docteur Burdin a le mérite d’être plus précis que Saint-Simon et de ne pas flotier au gré des caprices, Il a, du moins, reconnu la place et l’importance de la physiologie ; il a assigné également aux mathématiques le rang secondaire qui leur appartient. Sentant bien que les mathématiciens ne se rendraient pas sans combat ; il invitait même les amis de la physiologie à préparer contre eux un plan de campagne. Personne ne s’est, d’ailleurs, plus rapproché des vues de Comte que le docteur Burdin; dans plusieurs cas, les termes sont identiques. Il affirme, par exemple, que toutes les sciences, de conjecturales qu’elles étaient doivent devenir positives ; et, après avoir cité l'astronomie et la chimie, il ajoute que la physiologie, après avoir nagé dans le charlatanisme, en arrive peu à peu à se baser sur des faits observés et discutés ; la psychologie même, s’affranchissant des préjugés religieux, tend à s'appuyer sur la physiologie. De là il conclut que la philosophie est appelée à entrer dans le domaine des sciences posi-

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 317 tives. Ce qui, jusqu'ici, y a fait obstacle, c’est que l’intelligence humaine n’avait pas encore saisi les rapports qui lient les sciences particulières à la science générale. Cette science générale ne pouvait être, à aucun de ses degrés, d'autre nature que ses éléments ; conjecturale, tant que les sciences particulières l’ont été, mi-conjecturale et mi-posilive, quand une partie des sciences particulières est devenue positive, l’autre restant encore conjecturale, elle sera tout à fait positive quand la physiologie reposera dans son ensemble sur des faits observés, Rien n’est plus formel que les termes de cette série qui, à la sociologie près, reproduit celle de Comte, il n’y manque qu’un peu plus de détail et une démonstration à l'appui. La philosophie positive est affirmée, sans doute; elle n’est pas mise en évidence. Le docteur Burdin constate le mouvement des sciences particulières vers une scienc : générale, mais la loi de ce mou\ement lui échappe et après lui elle est encore à trouver.

Que Comte ait connu ces travaux, qu'il s’en soit servi sciemment ou à son insu, ou bien que, dans ses habitudes d'isolement, il ait tout tiré de son prapre fonds, sa philosophie, comme il l’expose, n’en reste pas moins une œuvre originale. Les analogies, même les plus voisines, confirment ses droits au lieu d’empiéter sur eux ; à ce qui n’était que de vagues pressentiments, il a donné, le premier, la forme d’un système. Quand il prend la plume, il y a encore table rase. Du passé il ne reste que ceci: c’est que de grands esprits comme Turgot, Kant et Condorcet;

des esprits moindres mais pénétrants, comme Saint- 48,

Simon et le docteur Burdin, ont fait sur le terrain où il devait s'établir, des reconnaissances rapides, à peine marquées par des vestiges confus. Càetlà, quelques idées jetées, mais point de preuves, point de dessein ni de plan ; des fragments, et nulle vue d’ensemble; des aperçus, et pas de conclusion; des cas particuliers, et pas de doctrine. On a beau combiner les passages de ces divers écrits, les résumer, les rapprocher, on n’aboutit à. rien de sérieux. Comme ils ne sont pas la conséquence d’un système qui les: ait précédés, il est impossible de remonter d'eux à: un système. La conscience même des services qu'ils: pourraient rendre n'existait pas chez leurs auteurs, et de fait, ces services sont restés nuls. En revanche, il en résulte pour Comte le bénéfice d'un passé qui l’annonce et des commencements où figurentdes noms qui re sont pas tous sans autorité. Sa philosophie n’est plus, dès lors, isolée ; elle a ses origines comme elle a ses fins, elle emprunte à cette préparation inconsciente des garanties et un témoignage de plus. Près tout de système il y a, d’ailleurs, le moule où on le jette, et ici l'originalité est si évidente, que personne n’oserait la contester. L'entreprise était: considérable ;-ii fallait pénétrer dans le domaine de toutes les sciences abstraites, depuis les mathématiques jusqu’à la. sociologie. Peu d'hommes étaient à même d'embrasser un tel sujet. Ce n’était pas. tout: que d'imaginer pour les sciences un classement réguler ;. le. point délicat était d'en faire la: philoso-’ phie. Tout autre eût reculé; Comte l’a osé, ses études s’y prêtaient. À côté de chaque science par-

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 319 tielle, il a institué une philosophie partielle, c’est-àdire six philosophies pour six sciences fondamentales, Chacune de ces philosophies a été écrite avec une telle connaissance, que les hommes du métier y trouvent, assure M. Littré, quelque chose à apprendre pour leur domaine spécial. Le tout aboutit à une condensation de tout le savoir abstrait dans une idée d'ensemble qui en enchaîne les parties. Oui, objectera-t-on, mais au bout de ces philosophies partielles, il faut quelque chose de plus. Toute philosophie embrasse le sujet et l’objet. Que la métaphysique échoue en allant du sujet à l’objet, soit; mais la méthode positive a cet autre tort de s’en tenir à l’objet et de négliger le sujet. Elle n’est plus, dès lors, une philosophie dans le sens attaché à ce mot. Comteet M. Littré se défendent de ce reproche par des explications un peu subtiles. Tout en construisant, disent-ils, la série des philosophies partielles et embrassant ainsi tous le savoir objectif, la philosophie positive construit en mnême temps la série des méthodes effectives et embrasse ainsi tous les pouvoirs logiques de l'esprit humain. L'ensemble des méthodes représente la fonction du sujet; l’ensemble des. philosophies partielles, les fonctions de l’objet; rien n'échappe de ce qu’on a entendu saisir, et le tout est bien ce qu’on a voulu et exécuté, une philosophie. Cest par l'induction que Comte y a été mené, une induction tirée non des faits d’un domaine particuhier, mais de tous les domaines qui constituent le savoir humain. Comme dans les imductions bien conduites, ici les particularités positives se transforment en une généralité de même nature. Il va en

outre de soi qu'à mesure que la science s'élève, l’induction a davantage à s'exercer. En mathématiques, l'induction qui a donné les axiomes est si simple, qu’elle échappe à la vue; dans les sciences physiques, elle exige déjà un certain labeur; elle se complique en chimie,,en biologie, en sociologie et atteint son dernier degré de complication quand, de la philosophie partielle de chaque science, il s’agit de passer à une philosophie totale.

Si cette défense manque de netteté, la conclusion qui en sortest des plus claires ; la philosophie positive n’est pas à l’aise dans les ménagements; elle revient vite à la fermeté d’accentqui lui est habituelle. Au fond, ce qu'elle entend dire, c’est que les questions absolues, les questions qui s'occupent de l’origine et de la fin des choses, sont hors du domaine de la connaissance humaine et, par conséquent, ne peuvent plus diriger les esprits dans la recherche, les hommes dans la conduite et les sociétés dans le développement. L'origine des choses, nous n’y avons pas été; la fin des choses nous n’y sommes pas; nous n’avons donc aucun moyen de connaître ni cette origine, ni cette fin. Lés sciences particulières qui auraient pu être curieuses de ces recherches y ont renoncé ; elles ont touché l’écueil, non sans dommage pour elles, et n'ont fait bonne route que depuis qu’elles s’en sont tenues à l’expérience et au relatif. C’est à choisir désormais : ou avoir une philosophie soit théologique, soit métaphysique, en contradiction avec les sciences; ou avoir une philosophie positive qui, assise sur les sciences et les philosophies partielles, participe à la

fois de leur caractère relatif et de leur solidité. Tout se résume dans ces derniers mots.

Nous voici au bout de cette exposition. Pour n’en point altérer le sens ni diminuer la valeur, j'ai fidèlement suivi et, jusqu’à en emprunter les termes, la version que M. Littré a livrée à la publicité. En m'en écartant, j'aurais craint de passer pour un interprète infidèle ou prévenu; en m’y astreignant, j'ai voulu faire preuve de déférence et de bonne foi. Il se peut même qu'involontairement un peu de son enthousiasme ait passé dans la forme de mon abrégé, Je ne le retire, n1 ne le regrette ; j'aime mieux être allé au delà que d’être resté en decà. Plus tard j'aurai à reprendre ce sujet et à le ramener au ton de mes impressions. Il faut pour cela que la carrière de Comte s'achève et que ce vigoureux esprit se soit engagé avec les problèmes que, jusqu’à présent, par prudence ou par calcul, il a cru devoir écarter. Nous aurons alors l’homme tout entier et déjà quelques vides se seront faits autour de lui.

La période où nous touchons estila plus tranquille et la plus heureuse de la vie de Comte. Sa position matérielle est assurée; trois places, deux publiques, une privée, lui assurent une certaine aisance. Sa réputation, sans avoir d'éclat, grandit et attire vers lui quelques hommes d'élite. Il continue son cours populaire dans une de nos mairies, après en avoir fait un

autre à l’Athénée ; il achève les derniers volumes de sa Philosophie positive, et songe à lui donner pour complément une Polilique positive; c’est un homme occupé et qui ne se distrait de ses lecons que pour fixer dans ses ouvrages les idées plus hautes qui l’obsèdent, Ses seuls délassements sont dans les voyages que lui imposent ses devoirs d’examinateur d'admission à l'École polytechnique. (à et là, dans des lettres adressées à sa femme et au milieu d’épanchements familiers, l'humeur de l’homme parait sous son jour naturel. Il juge à sa manière le paysage, la vie nomade, les mœurs du pays qu’il parcourt, raconte ce qui le touche, les incidents de ses examens, la joie qu’il éprouve, lorsque parmi les candidats qui se succèdent, il en découvre un dont l’intelligence promet un sujet d'élite. Le tour de ces confidences est toujours original; le ton garde quelque raideur. Loin de l’attirer, sa ville natale lui répugne ; il n’y va qu’à regret el y abrége son séjour. On voit qu'il n’a rien oublié, rien pardonné. Dans ses affections, comme dans ses idées, il est tout d’une pièce; sa mère est morte, son père infirme ; n'importe, il maintient des réserves, et, comme sa famille résiste il rompt. C’est un cerveau mal guéri et hanté par des susceptibilités maladives.

Quelques bonnes fortunes lui échoient pourtant; il rallie quelques noms d’une grande valeur. Les uns, ilest vrai, n’acceptent que la méthode; les autres vont plus loin et acceptent la doctrine; même parmi ces derniers, il en est qui, plus tard, l’abandonneront, Il en est deux surtout, qu’en parlant de Comte, il est

impossible dé ne pas citer. Dans l’ensemble de leur œuvre, dût leur modestie s’en défendre, ils lui sont de beaucoup supérieurs; ils n’en sont pas moins, à un moment donné, non-seulement des auditeurs attentifs, mais des partisans déclarés de la philosophie ñouvelle, Pour M. Littré, ce fut le hasard qui en décida. Un ami lui avait prêté l’ouvrage de Comte, celuiei le sut et lui en envoya un exemplaire: de là leur liaison qui date de 1840. Elle fut ce qu’elle pouvait être entre deux hommes dont l’un était plein de luimême, dont l’autre s’efface volontiers avec une dignité pleine de goût. Dans la suite de leurs rapports ce contraste domine. Ni les vanités, ni les Singularités de Comte ne purent altérer les sentiments de M. Littré; il ne se sépara que de ses contradictions ; même aujourd’hui, il ne retranche rien de l'adhésion qu’il lui avait donnée à la première lecture : « Son » livre, dit-il, me subjugua. Il y a plus de vingt ans que » Je suis le Sectateur de cette philosophie, et la con- » fiance qu'après de longues méditations et plus d’une » reprise elle m'avait inspirée, ne s’est pas dès lors » démentie. Deux ordres d'épreuves ont été par moi » mis en œuvre, pour me préserver des illusions et » dés préjugés ; d’abord l'usage que j'ai fait constam- » ment de cette philosophie, puis la sanction que le » cours des choses lui apporta. Occupés de sujets très- » divers, je m'en suis constamment servi comme » d’une sorte d'outil, qui me trace les linéaments, » l’origine et l'aboutissement de chaque question et » me préserve du danger de me contredire, cette plaie » des esprits d'aujourd'hui; elle suffit à tout, ne me

» trompe jamais et m'éclaire toujours. » Voilà un bel hommage; peut-être s’y méle-t-il quelque illusion. M. Littré se doit plus à lui-même, et doit moins à Comte qu’il ne le pense et ne le dit; mais le fait d’un acquiescement donné en ces termes, n’en est pas moins grave de la part d’un esprit éminent et sincère jusqu’à la candeur.

L’assentiment de M. John Stuart Mill fut plus conditionnel; il remonte aux derniers mois de 1841. Les volumes publiés de la philosophie positive avaient frappé son attention, il fit les premières ouvertures, et une correspondance de plus en plus affectueuse s’engagea. M. Mill a été un adhérent, on ne peut pas dire qu'il ait été un disciple. Ses lettres, à en juger par les réponses que Comte lui adressait, sont une discussion mêlée d’apologie : il tient pour bon le procédé scientifique, il en repousse quelques conséquences. Sur les femmes, sur l’économie politique, sur la psycologie, sur le gouvernement parlementaire, il exprime des doutes et fait des réserves. Comte le prêche doucement et met sur le compte de la jeunesse et d’une expérience insuffisante, ces divergences qui ne cont que la protestation du bon sens. « Les sept ou huit » ans, dit-il, dont mon âge excède le vôtre, expliquent » tout naturellement pourquoi je suis sorti de cette » posilion transitoire, tandis que vous y êtes encore; » mais je ne doute nullement que, par vos propres » réflexions, vous ne deviez enfin en sortir compléte- » ment.» Sur un point, ces nuances d'opinion semblent avoir été plus vives, c’est au sujet du pouvoir spirituel: les {termes précis manquent, mais il est à

croire que, dans fa conscience de M. Mill, s'étaient élevés des scrupules, contre lesquels aucune subtilité ne put prévaloir. Ces désaccords ne l’empéchèrent pas de rendre à Comte, dès 1845, un hommage public dans des termes dont celui-ci se montra flatté. Plusieurs passages du Système de logique, le premier livre de M. Mill, témoignent de l'impression sous laquelle il se trouvait alors. Après avoir rappelé que divers écrivains s'étaient occupés de la philosophie de l’induction, et cité dans le nombre sir John Herschell et M. Whewell, il ajoute : « et le plus grand de tous, » M. Auguste Comte, dans son Cours de philosophie » posilive, ouvrage qui n’a besoin que d’être mieux » connu, pour en placer l’auteur dans la plus haute » classe des penseurs européens. » À plusieurs reprises, le ton reste le même et la louange se répète. C’est tantôt « un ouvrage encyclopédique, » tantôt « l'ouvrage de beaucoup le plus grand qui ait été produit par la philosophie des sciences.» Aïlleurs il félicite Comte, « d’avoir exposé avec sa sagacité et son sens critique habituels, un des grands principes de la science sociale; à savoir, la corrélation nécessaire entre la forme de gouvernement existant dans nos sociétés et l’état de la civilisation contemporaine, » Enfin, il met un certain enthousiasme à vanter la grandeur de la philosophie nouvelle, dans ses applications à l’histoire et aux destinées de l'humanité. A ses yeux la méthodeest un modèle, la valeur des conclusions lui paraît plus contestable. Il se sépare également de Comte, quand celui-ci confond les lois de l'esprit avec les lois du cerveau et veut réduire à des

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phénomènes physiologiques des phénomènes moraux et intellectuels ; mais ces points réservés, loin d’affaiblir l’assentiment général,le confirment et n’entament pas l’admiration.

Comte, n’eût-il eu, dans sa vie, que ces deux témoignages, qu'ils suffiraient, comme titres, pour sa renommée et comme date pour son ouvrage. Les pages où ils sont consignés dureront encore quand les siennes seront tombées dans l'oubli. Il eut aussi des interprètes, comme miss Martineau, qui donna en anglais un abrégé de son cours, et des contradicteurs dans la science, comme MM. BreWster et Herbert Spencer. C'est sur l'optique que M. Brewster insiste avec l’autorité de sa parole et de son nom. Après avoir fait une part très-ample à l'éloge, il reproche à Comte d’avoir traité avec légèreté la théorie de l’ondulation. La cr1tique de M. Herbert Spencer est plus absolue, il s’en prend à la méthode même et à la classification des sciences. Il nie d’abord que le principe du développement des sciences soit le principe de la généralité décroissante, et établit que, dans hien des cas, c'est le principe opposé qui prévaut; il fait remarquer ensuite que placer la gravitation avant les autres forces de la matière est arbitraire ; enfin il maintient que la série des sciences est une pure hypothèse, contredite historiquement par leur développement réel. Toutes ces objections sont présentées avec un luxe de preuves qui témoigne de la force de l'adversaire; pour Comte c'était encore un succès. Pendant qu’en France on s’occupait peu de lui, il rencontrait en Angleterre, ou des apologistes, comme M. Mill, ou des opposants,

comme MM. Brewster et Herbert Spencer; il tenait en éveil le monde des professeurs. Il est vrai que ces derniers, après la louange, ne mé ageaient pas le blâme, et, tout en rendant justice at savant, menaient rudement le philosophe. M, Brewster entreaulres, qui, tant qu'il ne s’est agi que de physique, a reconnu chez Comte, « une éloquence simple, mais puissante, uné supériorité intellectuelle, de l’exactitude comme historien, de l’honnêteté comme juge, un dégagement absolu de préjugés, » dès qu’il s’agit de philosophie, tourne court et termine ainsi dans un accès d’humeur: @ll faut, dit-il, informer mes lecteurs que M. Comte est professeur à l'École polytechnique et féliciter notre pays de posséder des institutions qui empêchent de pareilles opinions d’empoisonner les sources de l'instruction morale et religieuse, » Les mots sont vifs et l'accusation est au fond injuste. Comte gardait ses témérités pour ses livres; dans sa chaire, à l’école, il ne sortait pas des matières assignées à son enseignement.

Malgré tout, le bruit qu'il faisait était limité : il est vrai qu’il n’en rêvait pas de plus grand; la qualité lui importait plus que le nombre. Il aimait à dire qu'il lui suffisait d’avoir en Europe cinquante adhérents de choix. Sous ce rapport, les premiers qui se déclarèrent, ne laissaient rien à désirer, il crut la bataille gagnée et il s’en enivra. Le vertige qui lui était naturel devint plus caractérisé, et depuis lors ne fit que s’accroilre. Il se crut assez fort pour emporter de haute lutte ce que jusque-là iln’avait poursuivi qu'avec ménagement. Un homme comme lui, appuyé par l'effet

qu’il pensait avoir produit, ne pouvait plus supporter des persécutions obscures. Deux fois il avait sollicité des chaires ‘acantes à l’école, deux fois il s'était vu repousser. Ses titres étaient-ils insuffisants ? Non; ses juges eux-mêmes en avaient la conscience. Depuis lors, les suffrages de savants illustres leur avaient donné une sanction de plus. Il était armé pour le combat, son intérêt comme sa dignité lui conseillait de l’engager. Ses ennemis, il les connaissait; il savait à qui s’en prendre, quels noms il fallait attaquer. Il y en avait un surtout, le plus puissant de tous, qu'il ne pouvait prononcer qu'avec irritation ; c'était celui d’Arago, auquel la légion des savants, dans l’Académie et hors de l’Académie, ohéissait comme une troupe bien disciplinée. Rude entreprise que d’avoir affaire à un tel champion ! aucune voix n'’était plus écoutée, aucun esprit plus fertile en ressources ; il avait pour lui le talent, l'éclat, l’autorité, et, avec l’esprit de conduite, le génie des expédients, Telles étaient les illusions de Comte, qu'il se crut assez fort pour balancer une influence si bien assise: de toutes facons il voulait en courir la chance, dût-il S'Y briser : son cerveau fermentait, il s’en échappait des propos décousus, des menaces sourdes : « J'aurai la parole, répétait-il souvent, j'aurai la parole et j'en userali. »

Le premier effet de ces dispositions fut d’amener une révolution domestique. $a femme, plus sage que lui, ne voyait pas sans inquiétude les préparatifs de cette campagne, où le sort du ménage était attaché. Elle prodiguait ies conseils et montrait les dangers de

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 329 cette entreprise. C'était dans une préface, au sixième volume du Cours, que l'humeur de Comte allait s’exhaler ; cette préface devait contenir une déclaration d’hostilités formelle et violente. Madame Comte cherchait à conjurer lPexplosion, ou tout au moins à Vajourner. Jusque-là, elle avait beaucoup ménagé son mari et le plus souvent cédé à ses caprices ou à ses exigences ; cette fois, voyant qu’il courait à sa perte, elle crut devoir y mettre plus de fermeté. Elle ne se cachait pas pour dire qu’il serait vaincu. Ces remontrances exaspéraient Comte au lieu de le rallier ; à ses yeux, parler ainsi, c'était jouer le jeu de ses ennemis; peut-être allait-il jusqu’à supposer que sa femme leur était vendue. Il le disait tout haut, et de là des querelles. Dans ses lettres à M. Mill, il se plaignait d’un manque d'affection et d’égards : on a pu voir combien cette accusation était injuste. Jamais malade n'avait été l'objet de soins plus ingénieux. C'était madame Comte qui avait sauvé sa raison submergée en le réintégrant dans son domicile et en se montrant dévouée jusqu’à partager son traitement ; c'était elle qui l'avait assisté dans toutes les crises de sa vie pour les prévenir ou les combattre. Un jour, après 1830, Cor te avait mieux aimé aller en prison que de figurer sur les rôles de la garde nationale; il était, disait-il, républicain, et ne pouvait prendre les armes pour un gouvernement qui ne l'était pas. Trois jours de captivité punirent cette déclaration un peu fière, et madame Comte prit sa part du châtiment en passant auprès du réfractaire toutes les heures où la geôle se relächait de ses rigueurs. Dans un cerveau bien fait,

de tels souvenirs auraient effacé les contrariétés fugitives et ces petits chocs qu’engendre toujours la vie commune; mais Comte était ainsi fait, qu'il oubliait le bien plutôt que le mal. La moindre blessure d’amour-propre lui était intolérable, de quelle main qu'elle vint. Il n'admettait pas que sa femme dût voir autrement que lui, penser autrement que lui : c'était moins une règle de conduite qu’un système ; et, dans sa correspondance avec M. Mill, figure une curieuse discussion, où il s'efforce d'établir que la femme est un être inférieur voué à un assujettissement indéfini.

Cette disposition d’esprit n’était guére compatible avec la paix d’un ménage; aussi madame Comte ne l’avait-elle maintenue qu’en y mettant beaucoup du sien. Eùüt-elle mieux réussi en se défendant plus tôt et plus résolüment? C’est douteux ; en aucun temps elle n'aurait eu bon marché de ce caractère altier, opiniâtre et ombrageux. Toujours est-il que la patience avait atteint ses limites, et que le moment de la rupture était venu. Des mauvais procédés, on en était arrivé aux mots fâcheux : « Laissez-moi, disait Comte, débarrassez-moi. » Ces grossièretés se renouvelaient; la dignité des rapports en souffrait. Pour toute réponse, madame Comte se mit à manger dans sa chambre, ne voyant son mari que de loin en loin et pour les comptes de la maison : c'était comme une séparation sous le même toit, Comte semblait s’en arranger; pendant deux mois les choses marchèrent ainsi. Au bout de ce temps, une explication eut lieu. « Nous sommes trop près ou trop loin, » dit ma-

dame Comte ; à quoi il répliqua : « Si vous ne dinez pas à table, c’est que cela ne vous convient pas; je ne pouvais pas vous envoyer chercher par un gendarme. » Évidemment, il y avait parti pris, sans chance de retour. Madame Comte se déclara prête à s’en aller, etne consentit à un ajournement de deux mois que sur les instances de son mari. Des deux parts la décision était irrévocable, et au temps fixé la séparation définitive s'accomplit. Au fond, Comte n'avait point de sujet de plainte sérieux; il rendait justice à sa femme, il se plaignait seulement de n’en être pas compris. Il eût voulu une soumission plus complète; il se sentait trop discuté au dehors pour souffrir d’être discuté chez lui ; surtout, il éprouvait le besoin de s’isoler pour mieux combiner et savourer sa vengeance. L'idée fixe avait pris cette direction ; il écartait tout ce qui était obstacle. La rupture se fit sans éclat et à l’amiable. Dans les arrangements d'intérêt, Comte se montra trèscoulant : il fit à sa femme une pension de 3,000 francs, qui fut réduite à 2,000 quand ses propres embarras eurent commencé. À ce prix il était libre, sans témoin ni censeur; il pouvait, à ses seuls risques et péri!s, commencer les hostilités, où il jouait l’avenir de sa carrière contre l’espoir d'amener ses ennemis à composition. Quoique absente du logis, madame Comte resta, d’ailleurs, identifiée à ce qui touchait l’homme dont elle portait le nom avec quelque fierté; une correspondance très-active s’engagea entre eux, et, par une contradiction singulière, Comte s’y montra plus affectueux, plus déférent qu'il ne l'avait été dans ses relations domestiques.

Ce fut dans le courant de 1842 que Comte brüla ses vaisseaux. Le sixième volume du Cours de philosophie positive ui en fournit l’occasion. Ce volume est précédé d’une préface datée du 19 juillet et publiée au mois d'août suivant. A lire aujourd'hui ce document, on s'étonne qu'il ait produit quelque effet. Près d’une apologie personnelle, on n’y trouve que des récriminations très-confuses. Comte se plaint de rester méconnu, d’être comme professeur en butte à des persécutions qu'il s’est attirées comme philosophe. Il énumère ses échecs, qu'il dit immérités : sa mise à l'index sous la Restauration, le refus d’une chaire à créer au Collége de France, ses deux candidatures malheureuses pour des chaires à l’École polytechnique. La fatalité l’a voulu ; il s’y résigne, mais il demande que les deux positions qui lui restent, celles de répétiteur et d’examinateur, ne soient plus un titre précaire. Il a fait ses preuves, il n’est pas un nouveau venu ; les règlements doivent fléchir devant un mérite éprouvé et l'excepter de la réélection annuelle qu'ils imposent. C’est la seule garantie qu’il ait, et il la demande contre les manœuvres de ses ennemis. Il ne lui sied plus de recevoir de leurs mains une confirmation périodique qu’ils lui offrent presque à titre de grâce, et qui lui est un embarras dans son évolution philosophique. La prétention était fière, le langage assorti à la prétention, L’un et l’autre concluaient à dépouiller le conseil de l’écoie d'un droit consacré par l’usage, et, ce qui était le comble, d’insüituer ce privilége en faveur d’un seul nom, Rarement l’orguer a causé de plus grands vertiges. L'illusion était que

cette pétition impérative trouverait dans l’opinion un appui, et que le public y mettrait son apostille. L’apostille ne vint pas ; le nom et les écrits de Comte étaient alors, comme aujourd’hui, ensevelis dans une petite école; aucune notoriété ne s’y attachait. Ce roulement dans les choix était d’ailleurs une garantie dont l'expérience avait démontré l'utilité, la meilleure sanction qu’un examinateur püt attendre pour ses services, le jugement par ses pairs ; s’en départir pour tous eût été une imprudence, pour un seul un acte insensé. Voilà pourtant le défi que Comte portait à ceux qui disposaient de sa carrière ; il les récusait, et quand, plus tard, il lui fallut chercher une force à l'appui de cette récusation, il ne trouva que l’arbitraire ministériel, condamné lui-même à l’impuissance.

Peut-être l'oubli et le dédain eussent-ils seuls fait justice de cette rodomontade, si des noms ou plutôt un nom propre ne s’y était trouvé impliqué. La préface s’en tenait à des généralités ; la part du venin s'était glissée dans une note. On y lisait : « Toute personne bien informée sait maintenant que les dispositions irrationnelles et oppressives adoptées depuis dix ans à l’École polytechnique émanent surtout de la désastreuse influence exercée par M. Arago, fidèle organe spontané des passions et des aberrations propres à la classe qu’il domine si déplorablement aujourd’hui. » Ces quelques lignes étaient grosses d’orages. Tant que Comte ne s'était attaqué qu’à des corps, aux géomètres, aux physiciens, la blessure n'avait rien de direct; cette fois, c'était à une personne qu'il

s’en prenait, et à la plus susceptible que le monde savant ait jamais connue. Il ne devait plus attendre ni pardon, ni oubli. En vain se flattait-1l d’avoir conjuré le péril en inspirant une crainte salutaire ; la revanche pouvait être différée, elle aurait lieu tôt ou tard. Son éditeur devait lui porter le premier coup : c'était M. Bachelier, très-lié avec Arago. La note de Comte le Dblessait dans ses sentiments et ses intérêts, il en demanda la suppression : Comte s’y refusa. Que fit M. Bachelier? Il rendit Arago juge de ses scrupules, et lui offrit de se désister de la publication : « Non, » lui répondit Arago, ne vous inquiétez pas de ces at- » taques; si elles en valent la peine, j'y répondrai. La » portion du public que ces discussions intéressent » sait que la mauvaise humeur du philosophe date de » l’époque où M. Sturm fut nommé professeur d’ana- » lyse; or, avoir conseillé, dans le cercle restreint de » mon influence, de préférer un illustre géomètre au » concurrent chez lequel je ne voyais de titres mathé- » matiques d'aucune sorte, ni grands ni petits, est » un acte de ma vie dont je ne saurais me repentir. » Là-dessus, M. Bachelier passa outre ; le volume parut, mais avec un avis de l'éditeur, qui dégageait sa responsabilité et citait à sa décharge les paroles à la fois généreuses et dédaigneuses d’Arago.

On devine quelles furent la surprise et la colère de Comte lorsqu'en tête de son volume il lut cette protestation : C'était, comme ïl le disait, une violation du domicile littéraire en sa personne. Il n’hésita pas et intenta un procès à M. Bachelier; il lui demandait la suppression de son placard, la résihation

du traité et dix mille francs de dommages-intérêts. Le débat s’engagea devant le tribunal de commerce et le dessein de Comte était de plaider lui-même sa cause, d’y introduire le nom d’Arago, de le montrer derrière M. Bachelier, comme instigateur et complice, de répondre par du scandale à ce qu'il considérait comme un acte de trahison. Les circonstances ne le servirent pas autant qu’il l’eût souhaité. L'auditoire se montra malveillant, le président du tribunal lui coupa la parole quand il voulut sortir des faits litisieux pour entrer dans les personnalités; il n’eut qu’un succès médiocre , hésita, se troubla et ne put placer que la moindre partie des diatribes qu’il avait préparées. Son droit n’en fut pas moins reconnu, et la plupart de ses conclusions furent admises. Le libraire, condamné aux dépens, eut à supprimer son malencontreux avertissement et vit son traité résilié; la question des donrmmages-intérêts avait été abandonnée, C'était un succès éphémère et qui bientôt allait être expié. Comte avait désormais contre lui au moins une partie du conseil dans la dépendance duquel il restait ; il s'était mis en outre en révolte ouverte avec le personnage ie plus influent du monde savant, Exposé à ce choc, il allait finir comme le pot de terre. Dès 1843, quelques mois après la publication de sa préface, sa réélection aux fonctions d’examinateur rencontra des obstacles. Sur les quinze membres dont se composait le conseil de l’école deux lui furent directement hostiles, d’autres le défendirent moilement. Les raisons avouées étaient insignifiantes; les motifs secrets avaient de Ja gravité. Il est vrai qu’on

s’armait contre le philosophe, non-seulement des doctrines hétérodoxes qu'il professait, maïs encore des formes tranchantes dont il les avait revêtues. On les tenait pour incompatibles avec la mission régulière dont il était chargé; on les considérait comme une preuve du trouble de son esprit. Ce qui nuisaït surtout à Comte, c’étaient les moyens qu'ilemployaitpour se défendre. $e sentait-il menacé, il parlait de nouveau d’en appeler au ministre des résolutions du conseil. Triste planche de salut dans un temps où les corps défendaient leurs franchises avec un soin jaloux et où l'opinion publique se prononçait avec vigueur contre l'arbitraire le plus inoffensif! De la part de Comte cette conduite était à la fois une maladresse et une inconséquence ; d’un côté, il s’aliénait ceux qui demeuraient ses juges et détachait de sa cause même les mieux disposés; de l’autre, il désertait pour un intérêt personnel ses opinions apparentes et se déclassait aux yeux des hommes de son parti. Que lui restait-i1l? Ce moi si fier qui fait bien dans les vers de Corneille, mais qui, dans sa bouche et dans sa position, n'était qu'une jactance, quelque opinion qu’il en eût.

Le dénouement fut ce qu'avait prévu madame Comte, ce que des amis communs avaient annoncé. En 1843, la disgrâêce n’eut qu'un caractère préparatoire ; l’examinateur fut seulement discuté et sa réélection ajournée de séance en séance. Au dernier moment, l'unanimité se rétablit en sa faveur. Cette unanimité n’était qu'un piége. Le conseil de l’école maintenait l'homme, mais ébranlait sa position ; il

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 337 répondait par un acte à l'attitude comminatoire qu’avait prise son suffragant. Il fut décidé que le choix des examinateurs ne serait plus une simple confirmation, mais un renouvellement, en tant que s’y préteraient les limites du personnel et le bien du service. L’avantage de cette combinaison était de mettre un châtiment particulier sous le couvert d’une mesure générale; elle épargnait en outre à Comte les embarras où l’aurait jeté le brusque retrait de ses fonctions. Mais en réalité elle équivalait à une sentence définitive. En vain, des savants illustres, comme Poinsot et Blainville, en vain les chefs militaires de l’école cherchèrent-ils à en conjurer l’effet ; la lassitude gagnait peu à peu les défenseurs d’une cause perdue. Le ministre lui-même échoua dans son intervention. Tout au plus réussit-il à rendre suspensive une première décision prise, en mai 1844, à la majorité de neuf voix.contre cinq ; une seconde décisison, émanée du conseil réformé, confirma en décembre l'exclusion prononcée par l’ancien conseil. Les fonctions d’examinateur étaient retirées à Comte, il ne conservait que celles de répétiteur. Aux yeux de tout esprit impartial l’arrêt était et reste excessif. Ce n'est pas pour des faits attachés à sa fonction que Comte était condamné, mais pour des motifs extérieurs. Les modes d'examen à son usage n’avaient d'insolite que l’intention de pénétrer les facultés réelles du candidat sous le vernis des préparations, les lueurs de l'intelligence sous les efforts de la mémoire. Rien de plus sain, ni de plus sensé. Personne n’eût osé contester non plus lPimpartialité et la ponctualité qu’il apportait dans son

office. Reste la question de conduite. Assurément cette conduite était pleine d’écarts, mais il eût été de bien meilleur goût de se montrer secourable envers un hommé quise nuisait si obstinément à lui-même et de ne pas le réduire au dénûment pour s'être attaqué à plus fort que lui. Entre Comte, si offensant qu’il ait été, et le conseil de l’école qui l’a frappé sans pitié, l'opinion, jugeant à distance, n’hésitera pas; c’est le conseil de l’école qui à eu les principaux torts.

Un fait singulier , c’est que l’irritation de Comte s’éteignit dans les ardeurs de la lutte; autant il s'était montré véhément dans la défense, autant il se montra silencieux et résigné après l'arrêt. Des réparations lui furent offertes; il les refusa; on eût dit qu’il prenait goût à la liberté qui lui était rendue et qu'il y voyait une compensation suffisante à la perte de sa position. Peut-être aussi une autre idée fixe avait-elle pris dans son cerveau la place de celle qu'il avait poursuivie Jusqu'à épuisement. Cette idée fixe consistait en ceci, qu’au point où il en était, après avoir saisi le monde d’une grande découverte, un droit d’aubaine lui était acquis. Son ouvrage à la main, il pouvait taxer ses adhérents et se mettre à la charge de son école, Nous avons eu de tels exemples de cette mendicité superbe qu'ils nous sont devenus familiers. Comte en usa désormais avec une aisance affranchie de scrupules. Ce fut l’Angleterre qui lui paya le premier tribut, Plus d’une fois, dans ses lettres à M. Mill, il s'était ouvert sur les embarras de sa position et sur la gène où le réduirait l’abandon ou la perte de ses places. Celui-ci avait généreusement répondu à ces conli-

dences par des offres de service. Comte, il faut lui rendre cette justice, hésita d’abord ét, suivant son habitude, établit là-dessus un système. Les philosophes, à son sens, ne devaient s’assister entre eux qu’à défaut de patrons plus puissants, ce qui équivalait à dire qu'avant de s'adresser aux petites caisses il fallait frapper aux grandes. Plus tard pourtant et en 1844, des besoins plus pressants amenèrent un changement de ton. La disgrâce qui l'avait frappé retranchait six mille francs de son budget ; il demanda à l’Angleterre d'y suppléer. Il n’y mettait qu'une condition, c'était que le subside vint de partisans déclarés. La lettre était du 22 juillet; dans les premiers jours d'août, M. Mill put annoncer que sa médiation avait eu une heureuse issue; MM. Grote, Molesworth et Raikes Currie s'étaient cotisés pour fournir le subside fixé. Trois mille francs furent touchés sur-le-champ, les trois mille autres six mois après. M. Mill offrait en outre et conseillait une collaboration aux revues anglaises, comme un moyen plus nalurel et plus digne en même temps de se créer des ressources: il eût traduit lui-même les articles ou les eût fait traduire par des amis qu'il désignait. L'idée ne sourit point à Comte ; il n'y voyait, selon son expression, qu’un expédient auxiliaire. Le fait est qu’il s’imaginait que le subside temporaire allait être converti en une pension et qu'il avait trouvé chez les trois Anglais une caisse de retraite. Un refus très-net lui prouva qu'il s'était abusé ; comme dernier secours, M. Grote seul lui envoya six cents francs. Lie désappointement fut grand et donna lieu à des récriminations où la folie n’a

d’égale que l'absence complète de dignité. Dans une interminable lettre, Comte discute la conduite des hommes qui l'ont assisté, les tient pour des esprits vulgaires, presqu’aussi coupables que les savants qui l'ont privé de son emploi; il menace de les dénoncer à l'opinion publique; il les regarde comme responsables des privations auxquelles désormais il va être assujetti. En vain M. Mill cherche-t-il à défendre ses amis et à relever la générosité de leur caractère ; Comte se retourne contre lui et, après avoir injurié ceux dont il a accepté les dons, il ne se montre pas moins blessant pour leur intermédiaire. Sur ce pied, aucun rapport suivi ne pouvait durer; il n’y avait plus qu’à abandonner ce cœur aigri à ses violences et à ses égarements. Entre Comte et M. Mill la correspondance se ralentit, un refroidissement eut lieu et en se prolongeant devint presque une rupture.

De 1844 à 1848, Comte mürit et prépara les deux volumes qu’il devait publier plus tard sous ce titre : Système de politique positive où Traité de sociologie instituant la religion de l'humanité. Quoiqu'il ait essayé de s'en défendre, cet ouvrage est un retour sur luimême et un démenti donné à ses premiers travaux. Ce mot de religion qu’il emploie en frontispice et dont jusque-là il s'était tant défendu est des plus significatifs. Pour la première fois il reconnaît qu’il y a là une puissance avec laquelle on doit compter ; ilrecon-

naît également que tout n’est pas dit quand on a renfermé l'intelligence humaine dans le domaine qui lui est accessible et que, bon gré mal gré, elle remonte à des croyances et à des sentiments d’un ordre supérieur. Ÿ a-t-il seulement, dans l’usage du mot de relipion, un équivoque, üun hasard de la plume, un équivalent sans gravité ? Cela veut-il dire qu’une doctrine qui connaît ce qu’il est donné de connaitre de l’univers et de l’homme a toutes sortes de ressemblances, de points de contact avec une religion? Non, la marche des idées de Comte le porte plus loin ; le pas qu'il fait est l'abandon de ses méthodes; dès qu’il se déclare pour une religion, lui fût-elle propre, eût-elle des formes personnelles , il infirme et condamne sa philosophie. Il sort volontairement ou non du positif pour entrer dans l’imaginaire. M. Littré ne s’y est pas trompé ; jusque-là le disciple a suivi la voie tracée, il s’en sépare au point où la bifurcation commence, Il accepte le maître et ne reconnaît pas le pontife. Rien de plus curieux que la séance où Comte donna la première communication de son système amendé. Devant ses adhérents réunis il lut quelques chapitres de sa Politique positive. « Point d'observation , dit-il au début, je n’en souffrirai ni admettrai aucune. » Etil commença. Si bien disposé qu'il fût, M. Littré resta froid ; des paroles frappèrent ses oreilles, elles ne le convainquirent pas ; il ne saisissait pas le passage des principes aux conséquences. S'en prit-il d’abord à l’œuvre et à l’auteur? Nullement; il s’'accusa lui-même et supposa que la théorie était trop abstraite pour être comprise à une première audition. Ce ne fut qu'après

plusieurs lectures et de longues réflexions qu'il la tint pour erronée et contradictoire avec la doctrine antérieure à laquelle il avait donné son assentiment. Ce n’était à ses yeux ni une suite, ni un développement : c'était une déviation.

Dans des pages pleines de profondeur, M. Littré en a recherché les causes; elles se résument en une seule : c’est que Comte a quitté la méthode objective pour la méthode subjective. Il ne se contente plus de tirer des déductions des faits observés, il tire des déductions de principes qu'il pose ; il franchitles limites de ce qui est strictement expérimental pour se jeter dans ce qui est arbitraire. Aïnsi lancé, il arrive à son insu à un point où il cesse de déduire et commence à induire. En apparence, c’est la même méthode; en réalité, ce sont deux méthodes opposées. L'expérience s’efface devant l'imagination. A l’appui, M. Littré cite plusieurs exemples. Comte, dans le premier volume de sa Politique positive, donne une théorie des facultés cérébrales, qui n’est autre chose que le système de Gall, légèrement modifié. Il accepte ce système comme démontré, tandis qu’une observation qui a trente ans de durée le range parmi les hypothèses. Ni les comparaisons de l’homme avec les animaux ou des animaux entre eux, ni l'examen des têtes d’hommes célèbres par des penchants marqués ou un génie exceptionnel, ni l'étude directe des têtes de suppliciés, ni les lésions infligées au cerveau par la maladie ou les accidents ou sur les animaux par l’expérimentation, ni l’aliénation mentale, rien n’a pu donner lévidence aux organes et aux facultés, tels que Gall et ses

disciples les ont établis dans ce qu’on nomme la phrénologie. C’est pourtant sur cette hypothèse que Comte, sans vérification préalable, a enté une autre hypothèse. Il prend des mains de Gall les organes et les facultés comme si c’étaient des faits, et ce n’en sont pas; puis il les remanie et les combine dans un tableau cérébral qui n’est autre chose qu’une pure fantaisie, ageravée par quelques applications qu’il en fait à l’homme et à la société. Rien de plus conjectural ni de moins conciliable avec des recherches qui ont la prévention d'être positives. Une fonction n’est connue que quand on a saisi le rapport qu’elle a avec l'organe; le scalpel peut sans doute atteindre ces fonctions dans ce qu’elles ont de matériel, il sera impuissant à pénétrer ce qu’elles ont d’intellectuel et de moral. C’est le champ interdit, et Comte, en s’y risquant, démentait sa méthode ; il touchait à ce qui dépasse nos moyens de connaître ; il attribuaït à l’anatomie et aux inductions qu’elle a suggérées un rôle et une place qu’il n'avait nul moyen de justifier. Toute la politique positive est pleine de ces inconséquences. Dans son retour vers les impressions religieuses, Comte avait besoin d’une théorie ; là-dessus, il n’était jamais à court et en eût vite créé une. Il établit comme axiome que le sentiment doit dominer l'intelligence et que l'esprit doit être subordonné au cœur. À ne tenir compte que de la lettre, c’est là une vérilé banale; elle ne devient significative que par la manière dont le philosophe se l’approprie. D’après lui, il y a eu, à partir du moyen âge, un déplacement dans l’âme humaine. Au moyen âge, c'était le cœur

qui gouvernait l’espril; depuis lors, c’est l'esprit qui gouverne le cœur. La vie moderne n’est donc qu’une usurpation de lesprit, usurpation aussi fatale qu'illé-gitime. Où tend et où veut aboutir cette tactique qui se couvre par des jeux de mots ? À un mouvement de conversion vers la croyance et vers la foi. Comte, si infatué qu'il soit, sent ce qu'il perdrait d'autorité à une déclaration précise; ils’enveloppe de précautions et s’efforce de donner le change par des subtilités ; il est ramené à l’idée religieuse que sa philosophie a constamment écarlée, et il se met à la torture pour amalgamer l’uné avec l’autre, Non, l'esprit et le cœur ne se sont jamais prêtés à l’antithèse qu’il imagine pour eux; ils ont toujours gardé leur équilibre. Cet équilibre a pu varier de forme suivant les temps, les lieux, les états de civilisation ; ïl est resté ce que naturellement il devait être, sans qu’il y ait eu besoin pour cela ni d'artifice, ni de système. Dans cette alternative de pouvoirs, tout est vain et tout est faux. Assurément l'intelligence, mieux servie par l’éducation, a peu à peu réglé et réduit cette partie des sentiments qui se confond avec les préjugés ; mais les grands sentiments dont l’homme s'inspire, qui le guident et le préservent, qui l’assistent au besoin dans les troubles de sa raison, n’ont en aucun temps ni chez aucune race été subordonnés; ils ont gardé leur rang, leur liberté d'action, soit pour la résistance, soit pour le concours. Voir les choses autrement, c’est tomber dans une confusion de mots et d’idées, supposer un calcul qui n'existe pas, un roulement que la moindre étude condamne et qui n’a pas de fondement sérieux.

Au fond, il n’y a dans tout ceci qu'un nouveau désuisement de l’orgueil, Pour s'épargner l'embarras d’un désaveu, Comte se réfugie dans des défaites; il ne veut pas avoir à rougir devant les siens et leur déclarer que d’un naturalisme philosophique il passe avec armes et bagages à une théologie sans nom, sans racines, presque sans objet. Singulière religion que celle dont il se fait le révélateur ! Où conduirait-elle, et à quoi servirait-elle ? Il commence par établir cette fiction que le soleil, les planètes et leurs satellites ont été doués d'intelligence avant que le développement social y devint possible. Dans cet état, la terre vouait ses forces à préparer le séjour de l’humanité et dévetoppait son activité de manière à perfectionner l’ordre astronomique en changeant ses principaux coefii- cients. Elle rendit alors son orbite moins excentrique et par conséquent plus traitable, en concertant des explosions analogues à celles d'où proviennent les comètes ; elle parvint à changer l’inclinaison de son axe et modifia sa figure générale, Cette révolution fut (d’ailleurs commune à tous les astres de notre monde ; chaque planète améliora sa constitution matérielle autant que le permirent son intelligence et sa situation, épuisa sa vie par excès d'innervation, avec la consolation de rendre son dévouement plus efficace quand l'extinction des fonctions spéciales, d’abord animales, puis végétalives, la réduirait aux attributs universels de sentiment et d'activité. Tout ceci est textuel ; et, ajoute Comte, tel est, dans les temps antérieurs, le complément général qni convient au fétichisme systématique, L’adoration du dessein est au

bout de cette fatalité suprême, et l’on concoit désormais le monde comme aspirant à seconder l’homme pour améliorer l’ordre universel sous l’impulsion du Grand Ëlre, c'est-à-dire de l'humanité.

Explique qui pourra cette cosmogonie ; M, Littré a essayé d’en pénétrer au moins l'intention. Comte, à son sens, a voulu introduire fictivement dans le monde la volonté qu'il trouvait dans l’âme humaine, et exposer les nécessités mentales qui ramènent les volontés dans les phénomènes, à la stupéfaction de la philosophie positive qui les en avait bannies. Que s’ensuit-il? Que les fétiches reparaissent, à cette différence près que les fétiches anciens ne relevaient pas des lois naturelles, tandis que les nouveaux fétiches sont subordonnés à ces lois. Reste à savoir ce que deviendront ces volontés qu’on leur rend en les animant. [ls les appliqueront aux événements composés qui ne s’accommodent pas de l’immobilité des lois naturelles. De là deux domaines : le dogmatisme pour les lois abstraites, l'expérience pour les événements composés. Comment combiner ces deux domaines ? On y parviendra, en supposant que des volontés régissent les événements composés. Alors, la raison humaine, se rendant compte de l’un de ces domaines par les lois, de l’autre par les volontés, est satisfaite, Ainsi conclut cette fictiou, plus aisée à transcrire qu’à comprendre. La raison, par un tour d’escamotage, y met elle-même d'avance ce qu’elle fait semblant de trouver. Fiction, soit; mais doit-elle aboutir à un culte? Comte y arrive insensiblement, et dans quels termes ? Il suffit de citer : « Une inaltérable trinité

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 347 dirige, dit-il, nos conceptions et nos adorations, toujours relatives, d’abord au Grand Être, puis au Grand- Fétiche, enfin au Grand Milieu... On vénère au premier rang la plénitude de l'esprit humain, où l’intelligence assiste le sentiment pour diriger l’activité, Nos hommages glorifient ensuite le siége actif et bienveillant dont le concours, volontaire quoique aveugle, est toujours indispensable à la suprême existence. Il ne se borne point à la terre, et comprend tous les astres liés à notre planète, surtout le soleil et la lune, que nous devons spécialement honorer. À ce second culle succède celui du théâtre où nous rapportons tous les attributs matériels, dont la souplesse sympathique facilite l’appréciation abstraite à nos cœurs comme à nos esprits. »

Dans ces lignes, littéralement reproduites, reparaît l’homme que nous avons vu jouer du couteau pour effrayer sa femme, et lui demander le dos succulent d’un porc en récitant des vers d'Homère. Cette fois, il s’est fait mage, et veut honorer la lune et le soleil. Ses impressions d'enfance le ramènent également vers les symboles catholiques. Il procède volontiers par trois comme M. Pierre Leroux, cet autre esprit tourvoyé : la terre, l’espace, l'humanité composent une trinité positive. De ce travail à vide, aussi rebutant qu’insensé, il ne résulte qu’une chose : c’est que Comte, à dessein ou non, a revêtu la robe du théologien, ou plutôt du mystagogue. Naguère, il se refusait à toute espèce de culte, et voici qu'il en inslitue un dans les nuages de la spéculation; il attribue à la terre des volontés, de bonnes intentions pour le futur

genre humain, et veut qu'on lui en tienne compte par une adoration raisonnée. Plus tard, il confessera ouvertement que l'esprit humain ne peut pas se passer de croire à des volontés indépendantes qui interviennent dans les événements du monde. Un docteur en Sorbonne n’eût pas mieux dit, et ce n’était guère la peine d’édifier tout un système pour le démolir ensuite dans une succession de vertiges.

Évidemment, Comte a éprouvé une nouvelle crise, et dans sa correspondance de 1845 on en découvre les préludes. Lui-même, il se déclare atteint d’une grande maladie nerveuse; des insomnies opiniätres le jettent dans une mélancolie douce, mais intense: il a des oppressions mêlées d’une extrême faiblesse, En vain essaye-t-il de lutter par la diète contre la fièvre et l'irritation de l’estomac, le mal ne cède pas. Comte a seulement réussi à le renfermer dans le système nerveux ; il se traite d’ailleurs lui-même, et ne se confie pas à son médecin, qui est loin d'entendre comme lui le gouvernement de son appareil cérébral. A ce trouble des fonctions se joint un mouvement du cœur sur lequel il s’épanche. Il éprouve une passion vertueuse, — c'est son mot, — pour une dame du monde, dont le nom est cité. « Gette affection privée se mêle, dit-il, avec ma mission publique, où le cœur prendra sa place à côté de l'esprit. » Sa philosophie, de positive qu’elle était, devient dès lors sentimentale. 11 ne s’en cache qu’à demi, et le nom de madame Clotilde de Vaux est inscrit sur les volumes qui appartiennent à la seconde moitié de sa vie. Pour lui, c'est comme une régénération ; les écailles lui tom-

bent des yeux ; il voit clair dans ce qui m’avait été jusque-là que ténèbres et mystères. Il se figure également que son cerveau s’y raffermit et que son corps s’y retrempe. Il se flatte d’aller à cent ans comme Fontenelle et d'ajouter à sa seconde vie une troisième, où l’art et la poésie tiendront le haut rang. Sa carrière sera le renversement de l’ordre qui généralement prévaut, et qui attribue la poésie à la jeunesse, le sentiment à l’âge viril, la réflexion et l’expérience à la période de déclin. La nature aura dérogé pour Comte à ses lois les mieux vérifiées. Entré un peu tard dans les voies mystiques, par une surprise du cœur ou des sens, il cherche à ressaisir ce qu’il a laissé échapper : la foi, la croyance, l'enthousiasme, qui n’ont d'effet sérieux que lorsqu'ils viennent à propos, à leur heure et dans leur saison. Ces efforts de pur arüfice sont un spectacle douloureux ; Comte y perd le seul titre qui, même dans l'erreur, commande le respect, celui d’être resté jusqu’au bout conforme à lui-même, d’avoir persévéré dans ce qui, aux meilleurs moments de sa raison, lui avait paru être l'évidence. Nulle preuve ne pouvait être plus convaincante qu'il obéissait à des influences plutôt qu’à des convictions, qu'il était possédé par ses systèmes plus qu’il ne les possédait, et qu’il n’y avait chez lui de persistant que l’art de donner à ses hallucinations les formes d’une théorie. Par ce détail il se trahit; c'est moins un philosophe moderne qu’un scolastique du moyen âge, se faisant un Jeu des thèses et prenant tout à démontrer.

La mort de madame Clotilde de Vaux, brusquement 1. — 7e édition. 20

survenue, empira cet état de son esprit : le souvenir de cette liaison plane sur ses dernières années. Ce qui dans ses écrits en porte la date n’est qu’un amalgame incohérent où se succèdent les prophéties, le tableau cérébral, les fétiches, la terre, l’espace, et, au bout de tout cela, les causes et la finalité. Quand l’inspiration lui manque, il va la chercher sur la tombe de celle qu’il regrette. C’est probablement de l’une de ces visites qu'il rapporta l’hypothèse de la viergemère, dont les détails techniques sont d’une crudité qui blesse la pudeur. Elle se résume en ceci, que la femme peut devenir indépendante de l’homme dans l'acte de la génération. Quand et comment ? Comte le sait peut-être ; 1l ne le dit pas et a emporté son secret; mais il estime qu'il y a là un perfectionnement indiqué, et qu'on parviendra tôt ou tard à dompter cet instinct periurbateur, dont la répression normale constitue jusqu'ici le principal écueil de la discipline humaine. « Une telle attribution, ajoute-t-il, se trou- » verait dignement transférée, avec une responsahi- » lité plus complète, à de meilleurs organes, seuls » capables de s’y préserver d’un vicieux entraîne- » ment. » Voilà une perspective dont aucun sexe ne s'arrangera, si ce n’est dans le sérail, et qui est au moins singulière, venant d’un homme qui, à ses débuts, se proposait surtout d'étudier la nature. Mais le plus curieux, C’est cette conclusion que « l'utopie de la vierge-mère est le résumé synthétique de la religion positive, et que la vie individuelle et sociale devra être dirigée d’après ce type de perfection. » Est-il possible de pousser plus loin le dévergondage mys-

tique ? Comte ne touche à la religion que pour y introduire le blasphème. Du mystère de l'incarnation il entend faire un procédé à l’usage de tout le monde, et, s’il n’en donne pas la recette, il en recommande la recherche ; à moins pourtant qu'il n’ait pris au sérieux l’aimable ironie du refrain de Béranger : Ah! pour un rien, Oui, pour un rien, Nous laisserions finir le monde, S1 nos femmes le voulaient bien.

Cette raison égarée échappe désormais à la discussion ; il n’y a qu’à l’abandonner à ses lubies. La dernière est un Calendrier positiviste, Aux yeux de Comte, le calendrier usuel n’était qu’un instrument suranné, bon tout au plus pour des âges de barbarie, dépourvu de méthode et consacrant des saints et des saintes très-équivoques. Il entreprit de le refaire et d’y inscrire des noms plus réellement méritants. Il partagea l’année en treize mois, divisés exactement en quatre semaines. Les noms y sont rangés par types de premier, second et troisième ordre, Le premier type donne son nom au mois, le second à la semaine, le troisième au jour. Le choix de ces noms, le rang qu'ils occupent est en raison des services rendus à l’humanité. Leur groupement est déterminé par l’analogie de ces services. Les chefs d'emploi tiennent la tête du mois, les sous-chefs la tête des semaines, les autres prennent rang dans les quantièmes par ordre de mérite ou d'ancienneté. Comte a apporté dans ce classement un soin particulier ; il s'imaginait tenir en mains les balances de l’histoire et prononcer sur les

célébrités reconnues un jugement définitif. Le travail est curieux comme nomenclature, puéril comme destimation. Là où avait échoué la Convention qui imposait ses volontés, Comte ne pouvait avoir la prétention d’être plus heureux. Le calendrier usuel à vu passer, vers la fin du dernier siècle, une de ces réformes arbitraires, et s’en est relevé par la puissance des habitudes. C’est ainsi qu'il s’est défendu et se défendra toujours. Il ne s’agit pas de savoir s’il est le meilleur qu’on puisse imaginer ; il se recommande à d’autres titres, dont le principal est sa durée même. Il établit, dans le cours des siècles, un lien entre les générations qui se sont succédé ; il fournit des dates qui répondent aux nôtres sans obliger l'esprit à aucun calcul, ni charger la mémoire d'éléments de comparaison. Il est sorti de la légende pour entrer dans la tradition et dans Ja langue. De qui Comte espérait-il être compris quand il datait ses lettres d’Archimède, d’Aristote et de Moïse? De quelques initiés tout au plus ; pour les autres, ces mots n'étaient que du grimoire. Aussi, à peu d’exceptions près, ce calendrier resta-t-il à son propre usage, et encore est-il à croire qu’il ne s’en servait pas quand il voulait être compris.

La révolution de 1848 trouva Comte dans des dispositions qui y étaient bien appropriées ; il lui sembla que les événements répondaient à ses vœux secrets. On a vu qu'après 1850 il avait confessé la foi républicaine devant le conseil de révision de la garde nationale, et payé un refus de service de trois Jours de prison. Dans les années suivantes, ces sentiments

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 358 politiques trouvèrent plus d’une occasion de se confirmer : il se disait non-seulement républicain, mais révolutionnaire. Lors du procès des ministres, l’association polytechnique, dont il était membre, rédigea une adresse à Louis-Philippe ; ce fut lui qui tint la plume et y inséra cette phrase : « Sire, il n’y a de dangereux que les coups d'État rétrogrades ; les coups d'État progressifs ne sauraient jamais l'être. » Plus tard, lors du procès d'avril, où les chefs du parti républicain furent impliqués, M. Marrast, alors rédacteur principal du journal la Tribune, le choisit avec Armand Carrel pour présenter sa défense devant la cour des pairs. La tâche n’était ni sans honneur, ni sans péril; Comte y risquait sa place de répétiteur à l'École polytechnique ; il n’en remplit pas moins ses devoirs d'ami et de défenseur. Il est vrai que, dans le cours du règne, quelques nuages passèrent sur ses opinions, témoin le recours au maréchal Soult contre les décisions du conseil de l’école, et un certain goût d’arbitraire, quand cet arbitraire se conciliait avec sa passion ou son intérêt. Mais le tocsin de la république lui rendit ses ardeurs et ses impressions d'autrefois ; il redevint aussi révolutionnaire qu’il était possible de l'être. Dès le 25 février, il faisait distribuer dans Paris une feuille volante, où il proposait de fonder une association sous le nom de : Ordre et Progrès. L'objet de cette association était un enseignement populaire dont il fixait les bases, et auquel il conviait les ingénieurs, les médecins et les naturalistes. En même temps, il cherchait à désarmer un vieil adver-

saire, Arago, devenu une puissance. Dans son cours 20,

d'astronomie aux Petits-Pères, le 27 février, il fit devant un auditoire d'ouvriers, la déclaration publique de ses torts et de ses regrets. Enfin, le 8 mars, il fonda une société qu'il nommait Société positiviste. C'était aller vite en besogne; et, au milieu des vertiges qui se disputaient alors le pavé, celui-ci n’avait pour obstacle que les formidables concurrences multipliées à ses côtés. Comte sentait bien que pour être . entendu il fallait forcer la voix ; aussi ne ménageait-il pas les exagérations. La société positiviste devait être, dans la nouvelle république, ce que les Jacobins avaient été dans la première ; c’étaient ses termes, et il reprochaït au petit groupe réuni autour de lui de ne pas prendre l'attitude et le rôle qu'en son esprit il lui avait assignés. Violences vaines ! la vogue était ailleurs ; le bruit discret de la société positiviste resta étouffé sous ce grand tumulte, qui céda à peine devant le canon. Sur un sol qui tremblait, elle essayait de construire ; quel cas pouvait en faire une population frémissante et en train de démolir? L’agitation alla vers ses coryphées naturels : Comte fut à peu près abandonné.

C'était un nouveau mécompte, aggravé par des embarras d'argent. Non-seulement la révolution populaire n’avait pas servi ses idées, mais elle venait de supprimer la partie la plus nette de ses ressources. L'institution particulière à laquelle il était attaché comme professeur se vit obligée de le congédier par mesure d'économie, Quel parti prendre ? À quoi recourir? Comte avait là-dessus, comme sur tout le reste, une théorie commode dont il ne se départait

pas : c'était que la bourse de ses adhérents devait combler les vides de la sienne. Cette théorie, essayée sur des Anglais qui s’y étaient dérobés à la récidive, depuis trois années il l’appliquait à des tributaires français qu'il tenait pour honorés de cette préférence. Quelques amis généreux, et au premier rang l’excellent M. Littré, continuaient cette assistance volontaire, en se prétant à toutes les formes que l’orgueil de l’assisté lui suggérait. Ce désintéressement avait des limites; ces limites étaient dépassées. En vain Comte avait-il, dans un appel au public occidental, exposé sa position et demandé qu'on l’allégeât en lui envoyant des élèves ; le public occidental restait sourd à l’appel, les élèves ne venaient pas. En attendant, il fallait vivre. Vivre, ce fut le problème de l’existence de Comte, et une inconnue qu’il ne parvint jamais à dégager ; il portait plus d'ordre dans ses analyses que dans ses affaires. Cette fois encore, ce fut M. Littré qui le tira d’embarras. La somme à remplacer était forté, l'entourage n’était pas riche; le seul moyen élait une souscription qui ne serait plus temporaire, mais permanente, et dans laquelle on chercherait à réunir le plus d'engagements possibles, afin d’en rendre la quotité moins lourde. M. Littré s’offrit pour en être le promoteur, et rédigea la circulaire qui devait être adressée aux personnes désignées par leurs sympathies. La rente à fournir élait de 5,000 francs, qui, à la rigueur, pouvaient suffire à Comte, même quand sa place de répétiteur lui serait retirée, comme elle le fut plus tard. Croirait-on que Comte, tout en acceptant la proposition, épilogua sur les termes ?

Tantôt il veut attendre des nouvelles de Hollande, où il a envoyé on ne sait quel projet, tantôt il demande qu’au mot d'histoire on substitue celui de sociologie. Au fond, il se sent humilié, et sa vanité se révolte. « Je suis convaincu, dit-il, que l’ensemble de mes » services mérite déjà que le public me défraye, même » quand ma détresse actuelle ne proviendrait pas » d’une injuste spoliation. Aussi n’ai-je point hésilé » récemment à terminer un post-scriptum occidental, » en déclarant que ce devoir concerne tous les adhé- » rents de la nouvelle philosophie, tant que son exis- » tence officielle ne sera point assurée ; c’est pourquoi » je serai toujours prêt à accepter sans scrupule, et » même avec orgueil, toute souscription collective » qui tendrait à faciliter le reste de ma grande élabo- » ration, en m'épargnant de grandes déperditions de » temps et de vigueur... En donnant à cette opéra- » tion la publicité convenable, nous augmenterions » ainsi son utilité par une solennelle manifestation » des véritables mœurs républicaines, que le positi- » visme peut seul diriger activement aujourd'hui. » Et dans un autre passage il ajoute : « Je préfère cette » manière d'assurer mon existence matérielle, sans » consacrer mon temps et mes forces à des corvées » qui, quoique honorables, altéreraient beaucoup les » résultats de la douzaine d’années de pleine vigueur » cérébrale que je puis encore consacrer au service » de l'humanité. »

Ces phrases superbes équivalaient à une autorisation; M. Littré se mit à l'œuvre avec un dévouement qui ne s'était jamais démenti, réunit les principaux

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 357 disciples de Comte qu'il trouva bien disposés, rédigea une circulaire qu'ils signèrent en commun, et annonça qu’il recevrait les fonds chez lui. Sous de tels auspices, et aussi dignement conduite, la souscription réussit; pendant trois ans, à partir de 1850, elle resta concentrée dans les mêmes mains. Ce n’était point une sinécure, cette gestion, et l’on peut se figurer sans peine les embarras qu’elle causait à celui qui l'avait acceptée. Comte ne se montrait pas toujours très-reconnaissant; madame Comte trouvait qu’on s'était bien pressé d’arracher son mari à des travaux qui servaient de dérivatif à une trop grande contension d'esprit. Les événements déchargèrent M. Littré de ce souci en amenant une rupture ; de ses mains la souscription passa dans les mains de Comte, Il était dans les destinées de ce dernier d’épuiser la série des démentis qu'il devait s’infliger. Républicain après 1830, proposant aux siens, en 1848, de continuer les traditions des Jacobins, il se rallia au coup d’État de 1851. C'était dans ses goûts de commandement ; volontiers il usait vis-à-vis des siens de pouvoirs discrétionnaires, et il ne lui répugnait pas que le pays fût soumis à la même discipline que son école. Peutêtre aussi, en allant de régime en régime, espérait-il en rencontrer un qui lui fit des propositions d’arrangement. Avec la fermeté de ses principes, M. Littré ne pouvait laisser son nom à la merci de telles erreurs ou de tels calculs : il resta le souscripteur de Comte, il cessa d’être son trésorier. Quelques lettres échangées marquèrent ce changement de situation. Comte percut dès lors directement les subsides qui lui furent

continués jusqu’à sa mort, et qui formèrent son unique ressource quand il eut été évincé de son dernier poste officiel. Rien n’établit d’ailleurs qu'aucune autre assistance se soit jointe aux générosités de ses adhérents ; et s’il en avait fait le calcul, ce calcul fut déçu. Il était de ceux dont on n'a rien à attendre ni à craindre, et qu’on peut traiter sans ménagement. A peine avait-il agi sur un petit nombre d'initiés ; il n'était ni célèbre, ni populaire ; de plus en plus les débris de sa secte tendaient à se transformer en église, d’où les hommes de quelque valeur avaient disparu. Peut-être eût-il fallu compter avec le philosophe, s'il füt resté tel : on négligea l’illuminé.

À ce moment, c'est, en effet, après beaucoup de variations, le seul caractère qui reste à Comte. Son cours des Petits-Pères avait cessé en 1848: des travaux entrepris ne laissaient plus le local disponible. En 1849, il fit quelques démarches pour en transporter le siége ailleurs et obtint, par l’entremise de M. Vieillard, qu'une des salles du Palais-Royal lui serait ouverte, Ici, la matière des lecons pouvait monter d’un degré et passer d’un sujet spécial à des vues générales. L'histoire remplaca l'astronomie. Comte avait arrangé le programme du cours de manière à ne blesser aucune susteptibilité. Il constituait la filiation historique sur ce qu'il nommaiït la loi des trois états, théologique, métaphysique et positif; et, à ce point de vue, examinait l'antiquité, le moyen âge et l'ère moderne, en exposant les opinions qui, dans ces trois périodes, avaient prévalu sur Dieu, l’homme et le monde. Rien de plus régulier jusque-là ; la donnée était contes-

table; elle ne sortait pas des limites d’une léeitime discussion. C'était dans la dernière partie que l’extravagance mystique se donnait carrière. Elle avait pour objet la sociabilité finale, réglée par la religion de l'humanité. Il faut croire que Comte n’y montra pas toujours une intelligence bien saine, et qu’il s’y trahit par quelques écarts. Le cours était libre .et gratuit, l'auditoire composé surtout d'ouvriers. Fut-il dénoncé par quelque auditeur malveillant ou par un de ces officieux chargés de la police des réunions publiques? On ne saurait le dire; mais, à un jour donné, les portes de la salle se fermèrent pour lui. Il fallut négocier et obtenir un sursis à force de démarches, dans lesquelles madame Comte ne se ménagea pas. L’interdiction fut levée et le professeur retrouva sa chaire. Professeur n’était plus le mot, c'est un grand-prêtre de l'humanité qu'il faudrait dire. Un jour, Comte eut à lire une lettre qu’il venait d'écrire au ministre ; il la qualifia de bref, comme si elle était sortie du Vatican. L'enseignement était assorti à ces prétentions au pontificat. Le scandale n’était pas grand ; Comte avait peu d’auditeurs et quelques centaines d’adhérents, tout au plus ; mais, après avoir interdit les autres clubs, la tolérance pour de telles folies eût été mal prise. Dans les premiers mois de 1851, la salle fut de nouveau retirée ; et, le 2 décembre, le cours se ferma sans retour. Comte s'en consolait, en disant « que c'était là une résipiscence salutaire, et que le gouvernement, en le condamnant au repos, avait mieux compris que lui ce qu'un grandprêtre devait à la dignité de ses fonctions.»

Les années qui suivirent ne sont plus marquées que par une agitation impuissante. Le groupe des affiliés allait en se réduisant ; il ne restait autour de Comte que les plus opiniätres et les plus fidèles. Visà-vis d’eux, il ne retranchait rien de ses prérogatives, les étendait, au contraire, à tous les actes essentiels de leur vie. Non-seulement il les préchait, mais il les mariait, les baptisait, leur administrait des sacrements de son invention. Il avait institué, comme l'abbé Châtel, une religion de tréteaux et trouvé quelques esprits crédules qui s’y prétaient. Cette industrie, tout en l’occupant, entretenait les souscriptions perçues à son profit. Une portion l’aidait à vivre, l’autre à décorer le lieu qu’il avait consacré au culte de madame Clotilde de Vaux, sa dernière idée fixe. Chaque jour il s’y rendait, invoquait son souvenir et priait. Ses regrets ne cessèrent qu'avec son dernier souffle, et on en trouve l’expression passablement lugubre dans les écrits sortis alors de sa plume : « Ha bitant une tombe anticipée, dit-il quelque part, je dois désormais tenir aux vivants un langage posthume qui sera mieux affranchi des divers préjugés, surtout théoriques, dont nos descendants se trouveront préservés. » Ces écarts de sensibilité n’eussent point troublé sa santé, si, en même temps, il n’eût imaginé de se traiter à sa manière. Sur ce point, également, il s'était fait une théorie qui ne lui réussit pas mieux que les autres. Il avait soumis son alimentation à une précision mathématique. Chaque malin, il faisait peser le pain et la viande de son diner, s’astreignant à un poids toujours le même, ayant soin de

rester en decà plutôt que d'aller au delà ; le matin, il se contentait d’un bol de lait avec un peu de pain détrempé. Point de vin, ni de café; point de toniques, ni d’excitants. Il s'était promis d'atteindre à la longévité par l'hygiène. Hygiène singulière, dans tous les cas, et qui ne pouvait amener que l’exténuation. La longévité tient à un privilége de constitution que rien ne supplée. Que par des habitudes régulières on écarte quelques causes de maladie, tou! le monde l’admettra; mais, pour les besoins de réparation, c’est à la nature qu'il faut s’en remettre. Prétendre la dominer en la contrariant, est une entreprise toujours vaine et souvent nuisible.

Les hypothèses de Comie allaient recevoir un dernier démenti : aucune ne devait lui réussir. Bientôt il n’y eut plus d'illusion possible, ni pour lui, ni pour ses amis; un Cancer s'était déclaré au tube digestif : l’art était impuissant ponr le combattre autrement que par quelques palliatifs. Dès accidents survinrent, le malade voulut être son propre médecin ; il se prescrivit les remèdes comme il s’était prescrit le régime. L'une de ses ambitions était d’avoir le don de toutes les sciences. Peu importait d’ailleurs ; le mal n’eût pas cédé à un meilleur traitement ; il est un de ceux qui ont une marche implacable. Deux circonstances hâtèrent peut-être le dénoûment. En 1857, M. Vieillard étant mort, Comte jugea qu’il était de son devoir d’assister aux obsèques d’un homme dont il avait recu quelques services. Il suivit le convoi à pied, la tête découverte et par un soleil ardent, de la maison mor-

tuaire au Père-Lachaise. Il revint épuisé, et, depuis $ 1. — 7€ édition. 21

lors, les accidents s’aggravèrent, À quelques jours de là; une autre secousse vint l’affecter, Parmi ses disciples, i] en était un, M. de Blignières, auquel il aimait à donner d’affectueux eonseils. Il le guidait dans sa carrière, dans l’objet de ses études, lui indiquait les auteurs à lire et les impressions à y chercher. Au premier rang, il lui recommandait la lecture de l’Imiütation dans l'original et dans Corneille, à la condition qu'il se proposât d'y remplacer Dieu par l’humanité, « Les émancipés, disait-il, sont maintenant assujettis à parvenir à l’amour par la foi réelle, c’està-dire démontrée ou démontrable. » Quant à l'étude scientifique, elle était à ses yeux moralement dangereuse quand, au lieu d’y voir un moyen, on voulait l'ériger en but. Le but, c'était l'amour ; seul il pouvait conduire, par la digre fréquentation du sexe affectif (ce sont ses termes), à l’incorporation morale et mentale de l'humanité. La lecture de l’IZmüation, le sentiment introduit dans le raisonnement, non comme accessoire mais comme principal: voilà où en était arrivé le promoteur de la philosophie positive. Il avait aussi des retours vers la poésie et la musique, cette dernière comme réminiscence, car il avait élé longtemps un habitué des Jialiens, très-exact dans sa stalle, au sujet de laquelle il avait fait une théorie qui est restée célèbre. Tels étaient ses épanchements familiers avec M. de Blignières, et il y revient à diverses reprises sur les mérites du livre de Kempis qu'il qualifie d’incomparable poëme, malgré quelques incohérences. Quel nuage passa sur ces relations? on ne le sait ; mais dans les dispositions d'esprit de Comte

tous les torts durent être de son côté. Son existence n’est en effet qu'une perpétuelle rupture avec ses meilleurs amis, ceux qui lui avaient prêté l'assistance la plus désintéressée et la plus touchante. Il rompt avec sa femme qui, à force de soins et au milieu de véritables risques, avait contribué à tirer son intelligence du néant, il rompt avec les trois généreux anglais qui lui avaient ouvert leur bourse, il rompt avec M. d’Eichthal toujours prêt à s'offrir dans ses premiers besoins ; il rompt avec M. Mill, avec M. Littiré, deux incomparables auxiliaires, dont il ne put lasser, malgré les épreuves auxquelles il les soumit, ni le dévouement, ni la patience; il rompt enfin avec M. de Blainville, Son plus ancien patron, qui ne l'avait abandonné ni dans les tristes scènes de son aliénation, ni dans la discussion de ses titres devant l’Académie, blessée de ses impertinences. Cette dernière rupture a un Caractère presque odieux; ce fut sur le bord de la tombe qu'elle éclata et elle se rattache trop à ce récit, peint trop bien l’homme, pour que le détail en puisse être supprimé.

M. de Blainville avait eu, vis-à-vis de Comte, un tort involontaire. Un de ses couts Sur l’histoire de la zoologie, recueilli, rédigé et publié par un abbé, contenait quelques mots malsonnants sur la philosophie positive. Il y était dit que Descartes, par une pente insensible, avait abouti au matérialisme de Broussais et au Mmathématisme d’Auguste Comte. Ces mots n’avaient pas passé par la bouche de M. de Blainville qui ne pouvait être responsable des commentaires de son interprète, De lui-même il alla néanmoins au-devant

des plaintes de Comte et lui témoigna son mécontentement d’une attaque faite à son insu et par un abus de son nom; il offrit en outre toutes les réparations qui étaient en son pouvoir. Comte prit d’abord assez délibérément la chose :il déclara qu'il ne s’inquiétait guère des diatribes de cuistres sacerdotaux, comme il les nommait ; quand vint le chapitre des réparations, il se montra plus exigeant. M. de Blainville se prétait à faire disparaitre, au moyen de cartons, les passages agressifs; Comte demandait que lédition entière fût détruite et mise au pilon. Il en coûterait dix mille francs, la lecon était un peu chère; mais, pour sa propre gloire, M. de Blainville devait s’y résigner. Le châtiment était proportionné à la faute; on saurait du moins qu'on ne se lirait pas à peu de frais d’une irrévérence envers la philosophie positive. M. de Blainville laissa déraisonner son homme et tint strictement ce qu'il avait promis. En apparence Comte ne lui en garda point de rancune; il ménagea même au savant une petite surprise de sa façon. Dans un remaniement de son Calendrier positiviste, 1l le rangea parmi ses sous-saints, pour emprunter ses expressions. Blainville avait son jour dans l’année à titre d’adjoint de Lamark dans le mois de Bichat, Insigne honneur auquel le nouveau légendaire ne répondit que par l'ironie d’un sourire! Comte se crut quitte et au fond il n’avait pas pardonné comme il le prouva bien. En 1851, M. de Blainville mourut subitement dans un wagon de chemin de fer. C’est bien la mort d’un égoïste, dit Comte à cette nouvelle. Ce fut sa première oraison funèbre et il ne s’en tint pas à un

simple propos. Sur la tombe du savant il prononça un discours où ce reproche d’égoïsme est à chaque phrase reproduit. Il est vrai qu'il définit cet égoïsme de manière à lui donner le caractère d'une vertu. Mais le mot n’en subsistait pas moins dans sa brutalité, et cela devant les restes d’un homme dont il avait été l’obligé dans les plus grandes crises de sa vie.

Peu après sa rupture avec M. de Blignières, Comte vit ses forces décliner; le moment fatal était proche. Il avait supporté la maladie avec fermeté; il ne se montra pas moins ferme devant les approches de la mort. La faiblesse devint extrême; ses disciples préférés se succédaient près de son lit. Il expira dans leurs bras sans agonie et en s’entretenant avec eux le 5 septembre 1857. Il laissait un testament, dernier monument de folie. Treize exécuteurs y sont institués. Il leur enjoint de conserver son appartement tel quel, comme premier siége du culte de l'humanité; il meurt insolvable et les charge de payer ses dettes et de servir des pensions à sa domesticité. Il dispose de son mobilier et de sa bibliothèque en faveur du corps de ses disciples. Ce testament tombait de lui-même devant les priviléges de madame Comte; elle s’y fût soumise si les termes n’en eussent été injurieux pour elle d'un bout à l’autre. Par une dernière indignité, un pli cacheté avait été laissé contre elle et ne devait être ouvert que sur un refus d’acquiescement aux volontés de son mari. Si elle consentait, sa pension serait servie par les exécuteurs testamentaires, Devant cette alternative, la fierté de madame Comte

se révolta; elle déclara qu’elle n’acceptait pas des dispositions qui étaient à la fois un outrage et une menace. Un procès s’ensuivit; elle ne pouvait le perdre, son contrat de mariage à la main. Le testament fut annulé ; les papiers de Comte furent seuls, par ordre du président, distraits de la liquidation et déposés chez un notaire. On fit une vente pour payer les dettes et les frais de justice. Le tout se montait à dix mille francs environ ; la vente n’atteignit pas cette somme, et madame Comte en fut pour quelques centaines de francs demeurées à sa charge. Elle eût ju légalement retenir les deux tiers de l'actif; elle n’y sopgea même pas; toutes les créances furent éteintes. C'était la plus noble réponse qu’elle püt faire à cette intraitable mgratitude que la tombe n'avait pas désarmée. La vie de Comie se résume dans ce trait; il finit comme il avait vécu. Après s'être taillé de ses mains un piédestal, il y monte et de là reçoit les hommages de ceux qui veulent bien le reconnaitre. Tant qu’ils se soumettent à sa parole où, sous des formes adoucies, perce on ne sait quoi de pédant et de hautain, il les ménage, les endoctrine et au besoin les exploite ; dès qu’ils le discutent, il les prend en haine et les insulte après avoir vécu à leurs dépens. Son art consiste à couvrir du manteau de l’orgueil des actes qui n’ont rien de digne , à traduire en articles de foi les vanités qui l’assiégent, à se plaindre avec emphase et à recevoir l’aumône avec majesté, à rejeter ses torts sur ceux qui en ont souffert, à garder des .airs tranchants même vis-à-vis d’intelligences qui lui sont supérieures. Cette grandeur d'emprunt

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 367 ne l’abandonne pas dans ses rapports de famille, il rompt avec sa mère, avec son père, qu’il entend mener à la férule et dont il n'accepte la tendresse que sous condition. Dans cet homme, tout est vain, faux et théâtral, même le cœur et surtout le cœur. ;

L’impression que laisse ce récit équivaut à celle qui suit un songe pénible; on s'étonne que le cerveau humain puisse être le siége de tant d’incohérences. Involontairement le souvenir se reporte vers le mal dont Comte fut atteint, dont il portait en lui le germe, et dont, tout le témoigne, il ne fut jamais bien guéri. Que ces désordres ne soient pas incompatibles avec un certain génie, c’est possible par exception; ce serait absurde d’en faire une règle. De ce qu’Archimède et Newton ont eu leurs absences, il ne suit pas que toutes les absences aient pour accompagnement des découvertes qui illustrent un nom. Au crible du temps, il ne reste d’ailleurs de ces grands esprits que les parties saines; ce.qui est impur s’en dégage et tombe dans l'oubli. Les vérités se confirment ainsi par l’assentiment des générations, et ce qui n’était, au début, qu'une inspiration individuelle , devient la croyance commune. L'œuvre de Comte résistera-t-elle à cette vérification? Ce n’est pas risquer beaucoup que de se prononcer pour la négative. Le peu de bruit qu'il a fait, celui qu'on veut continuer par des réhabilitations posthumes, n’auront ni consistance, ni du-

rée. Ingénieuses ou profondes, exagérées ou tempérées par des réserves, les apologies n’y pourront rien. De son vivant, Comte est resté sous le poids du délaissement public; mort, on ne l’en relèvera pas. Il n’a pas même eu la chance, échue à d’autres esprits égarés, de soulever des passions et d’exciter la curiosité ; c’est un révolutionnaire froid, terne et morose, dont les titres sont minces si l’on en distrait le bagage de ses présomptions. Dédaigné par les savants, il n’a pas été reconnu par la foule. Le tirer de cet isolement, serait un prodige. [l est vrai que ses adhérents veulent voir sa main dans tout ce qui se passe, son influence dans toutes les formes que revêt l’activité des esprits, dans les mouvements naturels d’une civilisation en travail, dans tout ce qui s'affirme ou se nie, dans la marche des sciences ou les surprises de la politique. Ge sont là des illusions communes aux écoles et aux partis, quelle que soit leur devise; il n’en est aucun qui se prive du plaisir de ramener à son point d'optique les événements qui surviennent. Si faux que soit un système, il est des détails où, par aventure, il touche aux réalités ; c’est là-dessus qu’on insiste ; on applique aux analogies des verres grossissants ; on tient les dissemblances hors du champ visuel. Ces exercices à huis-clos n’ont rien de sérieux. Quand une idée est mûre et que la société s’en empare, bien téméraire serait celui qui prétendrait dire d’où elle vient. L'esprit souffle où il veut; tout est mystère dans ce qu'il féconde ou ce qu’il livre à l’avortement.

Au nombre des services que Comte a pu rendre, on range, comme généralement admis, une nouvelle

classification des sciences et des études particulières sur chacune d’elles. Les métaphysiciens, tout en se défendant sur leur terrain, ont passé condamnation sur cette partie de ses travaux ; plusieurs ont fait, à tout hasard, l'éloge de ce qu'ils n'étaient guère aptes à juger. Il serait bon pourtant que des hommes plus autorisés portassent leur examen sur ce fondement de la philosophie de Comte et qu’on ne lui donnât pas à la légère un brevet de savant à titre universel. Avec un peu de lecture il est facile de discuter sur toutes les sciences et sur chaque science en particulier, en se tenant dans le domaine des généralités. Maïs, pour eu parler d’une manière pertinente, pour en discerner le fort ei le faible, l’étude d’une vie entière, sur une branche déterminée, est à peine suffisante. Conte aurait donc à lui seul, à l’âge de trente ans, résumé les forces d’une académie se partageant les recherches, et l’aurait non-seulement égalée, mais dépassée. Ce serait à coup sûr un trait de génie, si ce n’était un artifice de mémoire. Que Comte fût un bon professeur d’analyse, soit, quoiqu’en plusieur: points il ait été contesté; qu’il ait eu qualité pour contredire certaines méthodes et en proposer d’autres, soit encore. Il demeurait dans ses attributions; il avait vérifié, il vérifiait par une expérience constante la valeur des doutes qu’il avait conçus et des solutions. qu’il y opposait. Il parlait en homme du métier, avec ses études pour garantie, jugeant ses pairs comme il en était jugé. Rien de plus sain, de plus légitime qu'un pareil débat, renfermé dans une matière définie et qui excluait les conjectures. Cette branche des

sciences. y eût gagné; Comte y eût gagné aussi, en concentrant son effort sur ce qu’il possédait de mieux. Mais vouloir tout régler en tout effleurant, trancher du maître là où l’on n’est qu’écolier, est tout au plus une prétention. ILest vrai que les prétentions de ce. genre sont rarement châtiées, Ceux qui savent ne répondent que par le, dédain; ceux qui ne savent pas, admirent, Même parmi les savants, des camps se forment et les opinions varient. Sur son propre domaine, un savant est intraitable ; il est très-accommodant sur le terrain d'autrui. Tel qui trouve. un système absurde où superficiel dans les matières qui le touchent et qu'il connaît bien, est disposé à le considérer comme sensé et profond pour les matières qui lui sont étrangères ou dont il n’a qu'une teinture. C’est ainsi que se forment les réputations d'aventure et les engouements de circonstance; le silence des uns les sert, l'ignorance des autres les propage. Pour le gros du public, la vue se: trouble et les objets se CONfondent dans une sorte, d’éblouissement : moins il comprend, plus il se.sent subjugué.

Tant que des vérifications de détail, branche par branche, n’auront pas été faites par des hommes spéciaux, le classement et l'analyse des sciences, tel que Comte les expose, resteront donc soumis à un jugement définitif. On est d’autant plus fondé à maintenir cette réserve, que les vérifications connues ont jusqu'ici tourné contre lui. En économie politique il n’a eu, comme on à pu s’en assurer, ni un mot juste, ni une vue saine; ce qu’il à imaginé de mieux, après tant d’autres, c’est d’en faire unescience d’État, exac-

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 371 tement le contrepied de ce qu’elle est. Voici déjà une prétention à retrancher du bagage de Comte. Même pour les mathématiques, il rencontre dans son propre camp des contradicteurs. Dans l’une de ses dernières publications, il avait cherché à établir, comme une vérité démontrée, que la mathématique est identique

à la logique. M. Littré a relevé ce paradoxe et n’a pas eu de peine à le détruire; il n’y trouve qu'un motif d’excuse, c’est que ce paradoxe appartient, comme disent les peintres, à la seconde manière de Comte. N'importe, dans la science qu'il sait le mieux, Comte n’en est pas moins pris en faute. Sur l'optique, c’est M. Brewster qui lui fait la lecon. Cherchant une occasion de revanche contre Arago, Comte s'était attaqué à la théorie des ondulations de la lumière dont celui-ci avait pris la défense avec son ardeur habituelle. M. Brewster intervient comme second dans le débat : il prouve à Comte qu’il s'est maladroitement engagé et que cette théorie a au moins cela de bon, qu’elle sert à expliquer certains phénomènes. Peu s’en faut qu'il ne le renvoie sur les bancs de l’école, et, en prenant congé de lui, il le rudoie sur sa philosophie. M. Herbert Spencer va plus loin; ici point de chicane de détail; c’est sur l’œuvre entière que porte la condamnation. Cette œuvre est signalée comme décousue et incohérente, ne tenant pas ce qu’elle promet. La méthode est fautive, et les conséquences que l’auteur en tire ne le sont pas moins. Une démonstration trèsserrée, très-profonde, accompagne ce jugement sommaire, et à peine était-il besoin de cette démonstration. Est-il nécessaire, en effet, d'être initié au langage des

technologies pour comprendre ce qu’il y a d’arbitraire dans un classement des sciences qui les superpose l’une à l’autre, les enrégimente, leur donne des numéros d'ordre, en dresse l’arbre généalogique? Tout cela n’est guère neuf, et encore moins positif. D’autres, avant Comte, avaient essayé ces tableaux de fantaisie ; d’autres l’essayeront après lui. Ce travers, devenu vulgaire, a perdu le seul attrait qu’il puisse avoir, celui de l’originalité. On n’a que le choix entre les systèmes qui ont imaginé des compartiments pour les formes de notre entendement, leur ont donné des étiquettes, les ont alignées par catégories. Avant les séries de Comte, nous avons eu les séries de Fourier bien autrement ingénieuses. Qui ne s’est évertué à faire manœuvrer l'esprit humain à sa manière ! L'esprit humain ne s’y prête pas : il va où il lui plaît, à sa guise, à son heure, iln?se croit tenu ni à l’ordre successif, ni à l’ordre parallèle ; et qu’on l'ait pris pour sujet ou pour objet, il échappe par la raiïllerie ou le dédaiïin à ceux qui croient l’avoir mis au pas.

Au demeurant, le classement des sciences à l’usage de la philosophie positive est encore à juger. Pour les sciences exactes, il a été réfuté dans quelques parties par des hommes du métier ; il le sera dans toutes, s’il en vaut la peine. et ainsi tombera pièce à pièce cet édifice auquel Comte et ses disciples attachaïent tant de prix. Pour les sciences politiques et morales:il ne s'agira que d’un moindre effort; tout y croule au premier examen. Quelle consistance trouver, par exemple, dans cette loi des trois états, empruntée à Turgot, et qu'on érige en découverte ? L’humanité, dites-vous,

AUGUSTE COMTÉ ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 373 a passé par la théologie et la métaphysique pour aboutir à la période positive ; elle a eu son enfance, son adolescence, sa maturité, c’est l’ordre de la nature pour l’espèce comme pour l'individu ; c’est l’évolution sociale prise sur le fait, inscrite dans l’histoire, évidente pour des yeux exercés. Voilà de grands mots pour un bien petit arrangement; et aux noms de Turgot, de Condorcet et de Kant, il faudrait en ajouter plusieurs centaines d’autres si l’on voulait en rechercher les équivalents dans les écrivains des temps passés. On en trouverait d'illustres, on en trouverait d’obscurs qui ont eu les mêmes échappées sur les mêmes sujets. Comte se prévaut, il est vrai, et on se prévaut pour lui de l’ordre inflexible qu’il y a apporté, de ce qu’il y découvre et de ce qu’il en déduit. Avant lui, c'était un pressentiment; grâce à lui, c’est une loi. Prétention pure ou plutôt erreur! Les faits sainement observés n’ont pas la rigueur qu’il leur attribue. Nulle part, ni dans les régimes, ni dans les événements, cette succession d'états ne trouve sa démonstration. C’est un simple mécanisme pour faire suite à celui des sciences; seulement, la matière y prête moins, et, pour juger par où 1l pèche, la moindre attention suffit. Qu'il y ait, dans les civilisations, à mesure que les esprits s’éclairent, des formes qui changent, desinfluences qui cè'ent, d’autres influences qui prennent le dessus ; que les prépondérances actuelles aient existé en germe dans le passé ; qu’une partie des phénomènes moraux qui se montrent dans l’homme comme individu se reproduise dans l’humanité comme corps, c’est devenu banal à force d'avoir

été répété sous toutes les formes et dans presque toutes les langues. Mais tirer de ces généralités un règlement disciplinaire auquel tout doive être ramené, voir dans l’homme et dans l'humanité des instruments dont on peut décrire les engrenages et calculer les évolutions, ce n’est qu’un système de plus à ajouter à ceux qui blessent le Libre arbitre et plonsent dans la fatalité. Non, les destinées humaines ne sont pas des pièces d’ajustage avec des fonctions régulières; elles participent de ce qu’il y a dans l’homme de mobile et d’imprévu ; tantôtelles sombrent et tantôt se relèvent ; elles ont des ténèbres et des clartés ; elles ménagent à ceux qi ont cru les pénétrer de perpétuelles surprises. Sur quoi se fonde l'hypothèse de Comte? Sur la direction imprimée à lesprit humain, d’abord par la théologie, ensuite par la métaphysique. Tour à tour elles ont été des sciences générales ; en cela, elles usurpaient : leur condition est de devenir des sciences particulières, La seule science sénérale sera la science positive qui sortira de son nuage pour s'emparer du monde. À quel titre? À ce titre que la science positive s'appuie sur les choses, seul fondement solide, tandis que la métaphysique emprunte sa force aux vues de l'esprit et la théologie au surnaturel, deux fondements fragiles. Voilà qui est impératif et net en même temps. L'histoire n’a plus rien de confus ; elle n’est qu'une série de nécessités successives, un phénomène naturel relevant de lois . précises comme les autres phénomènes, un fait que l'observation saisit et que l’état des intelligences explique. De ce qui a été, on peut conclure à ce qui sera ;

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE POSITIVE. 375 la philosophie positive s'applique le procédé et se promet de prochaines conquêtes.

Dans la région des idées, elle porte les mêmes hardiesses. Plus de vérités absolues, et à peine des vérités de relation. Rien de digne d'attention que ce quise démontre ; comme méthode, la méthode expérimentale, poussée à sa dernière rigueur, c'est tout le système en quelques mots. Hors de là, il n’y a que préjugé etillusion; la nature est pour l'esprit un livre ouvert comme pour les yeux; il suffit d’y savoir lire. Jusqu’à nos jours, on y a mal lu; on y a cherché des causes, il ne fallait y voir que des effets. Toute réalité doit être établie par l’observation ; aucune ne peut êlre atteinte par le raisonnement. Ce qu'a produit la pensée, repliée sur elle-même, recueillie dans un travail intérieur, quittant le visible pour l’invisible, le fini pour l’infini, chacun peut en juger et prononcer un arrêt d’impuissance. L’effort, prolongé pendant des siècles, a été stérile, est-il sage de le continuer ? N’a-t-on pas marché assez longtemps sur un sol qui se dérobe? La philosophie a la prétention d’être une science; pourquoi ne procède-t-elle pas comme les autres sciences? Depuis que celles qui ont la nature pour objet se sont astreintes à des méthodes rigoureuses, bien des mystères ont été pénétrés, bien des acquisitions ont été faites; l’ordre a régné là où il n’y avait que confusion; des lois ont été trouvées pour ce qui y semblait le plus réfractaire. De proche en proche la succession des phénomènes s’est éclairée de lumières inattendues ; on a marché de ce qui était démontré à ce qui était démontrable. N'est-ce pas la

preuve que l’observation est la vraie, la seule mesure de la certitude? Les sciences de l'esprit comme les sciences de la nature n’ont plus qu’à s’y renfermer sous peine de s’agiter dans le vide; les découvertes sérieuses sont de ce côté, et, si le champ est limité, la moisson est sûre. La chasse aux fantômes a assez duré ; il va de soi que, dans tout ce que l'intelligence peut atteindre, la recherche des réalités commence.

Voilà, dans ses traits essentiels, la philosophie positive; du principe, il est aisé d’aller aux conséquences. Cette philosophie n’est, à tout prendre, qu'un écho de ce que l’on a nommé, dans le dernier siècle, la philosophie de la sensation, cent fois réfutée, cent fois reproduite, s’échappant des mains qui croyaient l'avoir le mieux étreinte, et, pour tromper l’examen, changeant d’enveloppe et de nom. L'histoire de ces variantes serait longue ; plusieurs ne se composent que d'emprunts. C’est tantôt un naturalisme vague, tantôt un matérialisme formel; c’est Spinosa que l’on copie, ou bien c’est Hégel. Ici, l’'homine devient la mesure du vrai, non par sa raison qui est une pure fiction, mais par ses seules impressions ; toute vérité est limitée, partielle ; pour cesser d'être approximative, elle a besoin d’être limitée par ses contraires ; de là les antinomies, la thèse et l’antithèse. Ailleurs, ce goût va jusqu'à désintéresser l’homme de toute responsabilité dans le problème de la vie ; il y assiste comme à un spectacle et ne doit y opposer qu’un seniiment de curiosité. Ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ne relève plus dès lors que d’une tolérance sans limite ; il ne s’agit pas de juger, mais de comprendre ;

l'analyse expérimentale, se renfermant dans les faits, exclut et supplée la conscience morale qui remonte jusqu'aux idées. Quant à l’infini, il n’existe que dans l'esprit humain qui le pense; le divin est une qualité et non un être. On écarte de la science toute tentative pour pénétrer dans le monde supérieur ; c’est à peine un jeu, bon pour des imaginations crédules, un apaisement, une distraction, dans tous les cas un leurre. La philosophie de l’expérience tolère ces faiblesses comme elle tolère les autres facons de sentir et de voir ; elle n’y puise rien pour son propre usage, ne les fait point entrer dans ses calculs. Son objet, sa prétention sont d’en rester indépendante; elle n’est qu'un enchaînement de faits liés entre eux par des relations directement observables. Ce qui est vrai des

relations et des réalités physiques, elle l’applique à

toute relation et à toute réalité, quelles qu’elles soient. Seulement, elle les pousse et les généralise jusqu'aux lois naturelles les plus abstraites.

Il est à peine nécessaire de discuter ces égarements ; ils tombent d'eux-mêmes dès qu’on les expose. L’intelligence la plus humble, la conscience la plus engourdie n’ont qu’une voix pour y réponure. Pour concevoir une doctrine aussi implacable, pour s’y associer, il faut être arrivé au plus haut degré de l’enivrement intellectuel ; ce sont les débauches d’un orgueil solitaire qui ne veut rien admettre au-delà des bornes où il est renfermé. Le dernier mot de cette doctrine serait que chacun niât ce qu'il n’a pas observé luimême. La foi n’est pas seulement un acte d’obéissance dans la haute région des idées, elle se retrouve dans

la région moyenne ; elle est également présente dans le domaine des faits. De quoi se compose la vie, si ce n’est de croire à ce que nous n’avons pas vérifié ? Pour chaque homme, le champ de l'observation est borné ; il ne connaît bien que les objets sur lesquels son activité s'exerce ; pour tout le reste, il s’en remet à autrui. C’est sur cette confiance mutuelle que l’esprit de sociabilité se fonde, et que des relations régulières s’établissent. Aucune communauté n'aurait une heure de durée, si chacun de ses membres avait la prétention de tout savoir, de tout observer, de tout expliquer. N'est-ce pas là une ‘lecon indirecte pour ceux qui font profession de contester ce qu’ils ignorent et de rayer du catalogue de nos connaissances ce qui ne tombe pas sous leurs sens ? Quoi! les actes habituels de la vie seraient un perpétuel consentement- à des vérités dont on ne demande pas la démonstration, et pour des vérités plus hautes, on se montrerait plus rigoureux, on ne se contenterait même pas du témoignage de la raison, on exigerait ceux de l’ouïe, du tact et de la vue ! La certitude que fournissent ces organes n’est pourtant pas sans mélange, etil y à souvent à y revenir. Sous d’autres perspectives, ne trouverait-on pas les éléments d’une certitude au moins équivalente dans les témoignages que multiplient la tradition constante, l’assentiment des générations, la voix des sages, les instincts profonds de la conscience chez tous les peuples, à tous les âges de l'humanité et à tous les degrés de la civilisation ? Cette confiance, qui règne dans les notions vulgaires, re saurait faillir quand les notions s'élèvent et quittent

les faits pour les idées. Parmi ces idées, il en est de plus certaines, de mieux vérifiées que les faits. Les faits eux-mêmes n’ont de valeur que par les principes qui les expliquent, et c’est à ces principes que reste le dernier mot. Dès lors il n’y a plus que deux manières de concevoir le monde : ou comme le produit d’un plan, ou comme un jeu du hasard, sous l’empire de lois intentionnelles où de forces aveugles, de l’ordre manifestant un choix ou de l’ordre manifestant une nécessité. L'option n’est pas douteuse, et, quelques piéges qu'on lui tende, l'opinion ne fléchira pas. A ces égarés qui sont en quête de petites lois, elle opposera cette loi universelle, visible dans la création, et où l’œuvre dénonce et glorifie l’auteur.

Sur ces points délicats, Comte ne se livre pas toujours ; souvent il s’en tire par le silence. Quand il est au bout de ce qu'il peut démontrer, il s'arrête et se dérobe aux problèmes. Sa philosophie n’en a que le nom ; en réalité, c’est un simple mécanisme qui part de la géométrie, traverse la physique et la chimie, pour aboutir à l’homme et à l'humanité. Jusque-là tout est automatique; il y a des ressorts, il n’y a point de soufe ; rien de plus artificiel que ce qu'il donne comme étant en parfaite conformité avec la nature. Plus tard, une conversion s'opère; Comte tourne à l'illuminé ; il à eu sa vision comme saint Paul sur le chemin de Damas ; un sentiment religieux le pénètre, et il découvre le néant au fond de sa doctrine. Le voilà donc revenu à des idées de dogme et de culte. Il se remet en campagne ; mais ici encore son orgueil le suit. Au lieu de s’en tenir à ce qui est établi, il

prétend créer ; il signe des brefs, il tranche du pape, il marie, il administre des sacrements au nom de l'humanité. Triste et douloureuse simonie! Elle n’a pour excuse qu’un état particulier du cerveau. Comte en était arrivé au point où l’infatuation touche à la démence. Son œuvre entière s’en ressent plus ou moins ; elle a des éclipses et des retours. Même dans ce dernier Cas les lueurs sont confuses et la plupart d'emprunt; dès qu’il tire de son propre fonds, les divagations recommencent. Que restera-t-il de tout cela? Rien ou à peu près rien, n’en déplaisé aux esprits éminents quiont mis plus de génie à commenter la philosophie de Comte qu'il n’en a mis à l'expliquer. La glose durera plus que le texte, mais l'oubli, pour l’ensemble, n’est qu'une affaire de date, oubli bien mérité. Quiconque sème l’incrédulité doit s'attendre à cn recueillir sa part; seulement l’incrédulité change ici de nom et a des influences pires; elle s'appelle l'indifférence, qui est plus mortelle encore, et dont aucun système ne revient.

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